Accueil Revues Revue Numéro Article

Sociologie

2012/1 (Vol. 3)


ALERTES EMAIL - REVUE Sociologie

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 61 - 74 Article suivant
1

Depuis une trentaine d’années, les recherches sur les cités hlm ont donné lieu à d’intenses controverses sur la manière de les désigner (ghettos, quartiers d’exil, quartiers populaires ?) et de décrire les formes de vie sociale qui s’y déploient [1][1] Je tiens à remercier Jean-Yves Authier, Jennifer Bidet.... Dans la lignée de la longue tradition réflexive en sociologie, une contribution originale à ces débats consiste à s’interroger sur la relation entre les outils d’enquête et le type d’analyse auxquels ils donnent lieu. Sylvie Tissot (2007) a par exemple souligné les effets misérabilistes des outils quantitatifs, qui conduisent à décrire la population de ces quartiers en termes de cumul de handicaps. Un travail similaire de réflexivité méthodologique s’avère utile lorsqu’on a recours à des outils qualitatifs, qu’il s’agisse des enquêtes ethnographique ou par entretien. C’est cette démarche que je propose de suivre ici, en interrogeant les effets de la technique de l’entretien sur la manière de décrire la vie dans les cités, et plus particulièrement sur la façon d’interpréter les conséquences de la stigmatisation du quartier sur les formes locales de cohabitation.

2

La question de l’incidence du stigmate résidentiel sur les modes de vie et les trajectoires des habitants est en effet une préoccupation centrale des recherches sur les cités hlm (Avenel, 2004 ; Authier, 2007 a). L’« effet de milieu » le plus couramment identifié est l’influence négative du stigmate résidentiel sur les relations sociales locales (Authier, 2007 b ; Grafmeyer, 2007), selon le principe : « à mauvaise image, faible sociabilité » (Authier, 2008). Cette interprétation est en particulier développée par les théories de la relégation (Dubet & Lapeyronnie, 1992 ; Lapeyronnie, 2008 ; Villechaise, 1997, 2000), selon lesquelles la stigmatisation est l’un des principaux moteurs des rapports sociaux dans les cités : incapables de s’opposer à la vision négative de leur quartier et afin de protéger leur statut personnel, les habitants détournent le stigmate sur leurs voisins, jugés responsables de la mauvaise réputation et de la dégradation de leur espace de vie. Cette « logique de démarquage » (Villechaise, 1997), consistant pour les habitants de cité à se défaire de l’étiquette dégradante qu’on leur attribue en la renvoyant sur le voisinage, susciterait la mauvaise entente entre voisins et le repli sur le logement, seul espace où la dignité personnelle est sauve. Parce qu’elle relie théoriquement des dimensions subjectives et objectives, cette interprétation est très séduisante : les sociabilités de voisinage et plus largement les modes de vie (pôle objectif) sont analysés comme la conséquence de la faible valeur symbolique du statut résidentiel (pôle subjectif), qui elle-même résulte de processus (objectifs) de relégation sociale et spatiale.

3

Au cours d’une enquête dans un quartier populaire de la banlieue lyonnaise, dont le principal outil est l’entretien semi-directif [2][2] Il s’agit d’une monographie de quartier, reposant principalement..., j’ai également pu mesurer combien les propos des enquêtés se construisent par rapport au stigmate résidentiel. Leur discours relève très fréquemment des stratégies pour « conjurer l’exclusion » (Gruel, 1985), consistant soit à détourner le stigmate sur le voisinage, dont les multiples défauts (les mauvaises mœurs, le laxisme à l’égard des enfants, la mentalité d’assistés, la saleté, etc.) sont rendus responsables de la dégradation du quartier, soit à retourner le stigmate contre d’autres types d’espaces, opposant à l’isolement, l’anomie et l’insécurité des quartiers de centre-ville, la convivialité, la solidarité et la confiance régnant dans leur cité, ou encore la proximité des nombreux équipements, services et espaces naturels [3][3] Dans le détail de leurs analyses, Villechaise (2000)....

4

Le stigmate résidentiel affecte donc fortement le discours des enquêtés. Peut-on pour autant en déduire qu’il influence aussi leurs pratiques et les rapports sociaux dans les cités ? Les propos tenus auprès de l’enquêteur traduisent-ils les pratiques et les représentations que les enquêtés mobilisent partout et en tout lieu ou bien sont-ils un produit de l’enquête ? En s’appuyant de façon complémentaire sur les écrits méthodologiques issus de l’interactionnisme symbolique et la sociologie de l’espace social et des rapports de dominations, on tâchera de montrer qu’on peut répondre à cette question de la manière suivante : la situation d’entretien produit un « effet de légitimité résidentielle », qui constitue un obstacle pour l’interprétation de l’effet du stigmate sur les pratiques du quartier. Après avoir exposé ce problème épistémologique, j’indiquerai les différentes « ficelles » (Becker, 2002) que j’ai employées pour tenter d’y faire face, à la fois au cours de l’enquête et au moment de l’interprétation.

L’effet de légitimité résidentielle

5

Puisqu’il est question de connaître l’effet du stigmate sur les pratiques résidentielles, notons d’abord que la stigmatisation du quartier étudié fait peu de doute. Facilement identifiable dans le paysage par son architecture, sa situation géographique et sa taille (plus de 20 000 habitants), le grand ensemble des Minguettes est l’un des plus renommés de l’agglomération lyonnaise. Bien pourvu en équipements collectifs et bien relié au centre de l’agglomération (le centre de Lyon est à environ une demi-heure), il est cependant loin d’être un quartier favorisé : en 2008, plus de 80 % des actifs sont ouvriers ou employés et le taux de chômage atteint 28,5 % (44 % chez les moins de 25 ans) [4][4] Recensement de la population 2008 (période 2006-2010) :.... Surtout, depuis les émeutes qui l’ont secoué au début des années 1980 et qui ont fait l’objet d’une très large couverture médiatique locale et nationale [5][5] Dans les processus sociaux concourant à la stigmatisation..., sa mauvaise réputation est solidement ancrée, ce qu’attestent, comme on le verra, les propos des enquêtés.

6

La prise de conscience du problème de l’effet de légitimité résidentielle remonte au début de l’enquête, qui commença par un retour sur un premier travail mené en 2003 dans le même quartier, auprès d’habitants d’une tour vouée à la démolition (Gilbert, 2004). Étudiant formé aux sciences politiques, je faisais alors mes premiers pas de sociologue, et la lecture d’Agnès Villechaise (1997, 2000) m’avait été d’un grand secours pour l’analyse des entretiens. Les propos des habitants contenaient en effet de nombreuses formes de mise à distance du voisinage, que j’interprétais comme autant d’indices de la prégnance des « logiques de démarquage », causant la division et l’isolement des habitants. Les enquêtés décrivaient le plus souvent leurs relations avec le voisinage par une mise à distance courtoise (résumée par l’expression « bonjour-bonsoir »), mais volontaire, et motivée par le souhait d’éviter des voisins trop curieux et les « problèmes » associés à leur fréquentation [6][6] Par exemple, cette femme célibataire de 50 ans, vivant.... Chez certains, cette distance se muait en une franche critique, notamment autour du thème de la propreté et de l’éthique du travail, dans une logique de distinction que le contexte du relogement lié à la démolition ne faisait que renforcer :

7

« Les gens, ils savent pas se tenir, c’est-a?-dire ils savent pas c’est quoi l’hygie?ne, la proprete?, c’est vrai, quand on rentre dans l’alle?e, c’est tout sale, c?a sent mauvais. Les escaliers, je vous en parle même pas, même pas la peine de les prendre, les escaliers, c’est grave. C?a sent mauvais, c’est e?crit de partout des conneries. […] C?a fait sale, c?a fait crade, c?a fait… Je vous dis, t’as, moi, j’invitais personne. […] parce que j’avais honte de recevoir des gens dans cet e?tat la?, dans ce milieu ou? j’habitais. » Plus tard, à propos du « chargé de relogement » qui lui a accordé un logement dans un quartier plus central de Lyon : « Il a vu qu’on avait un enfant, il a vu que, il a vu qu’on e?tait des gens bien. Parce qu’il y en a en revanche… » (Ouvrier dans l’industrie automobile, 31 ans, en couple avec un enfant)

8

C’est en revenant quelques années plus tard sur un autre de ces entretiens que le problème de l’effet de légitimité résidentielle m’est apparu. Lors de notre rencontre en 2003, monsieur Berkani, ancien ouvrier du bâtiment, a 70 ans et vient de déménager de la tour qu’il occupait depuis trente ans (et dont la démolition aura lieu quelques mois plus tard) pour un logement d’une tour voisine. Le début de l’entretien est marqué par un malentendu, auquel j’avais peu prêté attention à l’époque : il n’est pas au courant de ma venue (le rendez-vous a été convenu avec sa fille, qui ne l’avait pas prévenu) et, me voyant muni d’un enregistreur et de quoi noter, me croit journaliste. En dépit de mes efforts maladroits pour expliquer ma démarche, il a du mal à se défaire de cette première impression et reste plutôt méfiant et un peu évasif tout au long de l’entretien. S’ils ne contiennent pas de critiques franches et explicites comme chez d’autres enquêtés de l’époque, ses propos sont cependant marqués par une mise à distance à l’égard du voisinage et du quartier, qu’il semble assimiler à une série de « problèmes » :

