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Sociologie

2010/4 (Vol. 1)


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Introduction

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Les dépendances et les toxicomanies, longtemps considérées comme un marqueur de marginalité sociale et associées à la figure archétypale de l’héroïnomane injecteur, composante moderne des « classes dangereuses » [1][1] Le concept est emprunté à l’analyse que propose Louis... suscitant le rejet et la peur, ont progressivement évolué et sont devenues, au cours de ces deux dernières décennies, un objet spécifique de santé publique. En France, c’est principalement au cours des années 1980 et 1990, dans un contexte d’urgence créé par l’irruption de l’épidémie de sida, que s’est opérée cette transformation. La « toxicomanie », les « dépendances », puis les « usages de drogues », ont d’abord été considérés comme un « fléau social » (Vaille & Stern, 1955), posé dans des termes moraux et associé à des groupes d’individus « indésirables » dont le nombre ne pouvait alors être correctement estimé. Dans les années 1970, elles ont constitué un épiphénomène touchant une jeunesse plutôt favorisée, en quête d’expériences aventureuses et de transgression hédoniste, mais à partir des années 1980, l’usage de drogues a été érigé en problème social, appelant une stratégie de prévention et de santé publique [2][2] Sous l’influence d’un petit nombre d’individus issus..., en premier lieu afin d’endiguer la propagation de l’épidémie du sida (Favre, 1991 ; Setbon, 1993 ; Pinell et al., 2002 ; Thiaudière, 2002). Par la suite, le lien avec la contamination virale s’est progressivement estompé et la consommation de drogues a commencé à être considérée comme une pathologie individuelle et sociale en soi, appelant une intervention publique sur le plan sanitaire, du fait du risque encouru par l’ensemble de la population. Les enjeux qui lui sont associés depuis une trentaine d’années sont donc, à la fois, le produit et l’objet de discours spécifiques et ciblés de la part des pouvoirs publics, largement relayés par les médias [3][3] Pour ne citer qu’un exemple issu de l’édition de Paris... (Sheppard, 2004) ; ils sont en outre exprimés dans un registre et une grammaire sanitaires [4][4] Historiquement, les discours publics sur « la drogue.... La notion d’addiction, apparue à la fin des années 1980 dans le monde médical et devenue la « clé de voûte » des politiques de santé publique (Fortané, 2010), a achevé de « sanitariser » les politiques publiques liées à la toxicomanie (Fassin, 1996).

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Ce changement de statut de la toxicomanie peut notamment être lu au prisme de l’évolution de l’application de la loi du 31 décembre 1970 et, plus généralement, des évolutions de politique pénale, avec la hausse conjointe des interpellations pour consommation de cannabis et d’héroïne [5][5] Les statistiques du ministère de l’Intérieur montrent... et des condamnations pour usage illicite. Il se traduit aussi par l’institutionnalisation d’un secteur d’action publique articulé autour de la question des drogues, coordonné par une structure de coordination interministérielle, désignée, depuis sa création en janvier 1982, sous différentes appellations [6][6] Mission permanente de lutte contre la toxicomanie (mplt),.... Il se donne également à voir, à travers les mesures de la délinquance par âge, comme un phénomène touchant largement la jeunesse, comme en témoigne l’élévation du niveau d’expérimentation de cannabis des 12-18 ans au cours des 15 dernières années. Enfin, la jeunesse, « âge de l’indétermination » et « âge des classements » (Mauger, 1995), est aussi un âge de cristallisation des habitus et de ce fait, une séquence de trajectoire biographique socialement visible, qui se prête à des entreprises de politisation, largement relayées par des effets de médiatisation [7][7] Il suffit, pour s’en convaincre, de citer quelques-unes....

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Dans ce processus de structuration d’une politique publique de lutte contre la toxicomanie, en marche depuis une trentaine d’années, la figure de l’adolescent et du « jeune en danger » n’a cessé d’occuper une place particulière dans les discours sur les usagers de drogues. Depuis la loi du 31 décembre 1970, votée dans un contexte d’inquiétude face aux mouvements de jeunesse (Bernat de Celis, 1994 ; Bergeron, 1999), jusqu’aux dispositifs plus récents de prévention ou de politique pénale, qui identifient spécifiquement les « jeunes consommateurs », les comportements d’usage des jeunes ont été appréhendés par les pouvoirs publics comme des phénomènes problématiques, en France comme dans la plupart des pays occidentaux. Pour comprendre la signification sociologique des phénomènes de consommation tels qu’ils apparaissent aujourd’hui chez les jeunes, il faut tout d’abord souligner l’évolution des cadres d’analyse mobilisés pour rendre compte des pratiques de consommation de la jeunesse, en rappelant que les premiers outils d’enquête mis en œuvre pour les décrire se sont appuyés sur des approches quantitatives, guidées par le souci de dénombrer les usagers nécessitant une prise en charge par les pouvoirs publics. L’arrivée des sciences sociales sur le terrain des addictions, relativement tardive en France, s’est opérée par le truchement de la sociologie de la jeunesse, en plein essor au cours des années 1960, à la faveur d’un contexte de croissance économique et d’émergence de valeurs hédonistes replaçant l’individu au centre des préoccupations sociales (Roudet, 2009). Elle s’est traduite par l’essor des enquêtes ethnographiques menées auprès de sous-populations d’usagers et le développement d’études inspirées par la sociologie de Pierre Bourdieu, à partir de la fin des années 1980 [8][8] Avant la fin des années 1980, les incursions de la..., au moment où les consommations se sont massifiées (Bachmann & Coppel, 1989). Soulignons que cet essor des recherches sociologiques utilisant des méthodes qualitatives est aussi directement lié à la structuration du champ scientifique français sur la question des drogues intervenu à la fin des années 1980. En effet, la création d’un groupe de réflexion sur les drogues intitulé Groupement de Recherche Psychotropes, Politiques et Société, par le sociologue Alain Ehrenberg a largement contribué à éclairer le débat sur les drogues à travers le regard des sciences sociales et à stimuler le débat entre chercheurs sur les conduites addictives (Ehrenberg 1991, 1992, 1996, 1998). Les travaux de ce groupe ont contribué à dépasser le regard exclusivement moral et sanitaire posé sur les comportements d’usage et ont permis de penser le rapport aux drogues dans leur complexité en les appréhendant à travers leur dimension sociale et politique (Jauffret-Roustide, 2009).

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Grâce à la quantification des pratiques d’usage amorcée à partir de 1992 (Beck, 2006), on peut aujourd’hui décrire avec précision l’état de la diffusion des usages dans la jeunesse et disposer d’indications utiles sur les pratiques majoritaires et sur les normes d’usage au sein de cette population [9][9] Comme l’a souligné Albert Ogien (2000), le consommateur.... Le dénombrement statistique permet non seulement de distinguer les pratiques minoritaires de celles qui s’avèrent plus fréquentes parmi les jeunes, mais également de repérer les facteurs déterminant l’expérimentation et l’usage occasionnel puis, éventuellement, le passage à un usage régulier et, au-delà, l’abus et la dépendance. Le recours les liens croisés aux analyses statistiques permet en outre de démêler les liens croisés (et parfois cachés) des facteurs influençant les différents types d’usage, pour faire émerger un savoir objectivé, contribuant à une meilleure compréhension globale des usages de drogues chez les jeunes. Cet effort de quantification a ainsi permis de disposer en France, depuis la fin des années 1990, de sources d’information statistique régulières permettant de décrire les usages de drogues en lien avec les modes de vie et c’est, précisément, parmi les populations jeunes que les premières enquêtes de ce type ont été menées.

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Cet article met l’accent sur la montée en puissance, dans le domaine des addictions, de l’utilisation des enquêtes statistiques et d’entreprises de quantification, au sens où l’entend Alain Desrosières (2008), à savoir la transformation, par une procédure conventionnelle, d’un matériel exprimé par le langage en valeurs quantitatives. Elle ne s’est pas opérée simplement dans l’idée de dénombrer la/les population(s) d’usagers mais aussi de comprendre les processus à l’œuvre dans les pratiques d’usage de drogues. Ce travail constitue donc une contribution à l’histoire [10][10] En France, après Jean-Jacques Yvorel qui a abordé la... et à l’analyse des politiques publiques développées autour d’un phénomène social à part entière, qui semble avoir peu intéressé ces disciplines jusqu’alors. Ce travail a été conduit avec les outils de la sociologie qui proposent des clés de lecture, d’interprétation et de compréhension de quelques comportements d’usages de drogues. Parce qu’elle est une période de la vie cruciale du point de vue des apprentissages et des expériences de vie, c’est l’adolescence qui a retenu notre attention : l’initiation aux drogues licites ou illicites peut en effet, à cet âge, potentiellement conduire, à terme, à l’amplification de problématiques individuelles (psychologiques, éducatives, sociofamiliales). L’adolescence est aussi l’âge de la vie qui, depuis plusieurs décennies, focalise l’attention des décideurs publics et alimente des politiques publiques spécifiques. Il faut rappeler à ce titre que, tout comme « la jeunesse » [11][11] Les caractéristiques de « la jeunesse » semblent s’imposer... (Bourdieu, 1978 ; Bargel, 2009), la notion d’« adolescence » est un construit social et politique [12][12] Ce sont la médecine et la psychanalyse qui ont contribué... qui n’est pas neutre. Dans l’approche proposée ici, qui vise à rendre compte des différentes manières dont les usages de drogues par les jeunes ont été problématisés au cours des vingt dernières années, non seulement par les pouvoirs publics et les professionnels de la santé mais aussi par les sociologues, l’adolescence est définie avant tout comme une catégorie d’intervention publique correspondant à une classe d’âge soulevant des questions spécifiques. Elle est ainsi envisagée selon une préoccupation sanitaire principalement formulée en termes d’exposition aux risques, et se rapporte aux enquêtes menées auprès de populations issues de la tranche d’âge des 12-19 ans, tandis que la notion de « jeunesse » correspond à des analyses sociologiques en termes d’âge de la vie, définition plus extensive et pouvant aller jusqu’au début de l’âge adulte. Dans cette perspective, notre travail tâchera d’apporter des éléments de réponse aux questions suivantes : pourquoi et dans quelles conditions entre-t-on dans une consommation de produits à l’adolescence ? Comment interpréter les usages de drogues inscrits dans des modes de sociabilité et de loisirs ? Comment les usages de drogues entrent-ils en résonance (ou non) avec certains comportements délinquants ? En un mot, comment la compréhension des usages de drogues à l’adolescence s’inscrit-elle dans une lecture plus globale de leur place dans la société ?

