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Sociologie

2011/4 (Vol. 2)


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« Un peuple est d’autant plus démocratique que la délibération, que la réflexion, que l’esprit critique jouent un rôle plus considérable dans la marche des affaires publiques »

Émile Durkheim, Leçons de sociologie

« Authentic democracy can be said to exist to the degree that reflective preferences influence collective outcomes »

John S. Dryzek, Deliberative Democracy and Beyond

Introduction

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Interroger la façon dont Émile Durkheim conceptualisait la démocratie il y a un siècle conduit à un paradoxe [1][1] Une version antérieure de cet article a paru en allemand.... D’un côté, il n’est chez cet auteur pas de sociologie politique au sens propre du terme (Müller, 1983 ; Birnbaum, 1976 ; Lacroix, 1981 ; Favre, 1982, 1983). L’auteur du Suicide ne dit rien ou presque sur l’émergence des partis et de la démocratie de masse analysés par Roberto Michels, Michel Ostrogorski ou Max Weber, qui étaient ses contemporains. Il ne prend pas non plus en compte le dynamisme des associations, analysé par Tocqueville aux États?Unis et qui, en France, aboutit en 1901 à une loi fameuse et toujours en vigueur légalisant le fait associatif. Il est muet sur le mouvement des suffragettes et sur la façon dont les revendications de certaines féministes questionnent depuis la Révolution française les principes républicains. Ses écrits sur le sujet semblent relever d’une vision franco?centrée très « xixe siècle » et se résument surtout aux leçons 4 à 9 des Leçons de sociologie (1990). Ses Lettres à Marcel Mauss (1998), la liste des très nombreuses recensions qu’il a publiées pour L’année sociologique (« Bibliographie des œuvres d’Émile Durkheim », in Durkheim, 1975, p. 487 sq.) et les travaux de ses biographes (Lukes, 1973 ; Fournier, 2007) montrent clairement que les ouvrages portant sur l’activité politique étaient marginaux dans ses centres d’intérêt. De surcroît, certaines de ses propositions de réforme des institutions politiques apparaissent franchement archaïques : il se prononce contre la légalisation des syndicats de fonctionnaires (Fournier, 2007, p. 686 sq.), se livre à une critique de l’élection directe des représentants au suffrage universel et propose un suffrage indirect de type corporatiste (Durkheim, 1986, p. XXVII?XXIX), une thématique qui n’a historiquement trouvé de répondants institutionnels que dans des régimes autoritaires [2][2] À l’inverse, sur le plan social, son éloge d’un corporatisme.... En bref, sa vision du lien politique dans les démocraties contemporaines semble passée, et elle n’est d’ailleurs guère évoquée dans la science politique ou la sociologie politique, alors que les thèses durkheimiennes demeurent très influentes dans la sociologie de l’éducation ou de l’État providence.

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D’un autre côté, cette pensée a nourri des disciples engagés, en particulier dans le mouvement socialiste, et a influencé des responsables politiques aussi importants que Jaurès. L’école durkheimienne fut d’ailleurs partie prenante de bien des combats progressistes de son temps (Fournier, 2007). Les élaborations de Durkheim semblent en outre d’une actualité étonnante dans deux directions au moins. Une partie du courant républicain français retrouve des arguments qui sont implicitement ou explicitement durkheimiens – au point que l’un de ses exposants les plus en vue, le philosophe Jean?Fabien Spitz, a récemment fait de l’auteur de La division du travail social une pièce centrale dans la réévaluation qu’il propose du « moment républicain » français (Spitz, 2005, p. 345 sq.). Ce courant se place sous le signe d’une réaffirmation forte de l’État, de sa prééminence par rapport aux intérêts particuliers et de sa capacité à garantir les droits individuels. Il entend promouvoir une « troisième voie » au?delà du libéralisme politique (qui pense la formation de l’intérêt général de façon purement additive et se montre toujours suspicieux envers les institutions gouvernementales) et des perspectives démocratiques radicales (qui invoquent un idéal d’autogouvernement que les républicains récusent sans concession) (Spitz, 2005, p. 10).

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Dans une tout autre direction, nombre des partisans de la démocratie délibérative semblent trouver des accents durkheimiens. Cette problématique, dont l’émergence a représenté la mutation la plus significative dans la théorie politique anglo?saxonne au cours des deux dernières décennies, place la formation délibérative de l’opinion et de la volonté politique au cœur de la légitimité et de la rationalité démocratiques (Girard & Le Goff, 2010 ; Sintomer & Talpin, 2011). Une décision serait d’autant plus légitime et aurait d’autant plus de chance d’être raisonnable qu’elle aurait été élaborée à travers le philtre de la discussion publique (Manin, 1985). Émile Durkheim écrivait il y a un siècle : « La démocratie nous apparaît […] comme la forme politique par laquelle une société prend conscience d’elle?même. Un peuple est d’autant plus démocratique que la délibération, que la réflexion, que l’esprit critique jouent un rôle plus considérable dans la marche des affaires publiques. Il l’est d’autant moins que l’inconscient, que les habitudes inavouées, les sentiments obscurs, les préjugés en un mot soustraits à l’examen y sont au contraire prépondérants » (Durkheim, 1990, p. 123). À cette aune, ne doit?il pas être considéré comme un précurseur, plus susceptible de donner une crédibilité sociologique à une perspective issue des Lumières que les raisonnements d’un Marx ou d’un Weber, par trop focalisés sur les oppositions d’intérêts, les luttes de pouvoir et les rapports de domination ?

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L’objet de cet article est de mieux comprendre cette actualité paradoxale [3][3] Il serait bien sûr éclairant d’entreprendre dans cette.... Nous ne traiterons pas du rapport entre démocratie politique et démocratie sociale, déjà largement étudié (Müller, 1983 ; Richter, 1960), et nous circonscrirons exclusivement sur la première. Dans un premier temps, nous essaierons de cerner plus précisément comment Émile Durkheim fait du thème de la délibération une caractéristique clef de la démocratie et quel rôle il attribue à l’État dans cette dynamique. Dans un second temps, nous montrerons que cette théorisation, y compris dans ses aspects les plus problématiques, pose les bases d’un républicanisme « à la française » dont on retrouve aujourd’hui des échos chez les praticiens comme dans la sphère académique, et nous verrons comment les intuitions et les tensions de la vision durkheimienne, si elles sont en fort décalage avec les théories contemporaines de la démocratie délibérative, en éclairent pourtant en partie l’intérêt et les difficultés.

