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Sociologie

2012/3 (Vol. 3)


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Introduction

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Alors que les fractures sociales et le niveau d’intolérance à l’égard de l’autre semblent s’intensifier un peu partout dans le monde, le Luxembourg, qui accueille l’une des proportions d’immigrants les plus élevées d’Europe (43 %), étonne par le climat social paisible qui semble le caractériser (Trausch, 2009 ; Bauler, 2002 ; Perrotti, 2002). Pour expliquer cette relative cohésion, certains observateurs mettent en relief la petite taille du pays et le caractère essentiellement européen de l’immigration, 86 % des immigrants provenant d’un pays membre de l’Union européenne [1][1] Ceux?ci proviennent essentiellement du Portugal (37 %... (Thill‑Ditsch, 2010 ; Ghemmaz, 2008 ; Gehring, 1981). D’autres allèguent plutôt que la paix sociale du pays est attribuable à sa bonne situation financière, à la vigueur de son marché du travail et à la qualité de ses emplois [2][2] En guise d’illustration, notons que le taux de chômage.... Ceux‑ci s’inquiètent d’ailleurs du jour où la situation économique et la situation de l’emploi se détérioreront. Soulignant qu’il existe un lien étroit entre le concept de l’immigré et celui du travailleur, Perrotti (2002) se demande, par exemple, « quelle serait l’attitude d’accueil et donc de cohésion des résidents [...] en cas de détérioration importante et longue de la situation économique, et en particulier, de l’emploi » (Perrotti, 2002, p. 780).

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En associant de manière aussi particulière le maintien de la cohésion sociale à l’emploi, Perrotti s’inscrit dans un courant de pensée proche de celui de certains organismes gouvernementaux et non gouvernementaux, tels l’OCDE et le Conseil de l’Europe. Un peu comme l’a fait Durkheim il y a plus d’un siècle [3][3] De la division du travail social, 1893., ce courant de pensée fait de l’emploi un des fondements principaux de la cohésion sociale [4][4] L’article 99 du consensus européen sur le développement.... Inquiet des conséquences sociales de la mondialisation et devant les difficultés que rencontrent les États?providence pour faire face à celles?ci, il suggère aux États qui désirent accroître leur cohésion sociale de fournir des emplois à ceux qui en demandent, mais aussi de mettre tout le monde au travail, qu’ils soient chômeurs ou bénéficiaires de l’aide sociale, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, malades ou handicapés (Castel, 2007 ; OCDE 1994, 1998 et 2006 ; Ebersold, 2005) [5][5] La stratégie pour l’emploi énoncée par l’OCDE en 1994.... Or, comme l’observent de nombreux observateurs, pour y parvenir, il ne suffit pas de s’en remettre uniquement à la loi de l’offre et de la demande, mais il faut également s’appuyer sur des contraintes morales fortes visant à culpabiliser les chômeurs et les bénéficiaires de l’aide sociale (Castel, 2007 ; Crespo & Serrano Pascual, 2004). Ce courant de pensée s’inquiète d’ailleurs d’une éventuelle désaffection des individus (des jeunes notamment) vis-à-vis du travail, considérée comme une menace potentielle à la cohésion sociale (Piotet, 2007 ; Crespo & Serrano Pascual, 2004 ; Stevens & Michalski, 1994 ; Beathge, 1994).

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Mais dans quelle mesure le travail et l’emploi contribuent?ils au maintien, voire au renforcement de la cohésion sociale ? Durkheim identifiait déjà, en 1893, certaines formes de travail qui, en créant des situations d’anomie et de dérèglement, peuvent entraver le bon fonctionnement d’une société. Plus récemment, Paugam (2007 et 2009) observait que des rapports au travail et à l’emploi défaillants ont des conséquences négatives sur la vie sociale et familiale des individus et réduisent leur potentiel de cohésion. D’autres études portant plus spécifiquement sur les chômeurs (Demazière, 2006 ; Schehr, 1999 ; Grell & Wery, 1993), les retraités (Charpentier & Quéniart, 2007 ; Guillemard, 2003) ou l’ethos du travail (Mercure & Vultur, 2010 ; Welzel et al., 2002 ; Inglehart, 1993) laissent penser, par ailleurs, que l’activité de travail et le sens que celle?ci revêt pour les individus ne sont pas liés de manière aussi nette à la cohésion sociale que les discours des diverses instances politiques et économiques le laissent régulièrement entendre.

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La présente étude a pour objectif d’examiner plus en profondeur la nature du lien qui existe entre le travail et la cohésion sociale. Adoptant pour ce faire une définition multidimensionnelle et opérationnelle de la cohésion sociale et prenant le cas du Luxembourg comme terrain d’étude, elle vise plus spécifiquement à savoir dans quelle mesure le travail, entendu comme activité, représentation sociale et comme condition d’existence, contribue au maintien, voire au renforcement d’attitudes et de comportements cohésifs au Luxembourg. S’appuyant sur les données de l’European Values Study (EVS) récoltées en 2008 auprès de 1 610 résidents âgés de 18 ans ou plus [6][6] La population étudiée ne comprend pas les 140 000 travailleurs..., elle mesure l’effet de l’activité de travail, de l’ethos du travail ainsi que des caractéristiques de l’emploi et de l’intégration professionnelle sur le niveau de confiance institutionnelle, le sentiment de solidarité et l’intensité de la participation politique, de la participation socioculturelle et des relations sociales.

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Cet article s’organise de la manière suivante. La première partie discute du concept de cohésion sociale et, s’inspirant de différentes définitions, débouche sur une mesure des attitudes et des comportements cohésifs à partir des données individuelles luxembourgeoises de l’enquête EVS de 2008. La partie suivante discute des principales études ayant porté, de près ou de loin, sur la nature du lien entre travail et cohésion sociale et examine l’effet brut de l’activité de travail, des représentations sociales du travail et des caractéristiques de l’emploi sur les attitudes et les comportements cohésifs. S’appuyant sur des modèles de régression linéaire, la dernière partie mesure l’effet net de ces différents aspects du travail sur les diverses dimensions individuelles de la cohésion sociale. Nous discutons de la portée des résultats en conclusion, en revenant notamment sur les discours des instances politiques et économiques à propos du travail et de la cohésion sociale.

Mesurer les attitudes et les comportements cohésifs

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Apparu avec Durkheim qui s’inquiétait de l’avenir des sociétés à la fin du 19e siècle, le concept de cohésion sociale est réapparu il y a une vingtaine d’années dans les documents officiels de diverses instances gouvernementales et non gouvernementales. Cela est survenu alors que les conséquences de la mondialisation et de la restructuration de l’emploi, jumelées aux inquiétudes quant à la viabilité des différents systèmes de sécurité sociale, devenaient de plus en plus visibles (Donzelot, 2007 ; Chan et al., 2006 ; Jenson, 1998). Rarement défini, mais employé à différentes occasions, il s’accompagne d’inquiétudes importantes à propos de l’exercice de la solidarité, de l’apparition de tensions sociales et politiques graves et d’une perte de confiance dans les institutions publiques au sein des sociétés occidentales.

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On doit à Jane Jenson (1998) le premier véritable effort de clarification du concept de cohésion sociale tel qu’utilisé dans les documents officiels des organismes politiques et économiques. Au terme d’un travail de déconstruction conceptuelle, Jenson est parvenue à distinguer cinq grandes dimensions de la cohésion sociale, lesquelles se présentent sous la forme des couples binaires suivants : appartenance/isolement, insertion/exclusion, participation/passivité, reconnaissance/rejet et légitimité/illégitimité. Selon elle, une société est jugée cohésive lorsque les citoyens partagent un certain nombre de valeurs, ont le sentiment d’appartenir à la communauté et lorsque les différences sont reconnues. Cela suppose une capacité de marché largement partagée, notamment en ce qui a trait au marché du travail, mais également une participation politique active dans les affaires liées à la gestion des affaires publiques, le tiers secteur ou les collectivités locales. De même, le maintien d’institutions publiques et privées agissant comme médiateurs des conflits est nécessaire. Inversement, la cohésion sociale est menacée lorsque peu de valeurs sont partagées et que les sentiments d’isolement et les pratiques d’exclusion se multiplient. La passivité et le désenchantement politiques, de même que la remise en question de la légitimité et de la représentativité des institutions, constituent également des menaces à la cohésion sociale.