Évolutions des représentations du jeune usager de drogues

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C’est dans le contexte alarmant de la diffusion de l’épidémie de sida qu’une politique de réduction des risques (sanitaires) a été développée en France, privilégiant l’accompagnement des usagers de drogues – essentiellement par voie intraveineuse – par rapport à la répression (Lert, 1998, Coppel, 1999, Jauffret-Roustide, 2004). Celle-ci s’est notamment traduite par la mise en place, en 1995, des traitements de substitution aux opiacés (méthadone, puis buprénorphine haut dosage, dispensée sous l’appellation de Subutex®). Elle s’est aussi exprimée dans un certain nombre de discours et de représentations à connotation dramatisante. Dans cette période, les discours et les représentations autour des drogues et de leurs usagers sont marqués par la prégnance du stéréotype du « junkie », injecteur d’héroïne, support de projection fantasmatique, autour duquel a été construite l’action publique jusqu’au milieu des années 1990 (Setbon, 1995). Rapidement, cependant, à cette figure du « camé », injecteur d’héroïne, déviant plus que malade, s’est superposée celle de l’adolescent, ou du jeune adulte, consommateur de produits illicites (cannabis, cocaïne, drogues de synthèse) ou licites (alcoolisation excessive).

Du « junkie » au jeune délinquant : un changement des représentations dans la continuité

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Depuis la fin des années 1960, le discours politique s’est emparé de la thématique de la toxicomanie d’une partie contestataire et/ou socialement marginale de la jeunesse consommatrice de drogues, identifiée comme problématique [13][13] Ce ciblage est proche de la notion de « stigmatisation..., pour soutenir un discours répressif justifié par la « dépravation » de toute une génération et une situation de « catastrophe » sanitaire : les revendications dominantes étaient alors de rétablir la barrière symbolique de l’interdit pour « réintégrer » ces jeunes dans le droit chemin (Bergeron, 1999). La violence des débats parlementaires lors de la discussion puis du vote de la loi du 31 décembre 1970 rend compte du fait que les « jeunes » constituaient la figure archétypale de transgression de la norme (Bernat de Celis, 1994) et met en exergue les tentatives d’assimilation entre jeunes usagers de drogues et jeunes contestataires liés à mai 1968 (Zafiropoulos & Pinell, 1982).

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Selon certains auteurs, l’apparition et la diffusion de la consommation de drogues en France est concomitante de l’arrivée à l’adolescence des générations du baby-boom : elle est aussi l’expression d’une meilleure représentation, dans les statistiques policières, de la « délinquance juvénile », qui devient une catégorie à part entière dès lors que les faits de délinquance qui connaissent la plus forte croissance sont justement ceux qui sont associés aux populations jeunes, à l’instar de l’usage de stupéfiants (Mauger, 1984). L’usage de drogues devient ainsi un répertoire de pratiques déviantes qui structure un « espace des styles de vie déviants » chez les jeunes des classes populaires (désignés alors par l’appellation de « blousons noirs » puis de « loubards ») : selon Gérard Mauger, c’est dans cette période historique que s’opère le basculement d’un usage contre-culturel plutôt élitaire à un usage de masse des produits psychoactifs (autres que l’alcool). La « démocratisation » de l’usage de stupéfiants constituerait, de ce point de vue, l’une des transformations les plus significatives de la sociabilité des jeunes des classes populaires (Mauger, 2006).

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La prégnance de la figure de l’adolescent en danger face aux drogues a connu une certaine persistance dans les discours et les réponses publics jusqu’à aujourd’hui. Elle s’est traduite récemment par l’émergence de dispositifs spécifiques ciblant les publics jeunes à partir des années 2000, à l’image des « consultations jeunes consommateurs » créées par la mildt en 2004 [14][14] Circulaire no dgs/dhos/dgas/2004/464 du 23 septembre.... Cependant, si le public destinataire de ce nouveau dispositif a été clairement identifié par les pouvoirs publics par un critère d’âge, ce ne sont pas nécessairement les usagers les plus jeunes qui ont été, en pratique, le plus spontanément « intéressés » par cette offre d’écoute et de soins. L’analyse du public accueilli dans ces consultations spécialisées montre en effet que, si les « jeunes » (définis comme étant âgés de moins de 25 ans) sont majoritaires, un quart des consultants a plus de 25 ans. En outre, les plus jeunes des consommateurs reçus en consultation (c’est-à-dire les mineurs, qui représentent 17 % du public d’usagers) sont en général orientés vers le dispositif par un tiers : avant 20 ans, c’est l’entourage qui est à l’initiative de la consultation dans la moitié des cas ; entre 20 et 25 ans, l’origine de la démarche relève le plus fréquemment d’une injonction judiciaire, donc également placée sous le signe de la contrainte ; parallèlement, le profil de ces jeunes majeurs orientés vers une consultation cannabis par la justice fait apparaître des fréquences d’usage relativement modérées, par rapport aux demandeurs spontanés (Obradovic, 2006 et 2009).

Une évolution des représentations « travaillée » par des professionnels du champ médical

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Dans les représentations collectives, la figure instituée du toxicomane à la fois délinquant (donc pénalement responsable de ses actes) et malade (donc irresponsable) a été objectivée par la loi du 31 décembre 1970 qui incrimine l’usage de drogues, tout en prévoyant la possibilité d’une alternative sanitaire. Au début des années 1970 en effet, en pratique, la catégorie « toxicomane et délinquant » est définie à partir des interpellations pour infraction à la législation sur les stupéfiants (ils) : « les contours du phénomène-drogue sont dessinés à partir des résultats d’une démarche policière proactive » (Setbon, 1995). La représentation publique du phénomène de l’usage de drogues est en effet restée largement liée aux statistiques officielles, malgré les efforts déployés par les professionnels de santé pour substituer à cette image celle d’individus évoluant souvent dans des contextes sociaux marqués par la précarité (Jamoulle & Panunzi-Roger, 2001).

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À la fin des années 1970 en effet, Claude Olievenstein, psychiatre du secteur public, partisan pionnier d’une spécialisation des soins aux toxicomanes et concepteur d’une méthode de prise en charge des jeunes toxicomanes, dans le cadre notamment du premier service hospitalier pour toxicomanes en France (le centre Marmottan), dénonçait le traitement médiatique de l’usage de drogues, en arguant que la toxicomanie était devenue ce que la peste était au Moyen Âge et la folie aux Temps modernes (Olievenstein, 1970). En particulier, Olievenstein souhaitait rompre avec la vision médiatique de l’usager de drogues, en proposant de définir la toxicomanie dans des termes quasisociologiques, comme la résultante d’une interaction entre un individu et un produit dans un moment socioculturel donné : « à la limite même, on peut imaginer des drogués en harmonie avec eux-mêmes et leur milieu si le contexte socioculturel, précisément, intègre et régit un certain usage de stupéfiants » (Olievenstein, 1977).

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Dans cette perspective, l’usage de drogues n’est plus défini comme un comportement délinquant, mais comme intégré dans un parcours de vie, semblable à d’autres, comme la part d’« une vie […] qui devient signifiante, raisonnable et normale dès lors qu’on s’en approche » (Goffman, 1961). Ce sont pourtant, comme pour d’autres délits, les statistiques d’interpellation des services de police et de gendarmerie qui ont longtemps constitué la seule information chiffrée sur les usages de drogues illicites, si bien qu’elles sont encore aujourd’hui souvent confondues avec le phénomène de l’usage lui-même, en particulier lorsque les médias ou les politiques s’en emparent pour s’alarmer de l’explosion des usages de drogues, ou, plus rarement, pour se féliciter de leur recul, bien qu’elles ne permettent pas de rendre compte de la diversité des usages de drogues (Ehrenberg, 1992).