9

« Moi, c’est-à-dire, il y a aucun problème, aucune difficulté, aucun… Je suis comme je suis. J’ai pas d’histoire, […] il y a pas d’histoire avec la police ou avec les événements le soir […], je suis tranquille. Je cherche pas midi à 14 heures, […] je m’occupe pas des affaires des gens. […] Avant, [le quartier] était calme, ça va. Mais ça commence à, après ça commence [à dérailler]… Mais moi, je, je dis toujours : je m’occupe pas des autres. Ils se débrouillent avec les autres, moi je m’en fous. J’ai pas de, pas de machin, jamais la police elle vient chez moi ou… […] Je cherche la paix, je reste tranquille, c’est tout. »

10

Assimilant son quartier aux « problèmes » et affirmant avoir pour principe dans ses relations de voisinage le « bonjour-bonsoir » et le « chacun chez soi », cette attitude rappelle la logique de démarquage. C’est ainsi que je l’avais analysée à l’époque. En prêtant attention au malentendu initial, on peut pourtant s’interroger sur la pertinence de cette interprétation : M. Berkani associe- t-il ses voisins à des problèmes de façon constante et quels que soient ses interlocuteurs ? Ou bien, au contraire, est-ce parce qu’il cherche, dans la situation d’entretien, à se démarquer des attributs négatifs qu’il suppose que j’impute au quartier et à ses habitants ? Sa réticence à se livrer et le fait qu’il me prenne pour un journaliste (dont les habitants ont pris l’habitude de se méfier [7][7] Cette méfiance tient au moins à deux raisons : la défiance...) tendent plutôt à valider la seconde hypothèse. La thèse d’une logique de démarquage se trouve par ailleurs fortement contrariée par plusieurs éléments livrés dans la suite de l’entretien – éléments que j’avais initialement considérés comme de simples nuances à l’interprétation générale de son rapport au quartier. Si les propos cités plus haut laissent supposer que M. Berkani nourrit une distance critique à l’égard de son quartier et que cela se traduit par un isolement social, cette impression est contredite lorsqu’il décrit ses pratiques effectives. Celles-ci traduisent, d’une part, un fort attachement au quartier et au voisinage : à leur demande, la famille Berkani et trois autres ménages de l’ancienne tour ont ainsi été relogés dans le même immeuble en face de leur ancienne tour, afin de préserver des relations sociales fondées sur la proximité. D’autre part, la formule de façade du « bonjour-bonsoir » dissimule des sociabilités de voisinage plutôt denses, dont le reste de l’entretien fournit quelques indices : de fréquentes réceptions dans le logement (le plus souvent par sa femme) et des sociabilités quotidiennes impliquant de nombreux habitants du quartier d’âges divers (plutôt des hommes) se déroulant dans les espaces extérieurs ou dans un local situé en bas d’une tour.

11

Le décalage, dans le discours de cet enquêté, entre la description qu’il fait de son rapport au quartier et ses pratiques effectives tient en partie au malentendu initial de cet entretien. Mais l’effet de ce quiproquo renvoie plus largement à une difficulté propre à la technique de l’entretien en sciences sociales. Du fait que la situation d’entretien n’est pas transparente, les propos des enquêtés doivent être maniés avec précaution. Si l’on consent, comme y invite Howard Becker, à « voir les gens comme des activités » et si « chaque activité s’opère en réaction à une situation donnée » (2002, p. 87), il faut considérer le discours tenu par les enquêtés comme une réaction à la situation sociale spécifique qu’est l’entretien. Les récits des enquêtés dépendent du « contexte d’énonciation » propre à chaque enquête (Bensa, 2006), qui dépend à la fois de la configuration du terrain étudié et des caractéristiques de l’enquêteur et de ses interlocuteurs (Bizeul, 1998). On ne peut donc pas considérer a priori la situation d’entretien comme révélatrice de l’ensemble des interactions rencontrées par les individus – mais seulement d’une partie d’entre elles.

12

Dans les enquêtes en cité hlm, la situation d’entretien se caractérise par deux éléments susceptibles d’affecter le discours des enquêtés : l’image négative du quartier et l’asymétrie de la relation d’enquête. D’une part, parce que la mauvaise réputation du type de quartier dans lequel ils habitent est largement répandue (ils en font l’expérience quasi quotidienne dans les médias ou lorsqu’ils rencontrent des personnes d’autres quartiers), les enquêtés ont de fortes chances de supposer que leur interlocuteur partage cette image négative. Le soupçon est renforcé lorsque l’enquêteur n’habite pas le quartier, les habitants sachant par expérience que les préjugés viennent souvent de l’extérieur. Pour reprendre la terminologie de Goffman (1975), l’enquêté se trouve donc dans une interaction avec un « normal » (qui n’a pas les attributs du stigmate) et dans une situation où le stigmate est connu (l’enquêté est discrédité), c’est-à-dire, d’après Erving Goffman, l’une des situations mettant le plus en cause l’identité des stigmatisés. Pour échapper au discrédit, l’enquêté est donc amené à construire son discours par rapport à l’image stigmatisée du quartier.

13

D’autre part, la situation d’entretien est marquée par le caractère asymétrique de la relation entre enquêteur et enquêté. L’enquêté occupe une position dominée à plusieurs titres : moins diplômé que l’enquêteur, habitant un quartier situé en bas de la hiérarchie résidentielle, la plupart du temps immigré ou issu de l’immigration (le racisme jouant un rôle essentiel dans la stigmatisation des cités et de leurs habitants), appartenant à un milieu social et occupant une position sociale inférieurs à l’enquêteur – dans mon cas, blanc, issu de classes moyennes, en thèse et habitant pendant l’enquête un quartier central de Lyon. Ajoutons que lors de l’enquête, j’étais souvent perçu comme proche de l’organisme hlm, ce qui confère au rapport de domination une dimension institutionnelle [8][8] Dans la plupart des cas, quoique de façon indirecte,.... Ma proximité (présumée) avec le bailleur social tendait à accentuer le poids de la logique de démarquage dans les discours : dans le contexte de la rénovation urbaine, qui occasionne de nombreux déménagements et soumet les habitants à une forte concurrence pour accéder aux logements, les enquêtés défendaient face à moi l’image de locataires « méritants » (semblant parfois rejouer avec moi les interactions avec les employés du bailleur social au cours desquelles s’est décidé leur déménagement), en s’opposant de façon plus ou moins explicite, et parfois très critique, à d’autres catégories d’habitants. Le déséquilibre de la relation d’enquête était toutefois tempéré par mon âge et mon statut d’étudiant, qui ont pu dans certains cas contrebalancer le rapport de domination en faveur de l’enquêté, notamment chez les plus âgés qui parfois en ont retiré un sentiment d’assurance ou de supériorité.

14

Face au risque d’atteinte personnelle par le discrédit, le stigmate résidentiel et l’asymétrie de la relation imposent de réagir pour sauver la face. L’emploi de stratégies pour contrôler l’image de soi face à l’enquêteur n’est pas propre aux enquêtes dans les cités. Mais, à l’inverse d’autres milieux sociaux (Pinçon & Pinçon-Charlot, 1999), la position dominée des personnes de milieux populaires réduit la panoplie des attitudes possibles : elle rend difficile la remise en cause de la définition dominante du quartier et le retournement du stigmate en identité positive, laissant le plus souvent comme principale solution le détournement du stigmate sur le voisinage. Ainsi, les discours enregistrés par le sociologue reflètent davantage la stratégie adoptée dans la situation d’entretien pour échapper à la dégradation personnelle que les rapports « réels » au quartier. Ce problème est redoublé par le souci de cohérence de l’enquêté : s’il détourne le stigmate sur ses voisins, il tendra ensuite à minimiser les rapports réels qu’il entretient avec eux ou sa fréquentation des équipements du quartier et décrira son quartier en exagérant les aspects négatifs et en minimisant les aspects positifs ; inversement, s’il retourne le stigmate, il aura tendance à exagérer les avantages du quartier et à en taire les inconvénients.

15

Ces remarques rappellent un biais méthodologique bien connu des enquêtes sur les pratiques culturelles : l’existence d’une hiérarchie des valeurs culturelles conduit les enquêtés à surévaluer face à l’enquêteur leurs pratiques les plus légitimes et à sous-évaluer les plus « honteuses » d’entre elles. Cet « effet de légitimité » (Bourdieu & Chartier, 1985 ; Lahire, 2004) opère de façon analogue dans les entretiens auprès d’habitants de quartiers stigmatisés. La situation d’entretien leur impose la définition dominante de la hiérarchie résidentielle, qui les renvoie au pôle le moins légitime, les menaçant d’être atteints personnellement par le discrédit touchant collectivement le quartier. Les stratégies discursives de retournement ou de détournement du stigmate employées pour préserver leur statut personnel apparaissent alors comme le produit de cet effet de légitimité résidentielle propre à la situation d’entretien.

