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Sociologie

2011/1 (Vol. 2)


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S’il est une notion commune aux études genre [2][2] Hormis quand ils renvoient explicitement à la distinction... et à la sociologie, dont l’étude des classements est l’une des préoccupations majeures, c’est bien celle de catégorie de sexe. Son usage au sein des deux disciplines semble cependant radicalement diverger, les études genre ayant eu tendance à l’aborder, au contraire de la sociologie, d’abord comme un questionnement ontologique. L’interrogation qui traverse l’ensemble de la théorie féministe, la théorie féministe antinaturaliste a fortiori, est en effet celle énoncée à l’ouverture du Deuxième sexe, à savoir « qu’est-ce qu’une femme ? ». En plus de la théorie générale de l’oppression des femmes à laquelle elle donna lieu dans cet ouvrage (Beauvoir, 1996 [1949]), des réponses fort variées ont été données à cette question. Et il est à noter que quelque soixante ans après qu’elle a été posée, un champ d’études à part entière s’étant institutionnalisé, les épistémologies féministes insistent sur le fait que le concept de « femme », en raison des essentialismes auxquels il aboutit inévitablement, ne peut plus servir de fondement aux théories du genre. Soulignant qu’il s’agit de « déconstruire et de dénaturaliser [la notion] dans tous ses aspects » (Alcoff, 1988, p. 406 ; traduit par mes soins), celles-ci ne manquent pas de remarquer le dilemme auquel la théorie féministe se trouve dès lors inévitablement confrontée. Comment en effet continuer à penser les femmes comme une entité collective, de manière à préserver la possibilité de l’action politique féministe, sans déterminer a priori ce que serait l’identité « femme » (Young, 1994) ?

Les catégories de sexe : un double statut épistémique

Femme comme position sociale ou série

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Ce dilemme montre la difficulté à saisir le statut épistémique de la catégorie « femme », ainsi que l’enjeu que constitue sa clarification pour toute sociologie qui s’intéresserait au genre en tant qu’il est un opérateur de classement. Soit pour toute sociologie qui, consciente des embarras posés par le questionnement de type ontologique, n’aurait néanmoins pas renoncé à faire de l’identité « femme » un objet d’investigation. Les conceptualisations qui ont été proposées par la sociologue C. Delphy (2001) et la philosophe I. M. Young (2007), pour ne traiter que l’apport, décisif, de ces deux auteures, offrent des pistes de réflexion déterminantes à l’élaboration d’une telle démarche. Rappelons brièvement que C. Delphy, dont le projet est d’éviter toute forme de naturalisme dans l’analyse des rapports sociaux entre hommes et femmes, s’inscrit dans le cadre d’un marxisme hétérodoxe pour avancer que les catégories de sexe sont les produits d’une logique sociopolitique de bidivision et de hiérarchisation du monde social. Sous cet aspect, C. Delphy invite à penser la structure sociale à la manière d’une totalité indéterminée qui va en se différenciant et en spécifiant des places ou des positions, à savoir, dans le cas précis, des « classes de sexe ». Aussi, bien que le principe d’organisation du tout social s’apparente ici à une force causale qui s’exerce de l’extérieur, on peut dire de cette perspective qu’elle relève de l’holisme structural [3][3] Cette définition du holisme structural est empruntée.... Cette filiation, bien qu’elle n’ait été que très peu remarquée, fait d’ailleurs sans doute l’un des principaux intérêts de cette théorie dite matérialiste du genre. I. M. Young, quant à elle, cherche à maintenir l’idée des femmes comme un groupe tout en évitant l’aporie de la définition a priori, celle-ci supposant inévitablement l’établissement de critères de regroupement tels que des attributs physiques communs ou encore une identité sociale partagée en raison d’une expérience similaire de domination. La philosophe prend alors appui sur la distinction opérée par J.-P. Sartre dans la Critique de la raison dialectique entre le groupe et la série, ce qui lui permet de distinguer différents types de collectifs « féminins », en fonction des degrés de complexité et surtout de réflexivité que ceux-ci présentent.

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À un premier niveau, la série ou la structure sérielle est une collectivité sociale amorphe dont le régime d’appartenance est marqué par la passivité, l’impersonnalité, l’anonymat et l’isolement. En effet, ce qui unit les membres d’une même série est la pesée qu’un environnement matériel (objets, équipements, configurations écologiques) ou social (pratiques attendues ou réglées, manières de faire standardisées, routines, habitudes) exerce uniformément sur les actions des individus et les fins qu’ils poursuivent. Le collectif constitué par les personnes qui attendent le bus ou qui écoutent une station de radio, deux exemples donnés par J.-P. Sartre, ont pour intérêt de bien mettre en évidence le fait que les membres d’une même série occupent une position identique, celle de « passager » ou d’« auditeur » en l’occurrence. Les femmes, en tant qu’ensemble d’individus, peuvent elles aussi être pensées comme une série, la catégorie « femme » renvoyant dans ce cas à la position occupée par les personnes au sein, par exemple, de la division sexuelle du travail. S’il n’est pas encore possible, à ce stade, de parler de groupe, il faut néanmoins souligner que l’appartenance à une série est un préalable nécessaire à la constitution d’une identité collective. Pour ce qui concerne le fait d’occuper une position de « femme », deux types de groupe peuvent alors émerger : (a) le collectif de femmes dont les membres appartiennent à un même collectif sériel (des femmes qui, notamment en raison des contraintes exercées par le genre comme structure sérielle, se trouvent être des consommatrices de biens de première nécessité) et constituent un groupe de manière temporaire en raison d’une expérience négative partagée à laquelle il s’agit de remédier (boycotter la boucherie du quartier dont les prix ont augmenté de façon exagérée afin de pouvoir continuer à nourrir sa famille de viande de poulet) ; (b) le collectif féministe, groupe réflexif de personnes qui partagent un objectif commun et dont l’activité politique a précisément pour but de transformer les conditions structurelles contraignantes liées à l’appartenance à la série « femme » (défaire la division sexuelle du travail par exemple).

Variations sur la catégorie

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Si les notions, tout comme les emprunts théoriques d’ailleurs, divergent, les conceptualisations de C. Delphy et de I. M. Young ont en commun de penser l’articulation et la distinction entre « femme » comme individu empirique, concret ou réel versus « femme » comme position, statut social ou série[4][4] Il y aurait lieu de citer également T. de Lauretis.... Une telle distinction, bien qu’on l’ait aujourd’hui quelque peu oubliée, n’est pas si nouvelle en sociologie. Elle est au cœur de l’analyse des catégorisations développée par H. Sacks (1972, 1974, 2005 [1992]), au sein de laquelle la notion de catégorie renvoie clairement non pas à une personne mais à une classe de personnes. Dans cette approche, développée ultérieurement par J. Coulter (1982, 1996), L. Jayyusi (2010 [1984], 1988), S. Hester & P. Eglin (1997) et J. Widmer (2010) notamment, et présentée dans un numéro de la revue Raisons pratiques au début des années 1990 (Bonu, Mondada, Relieu, 1994), les « catégories d’appartenance » sont organisées en « collections », dans le sens où, du point de vue du raisonnement pratique et du sens commun, certaines catégories sont considérées comme allant ensemble. Pour reprendre la célèbre petite histoire enfantine analysée par H. Sacks, « Le bébé pleurait. La maman l’a pris dans ses bras », la collection « famille », qui peut comprendre les catégories « mère » et « bébé » est un tel dispositif. Par ailleurs, à chaque catégorie sont conventionnellement liées des activités, de même que des droits, des obligations ou encore des compétences. Par exemple, il est normal qu’un « bébé » « pleure » et que sa « mère » le « console ».

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Comme H. Sacks (2005 [1992], p. 333-340) le précise, aux catégories qui désignent des classes de personnes, au contraire des catégories qui désignent des individus, sont associées des savoirs de sens commun protégés contre l’induction. En d’autres termes, et il s’agit là d’un argument de poids avancé par l’auteur, un savoir relatif à une classe de personnes ne peut pas être falsifié par un contre-exemple se rapportant à un individu. Par exemple, un énoncé tel que « les femmes sont frivoles » (« Women are fickle ») ne se trouvera jamais corrigé par un énoncé tel que « Catherine est austère et sérieuse ». En revanche, à moins que Catherine fasse en sorte qu’elle puisse être qualifiée de femme (en se comportant de manière insouciante et légère par exemple), on conclura forcément de ces deux énoncés que Catherine n’est pas une vraie femme. Cette caractéristique a une double implication. Il est vain, d’une part, d’essayer de lutter contre les stéréotypes (négatifs comme positifs d’ailleurs) à coups de contre-arguments, en affirmant par exemple qu’on ne peut décidément pas affirmer que les femmes sont frivoles puisque Catherine est sérieuse et austère. Il serait contre-productif, d’autre part, de vouloir faire imploser les catégories d’appartenance, parce que celles-ci s’avèrent nécessaires à la lutte contre les discriminations. Condition de possibilité de la mise en évidence des stéréotypes négatifs en vigueur, et par extension de la mobilisation collective qui les dénoncera, l’existence de catégories d’appartenance est en effet également indispensable à la « factualisation des inégalités » (Stavo-Debauge, 2007). Précisons encore qu’un savoir protégé contre l’induction est susceptible d’être transformé, ou, pour le dire autrement, qu’une catégorie peut être l’objet d’une « révolution » (Sacks, 1979), celle-ci procédant à une véritable opération de resémantisation et de resignification.

