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Sociologie

2012/1 (Vol. 3)


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Les travaux ethnographiques sur l’expérience de la mobilité sociale paraissent souvent s’inscrire dans la continuité du présupposé durkheimien de l’anomie comme conséquence d’un changement social rapide ou dans le prolongement des réflexions de Sorokin qui pose que la forte mobilité sociale entraîne des troubles identitaires et mentaux [1][1] Sorokin affirme ainsi : « Great mental strain and versatility.... Ces travaux insistent ainsi sur l’idée que la personne en très forte mobilité a du mal à conserver des liens avec son milieu d’origine et est profondément affectée par le déracinement qu’implique la mobilité sociale.

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Un rapide aperçu de la littérature sur cette question permet de confirmer le bien-fondé d’une telle affirmation. Pierre Bourdieu met ainsi en avant l’effet d’hystérésis qui frappe le « transfuge de classe », rappelant qu’il est impossible d’échapper complètement à son « habitus de classe » (Bourdieu, 1989, p. 142-151) ; Vincent de Gaulejac met en avant le risque d’une « névrose de classe » (Gaulejac, 1987) ; Bernard Lahire (2004 ; 1998) insiste sur le « clivage du moi » qui scinde l’individu et le condamne à une oscillation plus ou moins pénible entre deux groupes de référence, entre deux stocks de schèmes d’action et de perception incorporés ; Nathalie Heinich (1999) souligne que « l’épreuve de la grandeur » conduit bien souvent à poser des problèmes de cohérence identitaire ; Luc Boltanski rappelle que les autodidactes en mobilité sont soumis aux aléas d’une « pathologie de la promotion » (Boltanski, 1982, p. 451-459) ; Granfield (1991) insiste sur le besoin que ressentent les personnes en mobilité sociale de cacher leur stigmate social ; pour Lubrano (2004), les personnes en mobilité sociale sont « dans les limbes » [in limbo] ; pour Ryan & Sackrey (1996), ils sont des « étrangers au paradis » [strangers in paradise] ; pour Lucey, Melody & Walkerdine (2003), ils sont des « hybrides mal à l’aise » [uneasy hybrids] ; Grimes & Morris (1997) insistent sur les contradictions que provoque le fait d’être « pris dans un entre-deux » [caught in the middle] ; Lehmann (2007) évoque une douloureuse « rupture de l’habitus » [habitus dislocation] conséquente au changement de classe sociale ; Aries & Seider (2005) parlent d’une mobilité provoquant des sentiments d’intimidation, d’inconfort, d’inadéquation ou encore d’exclusion ; l’analyse de Diane Reay (2005) est attentive à objectiver une « économie psychique de la classe sociale » et à souligner les « coûts émotionnels » que provoque la mobilité.

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Les travaux visant à placer au centre de l’analyse les modalités d’ajustement à une nouvelle classe sociale plutôt que les coûts du déplacement sont plus rares. Reay, Crozier & Clayton (2009), Pasquali (2010) et, dans une moindre mesure, Lehmann (2009) font partie des rares chercheurs qui, sur la base d’enquêtes « qualitatives », ont récemment proposé une analyse centrée autour des modalités d’ajustement à une nouvelle classe sociale [2][2] Il faut néanmoins remarquer que leurs enquêtes portent.... Lehmann insiste sur la capacité d’étudiants originaires de milieux populaires à transformer leur origine sociale en « ressource morale ». Paul Pasquali insiste sur les « accommodements » que réalisent les étudiants en mobilité sociale afin de « rendre le déplacement acceptable ». Son approche s’intéresse autant aux pratiques qu’aux discours de ces « déplacés sociaux ». Selon Reay, Crozier & Clayton, les étudiants issus de milieu populaire, sont parvenus à développer une réflexivité si forte qu’elle leur permet de gérer la tension entre leur habitus et le champ dans lequel ils se trouvent [3][3] Il est cependant regrettable que ces auteurs, s’appuyant....

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Si beaucoup des autres travaux qualitatifs sur l’expérience de la mobilité sociale mentionnent cette question à un moment ou un autre de l’analyse, peu l’abordent réellement de manière centrale. La réussite sociale peut certes produire des troubles identitaires très forts, mais il est néanmoins important de ne pas perdre de vue qu’elle peut aussi produire un sentiment de grandeur, parfois envié et jalousé, voire magnifié, qui permet de comprendre pourquoi la mobilité demeure pour beaucoup un idéal (Luckmann & Berger, 1964). Ces personnes tour à tour décrites comme névrosées, paralysées par la confusion des genres, anxieuses, paranoïaques, maladroites, honteuses, suicidaires, clivées intérieurement, étrangères à elles-mêmes, désespérées, déracinées, frappées par l’effet d’hystérésis… ont pourtant trouvé dans la société une place valorisée, souvent enviée et, peut-être sur le mode de la mystification, semblent renvoyer l’image de la réussite, de l’émancipation personnelle, de la libération de l’asservissement économique. Les travaux s’intéressant aux modalités d’ajustement au nouveau statut social participent donc d’une même tentative de se dégager d’une tradition d’étude insistant trop unilatéralement sur les coûts de la mobilité.

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C’est à cette ambition d’élargir la compréhension de l’expérience de la mobilité sociale ascendante que cet article entend participer. Pour cela, nous entendons nous concentrer sur une modalité bien précise de l’effort d’ajustement au nouveau statut social : la façon dont les personnes en mobilité expliquent leur réussite sociale. Nous défendons ainsi l’idée que la manière dont les personnes en mobilité sociale rendent compte de leur trajectoire aide à comprendre comment elles parviennent à s’ajuster à leur nouveau statut social. Expliquer pourquoi on est où l’on est quand cela ne va pas de soi constitue une tentative de « naturaliser » la place occupée afin d’échapper à un sentiment d’être « déplacé ».

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Nous nous attacherons tout particulièrement à discuter de cette question dans une perspective comparative afin de voir si le contexte national a un impact notable sur la façon de rendre compte de la réussite. Les États-Unis, la France et l’Inde ont été retenus pour cette comparaison parce qu’ils sont couramment associés à des types de mobilité sociale ascendante très différenciés [4][4] Nous renvoyons le lecteur à l’annexe en ligne de cet.... Les États-Unis représenteraient l’archétype de la société ouverte caractérisée par de faibles obstacles à la mobilité et des statuts sociaux considérés comme « acquis » (achieved status), et où les critères raciaux occupent une place centrale. À l’opposé, l’Inde serait l’archétype de la société fermée marquée par le poids du système de castes et par des statuts sociaux considérés comme assignés (ascribed status), même si une certaine mobilité sociale y demeure possible. Entre le modèle d’une société ouverte et celui d’une société fermée, la France apparaîtrait davantage structurée par la notion de classes sociales qui continue d’orienter l’analyse du système de stratification. Par ailleurs, la France serait un pays déchiré entre l’attachement aux principes égalitaires d’un côté, et le maintien de formes de distinction héritées de sa tradition aristocratique de l’autre.

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Les travaux quantitatifs sur la mobilité sociale dans ces trois pays viennent cependant nuancer ces représentations. Les travaux les plus récents portant sur la France et les États-Unis laissent ainsi deviner une proximité des niveaux de mobilité sociale en France et aux États-Unis. Les économistes, s’appuyant sur le critère de mobilité économique intergénérationnelle plutôt que de mobilité sociale intergénérationnelle, montrent, eux, que la mobilité s’avère être légèrement plus forte en France qu’aux États-Unis (voir l’annexe en ligne sur ce sujet pour davantage de précisions). Dans l’ensemble, les résultats vont dans le sens d’une remise en cause du mythe selon lequel la société étasunienne se caractériserait par son très haut niveau de mobilité intergénérationnelle, qu’elle soit sociale ou économique. Rien, bien au contraire, n’autorise à dire que la société américaine serait plus « fluide » que la société française. Il semble par contre être évident que les sociétés américaine et française sont caractérisées par une fluidité sociale bien supérieure à celle de la société indienne. C’est en effet ce que suggèrent les travaux de Divya Vaid et Anthony Heath qui, sur la base d’une comparaison des odds ratios de la mobilité sociale intergénérationnelle en Inde avec ceux d’autres sociétés européennes, affirment que la société indienne se distingue par sa plus forte viscosité [stickiness] : pour eux la société indienne se démarque clairement par sa « fermeture » (Vaid & Heath, 2010, p. 150).

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Cet article part de l’hypothèse selon laquelle les modes d’explication de la réussite par les personnes en forte mobilité sociale sont largement tributaires des spécificités des structures sociales dans lesquelles ils évoluent. Dans la continuité de la littérature comparative disponible, nous pouvons d’emblée formuler trois hypothèses majeures quant à la spécificité des modes d’explication de l’ascension sociale dans ces trois pays.

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Tout d’abord les explications en Inde sont susceptibles d’être fortement marquées par le poids du système de castes. Cette société, décrite par Louis Dumont comme s’opposant aux sociétés occidentales marquées par l’idéologie égalitaire, serait caractérisée par le caractère particulièrement saillant du phénomène hiérarchique (Dumont, 1979). Ce système particulier aurait donné lieu au développement de formes idéologiques singulières qui amènent notamment Max Weber à qualifier la théodicée indienne, basée sur la doctrine du karma, comme « la plus conséquente que l’histoire ait jamais produite » (Weber, 2003, p. 230).

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Dans leurs travaux de comparaison entre la France et les États-Unis, Michèle Lamont et Laurent Thévenot ont mis en évidence l’importance de la référence au marché dans les répertoires d’évaluation culturels mobilisés par les Américains (Lamont & Thévenot, 2000, conclusion). D’autres travaux de Michèle Lamont (Lamont, 1995 ; Lamont & Mizrachi, 2011 ; Fleming, Lamont & Welburn, 2011) confirment également cette prédominance des logiques de compétition et de marché dans le contexte américain. Il est ainsi possible de formuler l’hypothèse selon laquelle l’explication de la réussite aux États-Unis est davantage susceptible de s’appuyer sur des références à l’idéologie méritocratique et au fait que chacun ne reçoit que les justes récompenses de ses efforts. Cela va également dans le sens des travaux d’Alain Erhenberg (2010) qui suggère que les États-Unis se distinguent de la France par une injonction beaucoup plus forte à l’autonomie et à la responsabilité individuelle.