16

Ce type de sur-évaluation, de sous-estimation ou de dissimulation de certaines pratiques est fréquent. Lorsqu’on y prête attention, des contradictions apparaissent souvent dans les propos des enquêtés entre les jugements exprimés sur le voisinage et la description des pratiques effectives entre voisins. Les dissimulations ou sous-déclarations de la participation aux relations sociales de quartier ne sont pas rares et, au cours des entretiens, avec des questions et des relances sur les pratiques suffisamment précises, on repère souvent des discours de façade de mise à distance du voisinage, comme chez M. Berkani et bien d’autres enquêtés. Mais la dissimulation est aussi de mise lorsque l’enquêté cherche à retourner le stigmate contre d’autres quartiers, comme le fait cette habitante lorsqu’elle critique le centre-ville de Lyon :

17

« Moi, quand je vois le quartier de la Croix-Rousse, en bas de la Croix-Rousse, ah non, c’est encore pire qu’ici. Moi, j’aurais plus [davantage] peur là-bas le soir qu’ici. Moi, ici, je vais chez ma fille à pied, en pleine nuit, on m’a jamais embêtée. Quand il y a la grève des tcl, je vais à la gare de Vénissieux à pied. Mais le soir, à 10 heures du soir, je suis dans la rue, j’ai pas peur. Je serais en ville, oui, là, j’aurais peur. C’est pas, c’est pas pareil […]. Mes filles, elles sont toujours sorties en pleine nuit, mes grandes, elles ont jamais été quoi que ce soit. Ici, vous, vous vous habillez pas comme une fofolle – il y a quand même un code vestimentaire pour les petites jeunes – et ils fichent la paix. Non, c’est pour ça, ici à Vénissieux, on se sent à l’abri quand même, moi je trouve, dans ces tours. C’est pas, on n’est pas, agressé, on est tranquille. C’est surtout ça. C’est ce que des fois les gens à Lyon comprennent pas, c’est qu’ici, on est tranquille. C’est plus humain qu’à Lyon, des fois. Parce que si on a besoin de sucre, on a besoin d’œufs, on peut aller frapper à droite ou gauche, il y aura toujours quelqu’un qui va vous dépanner, sans rien vous demander en échange. Bon, parce qu’on sait qu’à tour de rôle, ça arrive. » (Françoise, agent de service hospitalier, 46 ans, originaire du quartier, relogée dans une tour voisine.)

18

L’image, habituellement attribuée aux cités hlm, de quartiers anonymes et marqués par l’insécurité est ici retournée contre les quartiers de centre-ville. Ce faisant, Françoise est amenée à taire certains faits qui pourraient fragiliser son discours : lors d’un entretien avec sa fille quelques semaines plus tard, celle-ci explique avoir subi plusieurs agressions et avoir porté plainte au commissariat accompagnée de sa mère. Pour faire bonne figure et rester cohérente, cette dernière dissimule donc volontairement une expérience qui risquerait d’ébrécher la vision enchantée de son quartier.

19

À cause de l’effet de légitimité résidentielle, les réactions au stigmate observées en entretien sont donc en grande partie le fruit de la situation d’enquête. Il est dès lors difficile de trancher a priori : les propos des enquêtés saisis en entretien (et à partir desquels on décrit leurs rapports au quartier) sont-ils des stratégies discursives ponctuelles pour faire face au stigmate ou bien s’agit-il de représentations et de pratiques profondément ancrées, structurant de manière durable leurs rapports au quartier ? Faire l’impasse sur cette question présente un double risque, ethnocentriste et légitimiste, auquel n’échappe pas la théorie de la relégation et de la « logique de démarquage ». D’une part, l’affirmation selon laquelle habiter une cité est vécu essentiellement comme une contrainte et que les habitants de cité partagent subjectivement les griefs habituellement associés à leur quartier (insécurité, délinquance, dégradation matérielle, etc.) – autrement dit qu’ils ont intériorisé le stigmate – présente un risque d’ethnocentrisme, puisque cela revient à prêter aux habitants de cité des représentations de classes moyennes et supérieures [9][9] Sur l’ethnocentrisme des théories de la relégation,.... D’autre part, la thèse de la logique de démarquage suppose que le stigmate agisse sur les habitants partout et tout le temps. Or, on peut adresser à cette théorie le même reproche que celui de Bernard Lahire (2004) à la théorie de la légitimité culturelle de Pierre Bourdieu : s’il est incontestable que le sentiment d’illégitimité culturelle peut être intériorisé et produire des effets puissants, il peut tout autant exister des « marchés francs » où l’ordre culturel légitime dominant n’est pas en vigueur et où la hiérarchie des valeurs culturelles est différente. On pourrait dire la même chose de l’ordre résidentiel : en supposant que les principes de la domination résidentielle qui assignent à ces quartiers des attributs négatifs s’appliquent partout et tout le temps, et en ignorant l’existence potentielle de « marchés francs » dans l’ordre résidentiel, on court le risque d’un certain légitimisme.

20

Afin d’éviter ces écueils et de contrôler l’effet de légitimité résidentielle dans ma recherche sur un quartier en rénovation urbaine, je me suis appuyé sur trois séries de ficelles. La première concerne le dispositif d’enquête. Les deux autres relèvent de l’interprétation du matériau empirique produit pendant l’enquête et consistent, pour l’une, à considérer la situation d’entretien comme une interaction spécifique analogue à certaines situations rencontrées par les enquêtés et, pour l’autre, à accorder dans l’analyse des rapports au quartier une attention première aux pratiques, avant de prendre en compte, dans un second temps, les représentations.

Les procédures de contrôle dans le dispositif d’enquête

21

L’effet de légitimité est l’une des manifestations des écarts fréquemment observés entre ce que les individus déclarent à l’enquêteur et ce qu’ils font ou ce qu’ils pensent effectivement. Ces décalages entre le « faire » et le « dire sur le faire » (Lahire, 2005) concernent non seulement les représentations des enquêtés, mais également leurs pratiques, pourtant plus faciles à objectiver :

22

« les questions les plus objectives, celles qui portent sur les conduites, ne recueillent jamais que le résultat d’une observation effectuée par le sujet sur ses propres pratiques. Aussi l’interprétation ne vaut-elle que si elle s’inspire de l’intention expresse de discerner méthodiquement des actions les déclarations d’action qui peuvent entretenir avec l’action des rapports allant de l’exagération valorisante ou de l’omission par souci du secret jusqu’aux défor­mations, aux réinterprétations et même aux “oublis sélectifs”. » (Bourdieu et al., 1968, p. 65).

23

Comme l’indique Howard Becker [10][10] « […] n’ayant d’ordinaire pas connu les expériences..., une méthode sûre pour contourner cet obstacle est l’observation directe des pratiques. La méthode ethnographique est l’outil le plus solide pour échapper aux biais déclaratifs des enquêtes par questionnaire ou par entretien (Bourdieu et al., 1968 ; Beaud & Weber, 2003). L’interprétation est donc contingente de la méthode utilisée, comme on le constate aisément lorsqu’on parcourt les différentes recherches sur les cités : la thèse selon laquelle le stigmate résidentiel conduit à l’isolement social résulte le plus souvent d’enquêtes par entretien, les travaux ethnographiques soulignant davantage la relative intensité des formes de sociabilités locales (Lepoutre, 1997 ; Beaud, 2002 ; Kokoreff, 2003).

24

Fort de ce constat, une certaine radicalité ethnographique pourrait conduire à éviter systématiquement la technique de l’entretien. Cela n’est pourtant pas toujours souhaitable : dans l’enquête ethnographique, le choix des enquêtés est souvent déterminé par l’insertion dans un réseau de relations et repose sur quelques informateurs privilégiés. Si une telle démarche permet de décrire finement le fonctionnement d’un groupe et les relations entre ses membres, elle tend aussi à circonscrire la population enquêtée à un ou plusieurs sous-groupes spécifiques de la population plus large qui est visée par la recherche – l’affiliation du chercheur à un groupe se traduisant souvent par l’exclusion d’autres groupes (Beaud & Weber, 2003 ; Olivier de Sardan, 1995). La méthode de l’entretien, parce qu’elle offre la possibilité de procéder à un « choix raisonné » des enquêtés (Mauger, 2004), permet davantage de contrôler ce biais. Puisque j’avais opté pour un dispositif d’enquête s’appuyant essentiellement sur des entretiens, il m’a fallu prendre acte de l’existence de l’effet de légitimité résidentielle et tâcher de contrôler son influence sur le discours des enquêtés. Pour tenter d’objectiver le mieux possible les pratiques des habitants, j’ai alors eu recours à plusieurs stratégies dans le dispositif d’enquête.

25

La première vise à contrarier la logique, intrinsèque à la situation d’entretien, d’imposition d’une image négative du quartier. Le choix d’un cadre familier et non institutionnel, comme celui de l’espace privé du logement, pour mener l’entretien, permet ainsi d’atténuer le rapport de domination propre à l’enquête. De même, pour limiter le poids du stigmate, les questions de représentations du quartier sont formulées de façon à éviter le plus possible les effets d’imposition que certaines formulations sur la réputation du quartier peuvent induire [11][11] Bien que cette précaution semble élémentaire, il n’est.... Une autre tactique vise à faire comprendre, à travers certaines relances distillées lorsque cela paraît nécessaire dans l’entretien, que l’enquêteur ne dispose pas d’idée préconçue sur le quartier de l’enquêté et en particulier qu’il est conscient du fait que la mauvaise réputation repose parfois sur des clichés [12][12] Le recours à cette tactique peut produire les biais.... Comme le remarque Goffman (1975), si les relations avec les « normaux » mettent fortement en cause l’identité du stigmatisé, le risque du discrédit diminue ou disparaît dans les relations avec ses semblables ou avec les « initiés ». Pour désamorcer l’effet de légitimité, cette tactique vise à signifier à l’enquêté que l’on est un « initié », que l’on a conscience que les habitants de ces quartiers ne se résument pas à l’identité qui leur est couramment assignée.