De la catégorie aux pratiques de catégorisation

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En plus de rendre pensables les variations catégorielles pointées par H. Sacks, les épistémologies savantes[5][5] Au sens de conceptualisations scientifiques, plus précisément... de C. Delphy et I. M. Young offrent, pour penser les catégories de sexe, une alternative intéressante à la dénaturalisation au travers de la distinction entre sexe et genre, soit à une analyse en termes de nature (femme comme femelle) et de culture (femme comme féminin) de la différence sexuelle. Mobilisée massivement par les études genre, la distinction sexe/genre a, relevons-le, le désavantage de rabattre l’une sur l’autre les deux acceptions possibles de la catégorie « femme » que nous venons de mettre en lumière. Un tel aplatissement a ceci de fâcheux qu’il conduit incidemment à l’adoption d’une perspective que l’on pourrait qualifier de nominaliste de la société. Celle-ci est en effet très vite conçue comme une collection d’individus dont il s’agit, pour éviter une naturalisation qui serait problématique, d’enfler l’ancrage social en vue de réduire l’empreinte biologique. Or, comme on le sait, en proposant de considérer que le genre précède le sexe, C. Delphy (2001) s’est efforcée de renverser la façon classique d’articuler le genre sur le sexe, le culturel sur le biologique, une conception issue du travail pionnier d’A. Oakley (1985 [1972]) et entachée selon elle d’un essentialisme irréductible. Son insistance à user de la notion de genre au singulier ainsi que son invitation répétée à s’intéresser au « principe de partition » lui-même et non pas « aux parties divisées » peut se comprendre comme une injonction à considérer que la collectivité « femme » peut être autre chose qu’un ensemble d’individus concrets. Car si l’on suit C. Delphy jusqu’au bout, c’est bien la « femme » comme « série » qui a statut d’objet de l’enquête sociologique. Autrement dit, son travail nous conduit à nous intéresser à la catégorie « femme » comme position au sein d’un système social, comme classe de personnes, ou encore comme « système de parties » (Descombes, 1992). Faute de quoi, comme le précise I. M. Young (2007), l’analyse ne ferait que reproduire l’idéologie libérale et moderne du sujet, ou en tout cas consentir à l’idée qu’un individu femelle est femme partout et toujours, dans toutes les relations sociales dans lesquelles il est pris, et dans toutes les phases du cycle de sa vie (Théry, 2007).

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On le voit, distinguer entre « femme » comme personne concrète versus classe de personnes n’est pas sans conséquence, aussi bien théorique que politique. Cependant, aussi nécessaires que soient les notions de position sociale ou de série qui prennent appui sur cette distinction, il n’en demeure pas moins que les épistémologies sociologique et philosophique de C. Delphy et de I. M. Young demeurent insuffisantes pour faire la sociologie de la « femme » en tant que cette catégorie est une identité sociale. Comme l’ont montré à l’envi nombre d’approches en sciences sociales, les sociologies interactionnistes [6][6] L’on peut penser ici à Goffman (1979) et, du côté des... mais aussi la sociologie critique de P. Bourdieu (1979, 1993), ainsi que la sociologie praxéologique de H. Sacks (1972, 1974, 2005 [1992]), la question de l’identité renvoie en effet à des procédures d’assemblage de sens à partir desquelles les individus constituent les phénomènes du monde social. Autrement dit, elle engage aussi une épistémologie profane, plus précisément des pratiques de catégorisation constituées par des activités de perception, d’identification et de classification mises en œuvre de façon routinière, ainsi que par des activités de connaissance et de reconnaissance d’autrui des plus ordinaires. En conséquence, toute sociologie un tant soit peu sensible aux capacités d’action des êtres sociaux doit, pour rendre compte efficacement du classement des personnes en fonction des catégories de sexe, respecter au moins ces deux principes : (a) traiter les catégories de sexe comme des « thèmes » et non pas comme des « ressources » (Zimmerman & Pollner, 1973), un tel mouvement de respécification de l’objet de l’enquête étant une condition nécessaire au maintien de l’écart conceptuel entre « femme » comme individu empirique et « femme » comme position sociale [7][7] En anthropologie de la parenté, par exemple, l’adoption... ; (b) considérer les identités liées à la différence sexuelle (« homme » ou « femme », par exemple) comme le résultat de pratiques de catégorisation ordinaires, et comptables, par conséquent, d’une enquête aussi bien sociale que sociologique, en particulier quand l’identité « fait problème » et qu’elle donne lieu, par exemple, à des opérations en transsexualité [8][8] Voir, à ce sujet, les travaux à caractère ethnographique....

Pour une dépolitisation préalable des catégories de sexe

Le genre est-il vraiment une relation sociale ?

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Entre toutes, la théorie du genre développée par J. Butler (2005 [1990]) dans Trouble dans le genre, volontiers qualifiée de théorie poststructuraliste, a pour particularité de remplir ces deux conditions. Il ne faut pas trop s’en étonner dans la mesure où, en plus de souscrire clairement à un projet antifondationnaliste, c’est l’une des rares thèses féministes antinaturalistes reposant sur une théorie de l’action. En outre, il s’agit d’une philosophie qui traite très clairement de la constitution de l’ordre social et qui offre au sociologue de multiples appuis pour l’analyser [9][9] Notons, à cet égard, que J. Butler (1999a, 2004) engage.... L’une de ces prises est la notion de « performance » ou de « performativité », avec laquelle J. Butler développe une approche « émergentiste » (Quéré, 1998) du sujet au sein de laquelle est conféré à l’individu un certain rôle constituant dans la production des identités de genre. Celles-ci sont en effet envisagées comme des fabrications relevant d’un processus de (re)création permanente où l’on est construit aussi bien que l’on se construit : « Le genre, c’est la répétition stylisée des corps, une série d’actes répétés à l’intérieur d’un cadre régulateur des plus rigides, des actes qui se figent avec le temps de telle sorte qu’ils finissent par produire l’apparence de la substance, un genre naturel de l’être » (Butler, 2005, p. 109-110). À cet égard, la philosophie de J. Butler présente, comme un certain nombre d’auteures l’ont déjà souligné (Moloney & Fenstermaker, 2002 ; Kitzinger, 2000, 2005 ; Speer 2005), des affinités certaines avec les sociologies interactionnistes des identités de genre [10][10] On aura compris, ici, que je ne fais pas une lecture.... Plus précisément, la notion butlérienne de « performance » fait indéniablement écho à celle de « doing gender » avancée par C. West & D. Zimmerman (1987) dans un texte éponyme, ou encore à celle d’« accomplissement » développée par G. Garfinkel (2007 [1967], chap. 5) dans son ethnométhodologie du cas de la transsexuelle Agnès.

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Pour J. Butler, les identités de genre n’ont de la normalité que l’apparence, quand bien même leur réalité fait bel et bien illusion [11][11] À tel point qu’il est difficile de comprendre que certaines.... Elles ne sont, en outre, « jamais simplement descriptives, mais toujours et déjà normatives, et en tant que telles, porteuses d’exclusion » (cité in Baril, 2007, p. 71 ; traduit par moi). Aussi, décrire la réalité sociale dans les termes mêmes à partir desquels celle-ci se rend intelligible revient à exercer une forme de violence. Car la simple activité consistant à rendre compte des individus en fonction des catégories de sexe ne peut se réaliser sans avaliser et reconduire les normes du féminin ou du masculin, sans entériner autrement dit la logique du pouvoir dont elles sont les effets. C’est pourquoi la seule description savante qui demeure, au sein d’un tel cadre théorique, envisageable, est la déconstruction. Mais, ajoutons-le aussitôt, procédant au dévoilement de l’engendrement normatif du monde, une telle opération analytique participe également d’un geste éminemment politique, qui lui est cosubstantiel. Or, on peut légitimement se demander si la force de cette théorie de la formation performative des identités de genre, qui se loge dans l’idée selon laquelle la description, que celle-ci soit ordinaire ou savante, engage d’ores et déjà du normatif, n’est pas aussi sa faiblesse. Pour le dire autrement, accorder d’emblée un statut politique aux catégories de sexe ne limite-il pas sérieusement la capacité de la théorie de la performance à rendre compte de la réalité sociale ?

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Les catégories de sexe, à l’instar des catégories d’âge et de race, et au contraire d’autres catégories comme celles de « parents » et « enfants » qui, appréhendées ensemble, forment le dispositif « famille », ne sont pas liées à des situations ou encore à des activités spécifiques (Widmer, 1983) [12][12] Dans cet important article, où il traite prioritairement.... Et ceci quand bien même elles permettent de compter exhaustivement toute population et sont susceptibles d’être cosélectionnées dans toute situation de la vie sociale. Pour reprendre notre exemple, le dispositif « parents » est décomposable en « pères » et « mères », deux classes de personnes qui sont explicitement marquées par les catégories de sexe. Cependant, c’est relativement à leur appartenance au dispositif « parents » qui, au sein de l’institution de la famille, implique une relation asymétrique avec le dispositif « enfants », que les « mères » et les « pères » ont des obligations et des droits, et sont comptables d’un certain nombre de compétences et d’activités qui ont trait, notamment, à l’éducation. Autrement dit, aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, dans la mesure où la notion de « rapport social de sexe », ou « rapports sociaux de sexe », est l’un des concepts de base de la sociologie du genre française [13][13] Voir D. Kergoat (2001) et F. Battagliola (1990) par..., « les catégories de sexe ne définissent pas des rapports sociaux » (Widmer, 1983) [14][14] Preuve en est que, si l’on peut dénombrer les membres.... Ce qui n’empêche pas que ceux-ci soient très souvent indissociables d’elles, comme l’ont bien montré E. Hughes (1996) et J. Scott (1988) dans leurs études respectives de la profession de médecin et d’historien aux États-Unis. Plus précisément, comme le souligne I. Théry dans La distinction de sexe, un ouvrage dans lequel elle développe une approche relationnelle et adverbiale de la différence sexuelle qui prend appui, entre autres, sur M. Mauss, V. Descombes et L. Dumont, les catégories de sexe renvoient à des « statuts indirects », « toujours médiatisés par d’autres statuts » (2007, p. 35). C’est d’ailleurs un constat que la sociologie interactionniste américaine a fait depuis longtemps en considérant que la notion de rôle était difficilement applicable aux identités de genre, celles-ci n’ayant aucun site ou contexte organisationnel spécifique (West & Zimmerman, 1987).