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Enfin, il est possible de postuler qu’en France aussi les justifications des inégalités s’appuieront sur des références fortes à l’idéologie méritocratique, mais que celle-ci sera articulée d’une manière distincte de celle observée aux États-Unis. En effet, dans la continuité des travaux comparatifs d’Alain Erhenberg, qui évoquent une plus forte institutionnalisation de l’individu en France (Erhenberg, 2010), on peut émettre l’hypothèse que l’idéologie du mérite, dans sa variante française, repose davantage sur des références fréquentes à l’État, censé être le garant de l’égalité des chances. Par ailleurs, les travaux de Michèle Lamont laissent à penser que les discours des Français seront davantage marqués par une forte tendance à l’élitisme culturel (Lamont, 1995).

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Afin de discuter ces hypothèses comparatives, nous commencerons par présenter l’enquête sur laquelle nous nous appuyons, puis, après avoir rappelé brièvement en quoi l’explication de la réussite contribue à un effort d’ajustement au nouveau statut social, nous présenterons les modes d’explication auxquels ont le plus souvent recours nos interviewés. Nous verrons ainsi que les explications des personnes en mobilité sociale sont très souvent marquées par des modes de narration communs dans les trois pays. La mise en évidence de ces convergences nous permettra ensuite d’interroger l’influence de la singularité des contextes nationaux sur la façon qu’ont les individus de rendre compte de leur déplacement dans l’espace social. Il s’agira donc de voir si l’on explique sa réussite de la même façon lorsque l’on vit dans une société supposée ouverte telle que les États-Unis, dans une société supposée fermée telle que l’Inde ou dans une société marquée par le poids des classes sociales telle que la France.

L’enquête

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L’analyse que nous proposons ici s’appuie sur un ensemble de 150 entretiens biographiques réalisés en France, en Inde et aux États-Unis auprès de hauts fonctionnaires, de personnes occupant des positions élevées dans le secteur privé et d’universitaires (voir détails dans les tableaux ci-dessous). Les parents des interviewés français et américains étaient tous ouvriers ou employés peu qualifiés. Les parents des interviewés indiens étaient agriculteurs sans terre, petits paysans, ouvriers, travailleurs manuels ou employés peu qualifiés.

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En France, les hauts fonctionnaires sont tous des anciens élèves de l’ena (École nationale d’administration). Les personnes travaillant dans le secteur privé sont toutes issues de Grandes écoles d’ingénieurs et de commerce ou sont d’anciens énarques. Les universitaires sont des chercheurs ou des enseignants-chercheurs titulaires d’un doctorat en sciences sociales ou en sciences humaines.

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En Inde, les hauts fonctionnaires sont issus de l’ias (Indian Administration Service), de l’ips (Indian Police Service) et de l’irs (Indian Revenue Service). La plupart des personnes travaillant dans le secteur privé sont issues des très prestigieux Indian Institutes of Management (iims) ou des Indian Institutes of Technology (iits). Les universitaires interviewés sont tous enseignants-chercheurs, titulaires d’un doctorat en sciences humaines ou en sciences sociales. Une majorité des interviewés indiens sont originaires de castes traditionnellement considérées comme « intouchables ».

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Aux États-Unis, les hauts fonctionnaires sont tous membres du ses (Senior Executive Service), soit l’un des plus hauts rangs qu’il est possible d’atteindre dans le service public fédéral. Les personnes travaillant dans le secteur privé occupent toutes des positions élevées et ont un diplôme de niveau master ou un mba. Les universitaires ont tous un doctorat en sciences humaines ou en sciences sociales et sont enseignants-chercheurs.

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La majorité des interviewés a été contactée suite à la publication d’annonces sur des réseaux d’anciens élèves ou sur des lettres de diffusion de réseaux professionnels. Nous avons également eu recours à la technique dite de « l’effet boule de neige » pour compléter l’échantillon des sous-groupes pour lesquels le nombre de réponses aux annonces était insuffisant. Les tableaux 1 à 4 rendent compte dans le détail de la composition de nos échantillons.

Tableau 1 - Entretiens réalisés en Inde entre septembre 2006 et janvier 2007[5][5] Depuis 1951, les castes ne sont plus dénombrées dans...Tableau 1
Tableau 2 - Entretiens réalisés aux États-Unis entre avril 2007 et septembre 2007[6][6] Toutes classes sociales confondues, il n’y avait que...Tableau 2
Tableau 3 - Entretiens réalisés en FranceTableau 3
Tableau 4 - Autres sources utilisées pour le terrain françaisTableau 4
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Les entretiens ont tous été menés par l’auteur, dans deux langues différentes (en français et en anglais aux États-Unis et en Inde). La maîtrise du hindi nous a également été profitable et a souvent permis de faciliter les entretiens dans le contexte indien. À l’exception de quelques questions sur la caste dans le cas indien, le guide d’entretien était identique dans les trois pays. Les interviewés étaient prévenus que l’enquête portait sur leur trajectoire de forte mobilité ascendante, et cela influençait nécessairement l’orientation générale de l’entretien. Celui-ci débutant par des questions sur l’enfance en milieu populaire, la connaissance préalable de l’objet de notre recherche avait pour conséquence de pousser l’interviewé à expliciter comment, à partir de la situation évoquée en début d’entretien, il avait atteint son statut professionnel actuel. Dès lors, la résolution de cette « intrigue » devient l’un des enjeux majeurs de l’entretien. Comme le dénouement est forcément heureux, ou plutôt jamais complètement malheureux (après tout il y a une « réussite sociale » à la clé), le récit peut se permettre de dévoiler quelques disgrâces, quelques maladresses ou d’autres éléments moins glorieux [7][7] À l’inverse, il est beaucoup plus difficile de réaliser....

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Le matériau mobilisé dans cet article s’appuie majoritairement sur les réponses apportées à une question, posée vers la fin de l’entretien, une fois tous les éléments objectifs de la trajectoire évoqués : « Comment expliquez-vous que vous ayez réussi et que d’autres, ayant grandi dans un contexte similaire au vôtre, n’aient pas réussi ? »[8][8] La question en anglais était : « How would you explain... Cette question était accompagnée de nombreuses relances et de demandes de précisions sur les explications retenues : elle portait donc clairement sur l’explication de la trajectoire d’ascension et invitait explicitement à considérer celle-ci comme une exception statistique. C’est pourquoi nous faisons l’hypothèse que les réponses de nos interviewés constituent des tentatives d’expliquer leur réussite. En cela, cet article offre l’occasion de s’interroger sur ce que peut constituer un effort d’« explication » en dehors d’un contexte scientifique. Nous verrons cependant que les tentatives de rendre compte rationnellement de la trajectoire d’ascension sociale glissent souvent vers le registre de la justification de la réussite, obéissant en cela à des impératifs distincts de l’objectif initial de connaissance réflexive.

L’explication de la réussite comme modalité d’ajustement au nouveau statut

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Si la littérature sociologique sur la mobilité sociale n’explore que de manière limitée les modalités d’ajustement au nouveau statut dans les trajectoires de forte ascension sociale, il existe cependant de nombreux outils conceptuels et théoriques pour appréhender cette question et, sans prétention à l’exhaustivité, il est possible de mentionner deux références majeures qui aident à comprendre l’effort de réduction de la tension entre groupe d’origine et groupe d’arrivée. Il y a tout d’abord la typologie des ajustements instrumentaux (means-ends scheme) définie par Merton (1968) et dont Earl Hopper (1981) a rappelé l’intérêt pour penser les effets de la mobilité. Les travaux de Leon Festinger (1957) sur la dissonance cognitive, pourtant éloignés des problématiques de la mobilité sociale, apportent également des outils conceptuels très utiles pour analyser la question de la réduction de la tension entre milieu d’origine et milieu d’arrivée et comprendre l’ajustement au nouveau statut social.

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De manière moins immédiatement sociologique, les travaux de Paul Ricœur offrent également une ressource précieuse et permettent de saisir l’importance du récit de soi dans l’ajustement au nouveau statut. En effet, le discours est le lieu dans lequel se déploie l’« identité narrative » (Ricœur, 1990), qui va permettre à la personne en mobilité sociale de donner sens à tous les bouleversements qu’elle a connus. La mobilité, en ce qu’elle implique une nécessaire transformation de soi, une réforme de ses dispositions d’origine, une hybridation sociale, une acculturation à de nouveaux schèmes d’action et de perception, soulève en effet avec une acuité toute particulière la question de l’identité comme ipséité et de l’identité comme mêmeté, c’est-à-dire du caractère changeant, variable de l’identité ou de sa permanence dans le temps. Selon Ricœur, c’est l’unité narrative d’une vie qui permet à un sujet de donner à sa propre vie, prise en entier, une qualification éthique. Si une vie ne peut être saisie comme une totalité singulière, il n’est pas possible qu’elle soit accomplie, réussie. On comprend alors en quoi les récits de mobilité sociale sont le lieu dans lequel se joue la résolution de la tension entre milieu d’origine et milieu d’arrivée, car c’est en se racontant que l’acteur en mobilité sociale parvient à se constituer comme sujet moral (donc comme capable de trancher le dilemme moral qui se pose à lui) et qu’il parvient à « faire tenir les deux bouts de la chaîne : la permanence dans le temps du caractère et celle du maintien de soi » (Ricœur, 1990, p. 196) [9][9] Une telle sociologie de l’expérience de la mobilité....

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L’explication de la réussite constitue l’un des moments clés de cette « identité narrative ». Analyser la façon dont les personnes expliquent leur trajectoire, c’est ainsi se donner les moyens de mieux comprendre comment elles justifient la place qu’elles occupent dans la société. Ces explications sont le plus souvent le reflet des valeurs, des croyances ou des convictions idéologiques des personnes interviewées ; et en cela elles constituent un matériau sociologique précieux. Elles permettent en effet de saisir comment les personnes en mobilité ascendante réinvestissent et individualisent certains discours de justification de l’ordre social, ou comment elles tentent de prendre leurs distances avec ces sociodicées.