26

Ces ficelles visent à contrôler les risques d’imposition d’une représentation du quartier. Mais, pour contrôler l’effet de légitimité, la mesure la plus importante est d’accorder une attention première aux pratiques des enquêtés (Beaud, 1996 ; Lahire, 2005). Pour faciliter les récits de pratiques situées, réaliser les entretiens dans un lieu au plus près de la pratique (le logement et le quartier) est une première condition. Une attention particulière a été portée à la formulation des questions [13][13] Par exemple, à propos des équipements ou du voisinage,..., afin de contourner les obstacles langagiers et discursifs qui empêchent habituellement les enquêtés de décrire leurs pratiques (Lahire, 2005). Lorsqu’on les interroge sur leurs connaissances dans le voisinage ou les personnes avec qui ils ont des relations, les enquêtés pensent souvent spontanément à des relations poussées et répondent par la rareté de ces relations. En multipliant les questions précises sur les relations de voisinage (sur les échanges et les services rendus, les réceptions dans le logement, les rencontres quotidiennes en bas des immeubles, etc.), les interactions apparaissent alors beaucoup plus nombreuses que ne le laissaient penser les premières réponses. À mesure que l’enquête avançait, il est également apparu utile avant l’entretien de prévenir l’enquêté du caractère très banal, « terre-à-terre » et parfois « bizarre » (parce qu’inhabituel) d’une grande partie des questions posées, afin de le préparer mentalement à répondre à ces questions sur les pratiques. Pour tâcher d’objectiver plus sûrement les rapports au quartier, les questions sur les pratiques étaient ainsi nombreuses, contextualisées et associées à des relances visant à décrire des pratiques effectives (questions de fréquence, demande de description du déroulement de ces pratiques, etc.). Cette méthode s’inspire fortement de l’approche mobilisée dans l’enquête collective sur les « rapports résidentiels » en quartiers anciens centraux (Authier, 2001), qui a permis de souligner, contre la thèse de la « fin des quartiers », la vitalité des pratiques résidentielles locales.

27

Les questions posées visaient aussi à décrire des pratiques situées (habituelles ou exceptionnelles), afin notamment de distinguer les pratiques effectivement vécues des histoires qu’on raconte pour produire un effet sur l’interlocuteur [14][14] Certaines « anecdotes » apparaissent ainsi de façon.... C’est aussi, au cours de l’entretien comme au moment de l’analyse, en prêtant attention aux éventuelles contradictions dans les propos des enquêtés que j’ai pu distinguer les pratiques effectives des représentations – ces décalages pouvant apparaître entre le début et la fin de l’entretien, entre plusieurs dates lorsque les enquêtés ont été vus à plusieurs reprises, ou encore lorsque plusieurs enquêtés sont présents et exercent un contrôle réciproque sur les propos tenus. Enfin, pour compléter ces dispositifs, l’enquête s’est appuyée sur de nombreux moments d’observation des pratiques du quartier (usages et interactions dans les espaces extérieurs, vie associative, usages des commerces, des cafés, du marché, etc.) que j’ai confrontées aux discours tenus en entretien.

28

Cette première série de ficelles vise à contrôler l’effet de légitimité résidentielle dans le dispositif d’enquête. Mais, tout comme la transparence de la communication en entretien, la volonté de « neutralisation » reposant sur la seule méthodologie est une illusion (Mauger, 1991). Il faut donc prendre en compte les effets de la situation d’enquête au-delà de la phase de « terrain », lors de l’interprétation du matériau empirique. Ce travail peut suivre deux directions : considérer la situation d’entretien comme un type particulier d’interaction ; analyser les pratiques avant d’aborder les représentations lors de l’interprétation.

Considérer la situation d’entretien comme un type particulier d’interaction

29

Comme je l’ai souligné, estimer a priori que la situation d’entretien est révélatrice de l’ensemble des rapports au quartier serait une erreur. Mais la considérer comme « fausse » ou comme un simple « artefact » le serait aussi (Mauger, 1991, p. 129). Une solution pour faire face aux problèmes posés par l’effet de légitimité est donc de considérer la situation d’entretien comme un type particulier d’interaction. Si cette situation diffère de nombre d’expériences vécues par les enquêtés (d’où les décalages entre les propos tenus à l’enquêteur et les représentations et pratiques réalisées dans d’autres contextes), elle n’en est pas moins « réelle ». Elle présente même des points communs avec certaines situations rencontrées couramment par les enquêtés : dans leur vie quotidienne, il leur arrive fréquemment de se trouver dans une situation où ils occupent une position dominée face à des interlocuteurs supposés avoir ou ayant une vision négative de leur quartier. Les stratégies discursives observées en entretien ont dès lors toutes les chances de s’exprimer de manière analogue dans d’autres contextes, moins « artificiels » que celui de l’enquête sociologique. Ainsi, les propos sur le quartier et le voisinage (descriptions avantageuses ou incriminations) prennent souvent la forme d’arguments bien rodés, attestant que ces discours ne sont pas employés pour la première fois devant l’enquêteur.

30

Les enquêtés évoquent fréquemment ces expériences où ils doivent affronter le stigmate, ainsi que les multiples stratégies auxquelles ils ont recours pour y faire face : la dissimulation, pour éviter les effets néfastes de la révélation du stigmate (par exemple, en ne disant pas qu’ils habitent le quartier stigmatisé, mais en mentionnant seulement le nom de la commune) ; la déconstruction du stigmate (sur le thème, par exemple, du quartier qui « a bien changé », notamment sous l’effet de la rénovation urbaine) ; le retournement du stigmate contre d’autres quartiers (de centre-ville notamment, qui seraient, eux, les vrais quartiers cumulant les handicaps : insécurité, délinquance, isolement social, absence de verdure, etc.) ; le détournement du stigmate sur le voisinage (logique de démarquage à l’égard des autres, les « mauvais locataires », dont on supporte le coût).

31

Les récits des circonstances dans lesquelles ces stratégies sont employées impliquent toujours un contact avec des personnes n’habitant pas le quartier : collègues de travail, amis, membres de la famille, compagnons de loisirs, camarades de classe, agents de diverses institutions, etc. Qu’elles se déroulent hors du quartier ou à l’occasion de la visite dans le quartier de non résidents, il s’agit de relations avec des « allochtones » – autrement dit, avec des « normaux », face à qui l’identité du stigmatisé est la plus mise en cause (Goffman, 1975) [15][15] Goffman notait aussi que le stigmate devient d’autant.... Parce que la situation d’entretien est similaire à ces expériences (une interaction avec un allochtone), les réactions qu’elle suscite sont analogues. Il faut dès lors distinguer les situations sociales rencontrées par les habitants selon la manière dont elles agissent sur le stigmate. Dans les relations internes au quartier (impliquant seulement des « autochtones »), le stigmate affecte sans doute moins les relations sociales que ce que laissent apparaître, en raison de l’effet de légitimité résidentielle, les propos des enquêtés. À l’inverse, le discrédit résidentiel pèse davantage dans leurs relations avec les allochtones.

32

Parmi ces relations avec des personnes étrangères au quartier, on peut distinguer deux types de situation. D’un côté, le détournement du stigmate sur le voisinage apparaît le plus souvent à l’évocation de situations « officielles » : relations avec les institutions, agents chargés d’attribuer les logements, employeurs, travailleurs sociaux [16][16] Sur les effets des interactions avec les agents des..., etc. De l’autre, les stratégies de dissimulation ou de retournement du stigmate en identité positive sont plutôt associées à des relations informelles (camarades de classe, collègues de travail, famille, etc.), mais aussi parfois avec les institutions locales ayant pour fonction la promotion du quartier (maison de quartier, association, centre social, etc.). Les raisons d’une telle différence se conçoivent bien : il est moins aisé de lutter contre la vision dominante lorsqu’on se trouve dans une interaction formelle face aux représentants d’une institution que face à des personnes connues dans des contextes informels. De plus, comme les interactions avec les institutions ont souvent pour enjeu l’obtention d’une aide ou d’un bien rare (un logement auprès de l’office hlm, une aide auprès de l’assistante sociale, etc.), les habitants déploient souvent des stratégies de distinction à l’égard des autres, dans une logique méritocratique qui s’accorde bien avec l’incrimination du voisinage pour les problèmes du quartier.

33

Si les relations avec les allochtones imposent aux habitants de cités de réagir au stigmate, les interactions « institutionnelles » suscitent donc davantage des discours de distinction, alors que les interactions plus informelles avec des allochtones produisent plutôt des stratégies de retournement du stigmate. Les discours critiques sur le voisinage sont ainsi largement le produit de la situation d’entretien, cette dernière s’apparentant davantage à une interaction avec les agents d’une institution qu’à une relation informelle avec des connaissances [17][17] À la différence, là encore, des enquêtes ethnographiques,... (selon les modalités de son entrée sur le terrain, l’enquêteur peut être associé à diverses institutions implantées localement, comme dans mon cas au bailleur social, et il représente, qui plus est, l’institution universitaire). L’effet de légitimité résulte donc non seulement d’un rapport de domination qui tient à l’asymétrie des positions (sociales et résidentielles) entre enquêteur et enquêté, mais également de l’aspect institutionnel de l’interaction.

Décrire les rapports au quartier en commençant par les pratiques

34

C’est dans les relations avec les allochtones que le stigmate affecte le plus les habitants de cité. Les situations qui les amènent à réagir au stigmate sont fréquentes, et on peut faire l’hypothèse que leur répétition sur le long terme produise des effets de socialisation et qu’elles affectent de façon durable les représentations et les pratiques des habitants de ces quartiers. On peut aussi faire l’hypothèse inverse et supposer qu’il existe de nombreux contextes où le stigmate lié à l’appartenance au quartier joue un rôle minime, voire nul. Ce peut être le cas dans certaines situations hors du quartier (notamment dans les espaces publics, où le lieu d’habitation des participants est souvent indétectable), mais aussi à l’intérieur même du quartier, qui peut constituer une sorte de « marché franc » à l’écart de l’ordre résidentiel dominant. La faible valeur résidentielle du quartier, qui affecte les habitants dans leurs relations à l’extérieur, peut ainsi perdre sa validité à l’intérieur du quartier (cédant le pas, par exemple, à une vision privilégiant des distinctions internes entre sous-quartiers, immeubles, allées, ou selon l’ancienneté des habitants, etc.) et le stigmate peut avoir un effet limité sur les relations sociales locales.