Mise à l’enquête des catégories de sexe

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Cette précision vient nuancer ce que nous disions plus haut s’agissant de C. Delphy et de I. M. Young : la catégorie « femme » n’est pas en elle-même une position sociale ou une série, dans la mesure où c’est en tant qu’elle est associée à une autre catégorie, celle de « mère » ou d’« épouse », entre autres, pour ce qui concerne la sphère privée, ou encore celle de « médecin », d’« historien » ou d’« agriculteur » pour ce qui concerne la sphère professionnelle, qu’elle désigne la structure sociale et rend pertinente son analyse. Un tel rappel est au fond assez banal. Or, pour peu que l’on prenne la mesure de ce fait, il pourrait s’avérer que la sociologie du genre a tout à gagner à la dépolitisation préalable des catégories de sexe. Et ce d’autant quand elle cherche à mettre en œuvre une analyse qui tienne compte des deux conditions sine qua non énoncées ci-dessus, à savoir la mise à l’enquête radicale des catégories de sexe d’une part, la prise en compte des pratiques ordinaires de catégorisations d’autre part. C’est en tout cas l’hypothèse que j’aimerais défendre dans cet article, sur la base d’une réflexion que je vais développer en trois points [15][15] Si nous développons, dans cet article, une sociologie....

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Dans un premier temps, je vais m’attacher à confronter d’un peu plus près le poststructuralisme de J. Butler et l’ethnométhodologie du genre, celle de H. Garfinkel en particulier, dans le but de déterminer si ces deux approches sont bien, à raison de quelques menus aménagements, aisément compatibles. Contrairement à ce qu’avance couramment la littérature (McIlvenny, 2002 ; Speer, 2005 ; Speer et Potter, 2002) [16][16] Pour ces auteur·e·s, J. Butler propose la théorie de..., nous verrons que l’hypothèse de la continuité ne tient pas. Dans les deux cas, certes, les identités de genre sont des faits fabriqués. Mais alors que l’ethnométhodologie du genre traite cette factualité comme son problème principal et en fait un thème d’investigation, le poststructuralisme butlérien s’arrête au seuil de son constat. Ayant montré que leur proximité est beaucoup moins grande qu’il n’y paraît au premier abord, nous nous arrêterons dans un deuxième temps sur la nature de l’entreprise de déconstruction pour laquelle plaide J. Butler, approche analytique seule à même, selon elle, de décrire la fabrication des identités de genre sans reproduire les logiques de pouvoir dont elles sont les effets. Ce type de déconstruction n’allant pas sans poser problème, je proposerai alors une approche différente, à savoir une sociologie praxéologique qui se donne pour tâche de rendre compte des usages ordinaires des catégories de sexe, ainsi que des activités que celles-ci accomplissent au sein de cours d’action dont il s’agit, à chaque fois, de déterminer le sens. En dernier lieu, je présenterai un certain nombre de situations de la vie quotidienne qui me permettront d’illustrer l’heuristique d’une telle approche. Le dernier exemple, qui met en jeu une « cérémonie réussie de dégradation statutaire » (Garfinkel, 1986), montre en quoi recourir aux catégories de sexe peut être, dans certaines circonstances, une modalité de l’accomplissement du politique, voire de l’exercice du pouvoir. Il me conduira, en guise de conclusion, à proposer une relecture pragmatique des thèses de la performance et de l’accomplissement du genre, qui vient corriger les défauts tant du poststructuralisme butlérien que de l’ethnométhodologie garfinkelienne.

Poststructuralisme butlérien et ethnométhodologie du genre

Les identités de genre : des fictions culturelles

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La plupart du temps, l’œuvre de J. Butler est commentée et analysée à partir de la manière dont y est articulée la distinction sexe/genre – parmi les travaux les plus récents, voir B. Ambroise (2003) et A. Baril (2007). Cet angle de lecture ne sera pas le mien ici, où j’aborde la thèse antifondationnaliste de J. Butler en tant qu’elle est une tentative délibérée de résoudre le paradoxe de la théorie féministe explicité plus haut, soit de répondre à la question suivante : comment préserver la dimension désignative de la catégorie « femme », indispensable à l’institution d’un collectif politique, sans définir a priori les contours de l’identité à laquelle la notion renvoie ? À cet égard, commençons par rappeler que la catégorie « femme » est, pour J. Butler (2005), une « fiction culturelle » dont la logique de production est performative et autoréférentielle et dont la répétition continue, outre qu’elle caractérise son mode d’existence, lui confère une objectivité certaine. Cette fiction, nous dit J. Butler, parce qu’elle postule un sujet féminin unitaire, stable et universel qui n’a pas de réelle existence, ne peut pas fonctionner comme l’opérateur identitaire ni des luttes pour l’égalité, ni des analyses scientifiques, sans entériner voire créer d’autres types de subordination ou de discrimination, telle l’homophobie par exemple. En d’autres termes, à moins de renoncer à toute pensée ou à toute action politique fondée sur une identité « femme » préétablie – et par conséquent idéalisée –, le féminisme ne peut éviter de produire de l’exclusion. Et ceci parce que cette identité est en fait un sujet fictif, ou encore « fantasmatique », bordé par des significations limitées de la féminité dans lequel la plupart des femmes, ou en tout cas toutes les femmes ne sauraient ni être rangées, ni se reconnaître.

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Affirmer le caractère proprement fictionnel des identités de genre, dont la naturalité est rarement mise en doute tant ces identités revêtent les apparences de la normalité, et tant elles sont appréhendées sur le mode de la croyance allant de soi, vise au moins les deux objectifs suivants. L’argument de la « fictionnalité » des catégories de sexe vient non seulement (a) faire contrepoids à l’entreprise de normalisation virtuellement activable par toute théorie féministe qui verrait dans la catégorie « femme » un concept suffisamment stabilisé pour être mobilisé à des fins d’analyse ; il vient également (b) tracer les contours d’un nouvel objet, à savoir l’étude des principes régulateurs (le dimorphisme sexuel, la complémentarité sexuelle, l’hétérosexualité ainsi que les normes du masculin et du féminin) à partir desquels les identités de genre sont produites, et sont produites surtout de manière à paraître réelles. Car cet effet de réalité, qui suppose l’oblitération du processus de construction par lequel les identités de genre adviennent, participe de leur logique de fabrication même, comme le révèle de manière paradigmatique la figure parodique du drag. La performance scénique du drag, parodiant ce que nous prenons pour des identités de genre originales, réalise en effet en pratique le geste théorique de déconstruction opérée par la théorie de la performativité, selon laquelle l’identité de genre est l’imitation d’une imitation, la « répétition stylisée d’actes », de « gestes, de mouvements et de styles corporels » à l’intérieur d’un cadre normatif contraignant, ainsi qu’une « temporalité sociale constituée » qui a « l’apparence de la substance » (Butler, 2005, p. 265). Sous cet aspect, la figure du drag est au Trouble dans le genre de J. Butler ce que le « schéma synoptique des oppositions pertinentes », qui rend compte de l’organisation sexuée des espaces, du travail et des habitus de la société kabyle, est à La Domination masculine de P. Bourdieu (1980), à savoir, pour reprendre les termes de ce dernier, une « épochè pratique », un « miroir grossissant » [17][17] Pour une critique de la théorie de la performativité....

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En résumé, pour J. Butler, la catégorie « femme » est une « fiction culturelle », « le genre [est] une norme » (2006, p. 58) et un principe d’intelligibilité des pratiques, et les identités de genre le résultat de la sédimentation d’actes corporels ritualisés (gestes, mouvements, etc.) qui se déploient dans la temporalité et sur une scène publique [18][18] C’est dans Défaire le genre (Butler, 2006) que ces.... Sous ces quelques aspects, la théorie poststructuraliste butlérienne présente de grandes similarités avec l’ethnométhodologie du genre. Outre la proximité terminologique – H. Garfinkel (2007, p. 286) écrit que les statuts sexuels sont des « événements culturels » –, le « doing gender » (West & Zimmerman, 1987) tel qu’il a été conceptualisé par les ethnométhodologues renvoie en effet à un mode de faire et d’être culturel, pris dans un processus permanent de constitution, accompli en pratique et sous un impératif d’intelligibilité, en situation d’interaction, en fonction de conceptions normatives du féminin et du masculin. En d’autres termes, la réalisation des identités « femme » ou « homme » passe, pour les ethnométhodologues, par l’accomplissement situé d’un certain nombre d’activités ou de comportements configurés selon l’idiome propre à la situation ou à l’arène institutionnelle où ils ont lieu, et descriptibles en tant qu’ils sont visiblement liés aux catégories de sexe. Par ailleurs, bien que se référant à des traditions intellectuelles fort éloignées (M. Foucault, J. Derrida et J. Austin pour J. Butler ; E. Husserl, A. Schütz et E. Durkheim pour les ethnométhodologues), le dispositif « catégories de sexe » est pensé dans les deux cas à la manière d’une norme qui donne aux pratiques une forme reconnaissable. En d’autres termes, la norme de genre est pareillement envisagée à la manière d’une « ressource publiquement disponible », dotée qui plus est d’une « logique modale et élastique » (Jayyusi, 1991, p. 243-247), dans le sens où elle est exhibée dans le mouvement même où les pratiques qu’elles configurent sont réalisées, à la manière d’une règle qui informe les situations tout en étant indexée à elles. Dans ce sens, la différence sexuelle est une institution qui rend pertinente l’appartenance des personnes à l’une ou l’autre catégorie de sexe, étant entendu que les individus sont appréhendés ici sous l’angle de leurs actions. À cet égard, il y aurait donc lieu de parler, s’agissant de l’institution de la différence sexuelle, de saillance catégorielle. Pour finir, l’on peut encore ajouter que la philosophie poststructuraliste butlérienne et la sociologie ethnométhodologique garfinkelienne s’accordent aussi sur le fait que l’ordre social de la différence sexuelle, tout produit qu’il est, est un ordre profondément normatif. En effet, si J. Butler (2005) fait référence à la « matrice hétérosexuelle » en tant qu’elle est un « régime épistémologique/ontologique » de régulation et de hiérarchisation des identités de genre, H. Garfinkel (2007) indique clairement que l’intelligibilité ordinaire de la différence sexuelle a un caractère profondément moral. Pour tout « membre » adulte des sociétés modernes en effet, toute personne est soit une femme soit un homme, le restera durant toute sa vie, et il est juste et bon, à savoir profondément souhaitable, qu’il en soit ainsi, la constance ou la permanence dans le temps des identités de genre étant un arrière-plan normatif particulièrement prégnant.