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Bernard (1999) a poussé plus loin la réflexion entreprise par Jenson. Définissant la cohésion sociale comme étant le processus par lequel s’effectuent les compromis historiques provisoires entre les trois valeurs que sont la liberté, l’égalité et la solidarité, il a dégagé la structure sous?jacente aux cinq dimensions identifiées par Jenson. Selon lui, ces dimensions peuvent être classées en trois catégories selon qu’elles concernent les sphères économique, politique et socioculturelle ; elles peuvent également être classées selon qu’elles impliquent une participation sociale de base, essentiellement formelle et au niveau des attitudes, ou un engagement plus substantiel, au niveau des comportements. Cette distinction s’appliquant dans chacune des trois sphères d’activité, Bernard a identifié une sixième dimension, le couple égalité/inégalité. Le Tableau 1 situe ces dimensions suivant la typologie proposée par Bernard.

Tableau 1 - Typologie des dimensions de la cohésion sociale selon BernardTableau 1
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Selon Bernard, l’examen de chacune des rangées du tableau permet de mieux comprendre la distinction entre le formel et le substantiel. Il fait ainsi remarquer que, dans la sphère socioculturelle, la reconnaissance oblige simplement à tolérer les différences, alors que l’appartenance implique un certain partage de valeurs et un engagement plus substantiel dans la construction d’une communauté. Dans la sphère politique, la légitimité n’implique que la reconnaissance des institutions par les citoyens, tandis que la participation va beaucoup plus loin et appelle une implication politique plus active. Dans la sphère économique, enfin, l’attitude cohésive veut qu’on rejette l’exclusion, alors que l’engagement plus profond suppose la poursuite de l’égalité, c’est?à?dire de la justice sociale et de l’équité.

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Loin d’être factices, les aspects formels formeraient avec les aspects substantiels de la cohésion sociale une totalité en tension, dont il faudrait, selon Bernard, éviter la dégradation unipolaire. Au plan socioculturel, dit?il, il faut naviguer entre, d’une part, « un pluralisme tellement distendu qu’il ne communique plus aux individus le sens d’une communauté de destin » et, d’autre part, « une pesante communion des valeurs » (Bernard, 1999, p. 57). Au niveau politique, l’indispensable engagement des activistes ne doit pas trop souffrir du manque d’intérêt de plusieurs, du moins pas au point de leur dénier leur légitimité de citoyens. Au plan économique, enfin, l’égalité ne peut être que tendancielle parce que, d’une part, l’égalité complète est difficilement atteignable dans une société où la logique du marché « a imposé une réévaluation à la baisse de l’action étatique » (Bernard, 1999, p. 57) et, d’autre part, parce que les positions relativement avantageuses, même celles acquises au nom du principe d’égalité, finissent souvent par se traduire par des rentes de situation auxquelles les bénéficiaires n’entendent plus renoncer.

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Chan et al. (2006) ont critiqué la définition en dimensions développée par Jenson et Bernard, leur reprochant essentiellement de ne pas avoir distingué les composantes de la cohésion sociale des conditions qui peuvent la favoriser. Entre autres choses, ils soutiennent que la tolérance ne définit pas la cohésion sociale, alléguant qu’une société cohésive unie par une religion n’est pas nécessairement tolérante, pouvant même parfois favoriser l’intolérance à l’égard des dissidents. De même, ils avancent qu’une société peut être cohésive sans qu’elle implique, pour autant, l’inclusion et l’égalité de tous les citoyens. Ils en ont pour preuve la situation des hommes et des femmes en Europe médiévale et en Chine impériale, où la cohésion sociale s’est maintenue durant de longues périodes, en dépit de fortes inégalités de genre. Selon eux, la cohésion sociale, qui est un état et non un processus, renvoie au niveau de cohésion qui existe à l’intérieur d’un groupe ou d’une société et ne requiert des individus qu’une participation sociale et politique, une confiance mutuelle et institutionnelle et une volonté de coopérer. Elle n’a rien à voir avec les valeurs et ne porte en soi aucune relation logique avec le libéralisme ou le conservatisme ou avec n’importe quel autre système idéologique.

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En dépit de ces différences, plusieurs parallèles peuvent être faits entre les définitions proposées par Jenson, Bernard, Chan et al.. Le premier a trait à la multidimensionnalité du concept de cohésion sociale, lequel combine différentes notions telles que la légitimité, la solidarité, la participation et la confiance. Le deuxième parallèle a trait au fait qu’au niveau individuel, la cohésion sociale se déroule sur deux plans, l’un formel (ou subjectif) et lié aux attitudes et aux opinions, l’autre substantiel (ou objectif) et lié aux comportements des individus. Le troisième parallèle, enfin, renvoie au fait que même si elle est mesurable à partir de l’individu, la cohésion sociale est un attribut de groupe ou d’une société, mais non des individus qui le ou la composent. Ceux?ci ne peuvent pas être cohésifs ; ils ne peuvent qu’adopter des attitudes ou des comportements cohésifs [7][7] À cet égard, Dubet et al. (2010) soulignent le danger....

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S’inspirant des travaux précédents, Dickes et ses collaborateurs (Dickes, 2010 et 2011 ; Dickes et al., 2010 et 2011) ont proposé une mesure opérationnelle de la cohésion sociale à partir d’une soixantaine d’items contenus dans les données individuelles des enquêtes EVS de 1999 et de 2008. Fruit du croisement entre les deux sphères d’activité que sont les sphères politique et culturelle [8][8] À l’instar de Bernard, Dickes et ses collaborateurs..., et les deux plans sur lesquels se joue la cohésion sociale, ceux-ci ont dégagé cinq dimensions spécifiques (confiance, solidarité, participation politique, participation socioculturelle et relations sociales) et deux dimensions générales (formelle et substantielle) de la cohésion sociale. Ces dimensions renvoient à 16 variables intermédiaires, lesquelles découlent des items contenus dans l’enquête EVS de 2008 (Tableau 2). À l’instar de celle de Bernard, cette définition envisage la cohésion sociale comme étant le résultat d’un processus dialectique entre les diverses dimensions constituantes et anticipe que celles-ci puissent ne pas être associées les unes aux autres et soient susceptibles d’entrer en contradiction. Elle ne présuppose pas, à cet égard, qu’un score élevé sur chacune des dimensions soit nécessairement souhaitable pour qu’une société soit cohésive [9][9] Ces derniers ont défini la cohésion sociale par l’intermédiaire....

Tableau 2 - Indicateur de la cohésion sociale selon Dickes et collaborateursTableau 2
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C’est de cette définition que découlent nos mesures des attitudes et des comportements cohésifs étudiés dans le cadre de cet article. Nous justifions ce choix par le fait que cette définition propose une synthèse opérationnelle particulièrement intéressante des perspectives développées par Jenson, Bernard, Chan et al. et qu’elle demeure assez proche de la conception qu’ont les grandes instances gouvernementales et non gouvernementales de la cohésion sociale. Malgré d’importantes similitudes, nous la préférons à celle utilisée récemment par Dubet et al. (2010) dans leur ouvrage sur les systèmes éducatifs des pays occidentaux, lesquels ont retenu la tolérance comme élément constitutif de la cohésion sociale. [10][10] Notons à cet égard que dans leurs plus récents travaux,... Or, suivant l’argumentaire développé par Chan et al., il nous apparaît important d’exclure cette dimension de la définition.