35

Il est alors possible de reformuler la question initiale de la façon suivante : les réactions au stigmate des habitants de cité, suscitées avant tout par les interactions avec des allochtones, ont-elles des effets sur les relations internes au quartier ? Lorsque le discours d’un enquêté exprime une représentation du quartier et du voisinage (incrimination du voisinage ou, au contraire, vision enchantée de la fraternité locale), à quoi a-t-on affaire : à une représentation durablement ancrée chez les individus et qu’ils mobilisent dans toutes les situations qu’ils rencontrent, ou bien à une stratégie discursive employée de façon temporaire pour éviter le risque, intrinsèque à la situation d’entretien, d’être touché par le discrédit ? S’agit-il, autrement dit, d’une disposition durable et transposable (au sens de l’habitus chez Bourdieu) ou bien d’une disposition contextualisée (Lahire, 1998) ?

36

Pour répondre à cette question, une méthode efficace est de commencer l’analyse des rapports au quartier par les pratiques, en délaissant provisoirement les représentations des habitants. Comme le problème discuté ici concerne avant tout les difficultés à saisir des représentations, il paraît en effet plus prudent de les laisser de côté dans un premier temps pour établir d’abord une connaissance solide des pratiques résidentielles, plus faciles à objectiver et moins sensibles à l’effet de légitimité que les représentations subjectives du quartier. Ce principe, qui a justifié comme on l’a vu les ficelles utilisées pendant l’enquête, guide aussi l’interprétation du matériau empirique.

37

Au regard des éléments empiriques de l’enquête, la théorie de la logique de démarquage se vérifie alors assez mal. Si le statut résidentiel inférieur pèse sur les relations avec les allochtones, le quartier semble bien constituer un « marché franc » résidentiel : dans les relations entre autochtones, le stigmate résidentiel pèse moins que ce que laissent d’abord croire les réactions observées en entretien. Au lieu d’individus socialement isolés et repliés sur leur logement, les relations sociales entre habitants et les usages du quartier sont nombreux. Ainsi, comme l’attestent à la fois les récits des enquêtés et le déroulement des entretiens, au cours desquels les enquêtés avaient très souvent de la visite, les fréquentes réceptions dans le logement permettent d’entretenir les relations avec les proches, familles et amis, habitant le quartier. L’observation directe et les entretiens montrent également que les espaces publics sont loin d’être accaparés par les petits groupes de jeunes hommes qui stationnent souvent dans quelques halls d’immeubles et aux alentours de certains commerces. Les nombreux espaces verts (typiques de l’architecture des grands ensembles), loin d’être désertés par les habitants, servent de support à de nombreuses sociabilités : les espaces de jeux pour enfants, rarement inoccupés, sont autant d’occasions pour les parents de jeunes enfants (que la démographie de ces quartiers rend nombreux) de retrouver ou de rencontrer d’autres parents [18][18] Tout comme les sorties d’école qui constituent typiquement... ; de petits groupes d’habitants se retrouvent fréquemment en fin de journée sur les bancs en bas des immeubles, dans le grand parc situé dans la partie sud du grand ensemble ou autour du terrain de boules, qui réunit plusieurs dizaines de personnes les après-midi de beau temps.

38

De même, au lieu de pratiques d’évitement, les nombreux services et équipements locaux sont très largement utilisés par les habitants. Ils servent de cadre à de nombreuses sociabilités, autour de pratiques culturelles (école de musique, cinéma), sportives (piscine, stade de foot, gymnases), cultuelles (une église et plusieurs mosquées), éducatives (écoles, crèches, centres sociaux) ou festives (maison de quartier, salle des fêtes). La vie locale est également rythmée par l’activité du grand marché, qui attire deux fois par semaine une foule venue de tout l’Est lyonnais et dont le succès tient autant aux tarifs qui y sont pratiqués et à la diversité des marchandises proposées qu’à sa fonction sociale : on y croise des voisins, mais aussi d’anciens habitants du quartier et des membres de la famille partis habiter ailleurs [19][19] Cette fonction de sociabilité devient parfois envahissante...., les sociabilités entamées le matin sur le marché se poursuivant souvent l’après-midi dans le logement autour d’un repas. La galerie commerciale située au centre du grand ensemble regroupe également de nombreux commerces et services (services administratifs et sociaux, banque, commerces d’alimentation, cafés, restauration rapide, boulangerie, poste, pharmacie, etc.), épargnant aux habitants les déplacements au centre-ville. S’ils créent une certaine « dépendance locale » (Fol, 2009), ces services de proximité offrent cependant un support à l’entretien des sociabilités locales.

39

Des entretiens attentifs aux pratiques permettent donc de décrire des usages du quartier et des formes de sociabilité relativement intenses. Au cours de la recherche, l’observation directe a pourtant été très utile pour compléter les entretiens. Malgré les efforts dans la conduite et l’interprétation des entretiens pour objectiver les pratiques, de nombreux éléments m’ont nécessairement échappé. Si le guide d’entretien abordait de façon détaillée différents types d’usages du quartier et de sociabilités, il ne permettait pas de saisir les nombreuses rencontres très informelles et passagères qui ont lieu lors des déplacements dans le quartier, qui sont pourtant autant d’occasions de maintenir en vie un réseau de connaissances et de se tenir informé des événements concernant le quartier ou le voisinage. Au cours de mon enquête, un entretien « raté » fournit une illustration de ce point aveugle. L’analyse des « déconvenues » (Bizeul, 1999) de la recherche s’avère ici très utile, soulignant là encore la nécessité d’interpréter avec précaution les discours tenus en entretien et donc les limites de mon enquête.

40

Lorsque je prends rendez-vous avec Sabri Hadjab, un trentenaire originaire du quartier et relogé dans un des nouveaux immeubles, il me laisse peu de marges de négociations et me propose de le retrouver devant chez lui peu avant 17 heures, heure à laquelle il va chercher ses enfants à la crèche. En arrivant, il me dit avoir peu de temps et ne pas être disponible plus tard. Sommé d’improviser, je décide malgré tout de commencer l’entretien en marchant avec lui dans la rue, enregistreur à la main, en espérant pouvoir le terminer ensuite tranquillement chez lui. Sur le chemin de la crèche, Sabri est sans cesse interrompu et, arrivé chez lui, il n’a plus beaucoup de temps à me consacrer – je resterai au total un peu plus d’une heure avec lui. L’entretien est un échec : l’enquêté, sans cesse interrompu, dispose d’une attention très réduite à notre conversation ; de mon côté, j’éprouve de sérieuses difficultés à maintenir le fil de l’entretien (je suis désarçonné par la situation, en même temps que j’essaie de mémoriser ce que j’observe pendant le trajet) et je n’ai pas la possibilité d’arriver au bout de mon guide d’entretien. Rétrospectivement, cet entretien « raté » est pourtant très éclairant sur les limites de la technique de l’entretien pour saisir les pratiques de sociabilités résidentielles. Si je lui avais posé la question : « qu’avez-vous fait entre 17 h et 18 h ? », Sabri aurait sans doute simplement répondu être allé chercher ses enfants à la crèche. Mais, en marchant avec lui, j’ai pu voir qu’il a en réalité fait bien d’autres choses. Au lieu de choisir le chemin le plus court pour rejoindre la crèche, il fait, à l’aller comme au retour, un détour par la galerie commerciale qui ne doit rien au hasard : sur le parcours, il salue au moins une dizaine de personnes et s’arrête auprès de certaines d’entre elles pour prendre des nouvelles. En sortant de la crèche, il croise une ancienne voisine, qu’il embrasse chaleureusement et auprès de qui il prend des nouvelles en arabe et en français. Puis, au retour, il passe par la boulangerie de la galerie commerciale pour offrir une glace à ses enfants et en profite pour discuter avec la boulangère qu’il semble bien connaître. Avant de rentrer, il fait un dernier détour par la « call-box » de la galerie, tenue par son cousin, auprès de qui il prend également des nouvelles et avec qui il convient de se retrouver le soir même. Tout cela participe probablement en partie d’une mise en scène qui m’est destinée et qui vise à retourner le stigmate, en donnant l’image d’un quartier convivial et chaleureux. Mais les relations observées n’en sont pas moins réelles, et visiblement routinières, et l’activité principale (aller chercher ses enfants à la crèche) masque de nombreuses microactivités annexes, consistant à entretenir les sociabilités locales, et que la technique de l’entretien ne permet pas toujours facilement de saisir (Lahire, 2005).

Des rapports au quartier hétérogènes et ambivalents

41

En prêtant une attention minutieuse aux pratiques et en leur accordant une place première dans l’interprétation, on s’aperçoit de la relative intensité des formes de vie sociale locale. Cette vitalité témoigne du rôle central de la proximité dans les relations sociales, familiales ou amicales des milieux populaires (Bacqué & Sintomer, 2002 ; Bonvalet, 2003 ; Bozon, 1984 ; Coing, 1966 ; Fol, 2009 ; Retière, 2003). Et, si le degré d’insertion dans ces sociabilités diffère selon les enquêtés, on est bien loin d’une tendance générale à l’isolement social dans les cités. Une fois ces pratiques objectivées, on peut ensuite les confronter aux représentations des enquêtés, afin de déterminer si le rapport au stigmate exprimé en entretien perdure dans les relations internes au quartier ou s’il est seulement lié à la situation d’enquête. Car l’enjeu de la réflexion engagée ici n’est pas purement méthodologique : au final, il s’agit bien de décrire les rapports au quartier des habitants d’une cité et de déterminer, en prenant en compte le problème posé par l’effet de légitimité résidentielle, l’influence que le stigmate peut avoir sur eux. Ce qu’on observe alors est la grande hétérogénéité des pratiques et des représentations du quartier, ainsi que l’ambivalence des rapports que les habitants entretiennent avec leur lieu de résidence.