Des fictions culturelles qui sont aussi des faits institutionnels

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Si pour J. Butler comme pour H. Garfinkel les identités de genre peuvent pareillement être envisagées comme des fictions culturelles, la façon dont cet aspect est traité diverge en revanche radicalement. Alors que le poststructuralisme butlérien insiste, dans une veine foucaldienne, sur le fait que le sujet « femme » est un effet fictif et discursif des pratiques de pouvoir qui n’a de la normalité que l’apparence, l’ethnométhodologie, dans son inspiration phénoménologique, nous rappelle que l’identité est un fait fabriqué dont la réalité est appréhendée de façon non problématique, soit sous le régime de l’évident et du familier. Plus précisément, à travers l’analyse des activités de passing de la transsexuelle Agnès, H. Garfinkel montre que si les identités de genre sont le produit continu des conventions, des normes et des pratiques, elles sont aussi des objets du monde social qui vont de soi, qui sont appréhendés sans l’angle de la naturalité et de la normalité. Le monde produit par les individus en interaction est en effet non seulement désirable, il est également un monde connaissable et descriptible, duquel les « membres » s’informent mutuellement. Dans ce sens, l’on peut dire que les catégories de sexe sont dotées d’une factualité certaine pour quiconque. Elles fonctionnent, dans nos sociétés en tout cas, comme des catégories reconnues et reconnaissables, à savoir comme des identités stables, pertinentes, constantes, et pareillement visibles par tout un chacun, indépendamment des « subjectivités » ou des positions occupées dans l’espace social. Ces catégories définissent de manière suffisamment conséquente les individus qui les endossent de manière adéquate qu’il est possible, à partir de cette seule identification – « cette personne est une femme » – d’émettre toutes sortes de jugements et d’évaluations, de donner un sens au monde environnant, de communiquer, faire des inférences et anticiper ce qui va se passer. En bref, agir, et plus encore, agir ensemble.

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C’est précisément ici que l’abîme séparant les deux perspectives surgit, rendant intenable leur association : si la « femme » est, pour les ethnométhodologues, une fiction culturelle, elle est aussi une chose sociale, qui a « comme but principal d’être partagée[s] avec autrui » (Rawls, 2004, p. 82), soit une catégorie sous laquelle une personne acquiert pour d’autres une intelligibilité. Par conséquent, il ne suffit pas d’affirmer que la catégorie « femme » est une fiction culturelle faussement prise pour une réalité [19][19] C’est un argument que Bourdieu (1993) avait déjà avancé.... Car cette fiction est un artefact qui possède, à l’instar de toutes les entités culturelles, une objectivité certaine, dans la mesure où, comme le souligne L. Kaufmann, ces dernières « sont perçues comme des phénomènes “épistémologiquement objectifs” qui résistent à l’action individuelle et collective » (2006, p. 90 ; souligné par moi). En d’autres termes, si la catégorie « femme » est une fiction qui naît dans et par une culture, il ne faut pas oublier que dans la vie de tous les jours et pour la plupart d’entre nous, cette fiction est ce qu’elle prétend être, et qu’elle est traitée comme telle. Sur ce point, on peut se souvenir avec profit de la mise en garde que H. Sacks (2002 [1964-1965]) avait pour habitude de faire à ses étudiants, à qui il demandait de décrire des personnes (dans la rue ou dans les couloirs de l’université par exemple), en se focalisant en particulier sur l’échange des regards. Dans la mesure où les catégories permettent de voir, et que ces dernières sont du même coup visibles, faire comme si l’on ne voyait pas « une mère », « une jolie fille », ou encore « un noir », leur disait-il, c’est feindre une ignorance que seul « l’habituel observateur fictif, l’homme venu de Mars » (Sacks, 2002, p. 86) peut revendiquer, une ignorance que les personnes en société sont pour leur part très loin de manifester et ont raison – au sens où il s’agit là d’une attitude hautement rationnelle – de ne pas manifester.

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Pour les ethnométhodologues, la réalité objective des faits sociaux, à savoir la factualité des entités qui peuplent le monde social, telles que les sujets, les objets, les relations, les événements, etc., est donc un phénomène d’ordre, à savoir la réalisation située, endogène, locale, organisée et réflexive des « membres », qui coagissent de manière à se rendre mutuellement reconnaissables et descriptibles ce qu’ils font, notamment à des fins de coordination. Dans ce sens, les « membres », grâce à la maîtrise du langage naturel et des attentes normatives d’une société donnée, ainsi qu’à une connaissance de sens commun de ses structures sociales et us et coutumes, sont des acteurs sociaux compétents, qui expérimentent le monde de façon non problématique, et ceci notamment à partir de ce qu’ils considèrent comme étant de l’ordre de la réalité versus de la fiction, du présent versus du passé, de la culture versus de la nature par exemple. C’est dans cette perspective que l’ordre social, ou normal, est un ordre hautement moral, ou normatif. En effet, bien qu’elles soient « vues mais non remarquées » (« seen but unnoticed »), les normes sont constitutives des pratiques sociales et de leurs ajustements, et participent pleinement de l’aspect évident, familier, routinier et naturel sous lequel le monde en train de se faire apparaît.

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Que le monde social soit ordinairement appréhendé comme allant de soi, argument proprement schützien s’il en est (Schütz, 2008 [1987]), échappe au poststructuralisme butlérien. Tout se passe en effet comme si J. Butler ignorait que les catégories de sexe sont aussi des « phénomènes d’ordre » (Garfinkel, 2007). Plus précisément, quand bien même la théorie de la performance vient corriger une conception expressive (ou représentationnelle) du genre, fort problématique parce qu’elle conduit inévitablement à postuler l’existence d’une identité de genre authentique, une fiction qui, en définitive, fonctionne comme une instance de régulation et de normalisation des rapports sociaux (Butler, 1999b, p. 179-190 en particulier), cette théorie oublie à son tour de thématiser le fait que les identités de genre ne sont pas vécues et perçues comme des représentations [20][20] Ce constat est sans doute à nuancer au regard de Défaire.... Cet oubli, phénoménologique pourrait-on dire, a une conséquence aux implications sociologiques importantes : rendre compte de la factualité des artefacts culturels est une tâche que la philosophie antifondationnaliste de J. Butler n’est pas en mesure de mener. Ce qui peut s’expliquer en partie par le fait que si la théorie de la performativité du genre est bien une théorie de l’action, et plus précisément d’un corps en action, il s’agit d’une action à laquelle il manque un monde doté d’une véritable épaisseur phénoménale où se déployer. Car le principal manque de cette théorie du genre, selon laquelle le sujet est l’effet des pratiques de pouvoir, ne tient pas tant dans son faible égard pour « l’agir avec » ou « l’agir en commun », ainsi que dans une conception individualiste de la performance, comme le suggère S. Speer (2005, p. 82). Il se loge plus fondamentalement dans la conception de la scénarité du monde social qui la caractérise. D’une part, si J. Butler place, tout comme E. Goffman, l’acteur social sur une « scène » (Quéré, 1989), la philosophe ne traite pas la métaphore théâtrale de façon à penser la dramaturgie de « la vie sociale ». La manière dont la figure du drag vient illustrer plutôt que fonder la théorie de la performativité du genre est, à cet égard, emblématique : prise dans le jeu infini de la production des identités, sa performance demeure purement et simplement une représentation, qui a pour seul mode d’existence et d’efficace le simulacre, la mise en scène. Or, on le sait, la réussite du spectacle tient précisément au cadre de participation spécifique qu’il instaure ainsi qu’aux types d’engagement qu’il présuppose : le public accepte de croire que ce qui se passe sur scène représente la réalité en train d’advenir, bien qu’il sache que les acteurs connaissent d’avance les événements à venir et ne font que rejouer des énoncés déjà agencés dans un scénario ; les acteurs, quant à eux, acceptent de considérer chacune de leur performance comme étant une représentation unique, première et originale, alors qu’ils ne font que répéter, soir après soir, ce qui a été présenté la veille (Goffman, 1991) [21][21] La problématique de la scénarité chez J. Butler mériterait,.... Par ailleurs, et ce deuxième constat n’est que le corollaire du premier, alors même que J. Butler vise précisément à défictionnaliser l’usage de la catégorie « femme » dans les théories féministes fondationnalistes, l’espace d’action restreint qu’elle accorde à l’acteur – le plateau de théâtre au lieu du théâtre de la vie – et au public – la salle de spectacle au lieu du spectacle des situations sociales – la conduit irrémédiablement à occuper la place du metteur en scène. Autrement dit, J. Butler ne peut adopter qu’une posture « ironique » (Watson, 1995), dans le sens où, en raison du vide phénoménologique qui marque la théorie de la performance, elle n’a pas d’autre choix que de chercher la vérité de ce que sont les identités de genre par le truchement de la mise en spectacle des corps [22][22] Son intérêt, dans Ces corps qui comptent (Butler, 2009),....

Déconstruction, certes, mais « de quoi » ?