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De manière plus concrète, les attitudes et les comportements cohésifs que nous nous proposons d’examiner ici sont opérationnalisés à partir de la soixantaine d’items répertoriés par Dickes et ses collaborateurs et contenus dans la version luxembourgeoise de l’enquête EVS de 2008. Ces items ont d’abord été agrégés par addition simple en 16 variables intermédiaires, à savoir 1) confiance dans les systèmes nationaux distributifs, 2) confiance dans les organisations nationales, 3) confiance dans les organisations autoritaires, 4) satisfaction et accord à l’égard de la démocratie et le gouvernement, 5) solidarité proximale, 6) solidarité envers les personnes vulnérables, 7) participation à des activités politiques légales, 8) participation à des activités politiques illégales, 9) action politique dans des institutions, 10) comportement politique dans la vie quotidienne, 11) engagement dans des associations sociales, 12) engagement dans des associations politiques, 13) engagement dans des organisations culturelles, 14) engagement dans des associations humanitaires, 15) engagement dans des organisations de jeunesse et de loisirs et 16) relations interpersonnelles. Suivant la démarche proposée par Dickes et ses collaborateurs, ces 16 variables ont ensuite été regroupées en cinq dimensions, représentant les cinq dimensions spécifiques que sont la confiance institutionnelle, la solidarité, la participation politique, la participation socioculturelle et les relations sociales [11][11] Nous n’avons pas jugé nécessaire de créer les deux.... Les regroupements ont été faits en additionnant les variables intermédiaires correspondantes, en tenant compte de leur poids respectif dans la définition des dimensions. Notons que les scores des 16 variables intermédiaires et des cinq dimensions ont été standardisés de façon à ce qu’ils varient de 1 à 10, la valeur 1 se référant à une attitude ou un comportement faiblement cohésif, la valeur 10 à une attitude ou un comportement hautement cohésif. Le lecteur trouvera à l’Annexe 1 [12][12] Sur le site de la revue : http//sociologie.revues.... les résultats des différentes analyses factorielles ayant conduit à la création des 16 variables intermédiaires et des cinq dimensions de la cohésion sociale. Les coefficients de consistance interne y sont également présentés ; ceux-ci sont comparables à ceux obtenus par Dickes et al. (2010 et 2011) dans leurs analyses des fichiers européens de l’EVS de 1999 et de 2008.

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Le Tableau 3 présente les scores moyens de chacune des variables intermédiaires et des dimensions de la cohésion sociale au Luxembourg. On constate un niveau élevé de confiance institutionnelle, largement explicable par une confiance élevée à l’égard des systèmes nationaux distributifs (système éducatif, système de sécurité sociale, système de santé et système judiciaire) et, dans une moindre mesure, à l’égard des organisations nationales (presse, syndicats, police, parlement et administration). Le sentiment de solidarité est, lui aussi, relativement élevé, en particulier lorsqu’il concerne les personnes vulnérables. Les scores obtenus par les diverses dimensions substantielles sont sensiblement plus faibles. Au niveau politique, cela s’explique essentiellement pas une faible propension à participer à des activités politiques illégales et par un faible engagement au sein des diverses institutions politiques. Au niveau des relations sociales, la faible participation s’observe surtout lorsqu’il s’agit des engagements dans les organisations de jeunesse et de loisirs, les relations interpersonnelles présentant un score sensiblement plus élevé. Quant à la participation socioculturelle, elle est faible, quel que soit le domaine examiné.

Tableau 3 - Statistiques descriptives des variables de cohésion socialeTableau 3

Champ : ensemble de la population âgée de 18 ans ou plus (N=1 610).

Note de lecture : plus un score s’approche de 1, moins l’attitude ou le comportement est cohésif ; plus il s’approche de 10, plus il est cohésif.

Source : EVS Luxembourg, 2008, CEPS/INSTEAD.
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Comme en témoigne l’ampleur des écarts?types, d’importantes variations s’observent au sein de la population luxembourgeoise en ce qui a trait à l’intensité des attitudes et, à plus fortes raisons, des comportements cohésifs. La prochaine section s’emploie à déterminer dans quelle mesure ces variations s’expliquent par les différences relatives au statut d’activité, aux représentations sociales du travail et aux conditions de travail des individus.

Travail et cohésion sociale : un lien complexe

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Comme nous l’avons souligné en introduction, la nature du lien entre le travail et la cohésion sociale s’avère problématique en raison, notamment, des résultats divergents des différentes études ayant porté, de près ou de loin, sur le sujet. Celles-ci ont porté sur l’effet de l’activité de travail, des représentations sociales du travail et des caractéristiques de l’emploi sur certains aspects de la cohésion sociale. En nous inspirant des résultats de ces études, nous allons examiner, dans la présente section, l’effet brut de ces diverses dimensions du travail sur les attitudes et les comportements cohésifs tels que nous les avons définis dans la section précédente.

L’occupation d’un emploi : le fondement des attitudes et des comportements cohésifs ?

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Depuis Durkheim, l’idée selon laquelle le travail constitue le fondement de la cohésion sociale a été maintes fois affirmée à tel point qu’aujourd’hui, cette idée apparaît souvent comme une évidence. Il faut dire que les travaux mettant en relief les conséquences sociales du chômage sont particulièrement nombreux (Paugam, 2002 ; Discry?Theate, 1996 ; Castel, 1995 ; Schnapper, 1981 ; Lazarsfeld et al., 1981). Ces travaux montrent que la perte d’un emploi conduit souvent à l’affaiblissement des liens sociaux, le chômeur s’apercevant, du jour au lendemain, qu’il « n’est plus rien et que l’ensemble des liens qui le reliaient aux autres membres de la société se sont rompus ou dissous » (Baudelot & Gollac, 2003, p. 34). Cela n’est pas étranger au fait que, depuis le XVIIe siècle, les sociétés occidentales ont fait du travail le rapport social fondamental, voire le fondement du lien social (Méda, 1995).

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Face à la perte d’emploi, la réaction des chômeurs n’est toutefois pas toujours la même. À cet égard, plusieurs travaux ont montré que les chômeurs ne constituent pas une catégorie homogène et que l’expérience du chômage ne conduit pas toujours à l’apathie et à l’inactivité (Demazière, 2006 ; Dufour, 2002 ; Schehr, 1999 ; Grell & Wery, 1993). L’émergence d’un mouvement des chômeurs en France à la fin des années 1990 témoigne bien du potentiel de mobilisation de cette catégorie sociale. Dans la même veine, de nombreux travaux montrent que ce n’est pas tant l’inactivité provoquée par le chômage qui conduit à l’apathie sociale et au désengagement que la perte d’un revenu et d’un statut ainsi que l’ostracisme lié à cette condition. En outre, les travaux sur les nouveaux retraités montrent bien que l’inactivité professionnelle n’est plus synonyme de mort sociale (Charpentier & Quéniart, 2007 ; Guillemard, 2003), les nouveaux retraités étant, au contraire, au cœur des solidarités familiales et intergénérationnelles (Olazabal, 2009 ; Bengston, 2001 ; Attias?Donfut, 2000) et consacrant plusieurs heures au bénévolat (Gaudet & Reed, 2004). Or, comme le soulignent Gaudet et Reed, les gens qui font beaucoup de bénévolat ont généralement un fort sentiment d’appartenance à leur communauté, se sentent plus concernés par les conditions de vie de leurs concitoyens, se soucient davantage des autres et sont moins ethnocentriques.

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Qu’en est?il au Luxembourg ? Afin d’examiner l’effet de l’activité de travail sur les attitudes et les comportements cohésifs des individus, nous avons distingué trois groupes d’individus : les personnes en emploi, qui représentent 60 % de la population résidante âgée de 18 ans ou plus, les chômeurs, qui en représentent 3 %, et les personnes inactives, qui en représentent 37 % [13][13] Les personnes en emploi sont celles qui, au moment.... Comme l’indique le Tableau 4, ces différents statuts semblent être associés de manière différente aux diverses dimensions de la cohésion sociale. On observe, en effet, que les dimensions formelles de la cohésion sociale ne sont pas liées de manière significative au statut d’activité alors que les dimensions substantielles lui sont fortement liées. Concrètement, les personnes en emploi tendent à obtenir des scores plus élevés sur ces indicateurs que les chômeurs et les inactifs. Les différences sont particulièrement importantes lorsqu’il s’agit de la participation politique et des relations sociales, mais ne sont pas significatives lorsqu’il s’agit de la participation socioculturelle. De manière générale, ce sont les chômeurs qui obtiennent les scores les plus faibles sur les dimensions substantielles, l’écart étant plus important lorsqu’il s’agit des relations sociales.