42

Dans certains cas, on constate bien une continuité entre un discours critique et des pratiques d’évitement. Ainsi, ce jeune couple, originaire du quartier et relogé dans un des secteurs les plus dégradés du grand ensemble, qui entretient des rapports distanciés ou conflictuels avec certains voisins et chez qui la mise à distance du quartier se matérialise jusque dans les aménagements du logement, qui ont pour fonction de faire disparaître la vue du quartier. Les cas où le stigmate affecte négativement les sociabilités sont plutôt rares. Ils concernent des personnes ayant suivi un parcours spécifique : une trajectoire sociale ou résidentielle marquée par le déclassement ; une socialisation (passée ou présente) dans un milieu, et notamment parmi les proches, où la stigmatisation du quartier est en vigueur ; une situation d’isolement social et familial dans le quartier (qui est autant la cause que la conséquence des logiques de démarquage). Dans bien d’autres cas, comme chez M. Berkani évoqué plus haut, le discours de distinction à l’égard du voisinage est largement contredit par la pratique.

43

Lorsque les discours consistent à retourner le stigmate, il y a là aussi certains cas où les pratiques s’accordent avec les représentations exprimées en entretien. Le discours positif sur le quartier est alors associé à des pratiques de sociabilité relativement intenses. Là encore, les habitants dans cette situation sont marqués par un parcours spécifique : une trajectoire sociale et résidentielle ascendante [20][20] Contrairement à une idée souvent avancée, l’arrivée... (ce qui est le cas de nombreux migrants, des pionniers du quartier, des ménages ayant bénéficié d’un nouveau logement pendant la rénovation urbaine) ; une socialisation dans un milieu défendant une image positive du quartier (associations de quartier, famille, amis, etc.). Néanmoins, le retournement du stigmate est plus souvent la conséquence de l’effet de la situation d’entretien, et les pratiques effectives du quartier sont rarement aussi intenses que les discours ne le laissent entendre. Là aussi, les cas d’habitants engagés de façon intensive dans les sociabilités de quartier et ayant un discours de retournement du stigmate sont minoritaires.

44

L’hétérogénéité observée des rapports au quartier découle en grande partie de la diversité des parcours des enquêtés. Ces parcours peuvent être envisagés de deux manières complémentaires : comme le résultat des multiples interactions dans lesquelles les habitants sont impliqués et comme le produit de la trajectoire de ces individus dans l’espace social. D’une part, pour comprendre le rapport au stigmate des porteurs d’un attribut stigmatisant, il faut connaître leur « itinéraire moral » (Goffman, 1975). Celui-ci correspond aux relations que l’individu stigmatisé entretient et a entretenues dans le passé avec les « normaux » et avec le groupe des stigmatisés. Concernant le stigmate résidentiel, on peut distinguer trois grands types d’itinéraires moraux selon la socialisation passée des habitants : ceux qui ont grandi dans un autre type de quartier et qui, avant d’arriver, partageaient souvent avec les « normaux » la représentation négative du quartier ; ceux qui ont grandi à l’étranger et qui n’avaient pas de représentation pré-établie du quartier ; enfin, ceux qui ont grandi dans ce quartier aujourd’hui stigmatisé ou dans un quartier similaire, parmi lesquels on peut distinguer les générations plus anciennes, qui ont grandi avant que la stigmatisation du quartier ne s’installe, et les générations plus récentes, qui ont toujours vécu avec le stigmate. L’itinéraire moral dépend aussi, au présent, de l’insertion parmi les groupes des stigmatisés (les habitants du quartier), de l’organisation de ces groupes, des possibilités de les intégrer et du rapport que ces groupes entretiennent avec le stigmate. D’autre part, le rapport au stigmate des habitants dépend de leur trajectoire sociale et résidentielle : comme on le sait depuis les travaux de Jean-Claude Chamboredon & Madeleine Lemaire (1970), le rapport au quartier résulte largement de ce qu’il représente dans la trajectoire résidentielle : un passage, le couronnement d’une trajectoire ascendante, une forme de déclassement, etc. Par ailleurs, occuper une position sociale favorisée par rapport au reste du quartier, avoir un emploi stable, bénéficier de diverses ressources et de réseaux de sociabilité hors du quartier, permet d’échapper plus facilement au discrédit personnel (Avenel, 2004). Le rapport au stigmate est ainsi le produit de l’itinéraire moral et de la trajectoire socio-résidentielle des habitants.

45

Dans quelques cas minoritaires, comme on l’a mentionné plus haut, itinéraire moral et trajectoire se cumulent pour générer un rapport au quartier univoque, sous la forme soit d’une intériorisation du stigmate associée à un repli sur le logement, soit d’une représentation positive du quartier liée à un investissement intensif dans les sociabilités locales. Mais dans la plupart des cas, la combinaison des deux a des effets ambivalents. Ainsi, il est souvent difficile de ranger les propos tenus par les enquêtés dans la case « détournement » ou « retournement » du stigmate. Comme dans beaucoup d’enquêtes sur les cités (Authier, 2007 a ; Avenel, 2004 ; Beaud, 2002), on observe plutôt chez la majeure partie des habitants une ambivalence des rapports au quartier, qui découle de tensions entre les effets contradictoires de l’itinéraire moral et de la trajectoire socio-résidentielle de chaque habitant. Cette ambivalence se caractérise notamment par l’alternance dans les propos des enquêtés entre critiques de certains voisins ou de certains aspects du quartier et valorisation d’autres dimensions de la vie locale. Surtout, de manière finalement très banale (comme dans n’importe quel quartier), les sociabilités des habitants sont sélectives, la participation intense à un groupe s’accommodant souvent très bien de l’évitement délibéré d’autres catégories d’habitants. Au lieu de faire de la logique de démarquage (ou de celle du retournement du stigmate) une théorie générale des modes de cohabitation dans les cités hlm, il faut plutôt y voir une logique qui, en dehors des cas minoritaires où elle structure les rapports au quartier des habitants, est avant tout le produit de la situation d’entretien.

46

L’effet de légitimité résidentielle pose un problème épistémologique épineux pour la description et l’interprétation des relations de voisinage dans les quartiers populaires stigmatisés. L’analyse de la situation d’entretien amène à considérer les réactions au stigmate comme représentatives des attitudes des habitants face aux allochtones. Pour savoir si ces représentations ont des effets sur les relations entre autochtones, il faut accorder une attention prioritaire aux pratiques et tâcher de les objectiver le plus finement possible, à la fois dans la conduite de l’entretien et au moment de l’interprétation. La mise en œuvre de ces ficelles m’a conduit à décrire des pratiques plutôt foisonnantes et des représentations du quartier souvent nuancées – bien loin de l’idée, propre à la théorie de la logique de démarquage, selon laquelle le stigmate produirait de l’isolement social. L’attention à l’effet de légitimité résidentielle semble donc un bon moyen d’échapper à la tentation misérabiliste, inhérente aux enquêtes par entretien dans les cités, qui conduit les théories de la relégation à décrire ces quartiers comme les territoires de l’exclusion, de l’isolement social et de l’anomie. À distance de cette interprétation, et sans négliger pour autant les effets souvent pénalisants du stigmate, il convient plutôt de souligner l’importance pour les milieux populaires de la proximité dans les pratiques de sociabilité et, plus généralement, l’ambivalence de leurs rapports au quartier.