Les jeunes usagers au prisme déformant des statistiques policières et judiciaires

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Les techniques d’observation et les catégories mobilisées pour appréhender les usagers de substances psychoactives ont ainsi évolué au cours des dernières décennies : d’une catégorisation morale des usagers de drogues avant les années 1990, perçus comme des malades de la volonté, névrosés, délinquants, victimes ou rebelles (Vigarello, 1992), nécessitant une prise en charge psychiatrique, on est passé à un mode de désignation institutionnel et administratif des consommateurs de produits illicites, relayé par des classifications statistiques : « usagers de drogues illicites » recensés dans les statistiques policières et judiciaires, « personnes prises en charge pour un usage de drogues » dans les statistiques du ministère de la Santé, etc. À la fin des années 1960, les premières statistiques enregistrent une hausse « soudaine » et spectaculaire de la consommation des drogues au sein de la jeunesse [15][15] Les chiffres cités sont issus des rapports annuels... : 1 200 interpellations pour infraction à la législation sur les stupéfiants pour l’année 1969 [16][16] Claude Olievenstein estimait « la population toxicomane..., dont 80 % concernent les moins de 30 ans. Les chiffres font valoir une nette augmentation par rapport à l’année précédente (361 interpellations). Ils ne cesseront plus d’augmenter à partir de cette date : ils représentent près de 30 000 interpellations en 1986, près de 80 000 en 1997, 134 320 en 2007.

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Traditionnellement, les statistiques policières et judiciaires sont présentées par classe d’âge, d’abord pour des raisons juridiques : les dispositions concernant les mineurs les soumettent, depuis le xixe siècle et, singulièrement depuis l’ordonnance relative à l’enfance délinquante du 2 février 1945 [17][17] Cette ordonnance a été révisée une dizaine de fois..., à une réglementation pénale spécifique, contribuant à faire de la délinquance juvénile (en particulier liée aux drogues) une catégorie particulière. On sait aujourd’hui que la structure de la population interpellée est assez différente de celle des usagers de cannabis telle qu’elle se dégage des enquêtes en population générale (Peretti-Watel et al., 2004). Les statistiques d’interpellations surreprésentent en effet certaines catégories d’usagers, parmi lesquels les jeunes consommateurs de sexe masculin. Ainsi, parmi les usagers interpellés (à plus de 90 % au titre du cannabis), 93 % sont des hommes, contre 68 % environ parmi les usagers de cannabis dans l’année dans l’enquête représentative la plus récente de l’époque, le Baromètre santé (Beck et al., 2002) ; en outre, la plupart des usagers interpellés ont entre 18 et 25 ans (58 %), alors qu’ils représentent 44 % des usagers de cannabis dans l’année ; les mineurs forment, quant à eux, 13 % des usagers interpellés, tandis qu’ils représentent 32 % des usagers dans l’année. Parallèlement, les étudiants et lycéens sont également présents dans de plus fortes proportions parmi les personnes interpellées pour usage qu’en population générale : ils représentent en effet 20 % environ des usagers de cannabis interpellés, alors qu’ils sont 6 % à être usagers réguliers de cannabis (Beck et al., 2008). Les statistiques d’interpellation policière surreprésentent donc assez nettement les usagers les plus jeunes, les hommes et les étudiants. Par ailleurs, en 2008, les services de police et de gendarmerie ont interpellé 133 160 personnes pour usage de cannabis, soit moins de 3 % de l’ensemble des usagers de cannabis dans l’année tels que mesurés grâce au Baromètre santé (ocrtis, 2009 ; Beck et al., 2008).

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Le changement des représentations des usagers de drogues depuis les années 1960 apparaît étroitement lié aux mutations de la société et à la visibilité donnée à certaines sous-catégories d’usagers de drogues. Soutenue par la croissance démographique du baby-boom, la jeunesse s’est imposée comme une « classe sociale » à part entière, pensée selon des critères statistiques et unifiée par des valeurs culturelles communes. Dans un mouvement plus général de « sanitarisation du social », une attention croissante a été portée à la santé des jeunes à partir de la fin des années 1980 : selon certains auteurs, elle se serait renforcée avec le vieillissement de la population qui expliquerait que, de plus en plus, la jeunesse serait « perçue facilement comme déviante, présentant des comportements à risque qu’il s’agit de contenir en les réprimant et en les soignant » (Loncle, 2010).

Premiers regards qualitatifs : les principaux apports de l’ethnologie

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C’est un champ en constante modification que la sociologie a tenté de s’approprier en s’attelant à l’étude des usages de drogues. Les données disponibles avant les années 1980 se limitaient aux statistiques administratives, autrement dit, à des données d’activité fondées sur une préoccupation de contrôle des populations [18][18] Le concept de « contrôle » est emprunté à l’analyse... dont les nomenclatures et les catégories étaient dictées par les institutions. Elles ne fournissaient ainsi que peu d’éléments mettant en perspective les usages et les choix des usagers dans leur parcours individuel ou leur mode de vie actuel. Il a donc fallu aux sociologues désireux d’éclairer ces questions construire des outils et des catégories qui permettent à la fois de mener une analyse qui ne serait pas calquée sur les notions imposées par les disciplines médicales et les approches pénales ou politiques, mais qui prendrait en compte la dimension sociale des addictions, et différencierait les pratiques selon les types d’usagers et les types d’usage.

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Pour cela, les chercheurs ont mobilisé principalement deux grands types d’enquêtes. D’un côté, les enquêtes qualitatives auprès de populations spécifiques, qui portent sur un nombre limité de cas, et ne permettent donc pas d’apprécier les écarts par rapport à la population générale ou de fournir une estimation de l’ampleur des phénomènes observés. En revanche, ces enquêtes qualitatives donnent la possibilité de fournir des détails sur les pratiques d’usage et d’appréhender les processus sociaux à l’œuvre dans les conduites addictives. De l’autre, les enquêtes quantitatives menées en population générale ont été conçues pour quantifier les populations et leurs usages. Ces deux types d’enquêtes ont fait leur apparition au début des années 1980 pour les premières et des années 1990 pour les secondes. L’évolution de ces dernières reflète en grande partie celle des conceptions des drogues et de leurs usagers (Beck, 2006).

Une focalisation progressive des études sur les usages de drogues chez les jeunes

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L’essentiel des premiers travaux français sur les usages sociaux des drogues été mené en population adulte, le plus souvent sur les jeunes adultes, en particulier sur les modes d’alcoolisation (Castelain, 1989 ; Mignon, 1991 ; Nahoum-Grappe, 1991, Ancel & Gaussot, 1998). Ces travaux se situent, pour la plupart dans la lignée de l’anthropologie du boire et du risque proposée par Mary Douglas (1988). Sur la notion de pratiques d’alcoolisation en ce qu’elles relèvent d’une forme de socialisation, les situations les plus paroxystiques ont sans doute été décrites par Jean-Pierre Castelain, sur les dockers du Havre ou sur la jeunesse désœuvrée de Saint-Pierre et Miquelon (Castelain, 1989). Pour les premiers, l’alcool s’inscrit comme un élément constitutif du groupe, symbole d’une solidarité virile, l’appartenance à la confrérie étant conditionnée par la consommation. Dans le cas des jeunes Saint-Pierrais, l’alcoolisation, et plus largement le recours aux psychotropes, bien que ritualisé, relève avant tout d’un ancrage dans un quotidien façonné par le chômage et le repli insulaire, écrasé par l’image des glorieux ancêtres de la grande pêche, activité qui a cessé de fournir des emplois à partir de la seconde moitié du xxe siècle. Le produit est utilisé comme une béquille permettant d’affronter une réalité et une image de soi difficile à supporter. D’emblée, donc, l’usage de produits psychoactifs a été étudié comme une pratique « encastrée » [19][19] Le terme est emprunté à Karl Polanyi, qui l’applique... dans un ensemble de pratiques et de « convenances » sociales, au sein d’un groupe social d’appartenance et d’un sous-groupe de pairs auquel il convient de faire allégeance mais dont il convient aussi de se distinguer.

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Concernant les drogues illicites, les premiers travaux français ont été impulsés dans les années 1980, par des auteurs tels que Markos Zafiropoulos et Patrice Pinell (1982) ou Gérard Mauger (1984), qui ont mis en œuvre, pour l’étude de la toxicomanie, les outils conceptuels de la sociologie de Pierre Bourdieu (positions et dispositions sociales, habitus, champ, classement et déclassement, etc.). Ces initiatives ont été relayées par des travaux centrés sur la description de type ethnographique des populations d’usagers de drogues ayant tour à tour porté sur la cocaïne (Ingold, 1992), le cannabis (Ingold & Toussirt, 1998), l’ecstasy (Kokoreff et Mignon, 1994) ou les opiacés (Bouhnik & Joubert, 1992 ; Vedelago 1994 ; Bouhnik, 1998 ; Lovell, 1998 ; Jauffret-Roustide et al., 2002). La plupart de ces études ont été influencées par les travaux d’Howard Becker sur la « carrière » des fumeurs de cannabis mais aussi par ceux d’Erving Goffman, de Norbert Elias, de Michel Foucault et plus généralement, par la sociologie de la déviance (Ogien, 1995). En parallèle, d’autres travaux relevant de l’analyse des politiques publiques (Bergeron 1999, Jauffret-Roustide 2000 et 2004) se sont efforcés de comprendre la mise sur l’agenda politique du phénomène drogues et les configurations d’acteurs investis dans le champ des drogues. Certains de ces travaux, qui ont pu utiliser des concepts issus de la sociologie des organisations, cherchaient à démêler les éléments constitutifs du champ de la prise en charge des addictions (Bergeron 1999).

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Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que sont réapparus des travaux véritablement centrés sur les jeunes (Aquatias et al., 1997). Ceux-ci ont porté sur les usages de cannabis des jeunes des cités de banlieue parisienne, puis sur les usages des substances plus rarement consommées telles que l’ecstasy, les amphétamines, les opiacés, la cocaïne (Barbero et al., 2003 ; Reynaud-Maurupt et al., 2003), ces derniers travaux portant sur les jeunes adultes. Ces recherches ont notamment montré que les individus instrumentalisent de façon variée les drogues qu’ils prennent, sans ignorer les risques auxquels ils s’exposent, et qu’ils sont capables de tenir un discours cohérent sur leurs usages, pour en souligner le caractère fonctionnel (Fontaine et al., 2001) ou pour s’appliquer à mettre le risque à distance (Peretti-Watel et al., 2007).

