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Sociologie

2012/4 (Vol. 3)


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Introduction

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Émile Durkheim écrivait que « chaque profession (...) constitue un milieu sui generis qui réclame des aptitudes particulières et des connaissances spéciales, où règnent certaines idées, certains usages, certaines manières de voir les choses ; et comme [l’étudiant] [1][1] Durkheim écrit « l’enfant ». doit être préparé en vue de la fonction qu’il sera appelé à remplir, l’éducation, à partir d’un certain âge, ne peut plus rester la même pour tous les sujets auxquels elle s’applique » (Durkheim, 1992, p. 48). Autrement dit, tout apprentissage professionnel – et notamment l’apprentissage chirurgical – est spécifique et génère des façons de voir, faire, dire et penser (i. e. des dispositions) qui lui sont propres. Or les travaux sociologiques traitant de la socialisation au métier l’ont souvent abordée de façon relativement « désincarnée » en termes d’identifications aux rôles, de projections personnelles (Merton & Rossi, 1953 ; Huntington, 1957) ou de visées vers lesquelles tend l’action (Becker et al., 1961) et, souvent, exclusivement dans le cadre de la formation scolaire (Becker et al., 1961 ; Eymeri, 2001 ; Bertrand, 2008). Plus rares sont ceux qui voient comment les individus sont socialisés concrètement dans le cadre de l’exercice professionnel lui-même, tout au long de la carrière. On peut penser par exemple pour la chirurgie à la contribution de Charles L. Bosk qui étudie, à partir des situations de travail observées, comment sont classifiées et sanctionnées concrètement les erreurs chirurgicales par le groupe professionnel selon les étapes de la carrière (Bosk, 1979). Isabelle Baszanger évoque également les débuts de l’insertion professionnelle des jeunes médecins généralistes, au-delà de la phase des études, mais son analyse reste centrée sur « l’organisation progressive d’un univers conceptuel » plutôt que sur les pratiques concrètes et les dispositions à agir propres à la profession (Baszanger, 1981, 1983). C’est le cas également de l’approche subjectiviste de Claude Dubar qui porte sur les configurations identitaires des professionnels à partir de l’étude du « monde vécu du travail », de la trajectoire professionnelle et des mouvements d’emploi (Dubar, 1998).

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Pour notre part, nous nous sommes attachée à l’étude de la socialisation professionnelle chirurgicale en actes et en situation. Il s’est agi d’étudier les dispositions professionnelles et genrées en les analysant comme le produit de contextes de socialisation situés. Autrement dit, nous nous sommes efforcée de retracer la sociogenèse de ces dispositions socialement construites comme féminines ou masculines [2][2] Par la suite nous désignerons ces dispositions socialement..., contribuant ainsi à dénaturaliser ces dispositions. Nous avons fait apparaître que la « vocation » chirurgicale, pour les hommes comme pour les femmes, s’appuie sur l’expérience (lors d’un stage d’externat le plus souvent) d’affinités électives avec des dispositions masculines antérieurement incorporées par les candidat-e-s. Ainsi la primauté des socialisations antérieures préside-t-elle bien souvent à la socialisation secondaire chirurgicale, qui n’agit le plus souvent que comme socialisation de renforcement des dispositions antérieurement incorporées, au moins dans le premier temps de la carrière professionnelle qui tend à durcir cette dimension virile de l’exercice du métier. Le stage d’externat de chirurgie est toujours présenté comme extrêmement clivant pour les étudiant-e-s et comme traçant une ligne de partage entre ceux et celles qui se destineront à cette spécialité, et ceux et celles qui embrasseront la médecine : « la chirurgie, on n’aime ou on n’aime pas », « le bloc, ça bloque ». Ceux et celles qui fuient la chirurgie invoquent toujours comme raisons de leur dégoût pour la chirurgie au moins un des trois éléments suivants : l’absence de relationnel avec le patient, l’excès de la charge temporelle qu’implique la spécialité ou encore l’humour grivois des opérateurs, jugé insupportable et rédhibitoire.