La conceptualisation durkheimienne de la démocratie

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La vision durkheimienne de la démocratie prend ses distances avec les théories politiques précédentes en les soumettant à une triple critique (Durkheim, 1990, p. 110 sq.). La première vise les problématiques classiques, de matrice aristotélicienne, qui conçoivent la démocratie comme le gouvernement du peuple – opposé au gouvernement d’un seul ou de l’aristocratie. Durkheim avance qu’il ne s’agit pas d’un problème de nombre, qu’il y a toujours des gouvernants et des gouvernés et que les premiers constituent forcément une minorité. La seconde critique vise les théories rousseauistes, socialistes radicales ou anarcho?syndicalistes, qui font de la démocratie une société indifférenciée où les citoyens sont en même temps gouvernants et gouvernés – une perspective dont les échos se retrouvent dans la devise constitutionnelle française définissant la République comme « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Or, pour Durkheim, les seules sociétés où règne l’indifférenciation sont les sociétés primitives, soutenues par une solidarité mécanique. Dans les sociétés plus évoluées, basées sur la solidarité organique, le développement de la division du travail touche forcément le domaine politique et implique sa spécialisation. Revendiquer l’indifférenciation serait aller à contresens de l’évolution historique. Pour autant, Durkheim n’épouse pas les thèses d’un Benjamin Constant : la troisième critique, plus fragmentaire, se dresse contre la théorie libérale, fondée sur la notion de « l’autorisation » et qui postule que la démocratie moderne consiste, pour les individus conscients de leurs intérêts, à déléguer provisoirement leur pouvoir à des représentants chargés de gérer pour leurs mandants les affaires communes. Pour Durkheim, cela revient à corseter le rôle de l’État et à manquer ce qui ne relève pas du contractualisme dans la politique. Dans une problématique qui n’est pas sans évoquer celle de Condorcet, il avance de façon originale que la démocratie se caractérise avant tout par une dimension que l’on pourrait qualifier de procédurale, à savoir l’intensité particulière de la communication entre gouvernants et gouvernés et le rôle croissant joué par la réflexion.

De la communication démocratique

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Durkheim donne à cette thèse initiale une tournure très particulière. Pour lui, la communication démocratique se déploie sur trois canaux distincts : à l’intérieur de l’État, entre l’État et la société et au sein de la société. Le premier est celui que le sociologue place sur le devant de la scène, et c’est aussi le seul pour lequel il emploie le terme de « délibération », qui y intervient systématiquement. Durkheim joue inconsciemment sur le double sens du terme en français (discussion collective et prise de décision d’une instance collective), écrivant par exemple : « L’État, comme l’individu, se trompe souvent sur les motifs qui le déterminent, mais que ses déterminations soient ou non mal motivées, ce qui est essentiel, c’est qu’elles soient à quelque degré motivées. Il y a toujours, ou généralement au moins, un semblant de délibération, une appréhension de l’ensemble des circonstances qui nécessitent la résolution, et l’organe intérieur de l’État est précisément destiné à prendre ces délibérations. De là ces conseils, ces assemblées, ces discours, ces règlements, qui obligent ces représentations à ne s’élaborer qu’avec une certaine lenteur. Nous pouvons donc dire en résumé : l’État est un organe spécial chargé d’élaborer certaines représentations qui valent pour la collectivité. Ces représentations se distinguent des autres représentations collectives par leur plus haut degré de conscience et de réflexion » (Durkheim, 1990, p. 86?87 ; cf. également « L’État », in Durkheim, 1975, p. 174?175). Grâce à l’activité d’un corps de spécialistes de la délibération, la communication démocratique au sens générique s’incarne donc d’abord dans des institutions étatiques telles que les conseils et les parlements, qui reposent sur une discussion collective. Cette perspective découle assez logiquement de la célèbre définition durkheimienne de l’État, ce « groupe de fonctionnaires […] au sein duquel s’élaborent des représentations et des volitions qui engagent la collectivité » [4][4] Si le cours sur la morale qui a donné les Leçons de.... Ces représentations « se distinguent des autres représentations collectives par leur plus haut degré de conscience et de réflexion » (Durkheim, 1990, p. 87), et c’est pourquoi elles sont légitimement appelées à se transformer en « volitions », et donc à être aussi des « délibérations » dans le second sens que le français attribue à ce mot.

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Selon Durkheim, la démocratie implique également un second canal d’échange discursif et idéel, qui passe entre l’État et la société, et pour lequel l’intensité du flux constitue le critère de définition déterminant : « Plus la communication devient étroite entre la conscience gouvernementale et le reste de la société, […] plus la société a un caractère démocratique » (Durkheim, 1990, p. 118). C’est à ce canal qu’est presque exclusivement réservé le terme de « communication » [5][5] Dans cet article, nous utilisons donc le terme de communication..., et celui?ci implique un échange dans les deux directions. Lorsqu’il conceptualise la communication qui va de l’État à la société, Durkheim ne prend pas en compte la possibilité d’une manipulation stratégique de la seconde par le premier ; la conception de la politique comme rapport de pouvoir a?moral théorisée par Machiavel est rejetée comme « l’expression d’un temps et d’un milieu profondément corrompus » (Durkheim, 1991, p. 38). Dans ses écrits sur la démocratie, il ne s’attarde guère sur une possible dimension rituelle : celle?ci ne constitue sans doute pas pour le sociologue une caractéristique propre de la démocratie. Ce n’est guère qu’en passant qu’il évoque la « religion de l’individu » qui est le propre de l’État moderne, et le mot est alors davantage employé pour souligner la valeur morale qu’une collectivité démocratique reconnaît à un individualisme de type kantien que pour analyser sociologiquement les rituels sur lesquels cette religion reposerait (« L’individualisme et les intellectuels », in Durkheim, 1987, p. 261 sq.). D’ailleurs, la démocratie implique un processus de désacralisation : « Les représentants de l’État étaient [autrefois] marqués d’un caractère sacré, et, comme tels, séparés du commun. Mais, peu à peu, […] l’État a perdu cette sorte de transcendance qui l’isolait en lui?même. » (Durkheim, 1990, p. 115). C’est donc sur une troisième dimension, éducative, que Durkheim concentre l’essentiel de son propos. Le cœur de la communication démocratique relève en effet d’une dynamique pédagogique, dont on trouve des échos théoriques dans ses écrits sur l’éducation. Si la fonction pédagogique de l’État est attestée implicitement dans la IIIe République par la mise en place de l’école publique laïque et obligatoire (Durkheim, 2005), elle découle plus fondamentalement encore du fait qu’une part consistante des délibérations politiques de la démocratie est publique. « Les citoyens y assistent de loin », ils peuvent y réfléchir, s’en imprégner, faire leur la réflexion gouvernementale. « C’est là ce qui fait la supériorité morale de la démocratie. Parce qu’elle est le régime de la réflexion, elle permet au citoyen d’accepter les lois de son pays avec plus d’intelligence, partant avec moins de passivité » (Durkheim, 1990, p. 125). Cette école de citoyenneté implique une asymétrie entre les maîtres et ceux qui n’ont pas encore atteint la maturité. Il ne s’agit pas d’un dialogue ou d’une construction partagée : l’État doit en effet « être un foyer de représentations neuves, originales, qui doivent mettre la société en état de se conduire avec plus d’intelligence que quand elle est mue simplement par les sentiments obscurs qui la travaillent » (id., p. 125?126).