Tableau 4 - Score moyen selon le statut d’activitéTableau 4

Champ : ensemble de la population âgée de 18 ans ou plus (N=1610).

Note de lecture : plus un score s’approche de 1, moins l’attitude ou le comportement est cohésif ; plus il s’approche de 10, plus il est cohésif. Les écarts à la moyenne statistiquement significatifs (p?0,05) sont inscrits en caractères gras. Les pourcentages renvoient au poids de chacune des modalités au sein de la population étudiée.

Source : EVS Luxembourg, 2008, CEPS/INSTEAD.

Les représentations sociales du travail : une menace à la cohésion sociale ?

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Mais il n’y a pas que le statut d’activité qui est susceptible d’être associé aux attitudes et aux comportements cohésifs, les inquiétudes actuelles relatives à l’avenir du travail et de la cohésion sociale ayant également trait au rapport que les individus entretiennent avec cette sphère d’activité (Stevens & Michalski, 1994). Alors que les nouvelles normes managériales font la promotion de l’autonomie, la responsabilité, l’implication subjective, la disponibilité et la flexibilité (Mercure & Vulur, 2010), on s’inquiète des nouvelles valeurs dominantes qui relativisent l’importance du travail et l’inscrivent dans une logique individuelle d’épanouissement personnel et de réalisation de soi, et ce, « au détriment de toute dimension sociale dépassant le strict cadre du travail et du groupe de collaborateurs » (Baethge, 1994, p. 163). En fait, comme l’écrivent Mercure et Vultur (2010, p. 24), pour une majorité d’individus, « le travail semble avoir été délesté de ses significations de solidarité et de devoir envers la société [et] tend […] à devenir une activité au service d’abord et avant tout de l’individu et de sa quête de réalisation de soi?même ».

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Ces inquiétudes relatives à l’effet de ce changement des représentations sociales au travail sur la cohésion sociale sont nuancées par certains travaux sur l’individualisation des valeurs et les nouveaux rapports au travail (Mercure & Vultur, 2010 ; Vendramin, 2010 ; Davoine & Méda, 2009 ; Welzel et al., 2002 ; Inglehart, 1993). Tout en reconnaissant que les individus ne font généralement plus du travail leur unique priorité et qu’ils l’inscrivent dans une logique de réalisation personnelle, ces travaux situent ces nouvelles représentations du travail à l’intérieur d’un changement culturel plus profond, soit l’affirmation des valeurs postmatérialistes. Or, comme l’ont montré les travaux d’Inglehart (Welzel et al., 2002 ; Inglehart, 1993), les personnes postmatérialistes se préoccupent davantage de leurs prochains et ont une participation politique plus active. La relative dévalorisation du travail s’inscrivant dans une logique de vie polycentrée, on peut penser qu’il n’est pas nécessaire de mettre le travail au cœur de ses priorités de vie pour avoir des comportements et des attitudes cohésifs.

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Afin d’examiner l’effet des représentations sociales du travail sur les diverses dimensions de la cohésion sociale, nous avons utilisé cinq items de l’enquête EVS, à savoir : 1) Pour développer pleinement ses capacités, il faut avoir un travail ; 2) C’est humiliant de recevoir de l’argent sans avoir à travailler ; 3) Les gens qui ne travaillent pas deviennent paresseux ; 4) Travailler est un devoir vis?à?vis de la société ; et 5) Le travail doit toujours passer en premier même si cela signifie moins de temps libre. Pour chacun des items, les répondants étaient invités à manifester leur accord ou leur désaccord sur une échelle de 1 (tout à fait en désaccord) à 5 (tout à fait d’accord). Les réponses fournies par les répondants témoignent d’une forte adhésion aux diverses représentations du travail (Fleury, 2010a). Celles?ci étant fortement corrélées les unes aux autres [14][14] C’est ce que révèle une analyse factorielle en composantes..., nous les avons agrégées par sommation simple en vue de construire un indicateur synthétique d’ethos du travail, défini comme une valeur ou une croyance individuelle concernant la place du travail dans la vie d’un individu et dans la société (Siegel, 1983). Les valeurs (qui variaient de 5 à 25) ont été regroupées en trois niveaux de façon à créer trois groupes comptant chacun plus ou moins le tiers des répondants : 1) ethos de niveau faible (scores de 5 à 16) ; 2) ethos de niveau moyen (scores de 17 à 21) et ethos de niveau élevé (scores de 22 ou plus).

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Comme l’indique le Tableau 5, cette variable synthétique d’ethos du travail est corrélée à certaines dimensions de la cohésion sociale. Concernant les dimensions formelles, l’ethos du travail est associé à la confiance institutionnelle, les personnes valorisant le plus le travail présentant le niveau de confiance le plus élevé. À propos des dimensions substantielles, les scores les mesurant diminuent au fur et à mesure que l’ethos du travail augmente. Ainsi, la participation politique, les relations sociales et, dans une moindre mesure, la participation socioculturelle sont plus intenses chez les personnes qui valorisent le travail le moins fortement.

Tableau 5 - Score moyen des diverses dimensions de la cohésion sociale selon l’ethos du travailTableau 5

Champ : ensemble de la population âgée de 18 ans ou plus (N=1610).

Note de lecture : plus un score s’approche de 1, moins l’attitude ou le comportement est cohésif ; plus il s’approche de 10, plus il est cohésif. Les écarts à la moyenne statistiquement significatifs (p?0,05) sont inscrits en caractères gras. Les pourcentages renvoient au poids de chacune des modalités au sein de la population étudiée.

Source : EVS Luxembourg, 2008, CEPS/INSTEAD.

Les caractéristiques professionnelles : tous les emplois se valent?ils ?

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Les travaux ayant porté sur la nature du lien entre le travail et la cohésion sociale ont également mis en lumière le fait que l’activité de travail peut elle?même, sous certaines conditions, conduire à un affaiblissement de la cohésion sociale. Cette idée se retrouvait chez Durkheim qui reconnaissait trois formes pathologiques de la division du travail (anomique, contrainte et inefficiente). À l’heure de la délocalisation, de la précarisation, de l’individualisation et de l’intensification du travail, cette idée revient aujourd’hui avec une grande acuité (Laville, 2008 ; Paugam, 2007 et 2009 ; Castel, 1995 et 2007 ; Sennett, 2000 et 2006). En fait, comme le souligne Sennett (2000), en ce qu’il se fragmente en de multiples états provisoires, précaires et individuels, le travail perd de plus en plus son pouvoir de socialisation, rendant particulièrement difficile la construction de rapports sociaux fondés sur la confiance et l’engagement mutuels.

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L’effet des mutations du travail sur ce qui peut s’apparenter aux attitudes et aux comportements cohésifs des individus a été examiné de manière particulièrement intéressante par Serge Paugam (2007 et 2009). Partant d’une distinction entre le rapport à l’emploi (stabilité de l’emploi) et le rapport au travail (satisfaction au travail) [15][15] Chez Paugam, le rapport à l’emploi renvoie à la stabilité..., Paugam est parvenu à distinguer quatre formes d’intégration professionnelle. La première forme, l’intégration assurée, se caractérise par un rapport à l’emploi et un rapport au travail positifs. Elle est la forme d’intégration professionnelle qui a le plus de chances de permettre aux salariés de réaliser leurs aspirations dans la vie sociale ; elle est liée à une attitude d’ouverture vis?à?vis de la vie collective de l’entreprise, de bonnes relations familiales et une participation politique importante et d’orientation conservatrice.

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La deuxième forme d’intégration, l’intégration incertaine, se caractérise par un rapport à l’emploi négatif et un rapport au travail positif. Elle s’accompagne souvent d’une distanciation vis?à?vis de l’action collective et d’une recherche de solutions individuelles pour conforter la situation professionnelle. De manière générale, cette forme d’intégration n’est pas liée à des relations familiales plus conflictuelles ; en revanche, elle est liée à un plus grand détachement à l’égard des partis politiques et de la politique en général, ce qui est, selon Paugam, le signe d’une progressive apathie par rapport aux différentes formes d’engagement dans la sphère publique.

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L’intégration laborieuse, caractérisée par un rapport à l’emploi positif et un rapport au travail négatif, constitue la troisième forme d’intégration professionnelle. Les personnes classées dans cette catégorie sont généralement attachées aux revendications traditionnelles des syndicats, en particulier celles qui touchent aux augmentations salariales. Si les relations de couple et les relations avec les enfants ne semblent pas plus conflictuelles, il en va autrement des relations avec les membres plus éloignés de la famille, jugées moins bonnes. Liée à une orientation politique de gauche un peu plus favorable à une transformation radicale de la société, cette forme d’orientation ne semble toutefois pas plus proche d’un parti politique, Paugam observant même le début d’un processus de désillusion.

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La quatrième forme d’intégration professionnelle, l’intégration disqualifiante, se caractérise par un rapport à l’emploi et un rapport au travail négatifs. Elle est liée à une attitude plus distante vis?à?vis de la vie collective de l’entreprise, les personnes proches de cette forme d’intégration étant nombreuses à ne pas faire confiance aux délégués du personnel pour défendre leurs intérêts. Éprouvant une grande désillusion professionnelle, ces salariés ont tendance à se replier sur eux?mêmes et leur vie familiale en est affectée. Bien qu’ils affichent l’orientation politique la plus à gauche de tous les salariés et qu’ils soient les plus favorables à une transformation radicale de la société, les salariés proches de l’intégration disqualifiante sont les plus nombreux à s’abstenir de voter, forme de radicalisme politique qui exprime, selon Paugam, l’amertume et l’impuissance.

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Comment cela se traduit?il dans les attitudes et les comportements cohésifs des résidents du Luxembourg ? Afin de l’étudier, nous avons retenu trois indicateurs. Le premier renvoie au statut professionnel de l’individu, lequel peut être, chez les personnes en emploi, indépendant (10 % des travailleurs), fonctionnaire (16 %), employé privé (44 %) ou ouvrier (31 %). Le deuxième se rapporte au genre de travail qui est fait (CSP) et est conceptualisé au moyen de la version courte de la classification des professions de l’ISCO [16][16] Il s’agit de la classification développée par l’Organisation..., regroupée en six grands groupes professionnels : 1) professions supérieures (groupes I et II) (22 % des travailleurs), 2) professions intermédiaires (groupe III) (23 %), 3) employés administratifs (groupe IV) (13 %), 4) employés du secteur de la vente, des services et de la restauration (groupe V) (10 %), 5) travailleurs manuels qualifiés (groupes VI et VII) (13 %) et 6) travailleurs manuels semi ou non qualifiés (groupes VIII et IX) (19 %). Enfin, le troisième reproduit la typologie de l’intégration professionnelle développée par Paugam à partir des informations contenues dans trois variables de l’EVS?Luxembourg, soit le type de contrat de travail, l’expérience du chômage au cours des cinq années ayant précédé l’enquête et la satisfaction au travail. L’intégration assurée caractérise les 44 % de travailleurs qui a) disposent d’un contrat de travail à durée indéterminée (CDI) et n’ont pas connu d’épisode de chômage, et b) affichent un niveau de satisfaction au travail supérieur à la moyenne [17][17] Soit 23,242 sur une échelle variant de 3 à 30, 3 signifiant... des travailleurs. L’intégration incertaine regroupe les 15 % de travailleurs qui a) sont indépendants, ne disposent pas d’un CDI ou ont connu au moins un épisode de chômage, et b) affichent un niveau de satisfaction supérieur à la moyenne. L’intégration laborieuse réunit, quant à elle, les 30 % de travailleurs qui a) disposent d’un CDI et n’ont pas connu d’épisode de chômage ; et b) affichent un niveau de satisfaction inférieur ou égal à la moyenne. Enfin, l’intégration disqualifiante concerne les 11 % de travailleurs qui a) sont indépendants, ne disposent pas d’un CDI ou ont connu au moins un épisode de chômage ; et b) affichent un niveau de satisfaction au travail inférieur ou égal à la moyenne [18][18] Le lecteur trouvera plus de détails sur la construction....

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Comme l’indique le Tableau 6, les caractéristiques professionnelles des travailleurs résidents du Luxembourg sont fortement corrélées aux diverses dimensions de la cohésion sociale. Concernant les dimensions formelles, on constate que la confiance institutionnelle est plus forte chez les ouvriers alors qu’elle est sensiblement plus faible chez les travailleurs indépendants, les fonctionnaires et les travailleurs dont l’intégration est disqualifiante. Le sentiment de solidarité est, quant à lui, plus élevé parmi les professions intermédiaires alors qu’il est plus faible chez les travailleurs manuels non qualifiés, les employés administratifs, les employés de la vente, des services et de la restauration et chez les travailleurs dont l’intégration est disqualifiante. Notons que peu de différences apparaissent sur les dimensions formelles pour les trois autres types d’intégration professionnelle.

Tableau 6 - Score moyen des diverses dimensions de la cohésion sociale selon diverses caractéristiques professionnellesTableau 6

Champ : ensemble de la population âgée de 18 ans ou plus et occupant un emploi (N=938).

Note de lecture : plus un score s’approche de 1, moins l’attitude ou le comportement est cohésif ; plus il s’approche de 10, plus il est cohésif. Les écarts à la moyenne statistiquement significatifs (p?0,05) sont inscrits en caractères gras. Les pourcentages renvoient au poids de chacune des modalités au sein de la population étudiée.

Source : EVS Luxembourg, 2008, CEPS/INSTEAD.
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Les caractéristiques professionnelles sont également fortement corrélées aux dimensions substantielles. De manière générale, ce sont les fonctionnaires, les professions supérieures et les travailleurs dont l’intégration est assurée et, dans une moindre mesure, ceux dont l’intégration est incertaine qui présentent les scores les plus élevés sur ces dimensions. Inversement, ce sont les ouvriers, les travailleurs manuels semi ou non qualifiés, les employés du secteur de la vente, des services et de la restauration et les travailleurs dont l’intégration est disqualifiante qui présentent les scores les moins élevés. Les employés administratifs, les travailleurs manuels qualifiés et les travailleurs dont l’intégration est laborieuse présentent également des scores inférieurs à la moyenne, mais ceux?ci ne sont significatifs que lorsqu’il s’agit de la participation socioculturelle et, dans le cas des travailleurs dont l’intégration est laborieuse, de la participation politique.

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Trois éléments semblent ressortir des sections précédentes. D’une part, il semble tout à fait probable que le fait d’occuper un emploi puisse contribuer à accroître le potentiel cohésif d’un individu. Il semble toutefois que cela soit essentiellement vrai pour les dimensions substantielles de la cohésion sociale et que ce soit surtout par rapport aux chômeurs que les personnes en emploi se démarquent. D’autre part, et contrairement à ce que laissent entendre les discours s’inquiétant d’un affaiblissement de l’ethos du travail, il apparaît que celui?ci est peu lié à la cohésion sociale, semblant même être lié négativement aux dimensions substantielles. Enfin, tout indique que la participation au marché du travail ne suffit pas à expliquer les attitudes et les comportements cohésifs puisque d’importantes variations s’observent selon le statut d’emploi, la CSP et le type d’intégration professionnelle. Parmi les résultats majeurs, notons que l’intégration disqualifiante est liée négativement aux attitudes cohésives et que les comportements cohésifs sont plus fréquents lorsque l’intégration est assurée, qu’on est fonctionnaire et qu’on occupe un emploi dans le haut de la hiérarchie sociale.

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Notre analyse ne peut toutefois pas s’arrêter là, celle?ci s’étant limitée à l’étude des effets bruts des variables liées au travail. Non seulement plusieurs de ces variables sont susceptibles d’être corrélées les unes aux autres, mais il est possible que certaines différences s’expliquent par d’autres variables, telles que l’âge, le niveau de scolarité, la nationalité, etc. La prochaine section tente de clarifier ces relations et mesure, pour ce faire, les effets nets des variables liées au travail.

Une analyse multivariée du lien entre le travail et les attitudes et les comportements cohésifs

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Dans une autre étude, nous avons montré que les attitudes et les comportements cohésifs des résidents du Luxembourg sont fortement liés à l’âge, au sexe, à la situation familiale, à la nationalité, à la religion et au niveau d’études (Borsenberger et al., 2011). Plus concrètement, les attitudes cohésives dépendent de l’âge (relation positive), de la nationalité (confiance institutionnelle plus élevée chez les Portugais et sentiment de solidarité plus intense chez les immigrants des pays non européens des 15), du fait d’avoir eu au moins un enfant (relation positive) et de la religion (plus faibles chez les personnes n’appartenant à aucune religion). Les comportements cohésifs sont, pour leur part, essentiellement liés au niveau de scolarité (relation positive), à l’âge (relation négative), au genre (plus élevés chez les hommes) et à la nationalité (plus élevés chez les Luxembourgeois).

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Comme l’indique l’Annexe 4 [19][19] Sur le site de la revue : http://sociologie.revues..., ces caractéristiques sociodémographiques sont également liées aux diverses dimensions du travail. Plus concrètement, le taux d’activité est lié à l’âge et au genre, mais aussi à la situation familiale, au fait d’avoir ou non des enfants, à la nationalité et au niveau d’études. De la même façon, l’intensité de l’ethos du travail varie d’un groupe à l’autre, l’ethos étant plus prégnant chez les 55 ans et plus, les hommes, les personnes vivant en couple, les Portugais, les catholiques, les personnes d’une autre religion et les personnes les moins scolarisées. Les caractéristiques de l’emploi sont également liées à ces variables sociodémographiques, au niveau d’études en particulier. En outre, les individus les plus scolarisés sont plus susceptibles d’être indépendants, employés privés ou fonctionnaires, d’occuper un emploi de niveau supérieur ou intermédiaire et de connaître une insertion professionnelle incertaine.

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Les analyses qui suivent ont pour objectif de mesurer les effets nets de l’activité de travail, de l’ethos du travail et des caractéristiques de l’emploi sur les diverses dimensions de la cohésion sociale, en tenant compte de l’effet des différentes caractéristiques sociodémographiques sur ces mêmes variables. Nous nous appuyons pour ce faire sur différents modèles de régression linéaire. Ces modèles visent essentiellement à déterminer dans quelle mesure le travail, entendu comme activité, représentation sociale et condition d’existence, contribue à accroître les attitudes et les comportements cohésifs des individus ; ils ne visent pas à expliquer la plus grande part de variabilité des diverses dimensions de la cohésion sociale.

Les effets de l’activité et de l’ethos du travail

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L’analyse multivariée des dimensions formelles de la cohésion sociale confirme nos résultats précédents : de manière générale, le statut d’activité et l’ethos du travail expliquent peu les attitudes cohésives (Tableau 7). Dans le cas de la confiance institutionnelle, ce sont essentiellement la nationalité, la religion puis, dans une certaine mesure, l’âge, le sexe et la situation familiale qui sont déterminants. Dans le cas de la solidarité, ce sont la nationalité, le niveau de scolarité puis le fait d’avoir eu des enfants qui expliquent les attitudes cohésives. L’intégration du statut d’activité et de l’ethos du travail dans le modèle d’analyse ne modifie en rien ces résultats. Il faut dire que le fait d’être en emploi, plutôt que d’être inactif ou chômeur, n’est associé à aucune des attitudes cohésives. Concernant l’ethos du travail, on constate que les personnes qui valorisent fortement le travail sont plus susceptibles d’afficher un score élevé de confiance institutionnelle. En revanche, la valorisation du travail semble être liée négativement au sentiment de solidarité. Les résultats relatifs à l’ethos du travail demeurent toutefois peu significatifs.

Tableau 7 - Modèles de régression mesurant le niveau de cohésion sociale formelleTableau 7

Champ : individus âgés de 18 ans ou plus (N=1610).

Note de lecture : les résultats s’interprètent par rapport à la catégorie de référence (marquée « réf. ») dont la valeur est 0. Une valeur inférieure à 0 signifie que, par rapport à cette catégorie de référence, la modalité est associée à une attitude moins cohésive ; inversement, un score supérieur à 0 signifie que la modalité est associée à une attitude plus cohésive. Plus une valeur s’éloigne de 0, plus l’écart est important. Les résultats sont significatifs aux seuils de *** p ? 0,001 ; ** p ? 0,01 et * p ? 0,05.

Source : EVS Luxembourg, 2008, CEPS/INSTEAD.
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Bien qu’un peu plus élevé que pour les dimensions formelles, le pouvoir explicatif des variables liées au statut d’activité et à l’ethos du travail sur les dimensions substantielles de la cohésion sociale est relativement faible (Tableau 8). En fait, quelle que soit la dimension substantielle examinée, il apparaît que les comportements cohésifs s’expliquent principalement par l’âge, le sexe, la nationalité, le niveau de scolarité et, dans le cas des relations sociales, par le fait d’avoir eu des enfants.

Tableau 8 - Modèles de régression mesurant le niveau de cohésion sociale substantielleTableau 8

Champ : individus âgés de 18 ans ou plus (N=1610).

Note de lecture : voir Tableau 7.

Source : EVS Luxembourg, 2008, CEPS/INSTEAD.
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Le statut d’activité est essentiellement lié aux relations sociales. De manière générale, le fait d’être inactif ou chômeur réduit la probabilité d’avoir un score élevé sur cette dimension. Le fait d’occuper un emploi plutôt que d’être chômeur ou inactif ne semble pas avoir d’effet sur les participations politique et socioculturelle. Ces résultats nuancent fortement l’idée selon laquelle le fait d’être actif sur le marché du travail rendrait plus probables les comportements cohésifs.

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L’ethos du travail semble être plus fortement lié aux dimensions substantielles de la cohésion sociale. Contrairement aux inquiétudes relatives à l’effet des nouvelles représentations du travail sur la cohésion sociale, la faiblesse de l’ethos du travail n’est pas liée à des comportements moins cohésifs. On constate même que ce sont les personnes qui valorisent le moins le travail qui présentent les comportements les plus cohésifs, notamment dans la sphère politique.

Les effets du type de participation sur le marché du travail

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Qu’en est?il des effets des caractéristiques de l’emploi et de l’intégration professionnelle ? Afin de les mesurer, nous avons intégré le statut d’emploi, la CSP et le type d’intégration professionnelle à nos modèles de régression précédents, et ce, pour les personnes qui occupaient un emploi au moment de l’enquête et qui étaient âgées de moins de 65 ans. Les résultats sont consignés dans le Tableau 9.

Tableau 9 - Modèles de régression mesurant les niveaux de cohésion sociale formelle et substantielle pour les personnes en emploiTableau 9

Champ : individus âgés de 18 ans ou plus et occupant un emploi (N=959).

Note de lecture : voir Tableau 7.

Source : EVS Luxembourg, 2008, CEPS/INSTEAD.
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De manière générale, les variables liées aux caractéristiques de l’emploi ont peu d’effet sur les dimensions formelles de la cohésion sociale. La seule variable qui semble véritablement associée à ces dimensions est celle qui mesure le type d’intégration professionnelle. À l’instar de Paugam, on constate que l’intégration disqualifiante puis, dans une certaine mesure, l’intégration laborieuse sont associées négativement aux attitudes cohésives, à la confiance institutionnelle en particulier. Ce résultat est intéressant dans la mesure où ces deux formes d’intégration professionnelle ont en commun un rapport au travail négatif. Ceci laisse penser qu’il ne suffit pas de créer des emplois pour accroître les attitudes cohésives, mais qu’il est nécessaire de créer des emplois satisfaisants pour les travailleurs. À cet égard, les aspirations des travailleurs résidents du Luxembourg montrent que le salaire et la sécurité de l’emploi ne sont pas les seuls facteurs de satisfaction, les possibilités d’épanouissement personnel au travail, de reconnaissance et de conciliation vie professionnelle et vie familiale étant aussi importants, sinon plus (Fleury, 2010b). Le fait que les fonctionnaires soient, comparativement aux employés privés, moins susceptibles d’avoir des attitudes cohésives en ce qui a trait à la confiance institutionnelle montre d’ailleurs qu’un rapport au travail positif est plus important qu’un rapport à l’emploi positif [20][20] Les fonctionnaires ont un rapport à l’emploi plus positif..., résultat qui est confirmé par le fait que les personnes ayant une intégration incertaine ne se distinguent pas de manière significative des personnes dont l’intégration est assurée. Enfin, notons que lorsque nous ne sélectionnons que la population en emploi, les différences en matière d’ethos du travail n’apparaissent plus significatives.

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En ce qui a trait aux dimensions substantielles, les résultats varient fortement selon la dimension examinée. Concernant la participation politique, il appert que ce sont les fonctionnaires qui présentent les comportements les plus cohésifs alors que les ouvriers et les autres travailleurs manuels semi ou non qualifiés, les employés privés et les employés administratifs présentent les comportements les moins cohésifs. Ces résultats doivent être mis en lien avec les conditions d’accès au statut de fonctionnaire au Luxembourg qui était, jusqu’en janvier 2010, réservé aux nationaux. Nous constatons, d’ailleurs, que l’introduction des variables liées à l’emploi fait disparaître le lien entre la participation politique et la nationalité. Enfin, notons que la relation négative entre l’ethos du travail et la participation politique se renforce lorsque l’analyse ne porte que sur la population en emploi et que les variables liées aux caractéristiques de l’emploi et de l’intégration professionnelle sont intégrées.

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Ces variables sont en revanche peu liées à la participation socioculturelle. Seule la CSP est liée de manière significative à cette dimension de la cohésion sociale. Il semble que les employés administratifs et les travailleurs manuels semi ou non qualifiés ont une participation socioculturelle moins intense. Cela pourrait être attribuable à un capital culturel plus faible pour ces groupes professionnels. Il apparaît en effet que les différences liées au niveau d’études disparaissent lorsque l’analyse porte sur les personnes en emploi et que la catégorie socioprofessionnelle est intégrée dans l’analyse.

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En ce qui concerne les relations sociales, les statuts d’employé privé et d’ouvrier y semblent liés de manière négative. De même, le fait de connaître une intégration professionnelle disqualifiante est associé à un plus faible niveau de relations sociales. À l’instar de ce que nous avons observé dans la partie précédente, l’ethos du travail demeure négativement lié à cette dimension de la cohésion sociale, en particulier lorsque l’ethos est de niveau moyen.

Conclusion

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Au Luxembourg comme ailleurs dans les pays occidentaux, le concept de cohésion sociale resurgit au moment où l’équilibre socioéconomique des années d’après?guerre semble être remis en question et les conséquences sociales de la mondialisation deviennent de plus en plus visibles. Inquiètes des coûts politiques, sociaux et économiques inhérents à l’affaiblissement de la cohésion sociale, plusieurs instances politiques et économiques insistent sur la création d’emplois et l’activation de tous comme moyen d’accroître la cohésion sociale.

49

Notre étude a montré que le lien entre le travail, les attitudes et les comportements cohésifs est beaucoup moins net que les discours des diverses instances politiques et économiques ne le laissent entendre. D’une part, le fait d’occuper un emploi n’est lié que faiblement aux attitudes et aux comportements cohésifs. Sa contribution se résume essentiellement à la dimension des relations sociales, l’activité de travail augmentant celles?ci. Les autres dimensions, qu’elles se rapportent à la confiance institutionnelle, aux attitudes solidaires, à la participation politique ou socioculturelle, ne semblent pas, quant à elles, liées au fait d’occuper un emploi.

50

D’autre part, contrairement à ce que stipulent les discours politiques et économiques, un ethos du travail prégnant n’est pas lié à des attitudes et/ou des comportements plus cohésifs. De manière générale, il apparaît même qu’une forte valorisation du travail est liée négativement à la cohésion sociale, les personnes ayant un ethos du travail élevé étant celles qui affichent les comportements les moins cohésifs.

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Enfin, d’importantes différences selon le type d’emploi occupé sont apparues. En outre, il est ressorti que les attitudes cohésives dépendent fortement du type d’intégration professionnelle, du rapport au travail en particulier. Quant aux comportements cohésifs, ils sont directement liés au statut d’emploi et au capital culturel qui lui est souvent associé. En ce sens, notre étude confirme les travaux qui mettent en lumière le fait que tous les types d’emploi ne contribuent pas également à la cohésion sociale et qui mettent l’accent sur l’importance de la satisfaction au travail. Cela laisse penser qu’il ne suffit pas simplement de créer des emplois pour accroître les attitudes et les comportements cohésifs des individus, mais qu’il faut des emplois intéressants, qui offrent de bonnes conditions matérielles et qui permettent de concilier de façon harmonieuse les diverses facettes de la vie des individus.

52

Faute d’informations suffisantes [21][21] Concernant la qualité de l’emploi et la satisfaction..., il n’a pas été possible ici d’élargir notre champ d’enquête à d’autres pays ; il s’avère donc difficile de déterminer jusqu’à quel point les résultats discutés sont particuliers au Luxembourg ou peuvent être généralisés à d’autres sociétés. Cela est d’autant plus difficile que, d’un côté, le Luxembourg présente de nombreuses spécificités qui rendent sa situation difficilement comparable à celle des autres pays. Le chômage est plus faible que dans la plupart des pays occidentaux, l’emploi frontalier plus élevé, l’encadrement législatif du travail plus contraignant et le système de sécurité sociale plus généreux ; on peut dès lors se demander dans quelle mesure cette situation n’entraîne pas un rapport au travail et à la cohésion sociale particulier. D’un autre côté, il est frappant de constater à quel point les résultats discutés ici rejoignent ceux obtenus dans le cadre d’autres études. Nous avons abondamment parlé des travaux de Paugam ; nous pouvons également parler de la récente étude réalisée par Dubet et al. (2010). Tout en témoignant de l’effet globalement bénéfique du dynamisme du marché du travail sur la cohésion sociale, cette étude en relativise néanmoins l’importance. Elle montre que certains pays, pourtant très cohésifs, se caractérisent par un faible dynamisme de leur marché du travail ; c’est le cas des Pays?Bas, de la Finlande et de la Suisse. Inversement, dans des pays comme le Royaume?Uni, le Japon, l’Irlande et la Corée, le marché du travail est dynamique, mais la cohésion sociale est faible.

53

Mais quelle que soit la portée de ses résultats, notre étude a permis de mettre en relief la nature complexe de la relation entre le travail et la cohésion sociale. Celle?ci s’explique d’abord par la complexité du concept de cohésion sociale, mais également par la complexité des relations qui existent entre les diverses dimensions du travail et de la cohésion sociale. À cet égard, notre étude a bien montré que l’activité de travail n’induisait pas nécessairement des attitudes et des comportements cohésifs, pouvant même, sous certaines conditions, conduire à de moindres niveaux de confiance institutionnelle, de solidarité, de participation politique, de participation socioculturelle et de relations sociales. La suite devra chercher à savoir dans quelle mesure ces conditions varient d’un pays à l’autre, suivant, notamment, la situation du marché du travail, son encadrement législatif et l’importance du système de sécurité sociale.


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Notes

[*]

Ph. D. en sociologie et chercheur associé au CEPS/INSTEAD (Luxembourg)

3, avenue de la Fonte – L-4364 Esch-sur-Alzette – Luxembourg

Charles.Fleury@live.fr

[1]

Ceux?ci proviennent essentiellement du Portugal (37 % de la population étrangère), de France (14 %), d’Italie (9 %), de Belgique (8 %) et d’Allemagne (6 %).

[2]

En guise d’illustration, notons que le taux de chômage était inférieur à 6 % en 2009 (contre près de 9 %, en moyenne, dans l’UE?15), que la part du travail à temps partiel involontaire s’établissait à moins de 10 % de l’emploi des résidents (contre 24 % dans l’UE?15) et que la proportion d’emplois temporaires s’établissait à 7 % de l’emploi des résidents (contre 14 % en moyenne dans l’UE?15) (Borsi et al., 2010).

[3]

De la division du travail social, 1893.

[4]

L’article 99 du consensus européen sur le développement adopté en 2006 témoigne de cette perspective. Il stipule que « l’emploi est un facteur essentiel pour parvenir à un niveau élevé de cohésion sociale » et engage la Communauté européenne à promouvoir « les investissements qui génèrent des emplois et soutiennent le développement des ressources humaines » et à encourager « le travail décent pour tous conformément à l’agenda de l’Organisation internationale du Travail (OIT) » (Journal officiel de l’Union européenne, no 2006/C46/01, p. 15). À propos de l’emploi décent, notons que si l’Europe en fait la promotion, il ne s’agit pas d’une priorité, comme en témoigne l’utilisation du taux d’emploi comme indicateur de référence au niveau européen (Lallement, 2007 ; Piotet, 2007). En ce qu’il ne tient pas compte de la qualité de l’emploi, ce ratio porte en lui une philosophie selon laquelle « any job is better than no job » (Lallement, 2007, p. 534).

[5]

La stratégie pour l’emploi énoncée par l’OCDE en 1994 et réaffirmée en 2006 constitue un bon exemple de ce courant de pensée (OCDE, 2006, 1998 et 1994). Cette stratégie, qui vise explicitement à « créer davantage d’emploi et faire reculer le chômage tout en élevant les niveaux de vie et en accroissant la cohésion sociale » (OCDE, 1998, p. 1), propose notamment d’accroître la flexibilité du temps de travail et des coûts salariaux et de revoir les dispositions relatives à la sécurité d’emploi et les systèmes d’indemnisation du chômage et de prestations connexes. Elle suggère également d’accroître le taux d’emploi des jeunes, des femmes, des personnes âgées, des chômeurs et des personnes malades ou handicapées.

[6]

La population étudiée ne comprend pas les 140 000 travailleurs frontaliers, qui représentent près de 40 % de la population active du Luxembourg. Elle ne comprend pas non plus les fonctionnaires internationaux.

[7]

À cet égard, Dubet et al. (2010) soulignent le danger d’étudier la cohésion sociale à partir d’indicateurs individuels, alléguant que les phénomènes collectifs ne sont pas nécessairement la somme arithmétique des effets individuels. En dépit de ce danger, nous pouvons légitimement penser qu’une société ne peut être cohésive sans qu’elle n’implique un minimum d’attitudes et de comportements cohésifs de la part de ses membres.

[8]

À l’instar de Bernard, Dickes et ses collaborateurs ont fait l’hypothèse que l’inclusion économique et l’égalité faisaient partie de la définition de la cohésion sociale. Ils ne sont toutefois pas parvenus à les opérationnaliser à partir des données de l’EVS et ont fini, dans un écrit plus récent (Dickes & Fleury, 2012), par adopter partiellement la position de Chan et al. (2006) et de Dubet et al. (2010), pour qui ces dimensions ne sont pas des composantes de la cohésion sociale.

[9]

Ces derniers ont défini la cohésion sociale par l’intermédiaire de deux grandes familles de variables, à savoir la confiance et le capital social. La confiance renvoyait aux croyances et aux attitudes et comprenait la confiance interpersonnelle et institutionnelle de même que la tolérance. Le capital social renvoyait quant à lui à l’intensité de la vie sociale et reflétait le niveau de participation politique et socioculturelle des individus.

[10]

Notons à cet égard que dans leurs plus récents travaux, Dickes et al. (Dickes & Fleury, 2012) ont adopté le concept de « régime de cohésion sociale », inspiré des travaux de Green et al. (2009). Ils ont notamment montré qu’en combinant les dimensions formelles et substantielles de la cohésion aux trois valeurs de la Révolution française (liberté, égalité et solidarité), il était possible de distinguer sept types de régimes de cohésion sociale, dont plusieurs rappelaient les différents types de régimes providentiels identifiés dans l’esprit des travaux d’Esping-Andersen (1990).

[11]

Nous n’avons pas jugé nécessaire de créer les deux dimensions générales (formelle et substantielle), celles?ci n’apportant rien de plus à l’analyse.

[12]

Sur le site de la revue : http//sociologie.revues.org

[13]

Les personnes en emploi sont celles qui, au moment de l’enquête, déclaraient avoir une activité professionnelle rémunérée, que celle?ci soit à temps complet ou à temps partiel, salariée ou indépendante. Les chômeurs étaient ceux qui disaient être en chômage au moment de l’enquête et les inactifs étaient ceux qui ne déclaraient pas d’activité professionnelle rémunérée et qui ne se disaient pas en chômage.

[14]

C’est ce que révèle une analyse factorielle en composantes principales dont les détails sont présentés à l’Annexe 2 sur le site de la revue (http://sociologie.revues.org).

[15]

Chez Paugam, le rapport à l’emploi renvoie à la stabilité de l’emploi. Il est jugé positif lorsque l’emploi est suffisamment stable pour permettre au travailleur de planifier son avenir et d’être protégé face aux aléas de la vie ; il est jugé négatif lorsque l’emploi n’a pas ces qualités. Le rapport au travail renvoie quant à lui à la satisfaction dans le travail. Il est jugé positif lorsque le salarié dit éprouver des satisfactions au travail ; il est jugé négatif lorsque le salarié n’éprouve pas de telles satisfactions.

[16]

Il s’agit de la classification développée par l’Organisation internationale du travail. Pour plus de détails : http://www.ilo.org/public/french/bureau/stat/isco/isco88/major/htm.

[17]

Soit 23,242 sur une échelle variant de 3 à 30, 3 signifiant « pas du tout satisfait » et 30 signifiant « tout à fait satisfait ».

[18]

Le lecteur trouvera plus de détails sur la construction de notre typologie d’intégration professionnelle à l’Annexe 3 sur le site de la revue (http://sociologie.revues.org).

[19]

Sur le site de la revue : http://sociologie.revues.org

[20]

Les fonctionnaires ont un rapport à l’emploi plus positif que les employés privés, mais un rapport au travail plus négatif.

[21]

Concernant la qualité de l’emploi et la satisfaction au travail en particulier.

Résumé

Français

Adoptant une définition multidimensionnelle de la cohésion sociale et s’appuyant sur les données luxembourgeoises de l’European Values Study de 2008, cet article vise à savoir dans quelle mesure le travail, entendu comme activité, représentation sociale et condition d’existence, contribue au maintien, voire au renforcement, des attitudes et des comportements cohésifs des individus. Il montre que, contrairement à ce que laissent entendre certaines idées véhiculées par diverses instances politiques nationales et internationales, il ne suffit pas de créer des emplois et de favoriser le développement d’un ethos du travail particulier pour accroître le potentiel de cohésion des individus, mais qu’il faut encore offrir des emplois intéressants, offrant de bonnes conditions matérielles et permettant de concilier de façon harmonieuse les diverses facettes de la vie des individus.

Mots-clés

  • cohésion sociale
  • travail
  • emploi
  • ethos du travail
  • intégration professionnelle

English

Work and social cohesion in LuxembourgAdopting a multidimensional definition of social cohesion and using the Luxembourgian data of the European Values Study of 2008, this paper aims to understand to what extent work ‑ understood as an activity, a social representation and a condition of existence ‑ contributes to maintaining, even strengthening, cohesive attitudes and behaviour. It shows that, contrary to what national and international authorities tend to say, it is not enough to create jobs and to encourage the development of a specific work ethic to increase individual cohesiveness, but that it is necessary to create interesting jobs, with good material conditions and that give the possibility to conciliate the different spheres of individual life in a harmonious way.

Keywords

  • social cohesion
  • work
  • employment
  • work ethic
  • professional integration

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Mesurer les attitudes et les comportements cohésifs
  3. Travail et cohésion sociale : un lien complexe
    1. L’occupation d’un emploi : le fondement des attitudes et des comportements cohésifs ?
    2. Les représentations sociales du travail : une menace à la cohésion sociale ?
    3. Les caractéristiques professionnelles : tous les emplois se valent?ils ?
  4. Une analyse multivariée du lien entre le travail et les attitudes et les comportements cohésifs
    1. Les effets de l’activité et de l’ethos du travail
    2. Les effets du type de participation sur le marché du travail
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Fleury Charles, « Travail et cohésion sociale au Luxembourg », Sociologie, 3/2012 (Vol. 3), p. 229-249.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2012-3-page-229.htm
DOI : 10.3917/socio.033.0229


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