Données de cadrage sur la profesion de chirurgien et la place qu’y ocupent les femes

La chirurgie digestive est ce qui reste de la « spécialité mère », à savoir la chirurgie générale, qui s’est progressivement désagrégée au fil des segmentations et spécialisations successives (Ternon, 1986 ; Bercot et al, 2011). Elle a ainsi perdu une part de son prestige antérieur, au profit de spécialités comme l’ophtalmologie, plus rémunératrice et offrant une meilleure qualité de vie (puisque la spécialité implique très peu d’urgences, donc peu de gardes). Spécialité avec gardes, chronophage et peu rémunératrice, elle demeure toutefois la spécialité des « grandes incisions » et de la chirurgie dite « lourde », qui se pratique essentiellement en Centre Hospitalier Universitaire (CHU). La chirurgie digestive et générale constitue la spécialité chirurgicale la plus nombreuse en termes d’effectifs, représentant 4 814 chirurgiens sur l’ensemble des 8 973 chirurgiens inscrits au Conseil National de l’Ordre des Médecins (C.N.O.M.) au 1er janvier 2004 (contre 2 309 chirurgiens orthopédistes, deuxième spécialité en termes d’effectifs).

Les femmes y occupent cependant une place minoritaire étant donné la forte ségrégation horizontale et verticale qui s’opère en chirurgie, malgré le mouvement de féminisation massif qui a lieu parallèlement en médecine. Si les femmes commencent timidement à investir la spécialité au lendemain de la seconde guerre mondiale, il faut attendre les années 1970 pour qu’elles soient un peu plus nombreuses et encore, celles-ci demeurent-elles aujourd’hui des « exceptions statistiques ». La chirurgie demeure ainsi incontestablement une « profession masculine » (Zolesio, 2009b) et un « bastion masculin » puisque le taux de masculinité des spécialités chirurgicales était de 83 % en 1994-1995, de 87 % en 1997-1998 (Jaisson, 2002) et qu’il reste stable en 2004. Même le taux de féminisation de 23 % de l’ensemble des spécialités chirurgicales cache de grandes disparités et mérite d’être reconsidéré dans la mesure où il agrège des spécialités telles que l’ophtalmologie (49,4 % de femmes), la gynécologie-obstétrique (38,2 %) et l’ORL (16,4 %) qui ne sont pas considérées par le milieu médical comme des spécialités chirurgicales « pures » mais plutôt comme des spécialités médico-chirurgicales. Dans les spécialités les plus chirurgicales, on trouve un très faible pourcentage de praticiennes : 8,5 % au total (dont 3 % en orthopédie, 4 % en chirurgie thoracique et cardiaque, 10 % en chirurgie digestive et générale). Il semblerait que les femmes s’imposent d’ailleurs davantage dans les spécialités médico-chirurgicales où elles ont été pionnières (Bercot et al., 2011).

S’ajoutant à cette ségrégation horizontale, la ségrégation verticale est encore plus forte en chirurgie digestive que dans les autres disciplines chirurgicales ou médicales. Si l’on compte aujourd’hui davantage d’internes et d’assistantes cheffes de clinique que dans les générations antérieures, les praticiennes hospitalières et les professeures et cheffes de service sont rarissimes[3][3] La carrière chirurgicale hospitalière comporte plusieurs.... Les agrégées (PU-PH), au sommet de la hiérarchie professionnelle hospitalière, que Josette Dall’Ava Santucci appelle les « mandarines », y sont très rares : à peine 1 % en chirurgie générale en 2003 alors qu’elles représentent 9 % des effectifs totaux en médecine (avec 21 % des postes en dermatologie, 19 % en ophtalmologie, 5 % en neurologie et 3 % en cardiologie) (Dall’Ava Santucci, 2004, p. 248). Nous n’avons rencontré aucune femme cumulant le poste de PU-PH et celui de cheffe de service, alors que cela est systématiquement le cas pour les chefs de service hommes. On peut donc dire que les jeunes internes féminines qui entrent dans le métier ont quasiment toujours affaire à une hiérarchie masculine, issue de générations plus anciennes et souvent peu ouvertes à la présence des femmes.