Bibliographie

  • Authier J.-Y. (dir.) (2001), Du domicile à la ville. Vivre en quartier ancien, Paris, Anthropos.
  • Authier J.-Y. (2007 a), « Les “quartiers” qui font l’actualité », Espaces et Sociétés, vol. 128-129, no 1, p. 239.
  • Authier J.-Y. (2007 b), « La question des “effets de quartier” en France. Variations contextuelles et processus de socialisation », in Jean-Yves Authier, Marie-Hélène Bacqué & France Guérin-Pace, Le Quartier. Enjeux scientifiques, actions politiques et pratiques sociales, Paris, La Découverte, p. 206-216.
  • Authier J.-Y. (2008), « Les pratiques sociales de coprésence dans les espaces résidentiels : mixité et proximité », in Marie-Christine Jaillet, Évelyne Perrin & François Ménard, Diversité sociale, ségrégation urbaine et mixité, Paris, Éditions du puca, p. 103-122.
  • Avenel C. (2004), Sociologie des « quartiers sensibles », Paris, Armand Colin.
  • Bacqué M.-H. & Sintomer Y. (2002), « Peut-on encore parler de quartiers populaires ? », Espaces et Sociétés, nos 108-109, p. 29-45.
  • Beaud S. (1996), « L’usage de l’entretien en sciences sociales. Plaidoyer pour l’“entretien ethnographique” », Politix, vol. 9, no 35, p. 226-257.
  • Beaud S. (2002), 80 % au bac… et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, Paris, La Découverte.
  • Beaud S. & Weber F. (2003), Guide de l’enquête de terrain. Produire et analyser des données ethnographiques, Paris, La Découverte.
  • Becker H. S. (2002) [1998], Les Ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences sociales, Paris, La Découverte.
  • Bensa A. (2006), La Fin de l’exotisme : essais d’anthropologie critique, Toulouse, Anacharsis.
  • Bizeul D. (1998), « Le récit des conditions d’enquête : exploiter l’information en connaissance de cause », Revue française de sociologie, vol. 39, no 4, p. 751-787.
  • Bizeul D. (1999), « Faire avec les déconvenues. Une enquête en milieu nomade », Sociétés contemporaines, vol. 33, no 1, p. 111-137.
  • Bonvalet C. (2003), « La famille-entourage locale », Population, no 58-1, p. 9-43.
  • Bourdieu P., Chamboredon J.-C. & Passeron J.-C. (1968), Le Métier de sociologue, Paris, Éditions de l’ehess.
  • Bourdieu P. & Chartier R. (1985), « La lecture : une pratique culturelle », in Roger Chartier (dir.), Pratiques de la lecture, Marseille, Rivages.
  • Bozon M. (1984), Vie quotidienne et rapports sociaux dans une petite ville de province. La mise en scène des différences, Lyon, Presses universitaires de Lyon.
  • Cartier M., Coutant I., Masclet O. & Siblot Y. (2008), La France des « petits-moyens ». Enquête sur la banlieue pavillonnaire, Paris, La Découverte.
  • Chamboredon J.-C. & Lemaire M. (1970), « Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement », Revue française de sociologie, vol. 11, no 1, p. 3-33.
  • Coing H. (1966), Rénovation urbaine et changement social. L’îlot no 4 (Paris 13e), Paris, Les Éditions ouvrières.
  • Dubet F. & Lapeyronnie D. (1992), Les Quartiers d’exil, Paris, Le Seuil.
  • Dubois V. (1999), La Vie au guichet. Relation administrative et traitement de la misère, Paris, Économica.
  • Duvoux N. (2009), L’autonomie des assistés. Sociologie des politiques d’insertion, Paris, puf.
  • Fol S. (2009), La Mobilité des pauvres. Pratiques d’habitants et politiques publiques, Paris, Belin.
  • Gilbert P. (2004), Les relogés de la 44. Démolir dans les grands ensembles, reloger les habitants, Mémoire de fin d’études de l’iep de Lyon.
  • Gilbert P. (2011), « “Ghetto”, “relégation”, “effets de quartier”. Critique d’une représentation des cités », Métropolitiques, 9 février 2011, url : http://www.metropolitiques.eu/Ghetto-relegation-effets-de.html, Consulté le 10 janvier 2012.
  • Goffman E. (1975), Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Les Éditions de Minuit.
  • Grafmeyer Y. (2007), « Le quartier des sociologues », in Jean-Yves Authier, Marie-Hélène Bacqué & France Guérin-Pace, Le Quartier. Enjeux scientifiques, actions politiques et pratiques sociales, Paris, La Découverte, p. 21-31.
  • Gruel L. (1985), « Conjurer l’exclusion. Rhétorique et identité revendiquée dans des habitats socialement disqualifiés », Revue française de sociologie, vol. 26-3, p. 431-453.
  • Kokoreff M. (2003), La Force des quartiers. De la délinquance à l’engagement politique, Paris, Éditions Payot & Rivages. Lahire B. (1998), L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan.
  • Lahire B. (2004), La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte.
  • Lahire B. (2005), L’esprit sociologique, Paris, La Découverte (en particulier chapitre 7 : « Logiques pratiques : le “faire” et le “dire sur le faire” », p. 141-160).
  • Lapeyronnie D. (2008), Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui, Paris, Robert Laffont.
  • Lepoutre D. (1997), Cœur de banlieue. Codes, rites et langage, Paris, Odile Jacob.
  • Mauger G. (1991), « Enquêter en milieu populaire », Genèses, no 6, p. 125-143.
  • Mauger G. (2004), « Présentation du Guide de l’enquête de terrain, de Stéphane Beaud et Florence Weber », in Gérard Mauger & Louis Pinto (dir.), Lire les sciences sociales. 1997-2004, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, p. 65-69.
  • Observatoire national des zones urbaines sensibles (2005), « La mobilité résidentielle des habitants des zones urbaines sensibles entre 1990 et 1999 », Rapport 2005, p. 121-171.
  • Olivier de Sardan J.-P. (1995), « La politique du terrain », Enquête, no 1, p. 71-109.
  • Paugam S. (1991), La Disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, Paris, puf.
  • Pinçon M. & Pinçon-Charlot M. (1999), Voyage en grande bourgeoisie, Paris, puf.
  • Retière J.-N. (2003), « Autour de l’auto­chto­­­nie. Ré­flexions sur la notion de capital social populaire », Politix, vol. 16, no 63, p. 121-143.
  • Tissot S. (2007), L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris, Le Seuil, Liber.
  • Villechaise A. (1997), « Les banlieues sans qualités. Absence d’identité collective dans les grands ensembles », Revue française de sociologie, no 38-1, p. 351-374.
  • Villechaise A. (2000), Amère banlieue. Les gens des grands ensembles, Paris, Le Grasset/Le Monde de l’Éducation.

Notes

[1]

Je tiens à remercier Jean-Yves Authier, Jennifer Bidet et les évaluateurs du comité de rédaction de Sociologie pour leurs remarques très utiles sur les versions antérieures de ce texte, ainsi que les organisateurs de la journée doctorants du réseau thématique « Villes et territoires » de l’Association française de sociologie du 2 décembre 2010, qui m’ont permis de développer cette réflexion.

[2]

Il s’agit d’une monographie de quartier, reposant principalement sur des entretiens semi-directifs avec les habitants du quartier (complétés par des observations, la consultation de documents et des analyses statistiques), visant à décrire les changements sociaux liés à une opération de rénovation urbaine au cours des années 2000. Ce travail fait l’objet d’un doctorat en sociologie en cours de rédaction, sous la direction de Jean-Yves Authier (équipe meps du centre Max Weber, Université Lyon-II), et s’inscrit dans le cadre de l’anr « Formes et conditions de sortie de la vulnérabilité sociale

en milieux populaires » dirigée par Sylvia Faure et Daniel Thin (programme « Vulnérabilités : à l’articulation du sanitaire et du social »).

[3]

Dans le détail de leurs analyses, Villechaise (2000) et Lapeyronnie (2008) trouvent eux aussi ces deux logiques de détournement et de retournement du stigmate identifiées par Louis Gruel. Mais lorsqu’ils procèdent à des généralisations, par exemple comme le fait Villechaise lorsqu’elle propose sa théorie de la « logique de démarquage » (1997), la logique de retournement du stigmate disparaît de l’interprétation. Ces analyses procèdent ainsi à une réduction des stratégies possibles des habitants face au stigmate, réduction qu’on peut qualifier de légitimiste (ou misérabiliste) dans la mesure où n’est retenue que la logique par laquelle les habitants acceptent la définition dominante de la situation – à l’inverse, privilégier la logique de retournement relèverait d’un certain relativisme ou populisme.

[4]

Recensement de la population 2008 (période 2006-2010) : exploitation principale pour le taux de chômage, exploitation complémentaire pour les catégories socioprofessionnelles.

[5]

Dans les processus sociaux concourant à la stigmatisation des « quartiers sensibles », les médias jouent un rôle central (Avenel, 2004).

[6]

Par exemple, cette femme célibataire de 50 ans, vivant avec sa mère de 86 ans, pionnière du grand ensemble, ayant habité trente ans à la même adresse avant d’être relogée dans un quartier central de Lyon : « C’est-a?-dire bon, on fre?quentait pas trop, parce que bon ma me?re, elle sortait jamais, elle restait a? la maison, moi je partais le matin et je rentrais le soir parce que je travaillais. On n’a jamais eu de proble?me en fait, jamais eu de proble?me. […] Je dis « bonjour, bonsoir », pas de proble?me, on n’a jamais eu de proble?me, voila?. Chacun chez soi. […] on n’a pas eu de proble?mes avec les voisins, ni avec personne. »

[7]

Cette méfiance tient au moins à deux raisons : la défiance à l’égard des médias, qui renvoient souvent une image dégradante des cités hlm et participent à la construction du stigmate résidentiel ; mais aussi les répercussions dont font l’expérience les habitants qui se confient aux médias. Accepter les sollicitations médiatiques, c’est risquer que ses propos soient réutilisés dans

un sens ternissant l’image du quartier et risquer par la suite l’ostracisme. Durant l’enquête, après avoir accordé une interview à une grande chaîne de télévision nationale à l’occasion d’un reportage reproduisant les griefs habituels sur le quartier (insécurité, saleté, etc.), un gardien d’immeuble, subissant la colère des habitants, a été contraint à une mutation dans un autre quartier.

[8]

Dans la plupart des cas, quoique de façon indirecte, c’est à partir de la liste exhaustive des habitants des deux quartiers étudiés, fournie par le bailleur social, que j’ai accédé aux enquêtés. Lors du premier contact téléphonique, j’expliquais à chaque fois être « étudiant » et les appeler « de la part » du bailleur social. Malgré mes explications répétées avant l’entretien, le doute sur mon statut a subsisté chez une partie des enquêtés, qui me désignaient comme « le monsieur de l’Opac », un stagiaire, etc. Certains se

montrèrent d’ailleurs rapidement déçus de la complète inutilité de cet entretien dans leurs démarches personnelles pour trouver un logement ou améliorer certains aspects matériels de leur immeuble. J’ai aussi souvent été incité par les enquêtés à rapporter au bailleur social les propos tenus en entretien, qui prenaient alors la forme de doléances, certains expliquant même avoir accepté l’entretien en espérant que l’Opac puisse ainsi les entendre et que « ça puisse servir à quelque chose ».