La déconstruction butlérienne

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Il y a quelques années de cela, le philosophe I. Hacking (2001) invitait les sociologues à s’interroger au « quoi » de la construction sociale dont ils et elles parlent, celui-ci pouvant être, comme il le montre très bien, de différentes sortes. En retour, nous pouvons nous demander ce qu’il en est de la déconstruction dans les deux approches de la classification des personnes par catégorie de sexe qui nous intéresse ici. Telle qu’elle est envisagée par J. Butler, la déconstruction vise à rendre visibles les fonctions régulatrices qu’opèrent les fictions identitaires telles que « femme » ou « homme ». La philosophe appréhende donc ici les catégories de sexe à la manière de catégories conceptuelles, qui recèlent un ensemble de croyances conventionnelles et partagées, empreintes de conceptions de sens commun et d’attentes normatives relatives à ce qu’est, ou plutôt à ce que devrait être, une « femme » ou un « homme ». Dans ce sens, le poststructuralisme butlérien, après avoir repéré dans le monde un certain nombre de catégories taken-for-granted, révèle bien le savoir « vu mais non remarqué » qui leur est lié. Aussi, l’on peut dire que J. Butler appuie sa philosophie sur la mise en évidence des ressources d’intelligibilité ainsi que des croyances ordinaires et partagées s’agissant des catégories de sexe. Pour autant, il n’en demeure pas moins qu’une telle opération d’objectivation de la connaissance de sens commun, qui n’est pas sans rappeler la démarche propre à l’ethnométhodologie, ne parvient pas à saisir convenablement le processus de factualisation des identités de genre. Pourquoi ? Tout simplement parce que cette objectivation, bien qu’elle soit médiatisée par le corps, passe par un double mouvement de décontextualisation et de réification qui peine à rendre compte des activités des membres dans la coproduction de la réalité. Car si les catégories constituent bien, pour les membres, des stocks de savoirs, celles- ci opèrent toujours selon une orientation pratique, de l’intérieur d’une situation. Les catégories de sexe sont en effet des catégories conceptuelles en usage, des méthodes ou encore des procédures mobilisées dans et en vue de l’action (Jayyusi, 2010 [1984]). Elles ne sont pas « des représentations » mais des « formules d’opérations possibles » ou des méthodes pour des activités pratiques (de détermination, de prédication, d’individuation, de classification, de configuration, d’organisation de cours d’action, etc.) » (Quéré, 1994, p. 37). En d’autres termes, la déconstruction butlérienne manque sa cible parce que sa raison, excessivement conceptuelle, ne parvient pas à rencontrer la raison, pratique quant à elle, inhérente à la production des identités de genre dans et au travers des activités sociales.

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L’une des critiques parmi les plus récurrentes portées par l’ethnométhodologie aux analyses sociologiques « classiques » du genre est de confondre thèmes et ressources de l’enquête, autrement dit, dans le cas qui nous préoccupe ici, de s’appuyer en vue de mener l’analyse sur la catégorie de « femme », alors même que celle-ci devrait être l’objet de l’investigation [23][23] Si, de ce point de vue, la sociologie « classique ».... À cet égard, le poststructuralisme butlérien, en raison de sa posture antifondationnaliste, fait bien des catégories de sexe un thème de recherche. Il apparaît cependant qu’il décline ce thème en théorie, préférant la version scolastique, pour laquelle il s’agit de répondre à la question « qu’est-ce qu’une identité de genre ? », à la version pratique, où ce qui est déterminant est l’identification des activités à produire afin d’être reconnaissable en tant que « femme » ou « homme » [24][24] Sur les dangers de la pensée scolastique dans l’étude.... Comme l’écrit H. Garfinkel (2007, p. 284), la question « qu’est-ce que l’identité sexuelle normale ? » est une question à laquelle l’individu agissant peut se trouver en demeure de répondre. Quand l’identité, devenue problématique, est un objet d’enquête, comme c’est le cas pour Agnès, cette question « accompagne » la réalisation d’une identité sexuelle, tout en dotant les activités qui la configurent de la réflexivité nécessaire à l’évaluation de son adéquation à ce qu’elles prétendent faire et être. En d’autres termes, à un usage orienté selon l’acteur, qui doit résoudre un problème éminemment pratique, celui de savoir comment mener une action concertée, comment agir et se coordonner avec d’autres, le poststructuralisme butlérien privilégie un usage de la catégorie « femme » orienté selon l’analyste, dont la préoccupation centrale est de cerner et révéler les contours de la réalité du genre. Aussi, c’est in fine dans cette orientation, dont la logique est essentiellement analytique, que s’origine le principal défaut de la théorie de la performance/performativité.

Pour une sociologie praxéologique du genre

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Les apports tant du poststructuralisme butlérien que de l’ethnométhodologie garfinkelienne nous conduisent à voir qu’il est tout à fait opportun de s’attacher à décrire l’ensemble des opérations, de construction mais aussi de déconstruction, ordinairement mises en œuvre au moyen des catégories de sexe. Dans la mesure où les individus, en pratique, font (ou défont) des choses au moyen des catégories de sexe, des identités de genre mais pas seulement, il est vain, soulignons-le, de chercher à les déconstruire en théorie. Ce type de déconstruction passe en effet à côté des phénomènes qui sont, quant à eux, bel et bien résistants, et possèdent la dureté de la réalité. En revanche, précisément en raison de la concrétude des pratiques et de la familiarité du monde, toujours d’emblée signifiant, s’ouvre à ce point un nouvel espace d’investigation. Si, comme on l’a vu, la raison de la théorie de la performativité du genre ne peut appréhender la « raison ordinaire » (Pollner, 1987), il est aussi clairement apparu que toute déconstruction n’est pas inutile. En particulier parce que cette entreprise vient rappeler l’écart dans lequel se maintiennent constamment le normal (ce qui est) et le normatif (ce qui devrait être), une tension qui pointe vers la possibilité d’un faire à nouveau qui ne soit pas seulement un faire à l’identique, mais aussi un faire à neuf. La raison pratique des individus agissant à laquelle s’intéresse l’ethnométhodologie peut voir cet écart comme un manquement, une faute ou encore une incompétence, mais elle n’est jamais en mesure de la thématiser. Or, un tel défaut de réflexivité est problématique dans la mesure où il rend difficile sinon impossible de penser la transformation des routines propres au monde en train de se faire. Or s’il paraît juste, d’un côté, de considérer que le monde social est appréhendé en tant qu’il est un ordre normal et naturel, il ne pas faut oublier, de l’autre, que ce qui constitue cette normalité et cette naturalité est ordinairement sujet à des réaménagements, à des changements, à des renouvellements. Aussi, à la lumière de la confrontation entre les thèses de la performance versus de l’accomplissement du genre, et de leurs écueils respectifs, nous proposons, quant à nous, de mettre en œuvre une sociologie praxéologique qui envisage les catégories de sexe à la manière de « méthodes culturelles » (Eglin, 1980) fournissant des points d’appui à l’action. Dans cette perspective, la différence sexuelle est une institution qui fournit des principes normatifs, des règles de configuration ou encore des ressources opératoires à la constitution phénoménale de l’ordre social (Quéré, 1994, Quéré et Terzi, à paraître).

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Le caractère « accountable » (Garfinkel, 2007), c’est-à-dire rapportable, descriptible et communicable des activités, dont l’intelligibilité est exhibée au fur et à mesure de leur accomplissement, est la condition de possibilité de l’agir en commun, de l’enchaînement organisé des éléments faisant « situation ». Si, comme on l’a vu plus haut, le dispositif « catégories des sexes » ne réfère en aucune manière à la structure sociale, s’il n’est lié à aucun site spécifique, il n’est pas pour autant dénué de propriétés normatives spécifiques qui lui confèrent un pouvoir configurant. Il s’agit en effet d’un dispositif organisé de façon duale (l’on est soit « homme », soit « femme ») ; applicable à toute personne de n’importe quelle population, tout individu devenant dès lors potentiellement comptable d’une telle appartenance ; ordinairement perceptible et accessible à la vue, et plus généralement aux sens (la silhouette, la voix, les caractéristiques sexuelles secondaires, etc.) ; et qui plus est transhistorique (un individu est censé maintenir la catégorie de sexe qui lui a été assignée à la naissance durant toute sa vie, et même après sa mort) [25][25] Sur les propriétés normatives du dispositif « catégories.... Dans ce sens, ce qu’il s’agit d’observer afin de parvenir à la compréhension de ce qui est en train de se passer est la façon dont les propriétés normatives du dispositif « catégories de sexe », ou l’une ou quelques-unes d’entre elles, sont constituées par les agents à un moment donné d’un cours d’action comme un trait pertinent de la situation, et sélectionnées afin d’organiser, soit de saisir sous un certain ordre, les actions en train d’être réalisées. Autrement dit, une telle sociologie s’intéresse à la capacité des individus à faire varier les échelles de pertinence des détails qui composent les situations, ceux-ci étant susceptibles de passer, dans le cours d’une action, d’un état de non-pertinence à un état de pertinence, et vice versa. Dans la mesure où, comme l’a bien montré H. Garfinkel (2007), le dispositif « catégories de sexe » est susceptible de se présenter aussi bien à l’état actif de « phénomène d’ordre » qu’à celui passif de « cadre d’arrière-fond des attentes normatives », on peut raisonnablement penser, avec R. Hopper & C. Le Baron (1998), que les variations dans les échelles de pertinence sont importantes. À tout le moins, faisant l’hypothèse de la variation dans les états de pertinence des détails, de la diversité dans les saillances catégorielles, cette approche postule nécessairement que le vacillement peut conduire jusqu’au basculement, à savoir à la transformation d’un état dans l’autre.