Vers une meilleure compréhension des déterminants de l’usage chez les jeunes

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Les travaux sociologiques ont donc contribué à éclairer les déterminants sociaux des usages de drogues et en particulier des usages problématiques, comme s’appliquent à le faire des travaux récents d’épidémiologie sociale (Goldberg et al., 2002). Mais ils servent aussi à comprendre les représentations que les individus ont de ces différents usages. Or l’étude de la portée normative de ces pratiques est fondamentale en ce qu’elle permet d’éclairer la distinction entre ce qui relève du « normal », de l’acceptable, voire de l’indispensable d’une part, et ce qui relève de la transgression des valeurs du groupe d’autre part. Sylvain Aquatias et ses collègues ont ainsi bien montré à quel point un usage très régulier de cannabis pouvait s’inscrire parfaitement dans une sociabilité juvénile tout en ne devant pas franchir certaines limites, comme en l’occurrence « piquer du nez » sous l’effet sédatif du produit, au point de n’être plus capable de tenir en main son jeu de cartes. Ces travaux ont contribué à mettre en évidence le caractère inopérant de la distinction entre drogues dites dures et drogues dites douces, et à dépasser une approche limitée aux caractéristiques pharmacologiques des produits. L’introduction de la dimension du rapport à l’usage a fait émerger la possibilité d’un « usage dur des drogues douces » comme, de manière indirecte, d’un « usage doux des drogues dures » (Aquatias et al., 1997).

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Si ces quelques travaux ethnographiques étaient d’une grande richesse pour explorer la compréhension de certains phénomènes d’usage de la jeunesse, ce sont en fait les enquêtes quantitatives sur la population adolescente ou « jeune adulte » qui ont alimenté la plus grande part de la recherche sociologique sur les addictions des jeunes à partir des années 2000 (Beck et al., 2000 ; Peretti-Watel, 2001).

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Le but de ces enquêtes est de mettre en regard les usages de drogues, même fréquents, avec des caractéristiques individuelles et sociales afin de mieux les décrire et les comprendre. Elles permettent de tenir compte de l’intensité des usages observés, de l’abstinence totale à l’usage régulier et l’abus puis, dans certains cas seulement, la dépendance. Les dispositifs traditionnels d’enquête administrative ou de recueil de bilan d’activité (notamment dans le domaine des soins pour personnes dépendantes) restent néanmoins indispensables pour la constitution d’une vision préalable à un traitement correct des problèmes de drogues.

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Néanmoins, la méthodologie et le terme « enquête en population générale » qui la désigne ne sont pas neutres : ils impliquent que tout un chacun peut faire partie de l’échantillon, et que par conséquent les usagers de drogues ne sont plus des personnes à part. Il n’est plus besoin de trouver des sous- populations « marginales » : la population est interrogée dans sa diversité. La notion de représentativité, qui est au cœur de la méthode, a pour conséquence la production d’une quantification de la proportion des usagers. Il n’est plus question d’usagers à l’écart de la population mais de pourcentages d’usagers partageant une même pratique ou un même niveau d’usage. Ces enquêtes consacrent donc un déplacement sémantique de la notion d’usager de drogue, dont la figure du dépendant n’est plus qu’une manifestation extrême. Ainsi, les enquêtes en population générale d’abord menées en population adulte, puis déclinées dans la population des jeunes ont apporté des éléments chiffrés de plus en plus détaillés permettant de différencier des sous-populations d’usagers (grâce à leur représentativité) et de comparer leurs profils sociodémographiques, économiques, culturels et leur état de santé (grâce aux questionnaires standardisés sur lesquels elles s’appuient). L’évolution de ces enquêtes reflète une exigence croissante de connaissance, à la fois sur le plan du dénombrement, qui correspond à une attente politique autant que scientifique, et sur le plan de la finesse des analyses, qui est une préoccupation sociologique majeure.

Quelques apports récents de la sociologie quantitative : nouvel outil ou nouveau paradigme ?

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Les travaux menés ces dernières années en France ont permis de mettre en évidence un certain nombre de déterminants sociaux des usages de drogues, tout en soulignant leur diversité selon, notamment, que l’on étudie l’entrée dans l’usage ou le basculement dans un usage à risque ou à problèmes en tous genres. Les facteurs qui influent le plus significativement sur la première consommation sont les usages des pairs et ceux qui ont cours au sein de la cellule familiale, en particulier la fratrie (Beck et al., 2007). L’appartenance à un milieu social favorisé apparaît corrélée à des expérimentations d’alcool, de tabac et de cannabis, ainsi que, dans une moindre mesure, de cocaïne ou d’ecstasy. En revanche, des conditions socio-économiques défavorables, un parcours scolaire chaotique et une mésentente familiale sont autant de facteurs corrélés à l’expérimentation d’héroïne, mais aussi avec un maintien dans le tabagisme, une alcoolisation et un usage de drogues illicites à risque (Legleye et al., 2007). Mais les études sociologiques ont aussi permis de montrer des mécanismes plus complexes dans les liens avec le mode de vie, resituant les pratiques dans une rationalité globale des acteurs, comme en attestent quelques exemples présentés ici, relatifs, tout d’abord, à l’entrée en consommation et aux trajectoires des usagers de cannabis, premier produit illicite consommé chez les jeunes, aux modes de vie et de sociabilité associés aux usages de drogues les plus courants ensuite, et enfin aux liens avec la problématique des comportements violents.

Les marqueurs de « carrière » des jeunes usagers de cannabis

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Une perspective sociologique sur l’usage de cannabis permet de se démarquer d’une approche purement épidémiologique pour mieux comprendre comment se construit la « carrière » d’un usager de cannabis, en tant que trajectoire ouverte et réversible, marquée par la volonté constante de l’usager de maintenir sa « normalité », pour lui-même comme pour ceux qui partagent son système de valeurs. Elle se trouve jalonnée par les opportunités de passage d’un type de pratique à l’autre, sachant que le mode de vie modèle les occasions d’usage mais qu’inversement, l’usage peut aussi finir par reconfigurer en retour certains aspects du mode de vie.

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Pour mieux comprendre la dimension sociale de l’usage de cannabis, Patrick Peretti-Watel (2001) a confronté les données d’une enquête en population adolescente avec les travaux ethnographiques et les théorisations auxquelles ils ont donné lieu en sociologie de la déviance depuis une cinquantaine d’années. La référence centrale est l’étude qu’a consacrée Howard Becker à la « carrière » des fumeurs de marijuana (Becker, 1963), ainsi que les travaux d’autres sociologues américains qui mettent en évidence le rôle des « techniques de neutralisation » dans la carrière morale des déviants, ainsi que les effets d’opportunité pour expliquer l’entrée dans un comportement déviant. Les usages de drogues seraient, dans cette perspective, des pratiques délinquantes s’inscrivant dans une sous-culture conflictuelle motivée par la recherche de plaisir et de provocation (for fun) (Thrasher, 1927), par le caractère « non utilitaire » de l’usage (Cloward & Ohlin, 1960) et par le caractère « initiatique » des expérimentations collectives, dans un contexte d’allongement de l’adolescence et de revendication d’un statut viril par le biais d’une « masculinité compulsive » (Bloch & Niederhoffer, 1958). Dans le modèle qui a inspiré l’analyse des usages de drogues dans les termes de la sociologie de la déviance, Becker défend une approche séquentielle qui comprend deux volets, l’un objectif, l’autre subjectif. D’abord, une carrière se compose concrètement d’une succession de réalisations ou d’installations dans des modes de vie, qui peuvent être influencés par certaines circonstances ou caractéristiques individuelles, qui ne sont pas les mêmes d’une position à l’autre. Cet enchaînement dépend des choix opérés par l’individu qui, entre deux séquences, peut réorienter sa trajectoire. Ensuite, sur le plan subjectif, à chaque étape de sa carrière, l’individu s’engage moralement, et doit pouvoir justifier ses choix et ses pratiques, en utilisant des « techniques de neutralisation » qui lui permettent de mettre à distance le jugement moral dont il fait l’objet. L’intérêt de l’approche de Becker est de montrer que la motivation à consommer se construit au fil d’une expérience sociale vécue au sein d’un groupe de pairs, qui est fondée sur un triple apprentissage : apprentissage des techniques de consommation d’abord, des manières de consommer et de percevoir les effets recherchés ensuite, et des effets eux-mêmes, enfin.

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Alors que les sociologues français s’étaient jusqu’alors déjà largement inspirés des travaux d’Howard Becker, l’originalité de la démarche déployée par Patrick Peretti-Watel a été d’utiliser dans ce cadre un matériel jusqu’alors pensé pour des analyses plus spécifiquement épidémiologiques. Cette approche quantitative a permis d’étayer la perspective proposée par Howard Becker, qui présente l’usage de cannabis comme une pratique incluse dans un ensemble de pratiques sociales et de sociabilité, qui fait l’objet d’un apprentissage parmi les pairs, même si l’usager semble progressivement s’autonomiser au fur et à mesure de son avancée dans la « carrière » de fumeur (Peretti-Watel et al., 2007). Cet apprentissage implique aussi la capacité à « argumenter » son usage. Plus leur consommation de cannabis est élevée, moins les usagers perçoivent ce produit comme dangereux, et plus ils sont enclins à souligner la dangerosité des « drogues dures », mettant ainsi à distance le risque associé à leur usage.