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Notre insertion de longue durée sur le terrain, avec des périodes d’immersion à l’hôpital, a permis de recueillir de nombreuses observations ethnographiques relatives aux manières de faire, dire et penser propres aux chirurgiens et à leurs modalités de transmission et d’incorporation. En plus de ce matériau issu de nos six stages d’observation dans des services de chirurgie digestive, nous avons réalisé une soixantaine d’entretiens biographiques avec des chirurgiens des deux sexes (une quinzaine avec des hommes, une quarantaine avec des femmes), à toutes les étapes de la carrière professionnelle (de l’interne au retraité). L’essentiel de notre enquête de terrain s’est déroulé en milieu hospitalier (avec toutefois une incursion en clinique chirurgicale), et plus spécifiquement au CHU, lieu de formation principal des internes en chirurgie mais aussi lieu d’exercice principal de la spécialité de chirurgie digestive et générale. Précisions que cette spécialité est considérée comme la « spécialité mère », regroupant historiquement l’ensemble des différentes spécialités chirurgicales. Aussi l’étude de sa matrice de socialisation reste-t-elle pertinente pour rendre compte des autres spécialités chirurgicales « pures » (comme la chirurgie orthopédique ou la chirurgie cardiaque) par opposition aux spécialités dites médico-chirurgicales (comme l’ophtalmologie ou l’ORL), même si des hiérarchies de genre se développent également suivant les spécialisations au sein même de la chirurgie.

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Un de nos buts était de donner à voir les traits idéaltypiques de la matrice de socialisation chirurgicale telle qu’elle se dessine effectivement dans la pratique professionnelle. Nous entendons par le terme de matrice de socialisation disciplinaire l’ensemble des produits, des modalités, des contextes et des acteurs qui structurent une discipline, en l’occurrence ici la spécialité chirurgicale, et qui génèrent des types d’exercice et de prise en charge médicale spécifiques. On peut dégager des traits idéaltypiques de cette « matrice », qui reste une abstraction de la pensée, empiriquement fondée sur l’observation des pratiques en chirurgie. L’approche dispositionnaliste qui nous guide peut en effet éclairer en partie les répulsions ou les affinités et rapports vocationnels d’étudiant-e-s vers un métier. Ainsi, nous verrons que le contexte professionnel de la chirurgie a tendance à renforcer un certain type de dispositions [4][4] Nous entendons par là des manières de faire, dire et... chez ses participants.

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Alors que nos prédécesseurs travaillant sur la « culture » ou « l’ethos » chirurgical (Cassell, 1991 ; Katz, 1999) se sont bien souvent arrêtés à l’énumération de ces dispositions caractéristiques du milieu professionnel, nous souhaitons donc aller plus loin en étudiant non seulement les produits concrets de cette matrice de socialisation chirurgicale, mais aussi ses modalités de transmission et d’incorporation, ainsi que la pluralité de ses acteurs et contextes. Nous avons montré ailleurs la cohérence de cette matrice de socialisation chirurgicale du point de vue des critères de genre (Zolesio, 2009b), il s’agit ici d’en spécifier les produits, les modalités, les acteurs et ses effets sur les acteurs. Nous verrons enfin en quoi la socialisation continue de type chirurgical agit bien souvent comme une socialisation de renforcement plutôt que comme une socialisation de conversion (Darmon, 2006).

Les produits de la socialisation chirurgicale

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Quelques manières de faire, dire et penser caractéristiques de la socialisation professionnelle chirurgicale ont déjà été pointées par les auteurs nord-américains travaillant sur la chirurgie. Dispositions à l’action, au leadership, à l’assurance, à la combativité ou encore à l’endurance physique sont en effet attendues de tout candidat au métier (Cassell, 1986, 1987 ; Katz, 1999). Nous avons relevé également une faible inclination pour le relationnel avec le patient.

Dispositions à l’action

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Davantage que les dispositions manuelles [5][5] Il est plus juste de parler de compétences manuelles..., ce sont bien les dispositions à l’action qui caractérisent le métier de chirurgien et le « tempérament chirurgical » défini par les enquêtés. Autrement dit, ce sur quoi les professionnels insistent pour justifier de leur orientation et ce qu’ils retiennent de leur métier comportant de fait beaucoup de gestes, c’est moins l’aspect manuel que la dimension active de celui-ci. La récurrence des verbes, et des verbes d’action, pour décrire ce qu’« est » un chirurgien, indique très clairement que celui-ci se définit d’abord par le faire : « t’opères, tu répares », « décider puis faire », « faut qu’on opère, qu’on fasse quelque chose de concret ». Cette action est qualifiée de « rapide », elle est marquée par l’« énergie », le « dynamisme ». Nombre d’expressions vont dans ce sens : « tout le temps dans le mouvement », « envie que les choses avancent », « pouvoir être sur la brèche », « faut être réactif rapidement », « faut pas être mou », « faut pas avoir les deux pieds dans l’même sabot », « des chirurgiens lymphatiques, j’en connais pas ». Les observations de terrain confirment d’ailleurs ce côté hyperactif, notamment par l’impatience des chirurgiens lorsqu’ils attendent l’arrivée d’une urgence dans les vestiaires du bloc opératoire.