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Mais suivre les parcours des états de saillance par définition situés des catégories de sexe n’est pas la seule tâche que doit entreprendre cette sociologie descriptive. On l’a déjà évoqué, en raison de son caractère « omnipertinent » (« omnirelevant »), le dispositif « catégories de sexe » est virtuellement disponible dans toutes les situations et à tout moment. Par ailleurs, on a relevé qu’aucune activité en particulier ne lui est conventionnellement liée mais que toutes au contraire peuvent y être associées, à la différence de catégories comme celle d’« enseignant à l’université » ou de « prêtre » par exemple, auxquelles sont communément et normativement associées certaines activités comme « donner des cours » ou « dire la messe » et « baptiser ». Dans ce sens, la sociologie praxéologique des catégories de sexe doit également s’attacher à décrire les différents statuts procéduraux que celles-ci occupent au sein de cours d’action particuliers, la détermination correcte du cours d’action en question faisant proprement partie du travail sociologique à effectuer. Autrement dit, il s’agit aussi de clarifier le type d’activité correspondant à l’usage situé du dispositif « catégories de sexe » (Schegloff, 2007), celui-ci pouvant être activé pour décrire (ou autodécrire) l’identité d’une personne (cf. le travail, comme l’a spécifié H. Garfinkel, de « méthodologue pratique » réalisé par Agnès), pour accomplir une activité telle que dégrader, discriminer, valoriser ou complimenter, mais aussi pour réaliser nombre d’opérations cognitives propres au raisonnement ordinaire telle qu’identifier une personne, qualifier un style, juger un comportement, etc.

Usages ordinaires des catégories de sexe

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Afin de démontrer empiriquement l’heuristique de la sociologie praxéologique présentée ci-dessus, je vais, pour finir, analyser quelques situations de la vie quotidienne issues de mon expérience personnelle, de mes propres recherches ou encore de travaux confiés à des étudiantes dans le cadre d’un séminaire de recherche portant sur l’ethnographie des catégories de sexe dans les espaces publics et semi-publics. Ces situations, fort différentes les unes des autres, ont pour intérêt de mettre en évidence le fait que le dispositif « catégories de sexe », c’est là sans doute sa caractéristique majeure, peut être mobilisé pour accomplir des actions fort diverses. Cette variabilité illustre le fait que la différence sexuelle se présente comme une institution qui tout à la fois transcende les pratiques (les propriétés normatives du dispositif « catégories de sexe » sont pertinentes pour quiconque) et s’instancie diversement, et pratiquement, dans les activités les plus ordinaires [26][26] Sur cette question de l’impersonnalité des institutions....

Juger le style de quelqu’un

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Parmi les usages sociaux analysés, le premier d’entre eux concerne une interpellation sexiste et homophobe qui m’a été adressée par l’un des membres d’un groupe de trois jeunes hommes alors que je marchais seule et d’un pas alerte, une nuit d’été sur le coup des 23h30, le long d’une avenue menant à la gare principale d’une ville suisse : « Tu marches comme un homme, aucun homme ne voudrait te draguer ! »

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Que pouvons-nous retenir de cet exemple, hormis son caractère désobligeant ? Ce que cet énoncé a de particulier et de remarquable est qu’il évalue une personne (à savoir moi-même, le référent du « tu ») en prenant appui sur un cadre commun d’attentes d’arrière-plan selon lequel à chacune des catégories de sexe peut être liée une modalité particulière d’effectuation d’une activité (« marcher »), à savoir un style ou une allure. Autrement dit, ne pas avoir le bon style est un jugement qui peut s’énoncer à partir d’une activité et d’une catégorie de sexe (« marcher comme un homme » en l’occurrence). Et de ce jugement peut évidemment découler d’autres opérations, telle la mise en garde selon laquelle « aucun homme ne voudra draguer une femme qui marche comme un homme », liée quant à elle à la façon dont le dispositif « catégories de sexe » peut également organiser les activités et les relations de deux personnes susceptibles d’être vues comme occupant chacune une place en son sein.

Faire un compliment pour vendre

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La deuxième situation considérée est un échange interactionnel dans un marché de Noël, au sein duquel le dispositif « catégories de sexe » oriente subrepticement, sans doute avec l’âge également, le cours d’action. Le vendeur, un homme de 40 à 50 ans, tend un biscuit à une dame âgée de 60 à 70 ans qui flâne devant son étal, en lui glissant un « ça va bien avec votre manteau », une flatterie que la dame accepte en souriant de manière appuyée [27][27] Cette scène m’a été rapportée par deux étudiantes,.... L’intérêt de cette scène est double. D’une part, elle met en lumière le fait que les catégories de sexe peuvent être rendues saillantes tout en n’étant pas explicitement marquées, sans doute parce qu’elles sont continûment visibles et qu’elles constituent une ressource disponible en permanence dans l’environnement des personnes. D’autre part, elle montre que les catégories de sexe, tout en ne constituant pas un dispositif de catégories sous-jacent à la réalisation et la compréhension de toutes les activités qui prennent place à ce stand, peuvent néanmoins être exhibées à tout moment du cours d’action « vendre/acheter » et ce afin de permettre la réalisation d’une activité typique dans un tel contexte marchand.

Lancer une invitation à aller marcher ensemble

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Le troisième exemple concerne une « interaction focalisée » (Goffman, 1963) : un groupe six jeunes sociologues rentrent à leur hôtel après une longue journée d’étude ainsi qu’un repas du soir pris en commun.

1

Fabienne :

Magali, tu irais faire une petite balade avec moi ?

2

J’ai envie de prendre l’air

3

Magali :

Non merci, en fait j’ai froid et je suis

4

plutôt fatiguée

5

Fabienne :

[Ah mince ((long silence)) y a personne

6

[((balaie des yeux les autres membres du groupe))

7

Stéphanie, ca te dirait ?

8

Stéphanie :

Oui bonne idée !

30

Dans cette situation, les catégories de sexe sont mobilisées pour identifier et choisir la « bonne » personne avec laquelle effectuer une activité commune. Fabienne cherche en effet quelqu’un à qui adresser l’invitation d’aller marcher ensemble. Après avoir essuyé un premier refus auprès de Magali (lignes 1 à 4), Fabienne balaie des yeux les quatre autres personnes restantes (Stéphanie, Paul, Pierre et Jacques) en faisant d’abord le constat qu’il n’y a personne à qui renouveler la proposition (lignes 5 et 6). Elle finit par se raviser en s’adressant finalement à Stéphanie, qui accepte (lignes 7 et 8). Dans cet exemple, la co-appartenance à la catégorie « femme » de la personne qui formule l’invitation (Fabienne) et des personnes sollicitées (Magali puis Stéphanie) est manifestement, bien qu’implicitement, le critère à partir duquel l’adéquation du choix de la personne à inviter a été jugée. Celui-ci configure, l’instant de ce court échange, un nouveau regroupement, lequel est aligné sur les catégories de sexe qui viennent diviser le groupe des six personnes en deux sous-ensembles.

Rendre le monde visible, dicible et communicable

31

Les énoncés sur lesquels je vais m’arrêter maintenant sont des descriptions ethnographiques issues d’une observation menée sur les quais de la gare de Lausanne, dans le cadre d’un travail de sociologie qui portait plus généralement sur l’action d’attendre [28][28] Ces notes ont été prises par une étudiante, M. Guex,....

32

(I)

1

« Une jeune femme

2

(entre 15 et 20 ans il semble, mais je la catégorise comme une

3

‘adolescente’ à cause du manque d’assurance qui ressort de ses gestes)

4

arrive sur le quai 3 […] ».

33

(II)

1

« Un homme de 50-60 ans est en face sur le quai 1 […]. Une femme arrive,

2

il déplace ses sacs sur le banc, du milieu vers la gauche […].

3

Le quai se remplit peu à peu, il tape du pied, prend ses sacs et va

4

prendre le train qui arrive de Genève.

5

Fin de l’observation ».

34

(III)

1

« Sur le même banc vert de l’observation I, une jeune femme est assise

2

sur la droite, côté Vevey […]. Un train arrive sur voie 1. Elle y monte.

3

Fin de l’observation ».

35

Comme on le voit, les catégories de sexe, associées la plupart du temps à des catégories d’âge (« une jeune femme », « un homme de 50 à 60 ans »), constituent une ressource de premier ordre non seulement pour qualifier des personnes, mais également pour débuter une description. Si elles sont si aisément mobilisables, c’est sans doute parce qu’elles sont, à l’instar de l’âge, de la race, et sans doute aussi de la classe, des catégories qui présentent des indicateurs visuels directement observables (forme et pilosité du visage, silhouette, cheveux, vêtements, caractéristiques sexuelles secondaires, etc.). Mais l’on peut se demander si le dispositif « catégories de sexe » ne remplit pas, dans ces descriptions, une fonction spécifique. Comme le souligne J. Widmer (1987, p. 210), il arrive souvent que les catégories d’âge et de sexe servent à identifier les membres d’une population définie par des catégories telles que « vendeuses », « clientes », etc., ou encore « contrôleurs », « voyageurs », « passant », « guichetiers », etc., sans qu’il soit nécessaire, précisément, d’expliciter autre chose que le cadre dans lequel ces catégories se situent, « magasin » ou « gare » en l’occurrence. Autrement dit, des catégories telles que « contrôleurs », « voyageurs », etc., « peuvent être laissées implicites, si un cadre [à savoir « gare »] est donné qui les rend pertinentes » (Widmer, 1987, p. 210). Ces remarques semblent des plus justes pour saisir le rôle des catégories de sexe dans la situation présente. Il faut en effet savoir que le cadre d’interprétation des personnes et des activités décrites par les énoncés qui nous préoccupent est fourni par un certain nombre de contextualisations, au rang desquelles figure notamment le titre du rapport de recherche, qui signale clairement que les observations ont eu lieu à la gare de Lausanne. Par ailleurs, dans les descriptions elles-mêmes, différents « indicateurs scéniques » (Francis & Hart, 1997) rappellent la pertinence d’un tel cadre, à savoir « quai 3 » (I, 4), « train » (II, 4), ou encore « voie 1 » (III, 2).