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Cependant, la communication démocratique n’est pas à sens unique et implique également un retour des citoyens vers l’État. Durkheim est moins précis sur ce point. En systématisant des annotations éparses, il faut comprendre que la « remontée » de la communication vers l’État repose d’une part sur la gestion administrative, qui permet de prendre le pouls des administrés et de recueillir leurs besoins et doléances [6][6] Au passage, il est important de noter que la désubstantialisation..., et d’autre part sur l’opinion publique. Émile Durkheim n’emploie cependant pas le terme et n’a pas de substantif spécifique pour qualifier cette dernière [7][7] On sait que son contemporain Gabriel Tarde évoquera.... Il est clair cependant qu’elle se rapproche davantage de l’opinion éclairée des Lumières que de l’opinion brute des sondages à laquelle nous nous sommes habitués un siècle plus tard : « Le pouvoir gouvernemental, au lieu de rester replié sur lui?même, est descendu dans les couches profondes de la société, y reçoit une élaboration nouvelle, et revient à son point de départ. Ce qui se passe dans les milieux politiques est observé, contrôlé par tout le monde, et le résultat de ces observations, de ce contrôle, des réflexions qui en résultent, réagit sur les milieux gouvernementaux » (Durkheim, 1990, p. 115). Ce processus peut s’appuyer sur des institutions comme la presse, sur la liberté d’opinion et de discussion, sur les élections et autres « consultations régulières ». C’est seulement dans ce sens assez précis que Durkheim peut ajouter que « le suffrage universel est le meilleur moyen dont la nation dispose pour prendre conscience d’elle?même » (« Propriété sociale et démocratie », in Durkheim, 1987, p. 176).

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Le troisième canal de communication démocratique concerne la société elle?même, il s’établit entre les simples citoyens. C’est celui qui est le plus évanescent dans les textes durkheimiens sur la politique, où il n’est pas de mot unifiant pour le décrire. Ce qui apparaît clairement, c’est que ce canal ne se joue pas d’abord dans les communications interindividuelles, même si Durkheim évoque en passant le rôle de la presse, non plus que dans les associations volontaires et leurs échanges, qu’elles soient politiques, syndicales ou associatives : le fondateur de L’année sociologique diffère sur ce point radicalement d’un Tocqueville. Il s’attarde beaucoup plus sur la présocialisation que permettent les corps intermédiaires entre les individus et l’État. Il en envisage principalement deux types, les autorités locales (que de façon très française, il ne va pas jusqu’à concevoir comme de véritables gouvernements locaux) et surtout les corporations : on retrouve sur ce plan politique un équivalent des célèbres raisonnements tenus sur la division sociale du travail.

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Parallèlement à cet essor de la délibération et de la communication politiques, Durkheim avance un second critère de définition de la démocratie, celui de l’extension croissante des domaines qui sont soumis à l’action gouvernementale et qui, en tant que tels, relèvent du « public ». Plus la « conscience gouvernementale » embrasse de choses, et « plus la société a un caractère démocratique » (id., p. 118). Cette seconde thèse est bien sûr liée à la première, en ce qu’un État qui ne serait pas démocratique par le raffinement de ses délibérations et le développement de ses communications avec la société ne serait pas légitime pour affirmer son emprise sur un nombre croissant de thèmes. Prises ensemble, les deux thèses s’inscrivent dans la filiation des Lumières, et Durkheim d’enfoncer le clou : « Aujourd’hui, nous n’admettons pas qu’il y ait dans l’organisation publique rien qui ne puisse être atteint par l’action de l’État. Nous posons en principe que tout peut être perpétuellement en question, que tout peut être examiné, et que, pour les résolutions à prendre, nous ne sommes pas liés par le passé » (Durkheim, 1990, p. 117).

Les trois formes pathologiques propres à la démocratie

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À la démocratie comme forme politique spécifique correspondent trois types propres de pathologies. Le premier réside dans une délibération insuffisante des organes de l’État. Durkheim ne s’y attarde guère, en partie parce qu’il considère vraisemblablement le problème comme essentiellement empirique : comme le montre la citation sur la délibération mentionnée précédemment, le sociologue admet volontiers que l’État concret puisse se tromper tout en soutenant que l’essentiel est que le principe de délibération continue d’être en vigueur. Cela assure notamment qu’une correction ultérieure est possible, et l’évolution est censée permettre progressivement d’améliorer les performances empiriques. Parallèlement, Durkheim affirme que la qualité délibérative ne peut être purement procédurale et que la pensée qui s’élabore dans l’État doit être objective, en ce sens qu’elle doit correspondre à la réalité. « Le respect de l’autorité n’a rien d’incompatible avec le rationalisme pourvu que l’autorité soit fondée rationnellement » (« L’individualisme et les intellectuels », in Durkheim, 1987, p. 269).

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Un deuxième type de pathologie démocratique surgit lorsque l’État est sans répondant suffisant dans la société, lorsque le « retour » de la communication démocratique vers les organes délibératifs est insuffisant. Cela peut provenir de carences propres à l’État, à travers une mauvaise administration ou parce que les consultations régulières que celui?ci doit mettre en œuvre se raréfient ou sont mal organisées. « Trop séparé des besoins et des sentiments populaires », l’État perd alors « un élément essentiel de ses délibérations » (Durkheim, 1990, p. 134). Cette pathologie peut également advenir si l’éducation civique est insuffisamment développée (c’est pourquoi les intellectuels doivent consacrer une part de leur énergie à des activités d’éducation populaire en intervenant dans l’espace public – « L’élite intellectuelle et la démocratie », in Durkheim, 1987, p. 279?281). Reprenant l’un des arguments élitistes face au suffrage universel au xixe siècle (Rosanvallon, 1992), Durkheim déclare qu’« il faut instruire la majorité pour lui apprendre à être modeste et modérée. Pour réconcilier le nombre avec l’intelligence, il faut répandre l’instruction. Tout le monde pourra sans danger participer à la puissance politique, quand chacun aura sa part de cet autre bien collectif : le capital intellectuel » (« Propriété sociale et démocratie », in Durkheim, 1987, p. 176).