« En fait, t’as une manière d’raisonner en médecine ; t’as une manière d’raisonner chirurgicale. Très pragmatique. Très, très carrée. Globalement : t’opères, t’opères pas. Et quand t’opères, tu répares. Et l’mec il sort de salle, c’est réparé. Alors qu’en médecine, on se… on s’prend la tête, on réfléchit, on demande 50 000 examens complémentaires… Les tours en médecine durent 3 heures… (3 heures ?) Oui parce qu’ils s’arrêtent à chaque patient, ça dure 20 minutes… (Pour autant de malades ?) Oui pour autant d’malades. Et euh, “Est-ce qu’on a dosé l’sodium ?”, “Est-ce que ça serait pas une maladie du machin chose ?” (il souffle) Vraiment, vraiment j’t’assure, la manière d’penser en médecine, c’est vraiment une manière… complètement différente des chirurgiens. »

(Paul, interne, 29 ans).

Les expressions « On n’est pas trop des contemplatifs », « le chirurgien, c’est pas l’intellectuel qui se masturbe » sont autant de façons de désigner par contraste le modèle repoussoir, à savoir celui, intellectualiste et lent, de la médecine.

Dispositions à l’assurance sociale et au leadership

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Les conditions de recrutement des chirurgiens, marquées par la nécessité d’obtenir un bon classement afin de pouvoir choisir la spécialité au terme d’une formation longue ponctuée de deux concours, et le sentiment qui découle de ces consécrations successives de faire partie d’une « élite » (Bourdieu, 1989) ; leur position dominante dans la division du travail hospitalière (ils commandent le personnel paramédical et doivent s’imposer auprès de leurs collaborateurs médecins) ; et la valorisation sociale et médiatique de leur activité aident à comprendre par exemple le développement des dispositions à l’assurance et au leadership que les chirurgiens arborent.

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Il suffit d’écouter les autres médecins de l’hôpital ou le personnel paramédical pour voir les chirurgiens apparaître comme « imbus d’eux-mêmes » (Peneff, 1997, p. 271). Laurent Sella (PH, 38 ans), raconte ainsi qu’il n’hésite pas à dire en face à un des anesthésistes du service qu’il le trouve « con ». Son explication des tensions qui existent entre chirurgiens et anesthésistes dans le service témoigne de son assurance sociale et de son affichage d’une certaine supériorité sur ses collaborateurs :

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« Bon, les anesthésistes ici, en dehors des jeunes de notre génération, y a eu des frottements parce que je leur ai dit que les malades ils venaient pour le chirurgien, pas pour l’anesthésiste. Alors ça ça les a… Ils ont… C’est plus eux qui avaient un problème de positionnement, parce que c’est nous qui amenons le travail, c’est pas les anesthésistes. (…) (Vous lui avez dit que… ?) Ouais, ouais, j’lui dis : On est au sommet d’la pyramide, j’suis désolé, c’est marqué ‘service de chirurgie’, les gens ils viennent pour l’docteur Sella, pour l’professeur Vidal, pas pour toi. »

(Laurent Sella, praticien hospitalier, 38 ans).
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Les chirurgiens agacent aussi souvent par leur propension à se prendre pour des « cow-boys », expression destinée à stigmatiser leur assurance conquérante en même tant que leur inclinaison pour la théâtralisation. Tous ceux qui les critiquent, les jugeant « orgueilleux » ou « mégalos », n’ont eu de cesse de me faire part d’une devinette classique dans le milieu médical : « Quelle est la différence entre Dieu et un chirurgien ? Réponse : Dieu ne s’est jamais pris pour un chirurgien, LUI ! ». Le thème du chirurgien à la puissance démiurgique rivalisant avec Dieu est récurrent dans les schémas de perception en France comme aux États-Unis (Cassell, 1986 ; Selzer, 1987 ; Katz, 1999). Nous avons effectivement pu constater sur le terrain à plusieurs reprises la grande directivité des chirurgiens ou leurs attitudes condescendantes, voire ouvertement méprisantes, à l’égard de leurs collègues ou de leurs subalternes, attitudes témoignant d’un excès d’assurance sociale et d’un goût pour le pouvoir. Ainsi, Frédéric Nodat affiche-t-il un mépris évident pour les infirmières. En entretien, il me confie :