36

Aussi, l’on peut raisonnablement avancer que si les catégories de sexe sont mobilisées aussi fréquemment dans ces descriptions ethnographiques, c’est parce qu’elles ont la capacité de : (a) manifester l’anonymat qui caractérise ce lieu, à l’instar de tout espace public ; (b) maintenir l’indétermination, voire la relative fluctuation des catégories auxquelles appartiennent les personnes (« voyageurs », « passants », « accompagnateurs », etc.) qui n’ont pas d’identité institutionnelle liée au cadre « gare », telle que « contrôleur » par exemple (comme le rapporte justement l’étudiante, il est possible d’attribuer une identité aux personnes qui se trouvent sur le quai uniquement au moment où l’attente prend fin, soit quand les motifs de l’attente deviennent reconnaissables, par exemple par le fait de monter dans un train ou de quitter la gare en étant accompagné d’une autre personne) ; (c) exhiber l’expérience que quiconque peut avoir dans ces lieux, quel que soit son degré de familiarité (en raison de la dualité constitutive du dispositif, les catégories de sexe garantissent, sauf en cas de signes ambigus, une qualification des personnes rapide, à caractère impératif et indiscutable) ; (d) standardiser le discours scientifique et le rendre communicable (les catégories « femme » et « homme » font intégralement partie du vocabulaire descriptif de la sociologie, qui a pour habitude de s’en servir pour dénombrer et ranger les individus). Dans ce sens, l’on peut dire que le dispositif « catégories de sexe », en raison de l’ensemble de propriétés normatives que nous avons évoquées plus haut (la dualité, l’omnipertinence, la transhistoricité et la perceptibilité), est un dispositif de description du monde social à l’efficacité redoutable[29][29] Notons qu’un tel dispositif garde toute son efficace....

Procéder à une dégradation statutaire ou de l’imitation à l’imposture

37

En guise de conclusion à cette partie sur les usages ordinaires des catégories de sexe, de même que de point final à l’article, je vais terminer par la reformulation de l’analyse d’un extrait du journal télévisé de TF1 qui a été exposée plus amplement ailleurs (Malbois, 2007b). Cette information, diffusée le 15 mars 2001, s’insérait dans une série de journaux télévisés consacrés largement à la progression en Europe de l’épizootie de fièvre aphteuse au printemps de cette même année. Elle a pour particularité d’effectuer une enquête identitaire sur une « agricultrice » de Saône-et-Loire (Claire) qui a lancé une pétition demandant au gouvernement français de réactiver une mesure sanitaire abandonnée dix ans plus tôt, à savoir la vaccination à l’échelle nationale du cheptel bovin. Pour ce faire, le récit télévisuel procède à une série de (re)catégorisations qui visent à déterminer l’identité professionnelle de Claire, notamment en mettant à l’épreuve ses compétences par le biais de deux « performances » (Jayyusi, 2010 [1984]) liées à son appartenance à la catégorie « éleveur ». Précisons, ici, que les traits constitutifs de cette catégorie professionnelle ont été définis plus haut dans le reportage par les deux prédicats que sont, premièrement, les activités « élever, soigner, être proche et prendre soin du bétail » et, deuxièmement, la catégorie de sexe « homme ». Au moment de donner à son public une représentation visuelle de l’identité professionnelle de Claire, le jt représente à la fois des compétences et des activités qui sont celles d’un éleveur et une manière de les mettre en œuvre qui est celle que l’on peut attendre d’une « femme », une catégorie dont elle est manifestement également titulaire. En d’autres termes, dans la manière dont Claire réalise les activités liées constitutivement à la catégorie « éleveur » (en poussant une meule de foin bien trop lourde et trop grande pour elle, en flattant ses vaches comme elle aurait caressé des chats), il est possible de lire non seulement une identité professionnelle, mais également une identité de genre : Claire n’est pas seulement un éleveur, ou un éleveur « tout court » ; elle est un éleveur et une femme. Ainsi, le reportage procède à une « cérémonie réussie de dégradation statutaire », au sens où Garfinkel (1986) en a parlé. En effet, « les cérémonies de dégradation impliquent l’altération des identités totales » des personnes, des identités qui sont « les fondements auxquels on rapporte un comportement pour le rendre intelligible comme conduite d’une personne, en même temps que ce comportement lui-même » (Garfinkel, 1986, p. 25). Le travail de dégradation statutaire consiste à convaincre autrui que l’identité d’un individu n’est pas conforme à ce que son apparence pourrait laisser croire, et il est réussi quand l’ancienne identité est détruite et qu’une nouvelle identité est constituée en lieu et place.

38

La mise en scène télévisuelle du jt de TF1, qu’elle relève d’une activité narrative n’enlève rien à ce constat, montre la nécessité du déplacement analytique que nous avons tenté de réaliser à travers la confrontation théorique entre J. Butler et H. Garfinkel, et encapsulé sous l’expression de « sociologie praxéologique du genre ». De la représentation médiatique de l’identité de Claire, il ressort que celle-ci n’est pas un simple « éleveur » : elle ne peut que jouer à être un « éleveur » ou, ce qui revient au même, faire l’éleveur de manière féminine, de manière inauthentique autrement dit. Par conséquent, si, comme nous l’avons dit plus haut, les catégories de sexe ne sont définies par aucune activité en particulier, cette dernière situation montre bien qu’elles sont en revanche susceptibles de moduler le droit d’entrer dans une catégorie professionnelle à laquelle est constitutivement liée une activité ainsi qu’une catégorie de sexe, celle d’« éleveur » en l’occurrence. La catégorie de sexe « femme » a été mobilisée par le jt de TF1 de manière à montrer publiquement le simulacre. Si les catégories de sexe ne désignent pas un rapport social, il apparaît donc qu’elles peuvent, en revanche, sanctionner une revendication d’appartenance à des catégories, comme celle d’« éleveur », qui ont, quant à elles, la capacité de définir des rapports sociaux. Dans ce sens, et pour revenir à la question de la logique politique du genre, l’on peut en conclure que le pouvoir n’est pas à chercher dans la structure imitative et parodique de la performance de genre, comme le soutient J. Butler (2005). Dans la mesure où l’imitation est quelque chose que tout un chacun voit et remarque (Sacks, 2005 [1992]), la question du pouvoir est au contraire à analyser dans les performances de genre quand celles-ci contribuent à reléguer des revendications identitaires au rang d’impostures. Car en effet, qu’y a-t-il de plus humiliant et de plus dégradant que de ne jamais pouvoir être, aux yeux des autres, ce qu’on prétend être ?


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Notes

[*]

Docteure en sciences sociales, chercheuse associée en sociologie et en études genre,

LabSo (Laboratoire de sociologie), iss (Institut des Sciences Sociales), Université de Lausanne

LabSo, iss, Faculté des Sciences Sociales et Politiques, Université de Lausanne – Bâtiment Anthropole – 1015 Lausanne-Dorigny, Suisse

fabienne.malbois@unil.ch

[1]

Mes vifs remerciements à Cédric Terzi, qui m’a invitée à exposer ces questions au colloque « Pragmatiques de l’action et de l’expérience », Lille, 2008, de même qu’à Laurence Kaufmann, Alain Bovet, Joan Stavo-Debauge et Philippe Gonzalez, ainsi qu’aux relecteurs anonymes de Sociologie, pour leurs suggestions et leurs remarques sur des versions antérieures.

[2]

Hormis quand ils renvoient explicitement à la distinction analytique, j’utilise indifféremment les termes de « sexe » et de « genre » pour renvoyer aux phénomènes impliquant l’institution de la différence sexuelle. Il ne faut donc jamais les entendre, quand ils sont accolés à « identité » ou à « catégorie », par exemple, comme indiquant un parti pris de ma part au sein du débat, nourri s’il en est en études genre, entre essentialisme et constructivisme, nature et culture.

[3]

Cette définition du holisme structural est empruntée à L. Kaufmann & L. Quéré (2001).

[4]

Il y aurait lieu de citer également T. de Lauretis (2007 [1987]), pour qui le genre est également une opération de classification, dans le sens où il est une représentation de la personne à laquelle il réfère. Pour un plus ample développement, nous nous permettons de renvoyer à nos travaux (Malbois, 2007a, 2011, à paraître).

[5]

Au sens de conceptualisations scientifiques, plus précisément sociologique pour l’une et philosophique pour l’autre.

[6]

L’on peut penser ici à Goffman (1979) et, du côté des études genre, avec une orientation psychosociologique, à S. Kessler & W. McKenna (1985) ainsi que M.-C. Hurtig & M.-F. Pichevin (2002 [1991]).

[7]

En anthropologie de la parenté, par exemple, l’adoption d’une telle posture épistémologique permet de montrer que la différence sexuelle est une institution qui n’est de loin pas pertinente dans toutes les relations sociales (Alès & Barraud, 2001).

[8]

Voir, à ce sujet, les travaux à caractère ethnographique de S. Hirschauer (1998) et de L. Hérault (2004).

[9]

Notons, à cet égard, que J. Butler (1999a, 2004) engage à deux reprises au moins une discussion serrée avec la sociologie de P. Bourdieu.

[10]

On aura compris, ici, que je ne fais pas une lecture « queer » de Trouble dans le genre, qui n’est d’ailleurs, comme J. Butler le précise elle-même, qu’une réception possible de la théorie de la performance. Pour une interprétation « queer », en France, de J. Butler, voir par exemple M.-H. Bourcier (2002, 2003), qui insiste plus sur la subversion que sur la « réitération », thème proprement butlérien, de la bi-catégorisation selon le genre des individus.

[11]

À tel point qu’il est difficile de comprendre que certaines critiques, non sans absurdité, ont pu reprocher à J. Butler un excès d’idéalisme, soit de dire que l’on peut changer de genre comme de chemise, ou que les identités de genre ne sont que des effets du discours.

[12]

Dans cet important article, où il traite prioritairement des classements d’âge, J. Widmer (1983) retravaille l’analyse des catégorisations de H. Sacks, notamment en montrant qu’il s’agit de distinguer les dispositifs de catégorisation de type 1 (DC1), tels que l’« âge » et la « catégorie de sexe », des dispositifs de catégorisation de type 2 (DC2), tels que la « famille ». Il montre qu’un DC2, la « famille » par exemple, a des places qui non seulement déterminent des individus, mais déterminent également ces individus en fonction de DC1 comme l’« âge » (les « parents » et les « enfants ») et la « catégorie de sexe » (les « pères », les « mères », les « fils », les « filles »). Par ailleurs, si, au sein de cette famille-ci, il manque un « père », cette absence est remarquable parce qu’une telle place est constitutive de ce qu’est normalement une famille dans les sociétés contemporaines.

[13]

Voir D. Kergoat (2001) et F. Battagliola (1990) par exemple.

[14]

Preuve en est que, si l’on peut dénombrer les membres d’une même famille, de même que l’ensemble des familles à l’échelle d’une nation, et si

l’on peut compter les membres d’une population en fonction des catégories de sexe, il est impossible, avec un tel DC1, de « nommer cette population comme une individualité que l’on peut elle-même compter » (Widmer, 1983, p. 344).

[15]

Si nous développons, dans cet article, une sociologie praxéologique des catégories de sexe qui vise à décrire les « schémas d’activité qui attestent de la pertinence du genre » (Emerson, Fretz & Shaw, 2010), notons que d’autres catégories, celles de « race », « classe » et « sexualité » en particulier, sont évidemment susceptibles de faire l’objet du même réexamen.

[16]

Pour ces auteur·e·s, J. Butler propose la théorie de la constitution performative des identités de genre et les approches ethnométhodologiques fournissent la méthode capable de saisir sa réalisation effective, c’est-à-dire en situation concrète.

[17]

Pour une critique de la théorie de la performativité butlérienne à partir de P. Bourdieu, voir B. Ambroise (2003) ; pour une critique butlérienne de la dimension générative de l’habitus bourdieusien, voir J. Butler (1999a).

[18]

C’est dans Défaire le genre (Butler, 2006) que ces points sont le plus clairement exposés. Il est à noter que J. Butler propose une version tantôt plus théâtrale tantôt plus linguistique de la performance, pour en venir à noter que les dimensions matérielles et discursives des pratiques sont indissociables (Butler, 2005, p. 48).

[19]

C’est un argument que Bourdieu (1993) avait déjà avancé à propos de la catégorie « famille ».

[20]

Ce constat est sans doute à nuancer au regard de Défaire le genre (Butler, 2006), du très beau chapitre consacré à Brenda/David notamment,

même s’il s’agit plutôt, dans cet ouvrage, de réinterroger la théorie de la performance sous un angle hégélien en traitant des questions de la reconnaissance, de la viabilité, de l’humanité et de la visibilité des corps qui échappent aux normes de genre.

[21]

La problématique de la scénarité chez J. Butler mériterait, à l’instar du travail mené par L. Quéré (1989) sur E. Goffman et H. Garfinkel, un examen comparatif plus approfondi.

[22]

Son intérêt, dans Ces corps qui comptent (Butler, 2009), pour Paris Is Burning (Jennie Livingston, usa, 1990), un film qui documente la culture des

bals au sein de la communauté transgenre newyorkaise (ce sont des compétitions de drags où il s’agit de produire la performance la plus réaliste d’une certaine catégorie, « soldat », « écolière » ou « businessman » par exemple), en est selon nous symptomatique.

[23]

Si, de ce point de vue, la sociologie « classique » peut être considérée comme un discours sur et non pas de l’ordre social (cf. Widmer, 2010, chap. 3 en particulier), l’ethnométhodologie, si elle entend demeurer une force critique pertinente, doit continuer à travailler cette sociologie de l’intérieur, de sorte à maintenir vivante l’interrogation quant à « l’ontologie du social », celle-ci étant, par définition, impossible à déterminer une fois pour toutes (Quéré & Terzi, à paraître).

[24]

Sur les dangers de la pensée scolastique dans l’étude du sens pratique, cf. P. Bourdieu (1980).

[25]

Sur les propriétés normatives du dispositif « catégories des sexe », voir notamment D. Francis & S. Hester (2000).

[26]

Sur cette question de l’impersonnalité des institutions et de leurs instanciations dans les pratiques concrètes, voir L. Quéré (2004) et L. Quéré & C. Terzi (à paraître).

[27]

Cette scène m’a été rapportée par deux étudiantes, E. Crittin et A. Deschenaux, qui ont réalisé une ethnographie de ce marché de Noël (Lausanne, Suisse) à l’hiver 2006.

[28]

Ces notes ont été prises par une étudiante, M. Guex, qui a réalisé une ethnographie de cette gare à l’hiver 2006.

[29]

Notons qu’un tel dispositif garde toute son efficace quand il s’agit de classifications d’une bien plus haute abstraction qu’un compte rendu ethnographique, comme les statistiques. En plus des enjeux de standardisation et de communicabilité déjà relevés, ce dispositif a en effet la capacité, quand il s’agit par exemple d’analyser à un niveau transnational le processus de féminisation des professions supérieures en France et en Grande-Bretagne (cf. N. Le Feuvre, 2010), de rendre transportables et comparables entre eux plusieurs mondes sociaux.

Résumé

Français

Cet article reprend, à la lumière des épistémologies féministes, un questionnement proprement sociologique. Il aborde en effet la catégorie « femme » en tant qu’elle est une modalité du classement des personnes en fonction du genre. Discutant les conceptualisations de C. Delphy et I. M. Young, il commence par souligner avec J. Widmer que le genre n’a, en réalité, pas la capacité de définir les relations sociales. Il montre par ailleurs, en s’appuyant sur les travaux de H. Sacks notamment, qu’il est important (a) de distinguer entre femme comme « individu empirique » et femme comme « classe de personnes » et (b) de prendre en compte les pratiques ordinaires de catégorisation des personnes. Ces deux principes sont en effet les conditions nécessaires au développement d’une sociologie pleine et entière, qui traite les catégories de sexe comme des thèmes de l’enquête et non pas comme des ressources pour la mener. L’article discute ensuite la philosophie poststructuraliste du genre de Judith Butler. Cette théorie offre, avec la notion de performance, une approche adéquate des identités de genre dans la mesure où celles-ci sont conçues comme des phénomènes émergeant dans l’action. Confrontée à l’ethnométhodologie du genre de H. Garfinkel, dont elle partage un nombre certain de similarités, il apparaît toutefois que la thèse de J. Butler ne permet pas de rendre compte des catégories de sexe en usage, en raison d’une conception inaboutie de la scénarité du monde social. De l’autre côté, la thèse de l’accomplissement du genre soutenue par l’ethnométhodologie de H. Garfinkel se montre incapable de penser « le faire à nouveau » autrement que comme « un faire à l’identique ». À partir de l’analyse de quelques situations de la vie quotidienne, l’article tente alors de mettre en œuvre une sociologie praxéologique des catégories de sexe qui échappe à cette double aporie.

Mots-clés

  • catégories de sexe
  • genre, pratiques de catégorisation
  • sociologie praxéologique
  • relations sociales

English

Sex categories in action. A praxeological approach to the sociology of genderThis article picks up on, in the light of feminist epistemology, a genuinely sociological issue. It studies the category of « woman » as a modality of classification of people according to gender. Discussing the gender theories advanced by C. Delphy and I. M. Young, it first emphasizes, with J. Widmer, that gender is actually incapable of determining social relations. Relying on H. Sacks’ studies, it also shows how important it is to (a) to distinguish between woman as an « empirical individual » and woman as a « class of people » and (b) to take into account the ordinary practices of categorization. These two principles are indeed the necessary conditions for developing a complete and strong sociology that treats sex categories as topics of inquiry rather than as resources for leading it. Afterwards, the article discusses J. Butler’s poststructuralist philosophy of gender. This theory, with the notion of performance, offers an adequate approach of gender identities inasmuch as they are conceived as phenomena emerging from action. Confronted with H. Garfinkel’s ethnomethodology of gender, it seems, however, that Butler’s performance thesis does not allow to take into account sex categories in use due to a poor conception of the « scénarité » of the social world. On the other hand, the accomplishment thesis of gender sustained by H. Garfinkel is unable to conceive the « doing again » in any other way than « a doing of the identical ». Through an analysis of a few everyday life situations, the article finally seeks to exhibit a praxeological sociology of sex categories that escapes this twofold aporia.

Keywords

  • sex categories
  • gender
  • categorization practices
  • praxeological sociology
  • social relationships

Plan de l'article

  1. Les catégories de sexe : un double statut épistémique
    1. Femme comme position sociale ou série
    2. Variations sur la catégorie
    3. De la catégorie aux pratiques de catégorisation
  2. Pour une dépolitisation préalable des catégories de sexe
    1. Le genre est-il vraiment une relation sociale ?
    2. Mise à l’enquête des catégories de sexe
  3. Poststructuralisme butlérien et ethnométhodologie du genre
    1. Les identités de genre : des fictions culturelles
    2. Des fictions culturelles qui sont aussi des faits institutionnels
  4. Déconstruction, certes, mais « de quoi » ?
    1. La déconstruction butlérienne
    2. Pour une sociologie praxéologique du genre
  5. Usages ordinaires des catégories de sexe
    1. Juger le style de quelqu’un
    2. Faire un compliment pour vendre
    3. Lancer une invitation à aller marcher ensemble
    4. Rendre le monde visible, dicible et communicable
    5. Procéder à une dégradation statutaire ou de l’imitation à l’imposture

Pour citer cet article

Malbois Fabienne, « Les catégories de sexe en action. Une sociologie praxéologique du genre », Sociologie, 1/2011 (Vol. 2), p. 73-90.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2011-1-page-73.htm
DOI : 10.3917/socio.021.0073


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