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Les occasions de consommer du cannabis varient selon le profil sociodémographique des jeunes, leur sociabilité, leurs activités de loisirs. La relation avec le mode de vie est probablement réciproque : si les sorties et la sociabilité déterminent les opportunités d’expérimenter ou de consommer occasionnellement du cannabis, les niveaux d’usage plus élevés semblent plutôt associés à des contextes de consommation sensiblement différents, marqués par le souci de refaçonner son mode de vie, en privilégiant des activités qui facilitent et sécurisent l’approvisionnement et l’usage (Beck et al., 2000). Les consommateurs de cannabis semblent plus sensibles aux représentations de ce produit au sein des groupes de pairs qu’aux perceptions dominantes qui jalonnent le discours décrivant ses méfaits portés par la plupart des adultes (Beck et al., 2003) et à la législation en vigueur.

Usages de drogues, modes de sorties et préférences musicales : des liens à nuancer

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La production des discours institutionnels et sociologiques sur les usages de drogues des jeunes au cours des vingt dernières années a été structurée par des représentations de la jeunesse et de l’adolescence, abordées au travers de pratiques supposées spécifiques. Aussi les usages de drogues sont-ils prioritairement pris en considération, dans les politiques publiques, en relation avec certaines circonstances de consommation ou certains rôles sociaux associés à des situations de vie réputés « typiques » de la jeunesse. Les manifestations culturelles qui drainent un public jeune, par exemple, telles que les festivals musicaux (Francofolies de La Rochelle, Eurockéennes de Belfort, Vieilles charrues à Carhaix, etc.) ou les fêtes techno (rave-parties, free-parties, teknivals, etc.), constituent des pratiques de rassemblement de jeunes et des styles de vie emblématiques, spontanément associés à des usages de drogues cristallisant l’attention publique [20][20] Un indicateur de cette attention renforcée peut être,.... La réduction quasi systématique, par le langage et le sens communs, de certains espaces festifs musicaux à des espaces de consommation généralisée de drogues (comme la techno par exemple, plus que le rap ou le hip-hop), est ainsi particulièrement remarquable, tant dans la littérature socio-ethnologique (Mabilon-Bonfils, 2004 ; Racine, 2004), que dans les articles de presse ou les débats politiques, alors même que cette assimilation des raves à un vaste marché dérégulé de la drogue (et partant, à un problème de santé et d’ordre publics) demeure discutée (Epstein & Fontaine, 2005).

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Marqueur d’identité sociale à l’adolescence, l’usage de drogues s’inscrit dans des activités ordinaires de la sociabilité adolescente et donc dans les pratiques festives. Dans ce contexte, la prise de drogue acquiert un sens symbolique en s’intégrant dans un cadre rituel, en créant du lien social entre les membres qui y participent et en facilitant la désindividuation (voire l’oubli de soi) et l’inscription dans un espace de pratiques collectives (Trilles & Thiandoum, 2003). Les sorties nocturnes, qu’elles se déroulent en club, en concert ou dans le cadre de fêtes en tout genre, font partie des occasions de se libérer des tensions quotidiennes et d’échapper au contrôle induit par certaines circonstances de la vie en société. Ce relâchement se fait, la plupart du temps, avec l’approbation de la majorité des individus engagés dans la fête (Élias & Dunning, 1994) et l’empathie s’avère très présente dans les relations qui se nouent au cours d’une séquence festive. La prise de produits dans ces contextes peut être une question d’opportunité, s’inscrire dans un désir d’expérimentation de nouvelles sensations, procéder d’un rite d’appartenance et de partage de valeurs communes, ou encore répondre au désir d’accorder l’état de conscience à l’événement. Si, dans la fête contemporaine, les stimulants (ecstasy, amphétamines, cocaïne) sont les produits phares d’une telle quête, la plupart des substances psychoactives sont également utilisées pour faciliter ce relâchement grâce à leurs vertus désinhibitrices. Outre une définition commune renvoyant à la rencontre, la musique et l’amusement, dans le langage courant, l’expression « faire la fête » signifie aussi parfois boire de l’alcool ou prendre des drogues. Cette dernière acception fait implicitement de la fête une situation de gestion collective des états modifiés de conscience. Pourtant une telle relation mérite d’être interrogée : à quel point se retrouve-t-elle dans l’ensemble de la population présente à la fête ?

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Si nombre d’enquêtes qualitatives (en particulier en anthropologie) se sont penchées sur les relations entre usages de drogues et pratique de la fête d’une part, entre la musique et les jeunes d’autre part, pour montrer que la fête, synonyme de recherche d’excès, de transgression (Pourtau, 2006), était fréquemment associée à des usages de drogues, dans les sociétés occidentales comme ailleurs (Fontaine & Fontana, 1996), cet effet d’imputation [21][21] Cette association spontanée d’un type de musique à... n’a été que récemment confronté à une objectivation statistique. L’analyse secondaire d’une enquête quantitative sur les conduites délictueuses des lycéens a, par exemple, permis d’étudier l’intensité du lien qui existe entre sorties en discothèque et usages de substances psychoactives (de Peretti et al., 2003). Ces sorties constituent une activité très courante de la jeunesse, dans la mesure où parmi les garçons et les filles âgés de 16 à 20 ans, six sur dix affirment s’y rendre au moins de temps en temps, en particulier les plus âgés d’entre eux. Quels que soient les produits observés, plus les sorties sont fréquentes, plus le niveau d’usage déclaré par les jeunes s’avère important. Ceci est particulièrement visible parmi ceux qui se rendent en boîte de nuit au moins une fois par mois. De cette enquête, il ressort néanmoins que l’usage de cannabis reste relativement indépendant de cette forme de sociabilité nocturne, tandis que le lien le plus fort est observé pour la consommation d’alcool et notamment l’ivresse. En particulier, le lieu de la dernière ivresse est, dans un quart des cas, la discothèque, cette circonstance étant la plus citée par les jeunes, et il existe une très forte corrélation entre la fréquence des sorties en discothèque et le fait d’avoir déjà conduit un véhicule motorisé sous l’emprise de l’alcool.

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L’adhésion à une mouvance musicale et l’usage de substances psychoactives apparaissent donc comme des moyens d’affirmer une identité, voire une appartenance à une contre-culture comme l’ont montré Howard Becker (1963) au sujet des musiciens de jazz ou plus récemment Edgar Morin (1999) pour les amateurs de musiques électroniques. De tels comportements se trouvent exacerbés à l’adolescence. Ceux-ci s’avèrent parfois liés dans une même recherche d’ivresse ou de transe (Mignon, 1991). À partir d’une enquête quantitative menée auprès de jeunes de 17 ans en 2001, il a été possible d’isoler des profils différenciés de préférences musicales (Legleye & Beck, 2003). Une classification ascendante hiérarchique opérée sur les sorties musicales a ainsi permis d’identifier de grands groupes : reggae, ragga ou dub[22][22] Le dub est un style qui consiste à ajouter à des morceaux... ; fêtes techno ; rock ou hard-rock ; rap ou hip-hop ; autres styles et sorties rares. Si les liens entre usages de drogues et styles musicaux se révèlent souvent forts, certaines particularités se dessinent dès que l’effet propre de chaque style est contrôlé à l’aide de modèles logistiques. Ainsi l’adhésion aux mouvements rap ou hip-hop n’apparaît-elle pas associée à des ivresses régulières plus fréquentes que la moyenne, à la différence des autres styles observés. S’agissant de l’usage régulier de cannabis, les résultats obtenus s’avèrent relativement contrastés pour les deux sexes : cet usage est plus répandu parmi les filles qui fréquentent les concerts de reggae, ragga ou dub ou les fêtes techno. Parmi les garçons, il est également plus élevé pour les concerts reggae, ragga ou dub, et pour les concerts rock ou hard-rock et rap ou hip-hop.

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Ces résultats rejoignent en partie le regard ethnographique porté par Sylvain Aquatias sur les participants à différents types de concerts de rock « métal », interrogeant leurs consommations de cannabis et d’alcool, notamment par le prisme de l’implication des amateurs de ce style au sein du mouvement. Cette exploration lui avait permis d’esquisser une typologie des participants suivant leur familiarité avec le courant « métal » et leurs types de consommation de produits psychoactifs, montrant comment ces concerts fournissent des occasions de se libérer des tensions quotidiennes et d’échapper au contrôle de soi induit par la plupart des circonstances de la vie en société. Il montrait également que ce relâchement se fait avec l’approbation des autres individus présents et à quel point cette dimension communautaire offre un cadre aux comportements d’usage (Aquatias, 2003).

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Si au cours de ces dernières années, l’attention portée à la fête s’est cristallisée sur les événements organisés autour des musiques électroniques, manifestations parfois extrêmes par leur intensité, leur durée et leur affluence, ces travaux ont montré que de nombreuses autres formes de pratiques festives étaient concernées par les usages de drogues. À travers la connaissance des fréquences de sorties en discothèque, en fêtes techno, en concert et celle d’autres éléments de sociabilité, il est ainsi possible d’objectiver les liens spécifiques qui existent entre style musical et intensité des relations amicales d’une part et usages de certains produits psychoactifs de l’autre. Cette approche permet de nuancer le lien entre fête et usage de substances psychoactives en donnant une place aux contextes et aux individus qui en consomment peu ou pas du tout, tout en ayant une pratique festive. En outre, des enquêtes spécifiques ont permis d’identifier, dans certains groupes ou espaces sociaux particuliers, différentes catégories d’usagers. L’enquête menée entre 2003 et 2005 au sein de « l’espace festif électro », par exemple, a mis au jour quelques principes de structuration de ce milieu par groupe d’affinité (Reynaud-Maurupt et al., 2007).