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Cette pathologie est aussi presque inévitable si la société reste atomisée : il n’est en effet pas de pensée critique au sens fort qui soit purement individuelle, à l’inverse de ce qu’affirment les libéraux ou certains libertaires. Pour que la critique s’élève au rang de pensée sociale, les consciences individuelles doivent avoir préalablement été nourries par une communication politique. Reprenant une thématique assez banale des pensées élitistes, Durkheim écrit que l’électeur, en tant qu’individu, est incompétent : lui demander de se prononcer sur toutes les questions vitales est au mieux inutile, au pire nuisible. Il ajoute cependant que, « quand les hommes pensent en commun, leur pensée est en partie l’œuvre de la communauté » (id., p. 138). Une nouvelle fois, la question des communautés intermédiaires apparaît donc comme décisive. Durkheim mentionne les deux formes que nous avons déjà rencontrées, la communauté locale et la corporation, mais c’est surtout la seconde qui trouve grâce à ses yeux : elle incarne une rationalité fonctionnelle que la première a perdue depuis longtemps (Durkheim, 1986, p. XXXI?XXXII). Elle favorise une connaissance d’usage fondée sur l’expérience, limitée mais pertinente en tant qu’elle est un produit collectif. Ainsi préalablement éduqué, « pour ce qui concerne les intérêts de chaque profession, chaque travailleur est compétent » (Durkheim, 1990, p. 137). La division du travail répondant à une logique fonctionnelle, l’État qui communiquerait intensivement avec ces corps intermédiaires pourrait s’appuyer sur des compétences partielles mais complémentaires pour élaborer une synthèse tournée vers l’intérêt général. L’apport potentiel des corporations les différencie des associations volontaires fondées sur des thèmes qui ne relèvent pas de la division du travail, qui sont liés à des intérêts particuliers et qui ne peuvent être facilement articulés de façon fonctionnelle.

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Sur ce plan, Émile Durkheim n’emploie guère le terme de « contrepoids » à l’État que l’on trouve régulièrement dans ses raisonnements sur la division du travail ou dans ses développements sur les rapports entre droits individuels et puissance étatique (« Préface de la seconde édition », in Durkheim, 1986, p. I?XXXVI ; Durkheim, 1978, p. 215?217 ; Durkheim, 1990, p. 91?99 ; Müller, 1983 ; Giddens, 1971). Pour le fondateur de L’année sociologique, l’État ne doit pas régir seul l’économie et le social. Il n’est pas une fin en soi et son but réside dans le développement des individus – c’est d’ailleurs pourquoi le développement des droits individuels, loin de s’opposer au développement de l’État, va de pair avec lui. L’État n’est pas « au?dessus de tout », il serait illégitime s’il prétendait s’élever au?dessus de la morale, s’il était mû par une pure volonté de puissance ou par la seule Raison d’État. Il doit communiquer en permanence avec la société dans un cycle réglé (Durkheim, 1991, notamment p. 86 sq.). Mais, pris tout entier dans une vision consensuelle de la politique, Durkheim ne thématise pas sérieusement comme des contrepoids potentiels et nécessaires le contrôle de constitutionnalité, la mobilisation des communautés locales, ethniques ou religieuses, les mouvements sociaux, la lutte des classes ou les pouvoirs de fait comme la presse. Tout se passe comme si la délibération gouvernementale avait besoin de répondant ou d’écho dans la société, de partenaires, mais pas de contre?pouvoirs, dans un raisonnement qui, là encore, s’éloigne radicalement de celui d’un Tocqueville ou d’un Marx (sur le rapport de Durkheim au socialisme et au marxisme, cf. Durkheim, 1978 ; Filloux, 1977). Durkheim s’engagea activement dans la Ligue des droits de l’homme à Bordeaux et il prit part à la campagne des Dreyfusards (Lukes, 1973, p. 320 sq. ; Mucchielli, 1998, p. 230 sq. ; Fournier, 2007, p. 367 sq.), mais le seul concept qu’il emploie pour permettre de comprendre son engagement est celui du « bon sens » : lorsque l’action de l’État empirique le défie, nul citoyen sensé ne peut abdiquer sa raison en acceptant docilement, et les intellectuels moins que tout autre, eux qui sont par leurs professions habitués à exercer leur jugement (« L’individualisme et les intellectuels », in Durkheim, 1987, p. 269?270).

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Dans les démocraties, le type de pathologie politique le plus dangereux se produit d’ailleurs pour lui lorsque la délibération étatique est submergée par la communication politique venant de la société. Durkheim affirme on ne peut plus clairement que « le rôle de l’État n’est pas d’exprimer, de résumer la pensée irréfléchie de la foule, mais de surajouter à cette pensée irréfléchie une pensée plus méditée » (Durkheim, 1990, p. 125). L’État, « c’est l’intelligence mise à la place de l’instinct obscur » (« L’État », in Durkheim, 1975, p. 174). S’il abandonne son rôle d’éducateur pour être à la traîne de l’opinion publique, la délibération régresse inévitablement à des formes de pensée plus primitives et cède la place aux pensées de court terme, aux émotions, aux passions. Il s’agit sans doute aucun d’une « forme déviée de la démocratie », et c’est sur cette pathologie que Durkheim est le plus prolixe. Il est fondamental que l’État soit protégé contre la pression des opinions. Pour être lui?même, il doit sauvegarder son autonomie. Ce n’est que plus tard, au début de la Première guerre mondiale, en polémiquant contre Heinrich von Treitschke et la « mentalité allemande », que Durkheim se hasardera à écrire que « L’État, c’est le peuple prenant conscience de lui?même, de ses besoins et de ses aspirations » (Durkheim, 1991, p. 54). Dans cette optique, Durkheim va même jusqu’à dire que les élections directes sont néfastes, en ce qu’elles soumettent la délibération gouvernementale au règne de l’opinion. Il propose à leur place des élections indirectes, soit sur le mode du Sénat français (où les sénateurs sont désignés par un corps de grands électeurs, pour l’essentiel des élus locaux), soit sur un mode corporatif qui semble avoir sa préférence, ce qui est logique au vu du rôle attribué par ailleurs aux corporations (Gautier, 1994).