Les explications de la réussite

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Aujourd’hui, le chantier d’une « sociologie des irrégularités sociales » (Mercklé, 2005) reste ouvert et les sociologues continuent activement à chercher comment rendre compte des « miraculés scolaires ». Qu’est-ce qui fait que certains ne calquent pas leurs dispositions subjectives sur leurs probabilités objectives de réussir (Bourdieu, 1974) ? Pourquoi certains parviennent-ils à échapper aux « lois » de la reproduction sociale ? De nombreux sociologues ont ainsi cherché à identifier, à travers des méthodes différentes, les « déterminants de la réussite ». En France, il est possible de citer, de manière non exhaustive, les travaux de Lahire (1995), de Laurens (1992), de Santelli (2001), de Terrail (1984) ou encore de Zéroulou (1988). Aux États-Unis, cette question fait l’objet d’une production abondante comme en témoignent, par exemple, les revues de littérature sur cette question réalisées par Lareau (2000, 2003), Carter (2005), Downey (2008) ou Kao & Thompson (2003). Les travaux sur cette question dans le cadre de l’Inde sont peu nombreux, mais nous pouvons néanmoins citer ceux de Sanjay Kumar (Kumar et al., 2002). Breen & Jonsson (2005) ont eux cherché à se poser la question des déterminants de la réussite dans une perspective comparée. D’autres sociologues préfèrent adopter une perspective encore différente pour expliquer la réussite sociale en choisissant, par exemple, une approche « structurale » (Breiger, 1995) ou une approche par le « capital social » (Lin, 1999).

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Si les explications de la réussite sociale fournies par des psychologues sociaux (voir par exemple Harrington & Boardman [1997]) se diffusent souvent dans le sens commun, au risque de dérives « psychologisantes » qu’a bien analysées Dominique Merllié (1975), cela demeure moins courant pour celles avancées par des sociologues. Les explications que fournissent les acteurs de leur mobilité ascendante n’ont en effet que peu de chances de coïncider avec celles que les sociologues retiendraient de leur côté, car ils privilégient le plus souvent une compréhension de cette réussite en rupture avec le sens commun. C’est justement sur les modes d’explication de la réussite par les acteurs eux-mêmes que nous avons choisi ici de nous concentrer.

La comparaison internationale : identifier des invariants ou se concentrer sur les spécificités nationales ?

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La comparaison internationale en sociologie soulève généralement un dilemme fort : faut-il se concentrer sur les particularités de chacun des cas étudiés ou faut-il plutôt identifier ce qu’ils ont en commun ? Il existe ainsi dans tout travail comparatif une tension forte entre « généralisation et singularité » (Vigour, 2005, chap. 6). Le matériau recueilli nous incite à ne pas trancher cette question. En effet, l’analyse, dans une perspective comparative, des façons de rendre compte de la mobilité ascendante révèle trois grandes catégories d’explication. La première comprend les types d’explication qui sont le plus souvent mobilisés et qui s’avèrent être communs aux trois pays (tableau 5). Cette catégorie renvoie à un fond commun sur lequel s’appuient les personnes en mobilité sociale pour rendre compte de leur réussite, quel que soit le pays dans lequel elles vivent. La deuxième catégorie renvoie à des types d’explication qui sont, de toute évidence, plus fréquents dans certains contextes que dans d’autres, suggérant ainsi des spécificités nationales très nettes (tableau 6). Enfin, la troisième catégorie d’explication renvoie aux explications les moins répandues et dont l’occurrence n’est pas plus forte dans un pays que dans un autre (tableau 7). Pour des raisons de place, nous ne discuterons pas de cette dernière catégorie d’explication et nous nous concentrerons sur l’analyse des répertoires les plus récurrents ainsi que sur ceux qui témoignent de particularités nationales fortes. Pour la même raison, nous nous concentrerons sur les différences à l’échelle nationale et nous délaisserons l’analyse des variations des registres d’explication en fonction d’autres clivages (profession, trajectoire scolaire et universitaire, type de quartier d’origine). Ce choix est, en outre, justifié par le fait que sur la question précise de l’explication de l’ascension sociale, les variations les plus saillantes dans les discours s’observent d’abord à l’échelle nationale [10][10] Nous renvoyons le lecteur désirant obtenir davantage....

Les répertoires communs aux trois pays

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De manière générale, quatre répertoires ressortent clairement comme étant les plus fréquents, quel que soit le pays et quel que soit le secteur d’activité : l’envie de s’en sortir, le hasard, la valorisation de l’éducation et le don. Ce premier constat vient ainsi contredire l’hypothèse de spécificités nationales dans les modes d’explication de la réussite. En effet, les explications les plus communément mobilisées conduisent à privilégier l’idée d’une uniformité des façons de rendre compte du succès social. Il convient donc d’essayer de comprendre pourquoi ces quatre modes d’explication sont si répandus et s’imposent avec autant de force dans les trois contextes culturels. Pour cela, nous proposons d’analyser plus en détail les formes discursives associées à ces quatre types.

Tableau 5 - Les quatre explications de la réussite les plus fréquentesTableau 5
Tableau 6 - Les types d’explication spécifiques à un univers culturelTableau 6
Tableau 7 - Les types d’explication moins répandus et non spécifiques à un univers culturelTableau 7

Le hasard

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Tout comme Dominique Merllié remarquait que la rencontre du conjoint est très fréquemment attribuée au hasard (Merllié, 1985 ; Merllié & Boussard, 1987 ; Merllié & Cousquer, 1980), le recours à la notion de chance ou de hasard est également souvent mobilisé pour rendre compte de la réussite. Il s’agit là de l’explication la plus souvent avancée par l’ensemble des interviewés, y compris par les chercheurs en sciences sociales. Cette place accordée au hasard vient donc tempérer la « norme d’internalité » mise en évidence par la psychologie sociale, c’est-à-dire le fait de s’attribuer la responsabilité des événements qui nous affectent (Dubois, 1994). Une telle importance de l’explication de la réussite par la chance fait également écho aux interrogations qu’Howard Becker a soulevées à propos de la place à accorder au hasard dans les théories sociologiques (Becker, 1994). En effet, comme le notait Becker, même les personnes qui sont habituellement les plus promptes à s’appuyer sur des théories déterministes et à mettre en place des modèles de causalité précis lorsqu’ils analysent la vie des autres ont recours à une explication en termes de « chance » quand il s’agit de leur propre vie.

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Les mentions du hasard dans nos entretiens sont cependant hétérogènes et révèlent ainsi toute l’ambiguïté de cette notion. Dominique Merllié, retravaillant sur les procédures de codage qui avaient amené Alain Girard à conclure à l’importance du hasard dans la réponse à la question « Comment vous êtes-vous connus ? », montre ainsi que beaucoup des réponses rangées dans la catégorie « circonstances fortuites » pourraient être reclassées et que, inversement, beaucoup de réponses rangées dans d’autres catégories comportent pourtant une mention du hasard (Merllié, 1985 ; Merllié & Boussard, 1987). En prolongeant les réflexions ouvertes par Dominique Merllié, il est possible de distinguer plusieurs variations autour de la notion de hasard ou, plus précisément, de l’impression de hasard (Merllié & Cousquer, 1980, p. 24).

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Pour Cournot, le hasard renvoie à « l’idée d’une rencontre entre des faits rationnellement indépendants les uns des autres, rencontre qui n’est elle-même qu’un pur fait, auquel on ne peut assigner ni de loi ni de raison » (Cournot, 1861, paragraphe 59, p. 93-94). On retrouve très directement cette conception du hasard dans les récits mettant l’accent sur les circonstances fortuites qui ont mené à la réussite. Le récit tend alors à se construire autour de l’un de ces moments clés où « par hasard » toute la vie se joue. Un tel mode de narration tend à nier une partie de la complexité de ces trajectoires pour lui substituer l’efficacité de l’intensité dramatique de moments, dignes des meilleurs récits d’Horatio Alger, pendant lesquels la chance d’une vie aurait pu ne pas être saisie. Ces carrefours de vie sont généralement tellement lourds de conséquences qu’il est difficile pour les interviewés de ne pas céder à la tentation de résumer leur parcours à de tels moments.

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Un second registre de mobilisation du hasard renvoie à un sentiment beaucoup plus vague, moins précis, des circonstances qui ont rendu possible l’ascension sociale. Face à la conscience que leur réussite est survenue malgré des probabilités très faibles de succès, certains interviewés présentent ainsi leur succès comme un hasard sans pour autant être en mesure d’identifier précisément à quel moment le hasard a pu jouer un rôle. Interrogée sur les causes de sa réussite, Angie, assistant professor dans une université de Chicago, répond :

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« Toute la structure sociale est faite de manière à ce que les gens ne puissent pas y arriver. Et de temps en temps, il y a une faille dans ce système structurel. Je ne pense vraiment pas que je puisse m’attribuer un quelconque crédit là-dedans. Peut-être que le fait que j’ai été amoureuse de la théorie a joué un tout petit peu. Tu vois ce que je veux dire ? Peut-être que ça a joué un petit peu parce que ça m’a aveuglé sur bien d’autres choses et que j’ai continué à avancer même quand toutes sortes de choses s’effondraient autour de moi. Comme le fait que j’ai passé mes examens le lendemain du jour où mon père a essayé de se suicider, la fois où il a été le plus près de réussir, et je me suis plutôt bien débrouillée ce jour-là. Donc ça m’a rendue moins susceptible aux tragédies qui auraient bien sûr pu briser quelqu’un d’autre. Donc c’est peut-être l’unique chose qui je dirais me revient. Mais je crois que c’est comme ça que ça marche ces structures sociales, tu sais. Elles sont très [inaudible] et elles se reproduisent. Mais elles ne sont pas parfaites. Elles ne sont pas sans failles. Et donc une fois de temps en temps, il y a une petite rupture. Et moi, tu vois, je suis l’une d’elles. » [Angie, 32 ans, doctorat de sociologie, assistant professor, père cuisinier dans une cafétéria, mère employée dans le télémarketing.]

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Angie rejoint finalement ce que d’autres disent également de manière plus simple quand ils affirment être « l’exception qui confirme la règle ». Le discours se situe alors explicitement en référence à des déterminismes sociaux et, d’une certaine manière, le hasard est ici la marque d’une incapacité à faire sens de l’évitement de ces lois sociologiques.

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Dans tous ces discours, le hasard, plus que de s’opposer au déterminisme, s’oppose à l’idée de « projet » ou de dessein (Merllié & Cousquer, 1980, p. 24). L’idée de hasard n’est donc comprise que par rapport au déterminisme auquel ces personnes échappent. Cette idée du hasard comme non intentionnel est cependant parfois tempérée par des discours qui se veulent plus volontaristes et davantage inscrits dans un projet précis et dans lequel le hasard est dit avoir été provoqué. Cette idée de la responsabilité du hasard, longuement discutée par McNamee et Miller qui montrent que bien souvent les défenseurs du mérite affirment que la chance n’existe pas mais se provoque (McNamee & Miller (2004), chap. 6), est plus fréquente chez les interviewés américains [11][11] Bien que nous ayons fait le choix de nous concentrer.... La référence au « hasard » renvoie alors beaucoup plus à l’idée que le fait d’être « au bon endroit au bon moment » a permis de passer d’une mobilité ascendante moyenne à une mobilité exceptionnelle, et non pas à l’idée que la réussite dans son ensemble serait le produit du hasard. Le hasard ne serait qu’un élément qui viendrait accentuer une réussite déjà amorcée.

Le don

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Après l’explication par le « hasard », l’explication par le don est la plus fréquente dans nos entretiens. Quand nous demandons à Michael, professeur de sciences politiques dans une université de la Ivy League, comment il explique sa réussite, il répond simplement : « Je m’interroge beaucoup à ce sujet. Je pense qu’une partie de ça est liée à des capacités innées, à quelque chose de génétique. Je pense qu’il y a quelque chose de génétique là-dedans, sans aucun doute. » Après plus de deux heures d’entretien durant lesquelles Michael a eu le temps de détailler l’ensemble de son parcours et même de proposer une analyse des facteurs sociaux qui ont contribué à faciliter son ascension, c’est l’explication génétique qu’il mentionne en premier.

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Plus encore que l’explication par le patrimoine génétique, l’affirmation de la possession d’un « don » ou de qualités dont on ne s’explique pas vraiment l’origine est un thème qui revient fréquemment dans les discours recueillis. Si le fait d’être « doué » est sans doute parfois implicitement perçu comme génétique, c’est avant tout le caractère inexplicable de ce don qui prédomine dans les discours. Ce type d’explication n’est pas particulièrement plus présent dans un pays que dans un autre, mais il est extrêmement fréquent et est généralement mentionné dans près d’un entretien sur deux.

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L’explication par le don ne se suffit pas à elle-même et elle s’accompagne souvent de la mention de différents facteurs qui ont permis à ce « don » de prendre toute sa puissance et de s’épanouir. Jacques, professeur des universités en histoire, explique sobrement sa réussite par ses « facultés » pour tout ce qui est littéraire et par sa « grosse mémoire » et il précise que l’école l’« a aidé à mettre en valeur » « cette forme d’intelligence », sans être pour autant capable de dire d’où lui viennent ces « facultés ». Comme bien souvent, ce type d’explication tend à naturaliser le « don », la « faculté », le « fort Q.I. », la « mémoire photographique », etc.

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Arjun, ias officer vivant en Inde, explique sa réussite par une « force intérieure » dont il ne peut rendre compte. Quand nous l’interrogeons sur la provenance de cette force, il répond simplement : « Je ne sais pas d’où vient cette force. […] Peut-être est-ce en partie génétique… L’environnement… Je ne sais pas si c’est mon environnement qui m’a construit de la sorte. Je suis le premier à me demander d’où elle vient. Je ne suis pas très au clair sur l’origine de cette force intérieure… Ça vient de l’intérieur… [it comes from within] ».

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La plupart du temps, nos interviewés échouent à identifier l’origine des qualités qui ont permis leur réussite. Ces discours sur le don s’accompagnent souvent de la formulation d’hypothèses sur la transmission de ces qualités, transmission qui apparaît alors comme un phénomène presque « magique » dont on ne peut précisément identifier les mécanismes. Chez de nombreux Américains qui ont des parents, des grands-parents ou des arrière-grands-parents immigrés, il est fréquent que soit mentionnée la permanence de qualités issues de tel ou tel « peuple ». Réinvestissant certaines images d’Épinal à propos des Irlandais, des Italiens, des Hollandais, des Allemands, etc., ces personnes vont mettre en récit leur réussite comme se situant dans le prolongement de l’histoire de ces émigrés. Lorsqu’il tente de nous expliquer pourquoi il a réussi, Frank, ses officer ayant des ancêtres hollandais et portugais, se demande ainsi : « Je ne sais pas si quelque chose est passé… Mais les Hollandais sont vraiment travailleurs. Les Portugais sont aussi très travailleurs. » D’une manière plus subtile, Tom, anthropologue enseignant dans une prestigieuse université américaine, se demande si son amour du langage et son goût pour l’érudition ne lui viennent pas de ses ancêtres irlandais :

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« Comme le dit James Joyce à propos des enfants irlandais qui ont la chance d’aller à l’école, il y a cette combinaison de romantisme et de classicisme. Il y a cette classe ouvrière paysanne irlandaise qui a cette sorte de rapport romantique avec le langage, le folklore, la musique, les histoires… C’est très typique. Par exemple mon grand-père était un très bon chanteur. Dans les familles irlandaises, il y a beaucoup de chansons, d’histoires racontées. Joyce fait référence à cette sorte de romantisme comme faisant partie de notre nature. Et après tu te retrouves dans ce système intellectuel et catholique de logique et de philosophie. Il y a une sorte de classicisme là-dedans. Et Joyce dit que ce mélange du romantique et du classique est partie intégrante des Irlandais. » [Tom, 50 ans, doctorat d’anthropologie, lecturer.]

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On voit bien comment le « don » comble un vide en ce qu’il apporte des éléments d’explication d’une réussite improbable. Mais l’exemple de Tom nous montre aussi que le répertoire du don peut parfois ouvrir une porte vers une réécriture de l’histoire personnelle. Le fait que l’origine du don soit présentée comme incertaine, mystérieuse, difficilement explicable permet de faire toutes sortes d’hypothèses sur son origine, et notamment de tracer des liens avec le milieu d’origine. Le discours sur le « don » laisse en effet la place au roman familial, soit, selon Freud, les fantasmes par lesquels le sujet modifie imaginairement ses liens avec ses parents afin de conserver la tendresse originelle qu’il éprouvait pour eux dans son enfance (Freud, 1973) [12][12] Selon Vincent de Gaulejac, il s’agit « d’un travail.... Le roman familial devient ici roman des origines : il s’agit de réhabiliter son milieu d’origine pour réduire le hiatus qui existe entre celui-ci et le nouveau milieu. L’explication par le don joue donc un double rôle. Elle permet tout d’abord d’expliquer la réussite d’une manière qui tend à naturaliser les qualités qui ont permis l’ascension sociale. Le caractère flottant et incertain de cette explication permet en outre de laisser la place à une explication du don par le milieu d’origine, ce qui est une manière détournée de réhabiliter un milieu socialement dévalorisé dont on est susceptible d’avoir honte.

« S’en sortir »

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L’explication de la réussite comme la conséquence d’une tentative d’émancipation des contraintes matérielles ou hiérarchiques est extrêmement courante dans les discours des personnes interviewées dans les trois pays. On la retrouve par exemple chez Rajesh :

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« Je viens d’une famille très pauvre, et pour des gens de notre communauté [caste mahar], la seule chance qui nous était offerte était les études. Étudier était le seul moyen de libération. C’est pourquoi je me suis concentré sur les études. Notre milieu n’est vraiment pas prospère donc il n’était pas envisageable de faire du business et pour avoir un bon travail il fallait donc obtenir un bon diplôme. C’était là ma motivation de base. » [Rajesh, 56 ans, iit, ias officer.]

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Rajesh présente clairement sa motivation comme liée à une tentative de libération, une tentative de briser les chaînes de la pauvreté. Comme beaucoup d’autres interviewés indiens, il présente son village natal comme une prison où l’on connaît la faim, l’humiliation, le travail manuel dès le plus jeune âge, l’absence de tout confort, le manque d’hygiène, etc. Ce manque matériel est également présent dans les récits des interviewés américains et français, même si la mise en récit de ce à quoi l’on cherche à échapper est généralement moins dramatique. Le sentiment d’infériorité sociale et le désir de ne pas avoir à faire un travail manuel, plus qu’un sentiment de privations insupportables, sont les aspects qui ressortent le plus. Quand nous demandons à Orlando s’il serait capable d’identifier la source de sa motivation pour travailler et réussir, il répond :

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« C’est une question très facile ! Pour que je n’aie plus jamais, jamais à travailler à la ferme ou à faire un travail manuel. Je suis très clair là-dessus. […] Ce n’était pas une question de statut. Je ne m’inquiétais pas pour mon statut, mais plutôt pour le travail. Le travail manuel. Et mes parents avaient une expression « Étudie pour ne pas avoir à te punir dehors dans le froid, la chaleur, la pluie et la neige ! » Parce que dans toutes les histoires qu’ils racontaient on était toujours dehors. Ma mère racontait comment quand elle ramassait les pois, elle avait de longues nattes et que ses nattent glaçaient. Elle était dehors dans le froid à ramasser des pois et elle avait 9 ans. Ils racontaient aussi combien ils devaient marcher, de grandes distances, parce qu’ils n’avaient pas de voiture. Peut-être un cheval ou un buggy, mais pas de voiture. La vie était mauvaise ! La vie était horrible dans l’Amérique rurale. Donc ne pas vouloir cette vie, c’était ça ma motivation. » [Orlando, 64 ans, doctorat d’histoire, professeur.]

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Bien souvent, nos interviewés français ou américains insistent davantage sur ce qui est vécu ou enduré par leurs parents plus que ce qu’ils ont eux-mêmes vécu, contrairement aux interviewés indiens qui font beaucoup plus souvent référence à leur propre expérience de la pauvreté. « Ne pas vivre ce que mes parents ont connu » est ainsi présenté comme la raison pour laquelle on s’est efforcé de développer les qualités nécessaires à la réussite. Si un tel récit vise à faire de la réussite une construction purement personnelle, de nombreux interviewés insistent néanmoins sur le fait que ce besoin de s’en sortir n’est pas une pure génération spontanée, mais qu’elle est au contraire transmise par les parents.

La valorisation des études

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La valorisation précoce des études est la dernière des quatre explications les plus souvent mentionnées dans nos entretiens. Valoriser les études, c’est désirer une condition différente de celle de ses parents et c’est pourquoi nos interviewés expliquent souvent leur réussite par le fait qu’ils ont de manière très précoce été sensibilisés à l’importance d’étudier. La plupart du temps cette valorisation des études est dite avoir été transmise par les parents, notamment par la mère [13][13] Martine Segalen avait déjà signalé le rôle prépondérant.... Cette valorisation de l’école par les parents est souvent présentée comme quelque chose d’abstrait, comme passant par des maximes du type « l’école c’est important, il faut bien travailler à l’école ». Anne-Julie, ancienne élève de l’ena, fait référence à cette répétition incessante de l’importance de l’école quand elle évoque « l’idéologie de la réussite scolaire de sa mère » : « C’étaient des slogans, des trucs qu’on vous répète jusqu’à ce que vous soyez abruti. »

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Mais c’est surtout au travers des efforts qui sont faits par les parents que la valorisation de l’école est transmise. Ce sont souvent par les grands ou les petits sacrifices que réalisent leurs parents que nos interviewés nous disent avoir compris l’importance des études. Ce sont en effet à travers ces gestes (déménager, payer une école privée, acheter du matériel scolaire, acheter des livres, offrir un abonnement à la bibliothèque, ne jamais rechigner à une dépense scolaire, etc.) que s’incarne une valorisation de l’école, qui sinon demeurerait abstraite tant cet univers est étranger aux parents.

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Parfois les parents s’impliquent davantage dans l’éducation de leurs enfants et vont suivre attentivement les devoirs de leur enfant, les corriger, leur apprendre à lire ou à compter dès la maternelle, les emmener régulièrement à la bibliothèque, etc. Une telle implication nécessite généralement un certain capital scolaire (qui n’est pas toujours possédé par les parents de nos interviewés, notamment en Inde où beaucoup étaient analphabètes), ou une valorisation du savoir forte. C’est donc essentiellement chez les enfants de parents qui ont été contraints d’arrêter leurs études pour travailler, chez les enfants d’autodidactes ou dans les familles marquées par une histoire de déclassement, que l’on retrouve ces attitudes.

Comment expliquer la prévalence de certains modes d’explication ?

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L’analyse détaillée de ces quatre modes d’explication, qui coexistent bien souvent au sein d’un même entretien, révèle une tension entre deux principes d’explication plus généraux. En effet, si on prend l’exemple des deux explications que l’on retrouve le plus fréquemment, les explications par le hasard et celles par la « volonté de s’en sortir », on s’aperçoit qu’elles reposent sur des logiques distinctes. Le recours au hasard témoigne d’une volonté de se présenter comme « patient » de sa réussite [14][14] Même si, comme nous l’avons vu, certains affirment... quand l’explication par la « volonté de s’en sortir » met plutôt en scène un « agent ». La forte occurrence de ces deux modes d’explication témoigne d’une tension entre deux modes de narration qui traverse tous les entretiens : d’un côté, la tentation d’un récit mettant en avant la fierté de ce qui a été réalisé et, de l’autre, un récit de la réussite comme accident. Il y a sans arrêt une oscillation entre une narration mettant en avant l’improbable, la chance, le coup de pouce du destin, les causes « structurelles », et une narration mettant en avant les qualités individuelles, la volonté, l’effort, bref tout ce qui permet d’identifier un « agent de la réussite » [15][15] Il faut noter que ce l’on retrouve cette même tension....

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Il est possible de voir dans cette tension structurant tous les discours recueillis, une sorte d’invariant qui permet de comprendre pourquoi les tentatives d’explication de la réussite les plus répandues se caractérisent avant tout par leur homogénéité. La grande majorité des personnes en mobilité sociale, quel que soit leur pays et quel que soit leur secteur d’activité, s’appuient avant tout sur un stock limité de répertoires d’explication qui se caractérisent davantage par leur capacité à répondre à l’intériorisation de deux impératifs opposés mais conciliables : le désir de mettre en avant les efforts personnels et le besoin d’attribuer à des causes extérieures à soi-même les origines de la réussite.

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La tension entre ces deux impératifs permet peut-être d’ailleurs d’expliquer la grande occurrence de l’explication par le don dans les discours : une telle explication permet en effet de rendre compte de la réussite d’une manière qui soit simultanément endogène et exogène, humble et fière. Il est en effet intéressant de noter que les explications ne sont que peu souvent présentées uniquement comme une création ex nihilo, comme une réaction purement individuelle face à une situation d’adversité. Dans la quasi-totalité des explications données, il existe des agents extérieurs ou des causes extérieures qui jouent un rôle prépondérant. Le récit de la réussite comme conséquence d’une volonté de fer, comme construction individuelle est assez fréquent, et il l’est d’ailleurs beaucoup plus chez nos interviewés travaillant dans le secteur privé, mais il ne constitue jamais la seule explication avancée. Se contenter d’une telle façon d’expliquer sa réussite agirait en effet comme une négation de la complexité d’une trajectoire personnelle qui ne peut être réduite au seul produit de la volonté. La mystification serait alors beaucoup trop évidente. Il intervient toujours un moment dans l’entretien où l’on s’efforce de restituer aux autres, au hasard, à Dieu, aux particularités de son milieu, etc. les causes de sa réussite. Nous rejoignons ainsi partiellement l’analyse de Miles, Savage & Bühlmann (2011) qui, contre l’idée selon laquelle l’hégémonie de l’idéologie méritocratique amènerait les personnes en mobilité sociale à insister sur leurs mérites personnels (Goldthorpe et al., 1980), avancent que les narrations des trajectoires de réussite des Britanniques sont avant tout caractérisées par leur « modestie ».

Les spécificités nationales dans l’explication de la réussite

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L’analyse menée jusqu’ici montre donc que les modes d’explication de la réussite sont, pour une part non négligeable, les mêmes dans les trois pays étudiés. Ce constat, s’il montre que les hypothèses comparatives posées en introduction sont insuffisantes pour rendre compte des modes d’explication de la réussite, ne les remet cependant pas complètement en cause. L’étude détaillée des récits recueillis révèle en effet que certains modes d’explication sont clairement plus fréquents dans certains contextes que dans d’autres, ce qui permet donc de faire émerger des spécificités nationales relativement saillantes, spécificités que nous allons maintenant présenter.

Les États-Unis : compétition, religion et moralité

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Si l’on considère les discours de nos interviewés américains dans une perspective comparée, ceux-ci vont assez nettement dans le sens de l’hypothèse de l’importance de la référence au marché dans les répertoires d’évaluation culturels mobilisés par les Américains. L’analyse de leurs réponses révèle ainsi qu’ils sont beaucoup plus prompts à décrire avec précision et détails les qualités qui leur ont permis de réussir, à mettre en avant leur responsabilité individuelle, leurs dons, leur goût pour la compétition, etc. De plus, les Américains ont beaucoup moins tendance à assimiler leur réussite sociale à leur réussite scolaire que les Indiens et les Français. En effet, pour eux, tout ne se joue pas avec l’obtention du diplôme et il est toujours nécessaire de faire ses preuves dans son travail. Ils sont davantage enclins à affirmer que leur succès est l’issue victorieuse d’une longue compétition. Par ailleurs, on retrouve beaucoup plus souvent que dans les autres pays la mention de l’idée selon laquelle « quand on veut, on peut » qui est, par exemple, très explicite dans le discours de William, directeur général d’une grande entreprise de travaux publics :

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« Ces… Ces programmes d’aide [entitlement programs]… Le gouvernement qui essaye d’aider les gens… Tout ça, c’est une blague pour moi ! C’est un désastre ! Ça n’a aucun sens ! Ça devrait être bien mieux que ça. Je ne pense pas que le pays soit piloté par le gouvernement, donc je ne crois pas en ces programmes d’aide. Ils prétendent aider les gens mais ils leur mettent en fait la tête sous l’eau. Les gens ont besoin d’occasions, de chances, pas d’être assistés. Je crois en la libre entreprise. Le marché décide de tout et les meilleurs réussiront toujours ! Avec un peu de chance ils feront les bons choix et ne seront pas par-dessus tout avides d’argent [overwhelmingly greedy]… Mais je soutiens la libre entreprise. Ce que j’ai appris tout au long du chemin c’est que le gouvernement ne devrait pas dépenser d’argent à assister les gens. » [William, 56 ans, master de management, pdg d’une entreprise de travaux publics.]

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Dans cet extrait d’entretien, c’est l’assistanat qui est dénoncé comme le principal obstacle à la réussite. Tout ce qui vient désinciter à la compétition risque d’accroître les inégalités, et la concurrence est célébrée comme la plus haute de toutes les vertus. De manière particulièrement emblématique, beaucoup de nos interviewés font usage de termes couramment employés dans les manuels de développement personnel pour rendre compte de leur réussite. Le terme de drive est sans doute l’un de ceux qui est le plus fréquemment mobilisé dans les récits (« I had this drive », « My mother’s drive became my drive early on », etc.). Ce terme, qui renvoie tout à la fois à des idées de motivation, d’énergie, d’instinct, de dynamisme, d’envie de se battre, est révélateur de l’idée selon laquelle la compétition va de soi. En effet, le recours fréquent aux termes de « motivation », de « drive », de « challenge », d’« amélioration de soi » [to better oneself, to improve oneself, to develop oneself], etc. permet de saisir à quel point ils ont vécu leur parcours comme une épreuve contre eux-mêmes et contre les autres concurrents. L’implicite de leurs récits est donc que sans une certaine ascèse dans le travail, sans une certaine éthique de l’ardeur à la tâche [hard working ethic], leur succès aurait été improbable. Comme le dit Vickie : « Je me suis toujours dit : “Si tu me fermes la porte au nez, je trouverai une fenêtre !” » On retrouve cette banalisation de l’esprit de compétition dans le discours de Felicia :

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« J’ai été en grande partie élevée sur la base d’une philosophie de la débrouillardise [self-help philosophy]. Les gens réussissent en se hissant par la force du poignet [by pulling up their own bootstraps]. Je crois que tout le monde a le potentiel. Si les autres n’ont pas réussi, c’est que… Je ne crois pas à la victimisation ! Je pense que tout le monde a la possibilité de réussir mais qu’il faut travailler pour cela. Je ne pense pas que quoi que ce soit nous soit donné. » [Felicia, 52 ans, doctorat d’administration publique, ses officer.]

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Il est également frappant de voir la place qu’occupe la référence religieuse dans les explications avancées : qu’il s’agisse des valeurs instillées par l’éducation religieuse ou de la référence à l’aide reçue par Dieu, la religion est très présente chez l’ensemble des interviewés américains.

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Lorsque nous leur demandons si, selon eux, Dieu a joué un rôle dans leur réussite, plus d’un tiers de nos interviewés américains affirme que c’est sans doute le cas, même si certaines de ces personnes ne sont pas pratiquantes et montrent une défiance forte envers l’Église comme institution [16][16] Si l’on ajoute le rôle joué par les valeurs religieuses.... Leurs réponses étaient généralement concises mais très claires et fermes : « Oui, je pense que Dieu joue un rôle dans cela » ; « Oui, je crois que Dieu m’a aidé », « Il y a des moments où j’ai prié pour obtenir de l’aide et je l’ai obtenue. Ça ne venait certainement pas de moi » ; « J’étais béni [I was blessed] », etc. Les réponses à cette question étaient généralement accompagnées d’une certaine pudeur, mais une personne qui a réellement la foi se doit de répondre honnêtement ce qu’elle pense à une telle question. Mentir serait trahir sa foi. Les personnes qui attribuaient un rôle à Dieu dans leur réussite nous répondaient donc sincèrement et n’hésitaient pas à développer explicitement de quelle manière elles estimaient que Dieu a pu jouer un rôle.

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Enfin, les interviewés américains lient davantage leur réussite au respect de valeurs morales et éthiques. Comme le dit Brian : « Je crois qu’en général une vie éthique [an ethical life] tend à être davantage remplie de succès qu’une vie non éthique [non- ethical life]. » Pour cette raison, il attribue en partie son succès au fait que son « éducation religieuse a beaucoup contribué à construire [s]on système de valeurs et [s]es standards éthiques » et il croit que cela a contribué à ce qu’il agisse le plus souvent « de manière éthique et non de manière moralement répréhensible ». On voit bien ici comment il existe une équation liant moralité et succès, qui pourrait certainement se développer selon l’idée que « si l’on réussit c’est parce qu’on a travaillé, et si on a travaillé c’est que l’on a de bonnes valeurs morales ».

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Les explications de la réussite par les interviewés américains reposent donc le plus souvent autour d’une combinaison de valeurs morales, de sens du travail, de sens de la compétition et de religiosité. Les Afro-Américains sont cependant nettement plus réticents à mettre en avant l’idée que la compétition pour réussir est libre et non faussée. Plus méfiants à l’égard d’une célébration de la méritocratie, ils ont ainsi davantage recours à des répertoires d’explication mettant en avant la chance (comme s’appliquant à l’ensemble du parcours et non à un moment précis du parcours) ou à présenter leur réussite comme liée à des causes qui leur échappent. Ils interprètent beaucoup plus leur succès à l’aune du destin du reste des Afro-Américains, donc comme une exception, quand les Blancs-Américains s’efforcent moins de mettre leur réussite en regard avec celle de personnes au profil similaire au leur, ce qui facilite grandement la mobilisation du répertoire de la méritocratie.

L’Inde : une tendance prononcée à la « remise de soi »

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Le cas de l’Inde se distingue très nettement en ce que la volonté de se présenter comme « agent » de sa réussite est, comparativement à la France et aux États-Unis, assez faible.

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Tout d’abord, on y remarque plus fréquemment des discours mettant en avant les passeurs, les role-models, les instituteurs, les valeurs parentales, bref des discours qui attribuent à d’autres que soi-même la responsabilité de la réussite. Ainsi, l’entretien était souvent l’occasion de rendre hommage à toutes les personnes qui ont pu apporter leur aide à un moment ou à un autre du parcours. De manière assez significative, Kancha sortit pendant notre entretien un carnet sur lequel il avait consigné le nom de toutes les personnes qui l’avaient aidé pendant ses études ainsi que la façon dont ils l’avaient aidé. Ce carnet comportait notamment le nom des personnes qui lui avait prêté de l’argent pour financer ses études, ainsi que la somme qui lui avait été prêtée. Un camarade d’université avec qui il étudiait régulièrement lui avait prêté 100 roupies qu’il n’avait jamais pu lui rendre. Kancha nous raconte qu’il a passé des journées entières à essayer de retrouver sa trace pour pouvoir le rembourser. Le fait que sa dette, aussi ridicule soit-elle, n’ait pu être honorée lui pèse énormément plus d’une vingtaine d’années après, et il a d’ailleurs les larmes aux yeux quand il sort son carnet, précieusement rangé dans un tiroir d’accès facile, pour nous le montrer. Le fait que Kancha ait consigné le nom de toutes les personnes qui l’ont aidé, matériellement ou autrement, illustre assez bien cette attitude de déférence toute particulière à l’égard des « passeurs » que nous avons pu observer chez beaucoup de nos interviewés indiens.

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L’effacement de l’individualité dans l’explication de la réussite s’observe également au travers de la mention récurrente par les interviewés du rôle historique joué par les luttes contre l’intouchabilité menées par Ambedkar [17][17] Père de la Constitution indienne et critique virulent.... Lorsque nous les interrogeons sur ce qu’ils pensent être les causes de leur ascension sociale, beaucoup répondent, sans aucune hésitation, que leur succès s’explique par les luttes menées par Ambedkar. Non seulement les enseignements d’Ambedkar ont permis à leurs parents d’incorporer un certain ethos de la réussite qui a structuré leur éducation et les a poussés à valoriser l’éducation, mais Ambedkar est en outre à l’origine du système de « réservations » dans l’enseignement et la fonction publique sans lequel ces personnes n’auraient jamais pu connaître une telle mobilité. Ils insistent ainsi sur le fait qu’Ambedkar a inspiré leur communauté et les a incités, dès leur enfance, à s’élever socialement. Son mot d’ordre « Educate, agitate, organise » est mentionné dans de nombreux entretiens et est présenté comme le mantra qui a servi de source de motivation pour travailler et réussir. De plus, comme le signalent plusieurs interviewés, « Dr » Ambedkar constituait le seul modèle pour des personnes issues de familles où il n’existait aucune ressource économique ou culturelle. Le fait qu’il soit révéré par l’entourage des interviewés leur permettait de mobiliser sa figure comme exemple ainsi que l’explique Pankaj :

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« Mon idéal… Vous pouvez même dire mon héros, c’était Dr Babasaheb Ambedkar. Je n’ai fait que suivre sa politique et ses principes. Et avec cela les principes du bouddhisme. Toute ma famille était analphabète donc qui d’autre aurait pu m’inspirer ? » [Pankaj, 50 ans, doctorat d’économie, assistant professor, parents agriculteurs sans terre.]

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Pour Raj, la découverte tardive de la pensée d’Ambedkar est également présentée comme une révélation qui a modifié le cours de sa vie :

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« Ma vie a été changée quand j’ai découvert l’œuvre d’Ambedkar à l’occasion d’un cours. Cela m’a séduit immédiatement [it appealed all of a sudden]. Et une transformation psychologique a alors commencé à s’opérer en moi. J’ai tout quitté, vous savez. Je portais une bague zodiacale et j’ai arrêté de la porter. J’ai arrêté de penser à quelque divinité que ce soit, ou à une quelconque religion. Tout cela est devenu inutile pour moi. C’était une transformation radicale. » [Raj, 36 ans, doctorat de sociologie, assistant professor.]

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Tout comme Pankaj et Raj, la plupart des interviewés indiens ont ainsi recours à des stratégies narratives caractérisées par une négation de leur individualité très forte [18][18] Dans son ethnographie de Manupur, Manuela Ciotti souligne.... La figure d’Ambedkar en particulier et le mouvement dalit[19][19] Le terme dalit, qui provient du marathi, signifie littéralement... en général sont donc toujours présents et viennent informer la narration de soi. La façon dont Keshav, un ias officer, décrit la source de sa motivation pour réussir à l’école est assez emblématique de cette « remise de soi » :

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« Je peux dire que Babasaheb Ambedkar est notre inspiration. Parce que depuis le 14 octobre 1956 nous avons embrassé le bouddhisme. Mes parents n’y ont pas participé, mais peu de temps après des activistes sont venus dans tous les villages et ont convaincu les gens de se convertir. Et cela nous encourageait à étudier. Parce qu’il est reconnu comme l’un des six meilleurs cerveaux dans le monde [he’s recognised as one of the six best brains in the world]. Donc nous avions cet idéal et nous étions inspirés pour étudier. » [Keshav, 47 ans, master engineering, ias officer.]

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Il est frappant de constater que pratiquement tous les interviewés dalits travaillant dans la haute fonction publique ou dans l’université ont rendu, à un moment ou un autre de l’entretien, un hommage appuyé à Ambedkar, en insistant sur le fait que son exemple a joué un rôle décisif dans leur réussite. Cela témoigne clairement d’un effort permanent pour réintégrer son individualité dans l’identité collective dalit, et va contre l’idée, généralement reçue, selon laquelle la mobilité sociale ascendante va de pair avec un processus d’individualisation, ou tout du moins avec un brouillage des appartenances de groupe (Naudet, 2008).

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De nombreuses personnes mentionnent, lors de l’interview, leurs premiers contacts avec le mouvement dalit, l’importance que cela a pu avoir dans leur vie et la façon dont cela a pu marquer en profondeur leur socialisation. La conversion d’un ou plusieurs membres de la famille au bouddhisme (pour certains le jour même de la conversion d’Ambedkar) est une anecdote qui revient souvent dans les entretiens et qui est mobilisée comme un exemple de la très précoce sensibilisation à l’idéologie dalit. Dans une famille dalit pauvre, la conversion constitue en effet un événement fort pour au moins deux raisons. Tout d’abord, elle symbolise la rupture d’avec la tradition hindouiste, tradition dans laquelle s’inscrivaient les ancêtres depuis des siècles. Une telle rupture est loin d’être évidente tant elle implique une remise en cause radicale des pratiques quotidiennes et de la façon de penser sa place dans le monde physique et métaphysique. La conversion de proches est donc d’autant plus marquante qu’elle est difficile. Cette difficulté de la conversion est souvent plus forte chez les femmes pour qui la conversion a été imposée par leur mari. Par ailleurs, la conversion, telle que la pensait Ambedkar, marque le début d’un processus de déculturation et de désincorporation des structures sociales hindoues intériorisées. La conversion symbolise l’entrée dans une nouvelle identité qui est moins religieuse que sociale.

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À l’opposé, les différents répertoires consistant à se dire agent de sa réussite ne sont finalement mobilisés que de manière très discrète, presque dissimulée. Quand les interviewés indiens mettent en récit leur responsabilité dans leur réussite, cela ne donne qu’exceptionnellement lieu à des développements de plus d’une phrase ou deux.

La France : des ambitions mal assumées

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Les interviewés français ont, eux, nettement plus tendance à affirmer leur individualité que les Indiens qui effacent leur individualité derrière l’appartenance à une communauté de caste, mais ils sont beaucoup plus réticents que les Américains à assumer le fait que leur réussite est le résultat d’une compétition à laquelle ils ont participé de manière décomplexée. Ils mettent donc en récit leur individualité d’une manière beaucoup plus détournée que ne le font les Américains.

73

Contrairement aux interviewés américains, les Français tendent davantage à présenter leur réussite comme liée au fait que leurs dons ou leurs compétences ont été reconnus et mis en avant par d’autres qu’eux-mêmes. La plupart du temps, c’est l’institution scolaire qui joue ce rôle de révélateur du talent, et de nombreux interviewés français insistent sur le fait qu’à l’école se réalise un équilibre subtil entre welfare et compétition. L’école est égalitaire en ce qu’elle ne discrimine pas ceux à qui elle offre ses ressources, mais elle est méritocratique en ce qu’elle classe et distingue les meilleurs. Cette idée de l’école comme agence de sélection qui trie les meilleurs est particulièrement forte, quoique teintée de nostalgie, dans le discours de Jean :

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« L’égalité républicaine, c’était celle que j’ai connue dans mon enfance. L’école à l’époque permettait effectivement à des gens de milieu social modeste de gravir les échelons et d’accéder à un certain niveau. Je ne suis pas allé très haut mais bon je me suis élevé au rang de professeur des universités, sans que personne ne m’aide. Si ! [C’était] le système scolaire de mon enfance ! » [Jean, 60 ans, doctorat d’histoire, professeur des universités.]

75

Les Américains mettent davantage l’accent sur les efforts qui ont été faits pour se faire reconnaître : il y a chez eux l’idée que le talent, s’il ne fait pas l’objet d’un travail de mise en valeur, demeurera inexploité. Ainsi, l’expression « on m’a appelé », fréquemment mobilisée par les hauts fonctionnaires français pour expliquer leur accession à des postes prestigieux, donne à voir de manière particulièrement frappante la différence avec les hauts fonctionnaires américains pour lesquels il est difficilement concevable d’être « appelé ». Les récits de carrière professionnelle des Américains (notamment ceux travaillant dans le secteur privé et la haute fonction publique) se distinguent par l’attention et la précision apportées à la narration des diverses promotions et des moyens mis en œuvre pour les obtenir. Cette différence très nette dans les récits de carrière, ce souci d’expliquer comment chaque échelon a été gravi témoignent du fait que les interviewés américains ont davantage tendance à considérer que chaque promotion est le fruit de nombreux efforts. D’une certaine manière, on pourrait dire que les Américains cherchent à être reconnus quand les Français attendent d’être « appelés ».

76

Par ailleurs, là où un certain nombre d’Américains insistent sur les valeurs de la compétition comme explication de leur réussite, les Français préfèrent mettre en avant la valorisation précoce de l’activité intellectuelle. Cette idée d’une vocation aux choses intellectuelles ou d’un « plaisir » d’apprendre et d’étudier est nettement plus marquée et l’explication de la réussite par le « gai savoir » est relativement fréquente. Patrick, haut fonctionnaire, rend ainsi compte de sa mobilité ascendante par sa « libido sciendi », cet « amour d’apprendre » dont il ne s’explique pourtant pas l’origine. Cette « libido sciendi » constitue pour lui l’explication « la plus basique, mais la plus puissante » pour expliquer sa réussite. Comme Patrick, beaucoup d’autres insistent sur leur « frénésie » de lecture, leur « autisme » intellectuel et il faut d’ailleurs remarquer que ces explications tendent souvent à glisser d’une conception du savoir comme valeur à une conception du savoir comme pulsion. Réinvestissant le mythe du « savant fou », ces personnes se présentent alors comme partageant, à un niveau certes moins poussé, certaines de ces nobles déviances qui ont fait les plus grands génies.

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Enfin, les Français sont de loin les plus nombreux à expliquer leur réussite en ayant recours à des explications d’ordre psychanalytique. Ils accordent ainsi une grande importance à la mise en marche accidentelle de mécanismes de l’inconscient qui expliquerait une soif de réussir, un besoin de travailler, une curiosité intellectuelle, etc. Les explications de la réussite par des mécanismes psychiques de compensation, de projection, de sublimation, etc. nécessitent souvent d’entrer dans les détails de ce qui a été vécu pendant l’enfance. La réussite est alors présentée comme le produit de névroses qui se sont cristallisées en des comportements qui s’avèrent « par chance » être valorisés socialement. On se retrouve donc face à des explications qui personnalisent à l’extrême les sources de la réussite (on est en effet au plus près des détails de l’enfance) tout en, paradoxalement, la présentant comme un « accident », comme quelque chose que l’on ne peut pas vraiment s’attribuer.

Conclusion

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Nous nous sommes attachés à analyser les principales formes que prend l’explication de la réussite par des personnes en forte mobilité sociale dans des contextes nationaux différents. Si les explications les plus mobilisées sont les mêmes d’un pays à l’autre, une analyse plus détaillée donne cependant à voir des spécificités nationales très tranchées. Les Américains se distinguent par une tendance très prononcée à recourir à des répertoires teintés de références aux logiques de marché, les Indiens par une tendance plus forte à nier toute responsabilité personnelle dans leur réussite et les Français par une certaine gêne à admettre qu’ils ont dû se mettre en avant pour réussir. Ces résultats confirment en partie les hypothèses comparatives posées en introduction : les discours des Américains se distinguent effectivement par des mentions plus fréquentes des logiques de compétition (Lamont & Thévenot, 2000 ; Ehrenberg, 2010), ceux des Français par leurs références aux logiques de distinction culturelle (Lamont, 1995) et ceux des Indiens par l’aspect structurant des références aux identités de caste.

79

Par-delà ces spécificités nationales, on retiendra néanmoins que parmi les quatre types d’explication les plus fréquemment utilisés figurent l’explication par le hasard, soit, d’une certaine manière, un aveu d’impuissance à rendre compte de sa réussite, et l’explication par le don, soit une façon de naturaliser le talent. Cela témoigne de toute évidence de la difficulté qu’ont les acteurs à expliquer leur ascension sociale, et de leur surprenante facilité à se saisir des explications les plus indéfinies et les plus vagues. Il s’agit en effet là d’un enseignement important de l’analyse des façons qu’ont les personnes en mobilité sociale de rendre compte de leur succès : elles semblent bien souvent impuissantes à expliquer pourquoi elles ont réussi et elles se rabattent fréquemment sur des explications qui tendent à naturaliser le succès. Tout laisse donc à croire que nous avons davantage affaire à des justifications qu’à des explications de la réussite. Plus que d’expliquer la réussite, ce qui compte, c’est de considérer qu’elle est explicable. Car si elle est explicable, elle est justifiable, et en justifiant sa réussite, on se soulage du sentiment d’être un usurpateur. Même si elle est attribuée au hasard, elle n’est en aucune manière le produit d’une fraude ou d’une triche. Ce point est en effet important, car, comme le rappelle la littérature sociologique sur cette question, la tension que produit l’expérience de la mobilité sociale s’incarne communément dans un sentiment d’illégitimité, dans un sentiment de « n’avoir rien à faire là » et de « ne pas être à sa place ». On voit donc que la tentative d’explication, en ce qu’elle est certainement une justification de la réussite, participe à un effort d’ajustement au nouveau statut et à une tentative de réduction de la tension provoquée par le changement de classe sociale.

80

L’analyse des modes d’explication de la réussite vient donc rappeler les vertus d’un changement de paradigme dans la façon dont est traditionnellement analysée l’expérience de la mobilité sociale. Il s’agit en effet de placer au centre de l’analyse les modalités d’ajustement au nouveau statut social afin de sortir d’une interprétation en termes de « double absence » ou d’« entre-deux ». La réussite sociale peut certes produire des troubles identitaires très forts, mais elle produit aussi un sentiment de grandeur, parfois envié et jalousé, voire magnifié, qui explique pourquoi la mobilité demeure pour beaucoup un idéal. Il s’agit donc d’être attentif aux efforts que fournit la personne en mobilité pour se convaincre que son changement de statut social est légitime et ne peut être remis en question. L’analyse comparée des modes d’explication de la réussite participe ainsi d’une telle tentative et aide à comprendre comment une personne parvient à se sentir à sa place dans une classe sociale différente de celle de ses parents.


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Notes

[1]

Sorokin affirme ainsi : « Great mental strain and versatility of behavior, demanded by life in a mobile society, are so exacting that they can not be met by many individuals. Their nervous systems crumble under the burden of the great strains required of them. Hence arises the increase of mental disease and nervousness, psychoses and neurosis » (Sorokin, 1927, p. 515). Pour une revue de littérature plus poussée de ces paradigmes dans les travaux sur la mobilité sociale, voir Naudet (2011).

[2]

Il faut néanmoins remarquer que leurs enquêtes portent sur des étudiants et non sur des personnes qui sont parvenues à convertir leur titre scolaire en statut social.

[3]

Il est cependant regrettable que ces auteurs, s’appuyant sur un corpus d’entretiens très limité, n’interrogent pas davantage la genèse de cette « réflexivité » qui semble constituer une sorte de « boîte noire » de leur argumentation.

[4]

Nous renvoyons le lecteur à l’annexe en ligne de cet article pour une discussion approfondie des approches quantitatives de la mobilité sociale dans ces trois pays (http://sociologie.revues.org/lodel/edition/index.php?do=view&id=1185).

[5]

Depuis 1951, les castes ne sont plus dénombrées dans les recensements conduits par le gouvernement indien, et seuls les groupes dits « répertoriés » le sont. Ces groupes répertoriés incluent : les scheduled castes ou sc (castes répertoriées), catégorie qui regroupe les castes traditionnellement considérées comme « intouchables » ; les scheduled tribes ou st (tribus répertoriées), catégorie rassemblant un ensemble de groupes censés constituer la population aborigène de l’Inde, population également considérée comme « intouchable » ; les other backward classes ou obc (autres groupes défavorisés), catégorie incluant principalement des castes de la catégorie de shûdras (basses castes,

occupant traditionnellement des emplois subalternes, mais n’étant pas considérées comme « intouchables »). Les membres de ces trois catégories bénéficient, selon des modalités différentes, des politiques de « réservations » (discrimination positive) dans le secteur public, dans l’enseignement supérieur et en politique (des sièges leur sont réservés lors des élections).

[6]

Toutes classes sociales confondues, il n’y avait que 7 % d’Afro- Américains à des positions ses en 1995 (Naff, 1998). Sur les Afro-Américains dans les Executive Branch Agencies, voir aussi Paul Page (1994).

[7]

À l’inverse, il est beaucoup plus difficile de réaliser des entretiens avec des personnes en mobilité descendante (Newman [1989] ; Peugny [2009]).

[8]

La question en anglais était : « How would you explain that you achieved success while other persons from a similar background did not manage to make it? »

[9]

Une telle sociologie de l’expérience de la mobilité sociale, en ce qu’elle considère que le mode de narration du parcours de mobilité doit être l’objet par excellence du sociologue de la mobilité sociale, s’inscrit directement dans la perspective d’une « sociologie de la critique » (Boltanski, 1990 a, b), c’est-à-dire une sociologie qui reconnaît aux acteurs une compétence légitime à rendre raison de leurs actions, à leur donner sens. Il s’agit de s’intéresser à la façon qu’ont les acteurs d’élaborer des discours sur leur action (Boltanski, 1990 a, b) ou, comme le dit Ricœur, de « mettre en intrigue » leurs actions (Ricœur, 1990). Par ailleurs, notre conception du récit biographique entre en tension avec la dénonciation par Pierre Bourdieu de « l’illusion biographique » (Bourdieu, 1986). Bourdieu dénonce en effet le souci « de dégager une logique à la fois rétrospective et prospective » qui pousse, par le récit

autobiographique, « à se faire idéologue de sa propre vie en sélectionnant, en fonction d’une intention globale, certains événements significatifs et en établissant entre eux des connexions propres à leur donner cohérence » (Bourdieu, 1986, p. 69). La narration n’est pour Bourdieu qu’une « création artificielle de sens » à laquelle il refuse toute légitimité à fonder une quelconque identité (Bourdieu, 1986, p. 70). Nous pensons pour notre part que, « plutôt que de dénoncer la biographie comme “illusion” avec Bourdieu, on peut la considérer comme “fiction” avec Ricœur » (Truc, 2005, p. 58). En considérant la narration de soi comme une fiction, nous nous donnons les moyens de penser l’irréductible ipséité à laquelle notre objet nous confronte, et que la sociologie de Pierre Bourdieu conduit à éluder en ce qu’elle implique une « négation de l’ipséité au profit de la seule mêmeté (habitus) » (Truc, 2005, p. 63).

[10]

Nous renvoyons le lecteur désirant obtenir davantage de précisions sur cette question à la thèse de doctorat dont est issu ce travail (Naudet, 2010).

[11]

Bien que nous ayons fait le choix de nous concentrer sur les variations à l’échelle nationale, nous précisons ici que ce type d’explication est également plus fréquente chez les interviewés travaillant dans le secteur privé.

[12]

Selon Vincent de Gaulejac, il s’agit « d’un travail de remaniement » opéré par l’acteur « afin de supporter “ce qui est” et de changer “ce qu’il est” » : « Le roman familial permet de dépasser les barrières sociales, de corriger la

réalité quotidienne par l’introduction d’un père idéal, riche, puissant, prestigieux, qui permet à l’enfant de s’élever » (Gaulejac, 1987, p. 237-240). Sur le roman familial et la mobilité sociale, voir aussi Lawler (1995).

[13]

Martine Segalen avait déjà signalé le rôle prépondérant que jouent les mères des foyers ouvriers dans l’ascension sociale de leurs enfants (Segalen, 1990, p. 103-106). Dans Le Village dans la ville, Michael Young et Peter Wilmott insistent également sur le rôle décisif de « la volonté maternelle » (Young & Wilmott, 2010, p. 153-155).

[14]

Même si, comme nous l’avons vu, certains affirment qu’il est possible de « provoquer le hasard ».

[15]

Il faut noter que ce l’on retrouve cette même tension dans la majorité des discours, sans différence marquante en fonction d’autres facteurs tels que la profession, l’âge ou le genre.

[16]

Si l’on ajoute le rôle joué par les valeurs religieuses au rôle joué par Dieu, alors une écrasante majorité de nos interviewés américains a recours à la religion pour expliquer leur réussite.

[17]

Père de la Constitution indienne et critique virulent du système des castes, Ambedkar est la figure historique majeure de la lutte contre l’intouchabilité en Inde (voir Naudet, 2009).

[18]

Dans son ethnographie de Manupur, Manuela Ciotti souligne également que les Chamars qu’elle étudie ont tendance à considérer que les bénéfices de l’éducation de certains sont perçus comme « partagés collectivement », comme bénéficiant à l’ensemble de la communauté des Chamars (Ciotti, 2006 ; Ciotti 2010, chap. 4).

[19]

Le terme dalit, qui provient du marathi, signifie littéralement brisé et opprimé. L’Arya Samaj, mouvement réformateur de l’hindouisme, puis

Ambedkar, dès les années 1930, ont été les premiers à utiliser ce terme pour désigner les membres des castes anciennement intouchables dans la sphère publique. Cependant, le terme s’est réellement popularisé à partir de 1973 avec la publication du manifeste des Dalit Panthers. Au départ éminemment politique, car impliquant une posture de lutte, le terme dalit est aujourd’hui souvent mobilisé comme un terme politiquement correct pour se référer à l’ensemble des groupes anciennement intouchables (mais toujours victimes, de fait, de l’intouchabilité). L’utilisation de ce mot est souvent sujette à débats en sciences sociales, mais nous n’hésitons pas à l’employer, car il est particulièrement révélateur de la façon dont les personnes auprès de qui nous avons enquêté se définissent dans l’espace social indien.

Résumé

Français

Cet article entend contribuer à l’étude des modalités d’ajustement au nouveau statut social des personnes en forte mobilité sociale à travers une analyse des modes d’explication de la réussite. Ce travail s’appuie sur une enquête menée en France, en Inde et aux États-Unis auprès de 150 personnes issues de milieux modestes et ayant accédé à des positions prestigieuses dans la haute fonction publique, le secteur privé et l’université. Contrairement aux travaux sur les déterminants de la réussite se situant généralement en rupture avec le sens commun des individus, la perspective retenue ici consiste en une approche compréhensive des explications « indigènes » de la réussite. Quatre répertoires d’explication majeurs ressortent des récits des interviewés, quel que soit le contexte national : l’envie de « s’en sortir », le hasard, la valorisation de l’éducation et le sentiment de bénéficier d’un « don ». Si les principales formes que prennent ces explications sont dans l’ensemble proches d’un pays à l’autre, une analyse plus détaillée donne cependant à voir des spécificités nationales très tranchées. Les Américains se distinguent par une tendance très prononcée à recourir à des répertoires teintés de références aux logiques de marché, les Indiens par une tendance plus forte à nier toute responsabilité individuelle dans leur réussite et les Français par une certaine gêne à admettre que leur ambition a joué un rôle dans leur réussite. Il ressort au final que les interviewés ont une grande difficulté à expliquer leur ascension sociale, et qu’ils se saisissent facilement d’explications indéfinies et vagues, et qui tendent notamment à naturaliser la réussite. Plus que d’expliquer la mobilité, ce qui compte pour eux est de se dire que celle-ci est précisément explicable. En cela, l’explication de la réussite participe d’un effort d’ajustement au nouveau statut et d’une tentative de réduction de la tension provoquée par le changement de classe sociale.

Mots-clés

  • mobilité sociale ascendante
  • réussite sociale
  • comparaison internationale
  • États-Unis
  • Inde
  • France

English

Social mobility and explanations of social success in France, in the United States and in IndiaThis article aims to show how people experiencing sharp upward social mobility adjust to their new social status. The analysis draws on 150 interviews conducted in France, in the United States and in India among people from modest backgrounds who achieved prestigious positions in the civil service, in the private sector and in academia. In contrast to most of the research on the determinants of achievement, which runs counter to the false consciousness of common sense, the perspective chosen here consists of a comprehensive approach of the « indigenous » explanations of achievement. Four main repertoires of explanation are most frequently mobilized by our interviewees, regardless of the national context: the desire to « escape poverty, » luck, the valorization of education and the impression of being « gifted. » The types of explanations that are most often drawn on are thus the same in the three countries. However, a more detailed analysis shows very strong national specificities. American interviewees tend to resort more readily to repertoires that refer to market forces, Indian interviewees evidence a strong tendency to negate any agency in their achievement, and French interviewees find it difficult to say that their ambition played a role in their success. In general, explaining their achievement is not an easy task for the interviewees, and vague explanations that tend to naturalize achievement are often offered. Thus, more than explaining achievement, what really matters to them is considering that their achievement is explicable. This shows that justifying their mobility can be part of an effort to adjust to the new social status and to reduce the tension caused by moving from one social class to another.

Keywords

  • upward social mobility
  • social success
  • international comparison
  • United States
  • India
  • France

Plan de l'article

  1. L’enquête
  2. L’explication de la réussite comme modalité d’ajustement au nouveau statut
  3. Les explications de la réussite
  4. La comparaison internationale : identifier des invariants ou se concentrer sur les spécificités nationales ?
  5. Les répertoires communs aux trois pays
    1. Le hasard
    2. Le don
    3. « S’en sortir »
    4. La valorisation des études
    5. Comment expliquer la prévalence de certains modes d’explication ?
  6. Les spécificités nationales dans l’explication de la réussite
    1. Les États-Unis : compétition, religion et moralité
    2. L’Inde : une tendance prononcée à la « remise de soi »
  7. La France : des ambitions mal assumées
  8. Conclusion

Pour citer cet article

Naudet Jules, « Mobilité sociale et explications de la réussite en France, aux États-Unis et en Inde », Sociologie, 1/2012 (Vol. 3), p. 39-59.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2012-1-page-39.htm
DOI : 10.3917/socio.031.0039


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