[9]

Sur l’ethnocentrisme des théories de la relégation, voir aussi Sylvie Tissot (2007).

[10]

« […] n’ayant d’ordinaire pas connu les expériences des gens qu’ils étudient, les chercheurs en sciences sociales doivent toujours s’en remettre à ce que ces gens leur disent pour savoir comment les choses sont de l’intérieur. (Une exception de taille apparaît cependant lorsque l’observateur participe aux activités qu’il étudie.) Mais ce que les gens disent n’est pas pour autant utilisable tel quel pour la recherche. Étant donné qu’ils s’expriment ainsi d’ordinaire dans une « situation de recherche » qui diffère considérablement de celles dont ils parlent, leurs récits et comptes rendus ne peuvent être pris pour argent comptant » (Becker, 2002, p. 165-166).

[11]

Bien que cette précaution semble élémentaire, il n’est pas inutile de la mentionner. Dans l’enquête sur laquelle s’appuie la théorie de la « logique de démarquage », Agnès Villechaise semble peu y prêter attention. L’une des toutes premières questions de son guide d’entretien, qui vise à saisir la représentation du quartier, est ainsi formulée : « le quartier a-t-il mauvaise réputation ? » (le guide d’entretien figure dans les annexes de sa thèse de doctorat : Catégories moyennes paupérisées : frustration et gestion privée du discrédit chez les habitants des grands ensembles, 1997, Université

Bordeaux-II Victor-Segalen). Cette question, outre qu’elle trahit les présupposés de l’enquêteur, laisse peu de choix à l’enquêté : à une situation d’entretien déjà déséquilibrée, elle ajoute une formulation très orientée qui renforce l’imposition du stigmate. De plus, située en tout début d’entretien, elle risque fort d’influencer le reste des propos des enquêtés et de susciter des discours de « démarquage », de critique du voisinage. Par souci de cohérence de leurs propos, les enquêtés ont toutes les chances de chercher à confirmer ensuite la mise à distance du quartier affichée en début d’entretien, quitte à dissimuler ou sous-évaluer certains usages qu’ils font de leur quartier et certaines des relations qu’ils entretiennent avec le voisinage.

[12]

Le recours à cette tactique peut produire les biais opposés à ceux que l’on critique ici : au lieu d’imposer à l’enquêté le stigmate résidentiel, le risque est d’orienter le discours des enquêtés vers la production d’un discours enchanté du quartier. Cette tactique était donc utilisée avec parcimonie, lorsque les conditions de l’entretien suggéraient la nécessité de désamorcer un effet d’imposition du stigmate trop pesant.

[13]

Par exemple, à propos des équipements ou du voisinage, on a évité d’utiliser le terme « fréquenter » qui, dans les milieux populaires, peut avoir une connotation péjorative et impliquer une certaine intensité des relations (il désigne aussi une relation préconjugale), suscitant des réponses négatives.

[14]

Certaines « anecdotes » apparaissent ainsi de façon quasi identique dans les propos de plusieurs enquêtés. Pour contrer l’image négative des jeunes occupant les parties communes des immeubles, nombreux sont les enquêtés à raconter que ces jeunes proposent aux personnes âgées ou aux

femmes enceintes de les aider à « monter leurs courses ». Ce discours est rarement situé dans l’espace et le temps, et il est difficile de savoir s’il repose vraiment sur une expérience vécue : sa fonction est avant tout de lutter contre la stigmatisation de ces jeunes – il ne s’agit donc pas nécessairement de pratiques, mais de représentations. L’expression « bonjour-bonsoir » pour désigner les relations de voisinage joue un rôle similaire : s’il semble traduire des pratiques effectives, ce propos n’est pas contextualisé (par exemple : « hier soir, j’ai dit bonjour à la voisine du troisième et la conversation s’est arrêtée là »), parce qu’il sert moins à décrire des pratiques effectives qu’à afficher l’image d’une distance respectable avec le voisinage.

[15]

Goffman notait aussi que le stigmate devient d’autant plus pesant quand, en présence de « normaux », le porteur d’un attribut stigmatisant croise un autre stigmatisé : « Et c’est peut-être lorsqu’un stigmatisé, se trouvant « avec » un normal, vient à croiser l’un de ces éléments déplaisants de son groupe que l’ambivalence s’exprime avec le plus d’acuité » (1975, p. 128-130). Cela explique (davantage encore) la charge très élevée du stigmate dans la situation d’entretien, puisque lorsque l’entretien se déroule dans le quartier, il fait interagir l’enquêté avec un « normal » en présence d’autres stigmatisés.

[16]

Sur les effets des interactions avec les agents des institutions, voir par exemple Vincent Dubois (1999), Serge Paugam (1991) ou Nicolas Duvoux (2009).

[17]

À la différence, là encore, des enquêtes ethnographiques, où le temps passé sur le terrain et l’insertion dans les sociabilités locales permetent au sociologue

(en particulier lorsqu’il vient habiter dans le quartier) d’apparaître aux yeux des enquêtés comme un proche.

[18]

Tout comme les sorties d’école qui constituent typiquement un contexte favorable à l’insertion sociale dans un quartier (voir, par exemple, Cartier et al., 2008).

[19]

Cette fonction de sociabilité devient parfois envahissante. Un jeune enquêté m’a ainsi avoué ne plus supporter accompagner son père au marché, à cause de la fréquence des arrêts pour discuter avec les personnes croisées au hasard des déambulations.

[20]

Contrairement à une idée souvent avancée, l’arrivée ou le déménagement à l’intérieur d’une cité hlm est loin de correspondre dans la majorité des cas à une forme de déclassement résidentiel (Gilbert, 2011). Comme le

montre l’une des rares enquêtes sur les trajectoires résidentielles dans les « zones urbaines sensibles », une grande partie des habitants y connaissent au contraire une trajectoire résidentielle ascendante (onzus, 2005).

Résumé

Français

Le stigmate résidentiel est au cœur de nombreuses analyses des quartiers populaires. Pour certains, il serait le principal moteur des rapports sociaux, provoquant méfiance, conflits et repli sur la sphère privée. L’interprétation des effets de la mauvaise réputation résidentielle achoppe pourtant sur une difficulté empirique : la situation d’enquête, qui impose le stigmate à l’enquêté et risque de le discréditer, le conduit à afficher face à l’enquêteur une distance à l’égard du voisinage. Les recherches sur les cités produisent ainsi un « effet de légitimité », à l’origine de nombreux décalages entre le discours des enquêtés et leurs pratiques effectives. Pour affronter ce problème, la sociologie interactionniste et la sociologie de l’espace social et de la domination offrent des outils précieux. Mobilisées lors d’une enquête dans un quartier populaire, elles permettent non seulement de mettre au jour cet effet, mais également d’employer plusieurs « ficelles » pour éviter les écueils qu’il engendre : d’une part, considérer les réactions observées en entretien comme représentatives des attitudes des habitants face aux allochtones ; d’autre part, pour décrire les relations entre autochtones, accorder une attention prioritaire aux pratiques, dans la conduite des entretiens comme dans l’interprétation. Loin de l’idée selon laquelle le stigmate produit de l’isolement social, une analyse attentive aux conditions de la recherche fait ainsi apparaître des représentations du quartier nuancées et des pratiques résidentielles plutôt foisonnantes.

Mots-clés

  • cités hlm
  • stigmate
  • classes populaires
  • enquête
  • entretien
  • méthodologie
  • épistémologie

English

The residential legitimacy effect: an obstacle to interpreting modes of cohabitation in social housing estatesResidential stigma is the subject of many analyses of working- class neighborhoods. Some of these analyses consider it to be the principal driving force of social relations, provoking mistrust, conflict and a tendency to retreat into the private sphere. Interpreting the effects of residential disgrace is, however, hampered by an empirical difficulty, namely the research situation itself, which imposes the idea of stigma on respondents and thus risks discrediting them, leading them to somewhat distance themselves from their neighbors in the presence of the interviewer. In this way, studies on social housing estates generate a “legitimacy effect” that is a source of numerous discrepancies between what respondents say and what they actually believe. In order to overcome this problem, interactionism and the sociology of social space and domination provide valuable tools. When used as part of a research in a working-class neighborhood, these tools make it possible not only to reveal this effect, but also to employ “tricks” to avoid the traps that this effect creates. These techniques include, on the one hand, considering the reactions observed during interviews as representative of residents’ attitudes towards outsiders; and on the other hand, paying a great deal of attention to the practices implemented, both during interviews and when interpreting the results, when seeking to describe relationships between residents. An analysis that is attentive to the research conditions in place – and thus distanced from the notion that stigma produces social isolation – will reveal nuanced representations of the neighborhood in question as well as the many and varied residential practices that are to be found there.

Keywords

  • social housing estates
  • stigma
  • working classes
  • survey
  • interview
  • methodology
  • epistemology

Plan de l'article

  1. L’effet de légitimité résidentielle
  2. Les procédures de contrôle dans le dispositif d’enquête
  3. Considérer la situation d’entretien comme un type particulier d’interaction
  4. Décrire les rapports au quartier en commençant par les pratiques
  5. Des rapports au quartier hétérogènes et ambivalents

Pour citer cet article

Gilbert Pierre, « L'effet de légitimité résidentielle : un obstacle à l'interprétation des formes de cohabitation dans les cités hlm », Sociologie, 1/2012 (Vol. 3), p. 61-74.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2012-1-page-61.htm
DOI : 10.3917/socio.031.0061


Article précédent Pages 61 - 74 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback