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Sociologie

2012/2 (Vol. 3)


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Le texte que Cyril Lemieux nous a fait le plaisir de livrer à la revue est un véritable plaidoyer en faveur de la nécessité, pour penser les hommes et leur réalité sociale, de réfléchir à la fécondité d’une articulation bien pesée entre philosophie et sociologie. C’est aussi un texte courageux et stimulant auquel je répondrai par quelques remarques qui visent surtout à relancer la discussion.

Pour un dialogue raisonné entre philosophie et sociologie

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Contre les excès d’une spécialisation non réflexive, Cyril Lemieux en appelle à la nécessité pour la sociologie de repenser le lien qui l’unit à la philosophie. C’est là une démarche à laquelle on ne peut que souscrire pour une raison fondamentale : si la sociologie a bien pour objet « l’homme et les sociétés », elle ne peut pas faire l’économie du geste « philosophique » (qui transcende ici les frontières disciplinaires) et qui consiste à s’interroger sur ce que veut dire être un être humain vivant dans telle ou telle société déterminée, sans réfléchir également, non seulement à la façon dont les hommes vivent, mais aussi à la conscience qu’ils prennent de leur propre existence, sans parfois aussi confronter ou opposer les deux. C’est aussi la raison pour laquelle nous avions, Patrick Savidan et moi-même (2006), préféré le terme de sciences « humaines » à celui de sciences « sociales », ou de « sciences humaines et sociales » pour notre dictionnaire, soulignant ainsi que c’est toujours en premier lieu de l’homme qu’il s’agit, dans la diversité de ses expressions historiques et sociales. C’est aussi ce que soutient Durkheim lui-même, sur lequel Cyril Lemieux semble ici fonder essentiellement son analyse (même si on est attentif aussi à sa référence appuyée à P. Bourdieu), quand il écrit en 1909 que si le sociologue, « au début de ses démarches », semble « s’éloigner de l’homme, c’est avec l’intention d’y revenir et pour arriver à mieux le comprendre » (Durkheim, 1975). Un geste « philosophique » qui n’entame en rien à mon sens la rigueur scientifique de la sociologie mais qui lui est même inhérent. Dans un entretien qui avait réuni Alain Badiou et Raymond Aron en 1965 autour de la question précisément des rapports pouvant s’établir entre philosophie et sociologie (et dont j’avais eu l’occasion il y a quelques années de présenter la version enregistrée), ce dernier, qui n’a jamais cessé de se penser comme un philosophe, même quand il délaissa le terrain proprement philosophique pour questionner la réalité des sociétés contemporaines (Paugam, 2006), voyait dans la sociologie l’une « des plus philosophiques des sciences sociales » et soulignait que la « question philosophique était à son avis « au point de départ et au point d’arrivée » de la sociologie (Aron, 2012). Reprenant l’expression de R. Aron à mon compte, mais sans le trahir je le crois, je dirais que s’il n’adopte pas une ontologie réaliste, le sociologue, au point de départ de sa recherche, et dans le découpage même qu’il fait de son objet, est déjà animé par des questions « philosophiques » portant sur le sens de ce qu’il y a à étudier et qu’il retrouve ces questions au point d’aboutissement de son travail empirique, après s’être soumis à toute la rigueur de la démarche scientifique. Car à quoi servirait bien la sociologie si elle n’était pas un savoir tourné vers la compréhension de la société dans laquelle nous vivons et de l’action que nous y déployons ? À ce stade de la réflexion, il me semble que Cyril Lemieux ne me contredira pas sur ce point, lui qui voit en la philosophie un « partenaire privilégié » de la sociologie, et même « le meilleur partenaire pour rappeler continûment en sciences sociales l’exigence de se porter, à partir d’objets empiriquement situés, au niveau d’une réflexion générale sur l’homme et les sociétés humaines ». Mais l’auteur de l’ouvrage Le Devoir et la Grâce effectue un pas supplémentaire, et à mon avis très discutable, et très problématique, qui consiste à penser que la démarche sociologique ne peut que conduire à la répudiation de la philosophie quand celle-ci prétend légiférer sur la société.

Contre l’idée d’Aufhebung

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Cyril Lemieux plaide en faveur d’un « conversionnisme » qu’il entend comme une Aufhebung, c’est-à-dire comme un mouvement qui, en même temps qu’il condamne et répudie la philosophie, la conserve. On s’étonne tout d’abord du ton offensif employé ici, que l’on pouvait comprendre chez un Comte au moment de la naissance de la sociologie, quand celle-ci a dû s’émanciper de la philosophie pour affirmer sa légitimité, mais qui, aujourd’hui, alors que la sociologie n’a plus à faire la preuve de son droit à l’existence (qui le lui nie ?) et de sa richesse explicative (qui en doute ?) et se trouve enrichie en outre par un incessant retour réflexif sur elle-même et sur son histoire, me semble un brin anachronique. On comprend en effet l’enthousiasme de Comte quand il écrit dans le Cours de philosophie positive, deuxième leçon : « Ayant acquis par là le caractère d’universalité qui lui manque encore, la philosophie positive deviendra capable de se substituer entièrement, avec toute sa supériorité naturelle, à la philosophie théologique et à la philosophie métaphysique, dont cette universalité est aujourd’hui la seule propriété réelle, et qui, privées d’un tel motif de préférence, n’auront plus pour nos successeurs qu’une existence historique », mais on est véritablement perplexe quand on lit, sous la plume de Cyril Lemieux, que « le conversionnisme tend ainsi à considérer que la sociologie et l’anthropologie sont une forme de connaissance engendrée par l’organisation sociale particulière des sociétés modernes et impossible avant elle qui ne peut que renvoyer la philosophie qui l’a précédée à ses limites sociohistoriques ». On peut s’interroger aussi sur la fécondité d’un dialogue entre sociologie et philosophie grâce auquel il serait possible de dépasser « ce qui demeurait encore trop peu universel » dans la philosophie et trop lié « aux préjugés sociaux des philosophes (intérêts de classe, de genre, ethnocentrisme et peut-être surtout intellectualisme) ». On a bien entendu que si Cyril Lemieux dialogue avec la philosophie, en lui empruntant schèmes et concepts, c’est surtout pour la répudier, en un geste qui donc doit la conserver tout en la surmontant.

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Mais en quoi consiste donc cette Aufhebung devant permettre de fournir une théorie englobante de l’action et de la société et de renvoyer la philosophie au passé et/ou à la vacuité?? Il faut constater tout d’abord que l’Aufhebung ici proposée est de nature plus modeste que celle de Comte. Si ma lecture de Cyril Lemieux n’est pas erronée, le sociologue, en s’appropriant les concepts du philosophe, soumettrait ces derniers à une véritable «?critique sociologique?» qui serait à comprendre comme une «?critique en acte?» de la philosophie. Obéissant à l’impératif durkheimien selon lequel il faudrait «?dépouiller le philosophe?» (Durkheim, 2007), le sociologue, en faisant perdre aux concepts philosophiques leur naïveté théorique, serait en mesure de mettre en question la pertinence de la conceptualisation philosophique elle-même. C’est du moins ce que je comprends par l’idée d’une «?critique en acte?» de la philosophie, une critique qui à mon sens ne vise pas seulement certaines thèses philosophiques, mais qui interroge la légitimité même du discours philosophique sur le social.

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Avant d’en venir aux objections, je voudrais tout d’abord souligner mes points d’accord avec Cyril Lemieux. Je partage avec lui l’idée que le sociologue : 1. est en droit de s’approprier les concepts et les schèmes des philosophes?; 2. qu’il parvient bien dans certains cas à effectuer une critique sociologique de certains concepts philosophiques en manifestant leurs limites et les limites par conséquent de la théorie qui se fonde sur eux. Ainsi par exemple, certains sociologues ont-ils pu s’interroger sur la capacité du concept de reconnaissance, forgé par Hegel et repris par Axel Honneth, à saisir dans toute sa complexité la dynamique du monde social malgré la part d’intelligibilité que ce concept pouvait produire (Caillé, 2007). Mais faut-il en tirer les conclusions de Cyril Lemieux?? En quoi le discours philosophique en lui-même perdrait-il de droit toute légitimité à penser l’homme en société?? À quelles conditions est-il permis de le penser??

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Ici, un prérequis me semble nécessaire, qui consiste à oublier que le sociologue, «?au point d’arrivée?» de son analyse empirique, pour reprendre l’expression de R. Aron, c’est-à-dire au moment où il produit une théorie de la société et de l’action capable de rivaliser avec la prétention à l’universalité de la philosophie, aboutit à des énoncés portant sur la société qui sont de l’ordre de l’interprétation et non d’un savoir objectivement vérifiable. Et je vois un indice de cet oubli dans la façon dont Cyril Lemieux définit la position qu’il désigne comme «?intégrationniste?» et qui fait référence à «?la philosophie sociale, les théories de la modernité et celles du care?». J’observe dans un premier temps que la position ici évoquée n’est pas aisément réductible à la présentation de la philosophie fournie par ailleurs et qui se trouve définie par les liens profonds qu’elle entretiendrait avec l’ethnocentrisme, l’intellectualisme, l’individualisme, l’introspectionnisme. Mais là n’est pas le point d’attaque adopté par l’auteur qui emprunte, à ce moment de la démonstration, un autre type d’argumentation. Dans la position identifiée comme «?intégrationniste?», le sociologue et le philosophe, portés par «?une volonté de savoir commune?», partageraient une même ambition, celle de produire un «?savoir universel sur l’homme et les sociétés humaines?». Ici, je voudrais souligner à nouveau qu’à ce niveau proprement philosophique, le sociologue dépasse et transcende tout savoir empiriquement vérifiable et qu’en conséquence, quittant le terrain de l’objectivement vérifiable, il entre dans le domaine d’une approche interprétative de la société. Si le sociologue et le philosophe peuvent ainsi parler de «?plain-pied?», c’est qu’ils se situent sur le même terrain (philosophique) et partagent certes une même ambition, mais qui n’est certainement pas celle de produire un savoir soumis à vérification empirique puisque ici il s’agit plutôt de poser la question de la nature et du sens de l’action humaine quand elle s’inscrit dans une société. C’est la raison pour laquelle je ne pense pas que le philosophe à ce niveau doive emprunter les mêmes méthodes que le sociologue, ni qu’il mette en cause le «?“rapport distinctif de la sociologie à l’enquête empirique”, ni qu’il soit contraint de se «?convertir?».

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Toutefois, il n’est pas question ici de nier le statut scientifique de la sociologie. Je soutiens simplement qu’au niveau où Cyril Lemieux situe son analyse, c’est-à-dire au niveau de la production d’une théorie de l’action et de la société, c’est-à-dire encore «?au niveau d’exigence intellectuelle où la sociologie a vocation à se situer?», c’est-à-dire également «?au niveau d’une réflexion générale sur l’homme et les sociétés humaines?», le sociologue produit une interprétation qui dépasse tout savoir empirique et objectivement vérifiable et qui, comme interprétation, entre en concurrence avec d’autres interprétations, et tout particulièrement avec celles élaborées par la philosophie. Il ne s’agit pas de soutenir pour autant que toutes les interprétations se valent. Je crois en la nécessité de les confronter, d’en tester la solidité afin d’en dégager la meilleure. Il ne s’agit pas non plus d’affirmer que la sociologie n’est pas en mesure de mettre en évidence les faiblesses de certaines interprétations philosophiques. Mais pourquoi affirmer a priori et par principe que les interprétations philosophiques ont à l’avance perdu la bataille de la concurrence entre les interprétations??

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Si l’on ne nie pas que les énoncés produits par le sociologue au niveau décrit ici ont bien le statut d’une interprétation, il faut alors présupposer, comme le fait Cyril Lemieux, que la philosophie est de façon principielle liée à l’ethnocentrisme, à l’intellectualisme, à l’individualisme, à l’introspectionnisme, et qu’il est impossible pour les philosophes de dépasser leurs «?préjugés sociaux?», ce qui me semble éminemment contestable. Rappelons quand même que la philosophie n’est pas un bloc homogène et qu’il est possible de trouver des philosophes qui, même sans avoir su que la sociologie puisse un jour exister, ont su, et pu penser, qu’il ne pouvait y avoir de subjectivité sans intersubjectivité et, pour employer un langage qui conviendra sans doute mieux à Cyril Lemieux, que l’individu ne pouvait être saisi que comme inséré dans des interactions ou dans une «?grammaire?». L’existence même de la philosophie, telle qu’elle se manifeste dans sa diversité et sa profonde capacité à réfléchir sur elle-même et sur son passé, répond, me semble-t-il, aux charges lancées ici contre elle (malgré l’estime proclamée). Rappelons aussi que la philosophie a de son côté depuis longtemps engagé un dialogue avec les sciences sociales, qui tient compte de leur apport, et qu’elle n’a jamais été aussi près qu’aujourd’hui du monde empirique et social qu’elle aborde avec son propre outillage théorique (ce que Cyril Lemieux semble d’ailleurs reconnaître dans un premier temps mais pour mieux évacuer ensuite tout ce renouvellement du questionnement philosophique comme «?intégrationniste?»). Et c’est la raison pour laquelle, il me semble qu’il devient de plus en difficile, plus encore que par le passé, d’affirmer que la philosophie ne pourrait apporter que des réponses vagues et abstraites aux questions universelles portant sur le sens de l’action sociale humaine, questions universelles auxquelles seule la sociologie pourrait apporter des réponses scientifiquement fondées et capables de se soustraire à la concurrence interprétative.

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À l’inverse, il ne s’agit pas, bien évidemment, de soutenir que les interprétations de la société produites par la philosophie seraient par avance et a priori supérieures à celles construites par la sociologie, mais qu’il y a ici pluralité d’interprétations (comme il existe aussi une pluralité des interprétations de la société et de l’action à l’intérieur même de la sociologie, ce dont il faut parvenir à rendre compte) et que ces interprétations doivent être confrontées et argumentées pour en éprouver la justesse et la solidité. Je plaide pour ma part pour un véritable dialogue entre philosophie et sociologie où la philosophie, informée des résultats acquis par la sociologie, puisse se trouver en mesure de nourrir sa propre démarche réflexive et où la sociologie, à l’inverse, puisse se sentir légitimée à emprunter schèmes et concepts philosophiques pour produire sa propre vision du monde social. Au-delà des frontières disciplinaires, seule compte en définitive la possibilité de parvenir à la meilleure intelligibilité possible de notre vie en société.


Bibliographie

  • Aron R. (2012), «?Philosophie et sociologie. Entretien avec Alain Badiou?», Commentaire, no 136, Paris, p. 1112-1118.
  • Caillé A. (2007), La Quête de la reconnaissance, Paris, La Découverte.
  • Durkheim É. (1975), Textes, 1. Éléments d’une science sociale, Paris, Les Éditions de Minuit, p. 185.
  • Durkheim É. (2007), Les Règles de la méthode sociologique, Paris, puf, coll. «?Quadrige?», p. 140.
  • Mesure S. & Savidan P. (dir.) (2012), Dictionnaire des sciences humaines, Paris, puf.
  • Paugam S. (2006), «?La pensée sociologique de R. Aron?», in R. Aron, Les Sociétés modernes, Paris, puf, p. 9-47.

Plan de l'article

  1. Pour un dialogue raisonné entre philosophie et sociologie
  2. Contre l’idée d’Aufhebung

Pour citer cet article

Mesure Sylvie, « Poursuivre le dialogue entre philosophie et sociologie », Sociologie, 2/2012 (Vol. 3), p. 211-214.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2012-2-page-211.htm
DOI : 10.3917/socio.032.0211


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