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Ce type d’études sociologiques contribue à produire une représentation plus compléte de populations peu visibles, en éclairant les mécanismes d’adhésion et d’appartenance à des groupes et en permettant l’identification des lieux fédérateurs rassemblant tout ou partie de ces groupes spécifiques d’usagers. De plus, les travaux sociologiques menés sur les comportements d’usage dans des contextes festifs, qu’ils soient quantitatifs ou qualitatifs, ont permis de limiter la vision caricaturale qui pouvait être établie entre la fréquentation de l’espace festif et les comportements d’abus, alimentée par les médias. L’établissement d’un lien causal systématique entre l’espace festif et l’usage de substances psychoactives a d’ailleurs pu faire l’objet d’une forme d’instrumentalisation politique, visant à interdire les rassemblements de jeunes amateurs de musique techno dans les années 2000 (Lafargue de Grangeneuve, 2009), processus de disqualification similaire à celui analysé par Zafiropoulos & Pinell (1982) vis-à-vis du mouvement de mai 68. Ces travaux sociologiques menés au sein de l’espace festif ont permis de mieux comprendre la signification sociale de ces usages qui peuvent s’intégrer à des formes d’usage régulées.

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Comme l’ont montré certains auteurs, l’analyse du traitement réservé aux rassemblements de populations jeunes sur la base de préférences musicales renseigne sur la gestion publique de la santé des jeunes (Dagnaud, 2008). Elle traduit également une tension constitutive des politiques de jeunesse qui oscillent entre tentative de contrôle social et valorisation des ressources de cette catégorie d’âge (Loncle, 2003). L’officialisation des teknivals depuis 2003, par exemple, témoignerait ainsi d’une tendance des pouvoirs publics à « gérer les risques avec les jeunes » (Lafargue de Grangeneuve, 2009), tout en participant à la sanitarisation croissante des questions sociales (Loncle & Raynault, 2006).

Usages d’alcool et de cannabis et comportements violents : une relation à géométrie variable

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La plupart des travaux étudiant les liens entre violence et usages de substances psychoactives reposent sur des statistiques pénales. Elles établissent plus ou moins implicitement une relation causale entre l’élévation rapide des niveaux d’usage, en particulier de cannabis, depuis les années 1990, et l’augmentation de la délinquance avec violence enregistrée par les statistiques de police. Grâce aux enquêtes statistiques développées depuis les années 1990 et la mise en œuvre d’outils statistiques pour tenter d’expliquer les conduites violentes, elles sont de plus en plus systématiquement interprétées en lien avec une diversité de facteurs intercorrélés dont les effets s’additionnent pour contribuer à expliquer la survenue de comportements violents associés à l’usage de drogues. Ainsi est-il établi aujourd’hui que l’adolescence, qui est le moment de la découverte des usages de produits psychoactifs, est également une période d’adaptation qui s’accompagne très souvent de signes dépressifs ou anxieux ou de manifestations violentes, si bien qu’il convient d’interpréter les comportements violents associés à un usage de drogues en lien avec les dispositions psychiques anxieuses et/ou dépressives du sujet, sa situation scolaire, ses difficultés familiales et ses conditions de sociabilité (Choquet et al., 2002).

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La comparaison du profil des usagers de drogues impliqués dans des faits de délinquance avec violences et des personnes condamnées et, le cas échéant, incarcérées pour de telles infractions, fait apparaître une nette distorsion entre les deux chiffres. Ainsi, les condamnés et les incarcérés ne sont pas représentatifs de l’ensemble des auteurs d’une infraction donnée car certaines catégories de personnes, en particulier les mineurs, disposent de meilleures protections que d’autres et se trouvent donc mécaniquement sous-représentées (Perez-Diaz, 2000). Cet exemple illustre la complexité de la relation entre usages de drogues et violences. Elle peut résulter tout aussi bien de biais de déclaration et de sélection (Cohen, 1999) que d’une conjugaison de facteurs favorisants : délinquance et usage de substances psychoactives peuvent ainsi être deux symptômes distincts des mêmes problèmes psychologiques (Osgood et al., 1988), ou deux facettes d’un style de vie cohérent (Brochu & Brunelle, 1997). Les synthèses de la littérature consacrées à la relation entre alcool, drogues et violence montrent d’abord que seul l’alcool est étroitement associé aux comportements violents : conduisant à transgresser les normes de bienséance, il perturbe les interactions entre individus ; ces travaux établissent ensuite que les relations entre usages de substances et violence dépendent du contexte social d’usage et de la signification qu’ils revêtent pour leur auteur en lien avec ses pairs (Parker & Auerhahn, 1998).

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Sans pouvoir pour autant régler définitivement ces questions, plusieurs analyses menées à partir d’enquêtes en population générale adolescente ont permis de proposer des pistes d’interprétation des relations entre usages de drogues, sociabilité, violence et santé mentale. Il existe ainsi une corrélation entre, d’une part, usages de drogues et sociabilité (sous le rapport de leur intensité et du type de sociabilité) et d’autre part, usage de produits psychoactifs et violences subies ou commises en propre (participation à des bagarres et agressions ou menaces). Ce qui souligne que les sorties entre amis sont à la fois des occasions de consommer de l’alcool et du cannabis mais aussi des occasions de s’exposer à des comportements violents, voire d’être soi-même violent.

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Tout d’abord, la structure d’interactions entre les variables liées au contexte d’usage montre que, parmi les 17-19 ans, usage régulier de cannabis et usage régulier d’alcool sont chez les garçons fortement associés entre eux ainsi qu’à un contexte de sociabilité intense, alors que, chez les filles du même âge, l’usage régulier de cannabis apparaît pour sa part nettement associé à des signes de détresse psychologique (Beck et al., 2000). L’usage régulier de cannabis revêt donc, selon les contextes d’usage, des significations différenciées, qui sont directement déterminées par le genre : chez les garçons, il est couramment lié à des usages réguliers d’alcool et à une socialisation importante, « intégrante » au sein d’un réseau de pairs [23][23] Pour Becker (1963), le passage à un usage régulier.... En association avec des problèmes psychologiques autoreportés, il constitue plus souvent, chez les filles, un « symptôme » de mal-être, même si globalement, l’usage régulier de cannabis s’avère trois fois plus fréquent parmi les jeunes qui ont une sociabilité intense.

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En outre, cannabis et alcool jouent un rôle différent dans la survenue d’épisodes violents. L’usage de cannabis apparaît faiblement lié aux violences actives du type bagarre, au contraire de l’alcoolisation et se révèle en revanche plus fortement lié aux violences subies de type agression ou menaces (Peretti-Watel et al., 2002 ; Peretti-Watel, et al., 2006). Pour comprendre le surcroît de violences d’une partie des jeunes, une des pistes d’analyses consiste à envisager ces actions comme des manières délibérées de surmonter une anxiété et des frustrations, notamment en regard de la situation scolaire. Ils opposent au stress des conduites sociables et de sorties qui leur permettent de s’affirmer et de se valoriser. Mais ce faisant, ils s’exposent à des violences qu’ils provoquent ou subissent suivant leurs ressources et leurs dispositions. Le registre d’action de la violence commise en propre est davantage le fait des garçons des filières professionnelles que des filles ou des garçons de la filière générale ; il est accentué parmi les consommateurs d’alcool, tandis que les consommateurs de cannabis y auraient moins recours (Lagrange & Legleye, 2007). Les études, notamment québécoises, menées auprès des adolescents pris en charge pour des délits montrent que les individus répondent aux accidents de la vie, aux conflits et aux frustrations de façon variable : certains développent une violence auto-dirigée (tentative de suicide, troubles des conduites alimentaires…), en particulier parmi les jeunes filles (Aït El Cadi, 2003), tandis que d’autres adoptent une attitude agressive et impulsive dont les conduites délinquantes sont une modalité possible (Chagnon et al., 2001). Les liens entre dépression et tentatives de suicide étant par ailleurs bien démontrés, les auteurs concluent que les conduites d’autoagression et de violence contre autrui auraient la même matrice et les mêmes déterminants : dans cette perspective, les tentatives de suicide et la délinquance seraient à interpréter comme des modes de réponse imaginés par les adolescents moins immédiatement capables de s’adapter aux difficultés de vie quotidienne et au stress des situations vécues. Au final, à défaut de fournir des réponses définitives, les travaux sociologiques récents ont ainsi offert sur ces questions un cadre de compréhension plus large que celui proposé par l’épidémiologie.

Conclusion

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Objet d’enquêtes quantitatives spécifiques à partir de 1992, l’usage de drogues en population générale a tardé en France à être décrit comme un « fait social ». Malgré la politisation des enjeux liés à la toxicomanie à partir des années 1970-1980, les pratiques d’usage de drogues n’ont été véritablement investies par les travaux en sciences sociales que dans les deux dernières décennies (Ehrenberg, 1992). La prise en compte de la dimension sociologique de la consommation de drogues en France a permis de lutter efficacement contre certains préjugés, tels que la théorie de l’escalade, la distinction entre drogues dites dures et dites douces, le lien inéluctable entre milieu social défavorisé et usage de drogues… Ces travaux ont pu être mis en place dans le cadre d’un changement de paradigme progressif autour de la conception des drogues et des politiques publiques. En retour, les résultats de ces enquêtes ont également contribué à influencer les politiques liées aux addictions et à introduire un regard plus « objectivé » et moins moralisateur sur les pratiques addictives et les comportements des adolescents. La figure de l’adolescent ou du jeune adulte en danger face aux drogues reste toutefois encore très présente dans l’élaboration des politiques de prévention, notamment parce que la précocité des premiers usages de substances psychoactives constitue un facteur de risque majeur de basculement ultérieur dans un usage problématique (Beck et al., 2008).

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La diversité des méthodes utilisées ces dernières décennies pour appréhender la question controversée de l’usage de drogues a permis de sortir d’une vision essentiellement morale et normative du phénomène, en donnant une légitimité scientifique aux travaux sur cette question. Si les travaux ethnographiques ont joué un rôle majeur dans l’étude des usagers de drogues ayant déjà un long parcours de toxicomanie, les études portant précisément sur les jeunes ont souvent reposé sur des enquêtes représentatives menées en population générale. L’utilisation de la sociologie quantitative et des statistiques dans un tel cadre, non pas simplement dans une idée de dénombrer, mais de comprendre des processus et la complexité de l’usage de drogues, s’inscrit dans cette évolution, avec par exemple, le recours à des échelles spécifiques autour du repérage de l’usage nocif de cannabis.

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Sur cette base, les perspectives de recherche actuelles deviennent de plus en plus précises, avec notamment des travaux autour des questions de genre et d’inégalités sociales qui, dès les premiers âges de la vie, apparaissent comme des déterminants importants des situations observées.


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Notes

[*]

Responsable du département Enquêtes et Analyses Statistiques à l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (inpes) Chercheur au Cermes3 – Équipe Cesames (Centre de recherche Médecine, Sciences, Santé, Santé mentale, Société, Université Paris Descartes/cnrs/inserm/ehess)

CERMES – 45, rue des Saints-Pères – 75270 Paris Cedex 06

Francois.BECK@inpes.sante.fr

[**]

Chargée d’étude à l’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (ofdt)

3, avenue du Stade-de-France – 93 218 Saint-Denis-la-Plaine cedex

ivobr@ofdt.fr

[***]

Cermes3 – Équipe Cesames (Centre de recherche Médecine, Sciences, Santé, Santé mentale, Société, inserm Université Paris Descartes/cnrs/u988, ehess)

Chercheuse à l’Institut de veille Sanitaire (InVs)

12, rue du Val-d’Osne, 94415 Saint-Maurice

m.jauffret@invs.sante.fr

[****]

inserm – Université Paris-Sud et Université Paris Descartes, umr-s0669

Responsable des enquêtes à l’Institut national des études démographiques (ined)

133 boulevard Davout, 75020 Paris

stephane.legleye@ined.fr

[1]

Le concept est emprunté à l’analyse que propose Louis Chevalier de certains phénomènes décrits comme des pathologies urbaines ou des fléaux sociaux (crimes, suicides, infanticides, folie) (Chevalier, 1958). À partir de l’étude des incidences sociales et politiques du choléra de 1832, l’auteur examine les conditions dans lesquelles les classes laborieuses, soumises à la misère, au chômage et aux mauvaises conditions de vie, porteuses de revendications de masse, ont progressivement été définies comme « dangereuses » pour la tranquillité publique et l’ordre établi, et comment, dans ce contexte sociohistorique, le crime a été construit comme un « fait social », participant au brouillage des frontières entre la misère et le crime.

[2]

Sous l’influence d’un petit nombre d’individus issus du champ médical, connectés par des configurations et des trajectoires singulières, agrégés dans une « nébuleuse réformatrice » (Topalov, 1999), les catégories d’analyse du champ médical ont été importées dans le langage des politiques publiques, faisant évoluer les termes du problème de la toxicomanie (Padioleau, 1982) et l’approche des politiques publiques, qui sont devenues plus « pragmatiques » et plus attentives aux problèmes de santé publique (Bergeron, 1999, Jauffret-Roustide 2004). Ce sont les transformations qui ont affecté le champ de la psychiatrie au cours de la décennie précédente qui ont rendu possible le succès d’une vision neurobiologique, cognitivocomportementale et épidémiologique de la consommation de « drogues » (Bergeron, 2009).

[3]

Pour ne citer qu’un exemple issu de l’édition de Paris Match du 11 juillet 1970 : « Parents, attention ! Le fléau arrive chez vous… Personne ne sait plus où s’arrêtera le fléau et jusqu’à quelle profondeur il ravagera la nation américaine. Héroïne, morphine, cannabis, hallucinogènes ont établi partout leur règne hideux. De là, le monstre a bondi en Grande-Bretagne et en Suède. Depuis deux ans, il a posé quelques tentacules en France. »

[4]

Historiquement, les discours publics sur « la drogue » ont devancé la mise en place d’une politique de soins spécifique à l’égard des usagers, puisqu’ils s’imposent comme « bruit de fond » dès les années 1960, sur un registre d’abord moral, puis répressif et sanitaire (Bergeron, 1999).

[5]

Les statistiques du ministère de l’Intérieur montrent que, de 4 954 interpellations pour usage ou usage-revente de cannabis en 1980, on est passé à 15 143 procédures en 1983 ; pour l’héroïne, l’évolution est analogue : 3 351 interpellations ont été effectuées en 1980, contre 7 310 trois années plus tard (Source ocrtis).

[6]

Mission permanente de lutte contre la toxicomanie (mplt), dont les attributions sont définies par le décret du 8 janvier 1982 ; Mission interministérielle de lutte contre la toxicomanie (milt), créée par le décret du 7 février 1985 ; Délégation générale à la lutte contre la drogue et la toxicomanie (dgldt) définie par le décret du 6 décembre 1989 puis fusionnée avec la milt (décret du 25 juillet 1990). Depuis le décret du 24 avril 1996, jusqu’à aujourd’hui, la structure de coordination interministérielle de la politique de lutte contre les drogues porte le nom de Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (mildt).

[7]

Il suffit, pour s’en convaincre, de citer quelques-unes des « couvertures-chocs » récurrentes dans la presse magazine depuis trente ans, au point d’être devenues un « marronnier » des éditions de l’été : « Alerte à la drogue » racontant « la mort par overdose de Martine, 17 ans, à Bandol, pendant l’été 69 » (Nouvel Observateur, 8 septembre 1969) ; « Une catastrophe nationale… On meurt de la drogue à 17 ans… » (Le Parisien libéré, 7 avril 1973), « Alerte à la cocaïne chez les jeunes » (Choc, juillet 2007 ; Phosphore, juin 2009). À ces titres font écho les sommaires de « magazines d’investigation » de télévision : « Binge drinking, porno, cannabis : nos enfants en danger » (m6, Zone interdite, 8 mars 2009), « Alerte à la cocaïne chez les ados » (m6, 66 minutes, 29 avril 2009).

[8]

Avant la fin des années 1980, les incursions de la sociologie dans les questions liées aux drogues se limitaient à quelques contributions spécifiques sporadiques (Zafiropoulos & Pinell, 1982 ; Mauger, 1984).

[9]

Comme l’a souligné Albert Ogien (2000), le consommateur établit un lien entre la prise de produits et ses effets, en se conformant à des normes d’usage. Variables suivant les produits, ces normes se traduisent notamment par le respect de certains rituels sociaux de consommation et par le fait d’être initié par le biais d’un apprentissage dispensé par un groupe de pairs. Ainsi, l’acte (ou les actes répétés) de consommation de drogues constitue une activité sociale régie par des règles strictes et soumise à des contraintes : la sociologie de la déviance donne ainsi une image plus valorisée et plus complexe des toxicomanes. L’originalité de cette approche consiste à considérer l’usage de drogues comme une activité sociale ordinaire ou comme un mode de vie, où l’usager de drogues (ou le toxicomane) pourrait être réduit à son statut de consommateur : l’usager de drogues s’inscrit dans un système d’appartenances sociales et dans une logique de « conformation » à des règles établies au sein de son groupe de pairs.

[10]

En France, après Jean-Jacques Yvorel qui a abordé la question des drogues en France au xixe siècle jusqu’à la loi de juillet 1916 qui pénalise l’usage (Yvorel, 1992), Emmanuelle Retaillaud-Bajac s’est, plus récemment, penchée sur la dimension historique de la consommation de drogues en montrant que, en dépit d’une ampleur assez modeste dans l’entre-deux-guerres, le phénomène n’a que peu reflué avec la pénalisation de l’usage en 1916 et que la population des usagers a continué de se renouveler mais en étant décrite comme une altérité à la fois inacceptable et fascinante : c’est à cette époque que se développe le registre de la récrimination et de la dénonciation de la « montée » de la consommation des drogues (Retaillaud-Bajac, 2009).

[11]

Les caractéristiques de « la jeunesse » semblent s’imposer avec la force de l’évidence : elle se définit par l’existence d’une limite supérieure d’âge. Mais les contours du groupe statistique des « jeunes » ont fluctué en France selon les périodes historiques : après avoir correspondu à la classe d’âge des 15-24 ans selon la définition de l’Insee, la limite d’âge a été élargie en 2000 pour englober l’ensemble des 15-29 ans, au motif d’une « évolution des modes de vie et des comportements d’activité » (Insee, 2000). En outre, l’âge étant « une donnée biologique socialement manipulée et manipulable » (Bourdieu, 1978), la « jeunesse » est une catégorie sociale imparfaitement biologisée qui se prête au « jeu » sur les frontières du groupe qu’il définit, plus que d’autres statuts sociaux naturalisés (comme, par exemple, les femmes ou les étrangers).

[12]

Ce sont la médecine et la psychanalyse qui ont contribué à instituer l’adolescence comme une catégorie d’analyse : concept médical renvoyant à la notion de puberté, considérée par la psychanalyse comme un âge de passage difficile vers la position d’adulte (Braconnier, 1990), l’adolescence a été décrite comme une période de rupture (Laufer, 1989), source de tiraillements multiples tant physiques qu’émotionnels (Blos, 1967). Ce « temps de devenir » peut être compris comme une période de (trans)formation et de gestion des risques inhérents à tout processus de formation, déterminée par les jeux d’exclusion et d’intégration d’une société donnée. Dans ce sens, l’adolescence est un révélateur des mécanismes de contrôle social fondés sur les rapports de force entre générations, mécanismes particulièrement actifs concernant les conduites agressives et les comportements dits « à risque » tels que les usages de drogues ou la sexualité (Fize, 1993).

[13]

Ce ciblage est proche de la notion de « stigmatisation » telle qu’elle est définie par Goffman pour désigner ce repérage négatif d’individus particuliers à partir de pratiques définies comme socialement illégitimes. Il définit le « stigmate » comme « la situation de l’individu que quelque chose disqualifie et empêche d’être pleinement accepté par la société » et la stigmatisation comme le produit d’un processus d’« exclusion sociale » qui affecte des attributs figés à une catégorie d’individus, produisant chez eux un désajustement entre trois types d’identités : l’identité sociale, l’identité personnelle et l’identité pour soi (Goffman 1975).

[14]

Circulaire no dgs/dhos/dgas/2004/464 du 23 septembre 2004 relative à la mise en place de consultations destinées aux jeunes consommateurs de cannabis et autres substances psychoactives et leur famille (nor : sanp0430495c).

[15]

Les chiffres cités sont issus des rapports annuels du ministère de l’Intérieur (La criminalité en France).

[16]

Claude Olievenstein estimait « la population toxicomane réelle » de 15 000 à 25 000 personnes en 1970 (Olievenstein, 1970).

[17]

Cette ordonnance a été révisée une dizaine de fois depuis 2002, dans le sens du renforcement de la responsabilité pénale des mineurs.

[18]

Le concept de « contrôle » est emprunté à l’analyse foucaldienne des enjeux de « population ». Dans le contexte de l’essor démographique des années 1970, l’auteur de La Volonté de savoir invitait à une lecture de la démographie en tant que discipline répondant à la nécessité de modifier les techniques de pouvoir sur la population. Foucault montrait comment, en identifiant les individus par leur sexe, la science démographique, mise au service de l’État, contribue à durcir la représentation des rôles par genre et à instituer la variable du sexe, et donc de la sexualité, comme outil légitime de gouvernement, pouvant servir de « point d’appui, de charnière aux stratégies les plus variées » (Foucault, 1976, p. 136). « L’art de gouverner » s’en trouvait, selon lui, profondément modifié, comprenant depuis lors une dimension de contrôle des corps et des populations : « Les gouvernements s’aperçoivent qu’ils n’ont pas affaire simplement à des sujets, ni même à un “peuple”, mais à une “population”, avec ses problèmes spécifiques et ses variables propres : natalité, morbidité, durée de vie, fécondité, état de santé, fréquence des maladies » (Foucault, 1976, p. 36-37).

[19]

Le terme est emprunté à Karl Polanyi, qui l’applique aux activités économiques observables jusqu’au xixe siècle, avant La Grande Transformation. L’économie est alors définie comme la sphère qui fournit à la société de quoi se reproduire. Autrement dit, les activités économiques n’avaient pas pour finalité la recherche du gain, même quand des marchés existaient : elles étaient régies par des exigences politiques, culturelles, sociales, symboliques. À l’inverse, à partir du xixe siècle, on assiste selon Polanyi à un désencastrement de l’économie puis à un réencastrement de la société dans l’économie (Polanyi, 1944).

[20]

Un indicateur de cette attention renforcée peut être, par exemple, le nombre d’études financées par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies sur l’espace festif techno et/ou sur les drogues qui y sont consommées (ecstasy, kétamine, etc.), qui témoigne à lui seul du caractère central de cette problématique pour les pouvoirs publics. Les « teufeurs »

constituant par ailleurs un sous-groupe d’usagers de drogues bien identifié, visible et accessible par les moyens d’une enquête qualitative, l’observation des consommations est, en pratique, plus aisée dans les raves (véritable « scène ouverte ») que dans d’autres contextes de consommation où les produits demeurent cachés.

[21]

Cette association spontanée d’un type de musique à une (sur)consommation de produits psychoactifs n’est pas nouvelle. C’est dans les années 1960 que ce rapprochement symbolique a été opéré avec le rock, associé à des mouvements de revendication de modèles socio-économiqueset politiques alternatifs et de styles de vie libérés de toute entrave (privilégiant à ce titre les expériences d’usage de drogues). L’usage de drogues parmi les jeunes était alors utilisé comme un élément expressif important d’un style juvénile opposé à celui des adultes (Mari & Mignon, 1980).

[22]

Le dub est un style qui consiste à ajouter à des morceaux souvent instrumentaux des effets (échos, distorsions, réverbérations…), le dub est lié historiquement au reggae et au ragga, premiers morceaux sur lesquels a été appliquée cette technique.

[23]

Pour Becker (1963), le passage à un usage régulier de drogues requiert un apprentissage au sein du réseau de pairs : « compte tenu des aspects désagréables et alarmants qui sont typiques des premières expériences, le débutant ne peut poursuivre que s’il apprend à redéfinir ces sensations comme agréables ». L’expérimentateur doit donc concéder un effort d’intégration en apprenant à maîtriser les effets physiologiques du produit.

Résumé

Français

Les usages de drogues ont longtemps été un objet relativement délaissé par les sciences sociales en France. Cet article se propose à la fois de resituer la mise en place de la construction d’un savoir sociologique sur le thème des addictions en prenant pour point d’entrée les usages des jeunes et de rendre compte des principales connaissances acquises par le biais de ces travaux. Si les jeunes ont cristallisé une grande part des inquiétudes liées aux drogues dans les instances politiques et les médias, et ont fait l’objet des premières études sociologiques, ils ont perdu cette place centrale dans les enquêtes en sciences sociales, alors principalement ethnologiques, jusqu’à la fin des années 1990, au profit de populations identifiées comme toxicomanes. Les jeunes sont redevenus un objet d’analyse spécifique depuis les années 2000, à la faveur du développement d’enquêtes quantitatives, représentatives de la population adolescente. Ces adaptations se sont faites au gré de l’évolution des représentations du jeune usager de drogues mais aussi grâce à l’appropriation par les sociologues de méthodes et d’outils jusqu’alors détenus par les épidémiologistes. Les résultats de ces enquêtes et le recours à la sociologie quantitative ont contribué à influencer les politiques publiques et à introduire un regard différent, plus distancié et moins moralisateur sur les pratiques addictives des jeunes.

Mots-clés

  • drogues
  • addictions
  • toxicomanie
  • jeunesse
  • santé publique
  • quantification
  • alcool
  • tabac
  • cannabis

English

Insights into youth addictive behaviors in FranceDrug users have for a long time been neglected by social sciences in France. The aim of this article is to recount the implementation of the construction of a sociological knowledge on addictions by in youth, as well as to report main knowledge acquired by means of these works. Youth has been the central point of anxieties generated by drug addiction in most policy makers and in the media. It has also been at the core of the first sociological studies, after what they lost this central place in social sciences surveys, then mainly ethnological, till the late 1990s, for the benefit of groups identified as drug addicts. Adolescents became again an object of specific analysis since the 2000s, thanks to the development of quantitative surveys which were representative of the adolescent population. These adaptations were made according to the evolution of representations of young drug users, but also thanks to the appropriation by sociologists of methods until then restricted to epidemiology. Those quantitative sociology studies have contributed to influence public policies and to introduce a different and less moralizing glance on adolescent addictive behaviours.

Keywords

  • drug
  • addiction
  • youth
  • public health
  • quantification
  • alcohol
  • tobacco
  • cannabis

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Évolutions des représentations du jeune usager de drogues
    1. Du « junkie » au jeune délinquant : un changement des représentations dans la continuité
    2. Une évolution des représentations « travaillée » par des professionnels du champ médical
    3. Les jeunes usagers au prisme déformant des statistiques policières et judiciaires
  3. Premiers regards qualitatifs : les principaux apports de l’ethnologie
    1. Une focalisation progressive des études sur les usages de drogues chez les jeunes
    2. Vers une meilleure compréhension des déterminants de l’usage chez les jeunes
  4. Quelques apports récents de la sociologie quantitative : nouvel outil ou nouveau paradigme ?
    1. Les marqueurs de « carrière » des jeunes usagers de cannabis
    2. Usages de drogues, modes de sorties et préférences musicales : des liens à nuancer
    3. Usages d’alcool et de cannabis et comportements violents : une relation à géométrie variable
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Beck François, Obradovic Ivana, Jauffret-Roustide Marie, Legleye Stéphane, « Regards sur les addictions des jeunes en France », Sociologie, 4/2010 (Vol. 1), p. 517-535.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2010-4-page-517.htm
DOI : 10.3917/socio.004.0517


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