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Pour surmonter ces formes pathologiques, et en particulier la troisième d’entre elles, il importe donc d’organiser une communication réglée entre gouvernants et gouvernés. La hiérarchie des deux termes doit être préservée. L’initiative de la communication doit venir d’en haut, de l’échelon délibératif, et des canaux adéquats doivent permettre aux flots communicationnels d’irriguer en retour les spécialistes de la délibération.

Entre républicanisme et démocratie délibérative

Durkheim et le républicanisme contemporain

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Au?delà du cadre théorique global propre dans lequel elle s’insère, cette problématique représente un moment de la tradition républicaine française. Celle?ci connaît son apogée sous la IIIe République mais s’inscrit dans une histoire longue, qui perdure jusqu’à nos jours (Rosanvallon, 1998 ; Spitz, 2005). Retracer la généalogie de ce discours républicain français tout au long du xxe siècle excéderait de beaucoup les limites de cet article. Si l’influence de Durkheim a surtout été indirecte, ses écrits représentent une bonne épure d’un esprit dont la devise pourrait être : « S’il importe que l’État ne soit pas sous la dépendance des intérêts particuliers, il est essentiel qu’il ne perde jamais [le] contact [avec eux] » (Durkheim, 1990, p. 134). Cette problématique n’est cependant pas spécifiquement française. Elle diffère certes du républicanisme classique, qui faisait l’éloge de la participation civique et qui fut valorisé dans les écrits de Hannah Arendt (1963), Hans Baron (1966), J.G.A. Pocock (1998) ou du premier Quentin Skinner (2009). Cependant, ce dernier s’est tourné avec La liberté avant le libéralisme (2000) vers un modèle centré sur la liberté comme non?domination. Rejoignant Philip Pettit (2004), il s’oppose surtout au libéralisme en ce qu’il revendique un rôle protecteur et normatif fort de l’État, mais il délaisse la vita activa chère à Hannah Arendt. Récusant « la définition civique de l’homme », ce type de républicanisme, auquel il est légitime de rattacher conceptuellement Durkheim, revendique pleinement la forme représentative de la démocratie et insiste sur le fait qu’un État qui serait suiviste par rapport à l’opinion publique serait tout autant source de malaise politique qu’un gouvernement qui régenterait tout (Spitz, 2005, p. 10, et p. 349).

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En France, ce courant est loin de se cantonner à la sphère académique : au moment où certains auteurs réhabilitent théoriquement la IIIe République et revendiquent l’actualité de la théorie politique durkheimienne, des innovations institutionnelles voient le jour qui semblent en incarner l’esprit. En témoignent par exemple les débats parlementaires autour de la loi sur la « démocratie de proximité ». Adoptée en 2002, cette dernière impose la création de conseils de quartier dans les villes de plus de 80 000 habitants et entend plus largement favoriser la participation politique des citoyens au niveau local et microlocal. Sans que Durkheim soit cité, les discussions reprennent les termes de son équation : il s’agit bien de définir un équilibre permettant d’assurer la communication entre le système politique et les citoyens tout en préservant la délibération étatique des influences excessives de l’opinion. Comme le dit un député, « on n’administre bien que de près » mais « on ne gouverne bien que de loin », car « dans une bonne gestion démocratique, la distance permet d’éviter de confondre l’expression des intérêts particuliers avec l’intérêt général et de ne pas céder aux pressions conjoncturelles. [8][8] Jean Espilondo, député socialiste, cr de la 2e séance... » Si les fractions les plus conservatrices du républicanisme insistent surtout sur la distance, les tendances modernisatrices, alarmées par la crise « anomique » de légitimité provoquée par la communication trop faible entre l’État et la société, insistent quant à elles sur la communication qu’est censée favoriser la proximité et proposent la création d’instances permettant de l’incarner.

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De tels dispositifs se multiplient dans de nombreux pays, malgré des différences de contextes et des traditions culturelles extrêmement variées. Ce n’est sans doute pas un hasard si ces développements interviennent précisément au moment où l’instrument classique de médiation et d’agrégation des intérêts que constituaient les partis politiques et leurs organisations satellites est profondément affaibli et joue de plus en plus difficilement son rôle. Les conseils de quartier constituent une variante de l’un des deux corps intermédiaires que Durkheim avait en vue pour pallier les pathologies propres de la démocratie [9][9] Il faut cependant noter que Durkheim lui?même n’était.... Leur mise en place ne transgresse cependant pas la division du travail « républicaine » entre les représentants (qui sont les seuls à même de définir l’intérêt général et se réservent donc le monopole des décisions) et les simples citoyens (qui ne peuvent exprimer que des intérêts particuliers et qui, s’ils doivent être consultés, ne font qu’exprimer des opinions). Les responsables étatiques peuvent ainsi pratiquer une « écoute sélective » en intégrant de façon plus ou moins arbitraire et sans avoir à rendre de compte précis celles des demandes qu’ils jugent compatibles avec leur programme. Ainsi strictement encadrées, de telles instances participatives ne portent pas avec elles le risque que l’État soit trop influencé par la société civile et qu’il succombe au troisième type de pathologie démocratique analysé par Durkheim. Elles peuvent par contre constituer une réponse adéquate au second type de pathologie – une communication insuffisante entre les responsables politiques et les citoyens. Elles ont en effet une triple fonction. Elles permettent aux individus qui participent de mieux comprendre les nécessités de l’action étatique et renforcent ainsi la légitimation de celle?ci. Elles éduquent ces individus en contribuant à socialiser politiquement leur pensée, en les ouvrant à travers les discussions publiques à l’intérêt général de leur quartier (qui n’est certes qu’un intérêt particulier au regard de la ville dans son ensemble, mais qui est revêtu en tant qu’il est collectif d’une dimension politique que n’ont pas les seuls intérêts individuels). Enfin, en contribuant à l’émergence d’interlocuteurs crédibles au sein de la société civile, ces instances permettent à l’État de mieux prendre le pouls des administrés et de gérer au plus près de leurs besoins.

Émile Durkheim, un précurseur de la démocratie délibérative??

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Les innovations institutionnelles susceptibles de porter une démocratie plus « communicationnelle » sont cependant passibles d’une autre théorisation que celle du républicanisme. Une seconde filiation relie Durkheim à un autre univers théorique, celui de la démocratie délibérative. Nombre des partisans de celle?ci (à commencer par John Rawls et Jürgen Habermas) sont profondément influencés par la sociologie durkheimienne, mais peu nombreux sont ceux qui se réfèrent directement au sociologue français pour conceptualiser la place de la communication démocratique. Deux parallèles sont cependant notables. D’une part, en tant qu’elle est délibérative, la démocratie est désubstantialisée. Elle ne renvoie pas d’abord au peuple, quelle que soit l’acception que l’on donne à ce terme (le peuple « en corps » de l’insurrection révolutionnaire ou de l’assemblée générale, le peuple comme addition de l’ensemble des individus tel qu’il se manifeste dans le suffrage, ou le peuple comme « petit peuple » opposé aux élites), mais à un processus communicationnel. L’éclairage porte dès lors sur les conditions discursives d’élaboration de la volonté générale et de la définition du bien commun. Le second parallèle avec Durkheim est que la communication démocratique est comprise comme un concept cognitif et normatif qui vise à nommer le processus réflexif par lequel une collectivité peut déterminer son identité et ses normes communes : plus l’intensité et l’impact de cette communication sont forts, plus la place de la délibération en son sein est importante, et plus la collectivité en question peut être définie comme démocratique. Dans certaines variantes, en particulier celles influencées par Habermas, la philosophie de l’histoire qui permet de faire le pont entre l’être et le devoir être n’est d’ailleurs pas sans affinité avec celle de Durkheim.

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Les contrastes entre la vision durkheimienne de la politique et les théories de la démocratie délibérative sont cependant frappants, et la proximité que semble faire ressortir la citation durkheimienne donnée en introduction s’avère trompeuse. D’une part, le sens même de la délibération se transforme. Comme nous l’avons déjà mentionné, les termes « délibération », « délibérer » ou « délibératif » ont en français deux sens principaux, tous les deux mobilisés par Durkheim : la prise de décision d’une instance collective, mais aussi la discussion commune pour envisager tous les aspects d’une question avant de prendre une décision. Dans le premier sens, la délibération n’implique pas forcément de discussion collective : on se souvient des phrases célèbres de Rousseau écrivant dans le Contrat social : « Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les citoyens n’avaient aucune communication entre eux, du grand nombre des petites différences résulteraient toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours bonne » (Du contrat social, II, 3, in Rousseau, 1964). Dans le second sens, la discussion collective ne débouche pas forcément sur une décision et peut relever de la simple consultation.

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À l’inverse, dans l’anglais contemporain, le terme de deliberation renvoie surtout au second sens français. Il se réfère à une forme de communication qui privilégie le recours à la logique, à l’argumentation et à l’examen de tous les aspects d’une question, plutôt que le recours au pouvoir, à la force ou à la manipulation rhétorique. Ce n’est que dans des contextes précis que cette discussion collective mène nécessairement à la décision. Or, c’est d’abord à ce second sens que se réfère la « deliberative democracy ». Jürgen Habermas, thématisant la « force sans contrainte du meilleur argument », fait de la communication raisonnable entre les citoyens, et des procédures qui l’institutionnalisent et la favorisent tout à la fois, le cœur de la dynamique démocratique (Habermas, 1987 ; Habermas, 1993 ; Habermas, 1997 ; Cohen, 2002). D’autres théories de la démocratie délibérative récusent l’assimilation de la délibération à l’argumentation, et s’inscrivent dans une perspective plus aristotélicienne en la concevant comme rhétorique (Manin, 1985). Cependant, dans les deux variantes, c’est bien d’échange discursif qu’il s’agit d’abord, et la prise de décision reste à l’arrière?plan.

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Dès lors que la délibération ne renvoie pas intrinsèquement à la prise de décision, il n’est pas nécessaire d’en faire l’apanage de professionnels de la politique et de l’administration, de cet « organe de la réflexion » qu’est l’État selon Durkheim. La délibération renvoie au contraire à une dynamique dialogique ancrée dans des pratiques discursives et dans des procédures qui peuvent se développer à des endroits forts variés : les Assemblées, les Cours suprêmes, les comités d’experts, les tribunaux, mais aussi les jurys citoyens et les autres instances participatives fondées sur une discussion de qualité (Sintomer, 2011 b).

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Dans cette perspective, le concept d’espace public, qui comme nous l’avons vu fait défaut à Durkheim, devient au contraire tout à fait central. Permettant une communication horizontale entre les citoyens, la communication politique qu’il autorise est théorisée comme étant (au moins potentiellement) délibérative. Les gouvernants n’ont plus l’apanage de la réflexion véritable et les asymétries qui caractérisaient la conception durkheimienne sont fortement relativisées. De façon générale, l’idéal?type du gouvernement représentatif peut être conceptualisé comme impliquant quatre dimensions : l’élection à intervalles réguliers des gouvernants, l’indépendance de ceux?ci par rapport aux gouvernés dans la prise de décision, l’indépendance réciproque de l’opinion publique par rapport au gouvernement, et l’épreuve de la délibération par laquelle doivent passer les décisions publiques (Manin, 1995). L’originalité première des théories de la démocratie délibérative de matrice habermassienne est sans doute de jeter un pont entre l’opinion publique et la délibération : loin de s’opposer, les deux dimensions s’appellent mutuellement.

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Les tentatives pragmatiques qui découlent de ces théories visent précisément à créer une opinion publique éclairée. L’objectif est de se démarquer de la logique épistémologique et politique des sondages classiques : alors que ceux?ci ne représentent « qu’une agrégation statistique d’impressions vagues formées la plupart du temps sans connaître réellement les argumentaires contradictoires en compétition », une large partie des dispositifs sur lesquels s’appuient les théories de la démocratie délibérative veut permettre de savoir « ce que le public penserait s’il avait véritablement l’opportunité d’étudier le sujet débattu » (Fishkin, 1996, p. 162).

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D’ailleurs, une partie du courant délibératif intègre une critique de l’action bureaucratique qui trouve des appuis dans plusieurs traditions théoriques, de Marx à Weber en passant par les courants libéraux et libertaires, et une analyse tout aussi distanciée du fonctionnement du système politique institutionnel. Au total, la communication qui va des gouvernés aux gouvernants fonctionne dans le sens inverse de celui envisagé par Durkheim : les flots communicationnels doivent partir de l’espace public et non de l’État, sous peine de voir la délibération démocratique déformée ou manipulée par des intérêts stratégiques.

Les trois tensions des théories de la démocratie délibérative

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Ces décalages expliquent sans doute que, lorsqu’il s’agit de la communication démocratique, les références faites par les tenants de la démocratie délibérative au sociologue français soient peu nombreuses. Son républicanisme inscrit Durkheim dans un autre paradigme. Cependant, la confrontation avec celui?ci révèle au moins trois tensions inhérentes aux problématiques de la démocratie délibérative.

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Tout d’abord, on se rappelle que Durkheim se centre sur les formes délibératives et éducatives de communication politique et qu’il délaisse complètement l’étude des formes stratégiques de communication que les acteurs politiques peuvent déployer vis?à?vis des citoyens. Or, la place qu’il convient de leur accorder dans une sociologie réaliste représente un défi difficile à affronter dans la perspective d’une démocratie délibérative. Celle?ci peine à conceptualiser la façon dont l’agir stratégique, mû par des intérêts particuliers, pourrait être canalisé par les institutions sociales dans le sens d’un « corporatisme de l’universel » invoqué par Bourdieu à la suite de Machiavel (Bourdieu, 1992). De plus, l’inégalité des capitaux sociaux ou culturels des individus qui sont engagés dans les échanges discursifs provoque des asymétries fortes dans la communication. Plus les espaces discursifs sont épurés des éléments stratégiques et des rapports de pouvoir pour se rapprocher de l’idéal communicationnel, et plus ils doivent être désencastrés du social. L’opinion éclairée de ces « mini?publics » diffère alors à tel point de l’opinion du grand public qu’il semble peu probable que les détenteurs du pouvoir se laissent bousculer par elle dès lors que des changements d’ampleur sont en jeu. Si d’autres façons de penser la démocratie délibérative insistent davantage sur l’amélioration de la qualité discursive des espaces publics existants, elles n’échappent pas à la difficulté d’intégrer cette perspective à une sociologie globale de la communication politique (Sintomer & Talpin, 2011).

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La seconde tension est d’un autre ordre. Durkheim pouvait facilement coupler la délibération dans le sens d’une discussion publique raisonnée et la délibération dans le sens de la prise de décision, puisqu’elles étaient l’apanage des dirigeants politiques au sein de l’État. La tâche est plus malaisée pour les tenants de la démocratie délibérative, qui sont divisés lorsqu’il s’agit de savoir comment la délibération peut aboutir à des décisions. Une partie importante d’entre eux, à commencer par Habermas, reprend avec d’autres termes la séparation tranchée qu’effectuait Durkheim entre « délibération » au sein de l’État et « communication » avec et dans la société. Dans certains écrits, Habermas utilise la métaphore du pouvoir comme « forteresse assiégée » en permanence par un espace public démocratique qui doit savoir faire entendre ses raisons à l’espace décisionnel mais qui doit se garder de se confondre avec lui (Habermas, 1989). Les innovations institutionnelles qu’a suscitées la démocratie délibérative sont généralement purement consultatives. Dès lors, la réinterprétation communicationnelle de la démocratie tend à se rapprocher du républicanisme durkheimien, au risque de se contenter dans la pratique de l’« écoute sélective » typique de la démocratie de proximité. La justification de cette asymétrie est pourtant fragile. Les théories de la démocratie délibérative relativisent les effets épistémologiques de la division du travail. Elles insistent sur les collaborations entre acteurs scientifiques et non scientifiques et sur la nécessaire démocratisation de la technique (Callon, Lascoumes & Barthe, 2001). Elles récusent la notion de « coupure épistémologique » et la critique durkheimienne des prénotions. Du coup, le fondement épistémologique de la division du travail politique, qui allait de soi pour Durkheim, devient incertain. C’est pourquoi certaines variantes de la démocratie délibérative envisagent la création d’« espaces publics forts » où la discussion publique puisse déboucher directement sur la décision, refusant de se contenter des « espaces publics faibles » où délibération et décision sont découplées (Fraser, 2005). Dans cette optique participative, il n’est cependant pas aisé de penser sociologiquement des délibérations qui soient suffisamment « représentatives » et suffisamment « raisonnables » pour être politiquement légitimes.

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En effet, et c’est là une troisième tension, délibération et participation ne peuvent s’articuler aisément dès lors que l’on renonce au schéma durkheimien qui réservait la réflexion publique vraiment aboutie au cercle restreint des dirigeants de l’État. Plus le nombre des participants à la discussion publique s’élargit et plus il semble difficile que celle?ci conserve la qualité qu’elle peut atteindre dans des groupes plus restreints. Si la plupart des théories de la démocratie délibérative insistent pour impliquer des citoyens ordinaires dans les discussions politiques, la majeure partie d’entre elles insiste surtout sur la constitution de mini-publics permettant la formation d’une opinion éclairée. Inversement, en rupture avec le spontanéisme des années 1970, la démocratie participative a été conceptualisée au cours des deux dernières décennies comme devant impliquer des procédures délibératives élaborées ; cependant, ses tenants reprennent à leur compte l’approche quantitative et substantialiste rejetée par Durkheim et les théories de la démocratie délibérative. Ils insistent sur l’importance d’une participation significative des citoyens à la vie publique et plus particulièrement des membres des classes subalternes, la concevant comme une condition sine qua non d’un rééquilibrage des rapports sociaux de domination. Malgré de nombreuses convergences, démocratie participative et démocratie délibérative constituent deux ensembles théoriques qui sont portés par des acteurs différents, qui mettent l’accent sur des dynamiques politiques assez contrastées et dont la manière de poser les problèmes est loin d’être identique. À un extrême, les théoriciens de la démocratie délibérative les moins sensibles à la participation envisagent à l’instar de Durkheim une délibération insularisée des intérêts particuliers, des passions, de la société civile organisée et des mouvements sociaux. À l’autre extrême, la démocratie délibérative se trouve subordonnée à la démocratie participative et la qualité des délibérations n’apparaît plus que comme un problème secondaire. Une véritable synthèse attend encore d’être élaborée (Sintomer, 2011 a).

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Avec le recul, la théorie durkheimienne de la démocratie semble aporétique. D’un point de vue cognitif, elle passe à côté de dimensions fondamentales de l’agir politique et s’interdit une sociologie réaliste du fonctionnement de l’État (Birnbaum, 1976). D’un point de vue normatif, son paternalisme étatiste la rend attractive pour certains courants républicains, dans la lignée du dernier Skinner ou de Pettit, mais la place en porte à faux à l’heure où le gouvernement représentatif classique suscite doutes et désillusions. L’éloge du corporatisme en politique relève du passé. Et pourtant, la façon dont Durkheim place au cœur de son propos la délibération et la communication démocratiques ne manque pas de grandeur et s’avère riche d’enseignements. Elle anticipe certains des développements des auteurs partisans d’une démocratie délibérative. Les difficultés auxquelles elle est confrontée constituent en outre des défis que les théories contemporaines du républicanisme et de la démocratie délibérative ne sauraient résoudre facilement.


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Notes

[1]

Une version antérieure de cet article a paru en allemand (Sintomer, 2009). Certains des développements du présent article ont en outre été résumés dans Sintomer (2011 a).

[2]

À l’inverse, sur le plan social, son éloge d’un corporatisme fondé sur le paritarisme trouve encore des échos dans la façon dont les organismes de sécurité sociale sont cogérés par les syndicats patronaux et de salariés dans nombre de pays européens (Esping?Andersen, 1990).

[3]

Il serait bien sûr éclairant d’entreprendre dans cette optique une socio?histoire des conceptions de la démocratie. Il serait par exemple tentant de tester l’hypothèse suivante : le contexte de formation intellectuelle français de Durkheim, à la fin du xixe, est antérieur à l’affirmation des partis de masse ; cela ne contribue?t?il pas de façon inattendue à faire apparaître très contemporaine

la pensée du sociologue, à l’heure où ces partis connaissent un déclin marqué après avoir pendant près d’un siècle structuré de façon centrale le champ politique ? Faute de place, nous emprunterons cependant ici une voie plus modeste en nous centrant de façon plus littérale sur le contenu interne des textes et en laissant en arrière?plan les exigences d’une histoire des idées « en contexte ».

[4]

Si le cours sur la morale qui a donné les Leçons de sociologie fut répété maintes fois à partir des années 1890?1900 et a été repris jusque dans les années 1910 (Durkheim, 1990, p. 5 ; Fournier, 2007, p. 528?529), Durkheim ne livrera guère d’autres analyses de l’État moderne.

[5]

Dans cet article, nous utilisons donc le terme de communication dans un sens générique, pour qualifier l’ensemble des flux discursifs et idéels des trois canaux démocratiques, et en suivant Durkheim dans un sens plus restreint qui s’applique exclusivement à ce second canal.

[6]

Au passage, il est important de noter que la désubstantialisation de la politique impliqué par le rejet des théories classiques s’accompagne d’une distinction tranchée entre l’État et l’administration : si celle?ci est au service de celui?là, les deux réalités sont fondamentalement différentes. L’État délibère, dans les deux sens du terme (réfléchir et vouloir), mais il « n’exécute rien ». On connaît la célèbre métaphore organiciste avec laquelle Durkheim rend cette distinction : elle évoque en effet la différence « qui sépare le système musculaire du système nerveux central ». L’État est dans cette perspective « l’organe de la pensée sociale » et si une rétroaction doit être pensée pour que le cerveau puisse réagir efficacement à l’environnement, l’administration doit se faire instrument et ne pas impulser de dynamique propre : il serait inutile de chercher chez Durkheim l’analyse de la bureaucratie esquissée chez Marx et développée par Weber.

[7]

On sait que son contemporain Gabriel Tarde évoquera lui le passage de la « foule » au « public » (Tarde, 1989).

[8]

Jean Espilondo, député socialiste, cr de la 2e séance du 14/06/01.

[9]

Il faut cependant noter que Durkheim lui?même n’était pas partisan de la décentralisation, alors que les conseils de quartier prolongent la logique de celle?ci jusqu’à l’échelle microlocale. Faute de place, nous n’analyserons pas ici les dispositifs participatifs qui, reposant sur une logique néo?corporatiste, évoquent le second type de corps intermédiaire.

Résumé

Français

Alors qu’Émile Durkheim a peu écrit de textes sociologiques sur la démocratie, ses travaux semblent trouver une actualité tant du côté des théoriciens néorépublicains que chez les tenants de la démocratie délibérative. Cet article entend expliquer ce paradoxe en reconstruisant la conception durkheimienne de la démocratie politique. Celle?ci implique trois canaux de communication démocratique, à l’intérieur de l’État, entre l’État et la société civile et à l’intérieur de celle?ci. Seul le premier implique une délibération, au double sens que ce terme revêt en français (discussion et décision). Le caractère paternaliste de la vision durkheimienne se révèle notamment dans la thématisation des pathologies propres à la démocratie. Il se retrouve dans les inspirations républicaines contemporaines. Si Durkheim se rapproche des théories de la démocratie délibérative par une vision désubstantialisée de la démocratie et par la place accordée à la réflexion dans le lien politique, il s’en éloigne en ne construisant pas de concept d’espace public. Le détour par Durkheim permet cependant de mettre en lumière une partie des difficultés et des défis sociologiques auxquelles la démocratie délibérative est confrontée.

Mots-clés

  • Durkheim
  • démocratie
  • théorie de la démocratie
  • sociologie de la démocratie
  • démocratie délibérative
  • républicanisme

English

émile Durkheim, republicanism and deliberative democracyEmile Durkheim wrote only a few sociological texts on democracy, but they seem to remain important for both the neo?republican theory and for the idea of deliberative democracy. This article attempts to explain this paradox through a reconstruction of Durkheim’s conception of political democracy. This conception implies three channels of communication: within the state, between the state and civil society, and within civil society. Only the first channel rests on deliberation, in the two meanings implied by this word in French (collective discussion and decision). The paternalist dimension of Durkheim’s conception clearly appears in the way he understands the typical pathologies of democracy; it is also found in the neo?republican theory. Conversely, even though Durkheim develops a non?substantialist vision of democracy and assigns an important role to reflection in the political bond, the absence of the notion of public sphere opposes him to the concept of deliberative democracy. Nevertheless, discussing Durkheim makes it possible to highlight some of the sociological problems and challenges that deliberative democracy has to face.

Keywords

  • Durkheim
  • democracy
  • theory of democracy
  • sociology of democracy
  • republicanism
  • deliberative democracy

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. La conceptualisation durkheimienne de la démocratie
    1. De la communication démocratique
    2. Les trois formes pathologiques propres à la démocratie
  3. Entre républicanisme et démocratie délibérative
    1. Durkheim et le républicanisme contemporain
    2. Émile Durkheim, un précurseur de la démocratie délibérative??
    3. Les trois tensions des théories de la démocratie délibérative

Pour citer cet article

Sintomer Yves, « Émile Durkheim, entre républicanisme et démocratie délibérative », Sociologie, 4/2011 (Vol. 2), p. 405-416.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2011-4-page-405.htm
DOI : 10.3917/socio.024.0405


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