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« … T’sais quand t’es jeune interne souvent, c’qu’on disait tout à l’heure, là, quand t’es rentrée au bloc, y en a tout l’temps une ou deux qui t’rentre dedans parce que… C’est comme ça, que… euh, la pauv’e vieille, elle a été infirmière pendant… C’est ça qui est con dans leur métier : c’est qu’elles te voient conduire. Alors au début, c’est sûr, tu sais rien. T’es là pour apprendre. Mais y a nécessairement un moment où tu vas devenir… tu en sauras autant qu’elle et d’toute façon t’en sauras plus qu’elle et tu lui donneras les ordres dans les années qui vont suivre. Moi c’est c’que j’dis tout l’temps aux internes quand y a une infirmière qui les fait chier : j’dis : “Laisse faire ! Dans dix ans, elle sera toujours infirmière, elle est toujours au même bloc, toi dans dix ans t’es assistant, t’es chef de clinique, tu lui dis c’qu’il faut faire. Et tu lui dis que… qu’elle a fait une faute d’asepsie, qu’la salle est sale, qu’le malade est mal installé, que l’fil est trop long, trop court, qu’le porte-aiguille est pas bon, que la pince c’est pas la bonne. Euh… tu la casses psychologiquement” (…) T’as l’temps pour toi, hein. Pour ça qu’on… qu’on les prend un peu pour des connes. Enfin… c’est salaud d’dire ça, mais… j’suis sûr qu’y a un peu d’vrai quand même. T’vois moi j’ai d’l’affection pour elles, hein [6][6] Le discours de condescendance doit être considéré en.... »

(Frédéric Nodat, Assistant chef de clinique, 36 ans).
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J’assisterai à une scène assez révélatrice de ce mépris social pour les infirmières lorsqu’il lancera à l’infirmière surveillante, au sujet d’une infirmière du service qui a fait une remarque qu’il juge peu pertinente : « Vous les recrutez sur le QI ? ». Tous les chirurgiens ne se comportent pas ainsi, mais force est de constater que lorsqu’un chirurgien est considéré comme particulièrement amène, respectueux et peu dominant à l’égard de ses subalternes et collaborateurs, il est toujours présenté comme « l’exception » (quoique nous ayons rencontré plusieurs de ces chirurgiens dans les différents hôpitaux où nous avons observé). De façon générale, les attitudes de supériorité des chirurgiens sont souvent attribuées par les intéressés et par leurs collaborateurs à la difficulté et au stress du métier, argument fonctionnaliste conduisant en retour à les légitimer.

Dispositions à l’endurance physique

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Si la spécialité de chirurgie digestive est une spécialité avec des gardes, des astreintes et des urgences, jugée particulièrement chronophage par rapport à d’autres spécialités, les chirurgiens expriment un certain bonheur à l’exercer, malgré les contraintes temporelles parfois lourdes qu’elle impose. C’est dans le registre de la « passion » qu’ils évaluent leur investissement professionnel, faisant ainsi de nécessité vertu. C’est d’ailleurs à l’aune de cet investissement total que sont évaluées les jeunes recrues. Une attitude d’endurance physique est attendue des candidats et des candidates : « Pour une femme il faut toujours prouver qu’on est aussi disponible, sinon plus, pour les gardes. Il faut pas dire “non, j’ai mes règles” ou “je suis fatiguée” ou “j’ai les enfants” ». (Mathilde Servageant, PH [7][7] Praticienne Hospitalière (statut hospitalier qui se..., 55 ans).

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« Faire ses preuves » c’est encore selon Michèle Gavaggio (PH, 55 ans) « ne pas être une petite nature ». Dans des stages jugés épuisants où « t’avais pas le temps de bouffer, t’avais pas le temps de dormir » (Anne Cassar, praticienne libérale, 38 ans), la résistance physique est encore un critère de distinction. Plusieurs ont dit avoir besoin de peu de sommeil, jugeant que c’était là un avantage certain pour elles. Quelques-unes des enquêtées ont évoqué dans le même ordre d’idée l’absence de syndrome pré-menstruel. Le fait de pouvoir tenir longtemps debout au bloc opératoire, de ne pas avoir besoin de manger ou d’aller aux toilettes pendant une intervention sont autant de petits détails qui font partie des récits des enquêtés et qui forgent un tempérament endurant.

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Ainsi les conditions matérielles et organisationnelles d’exercice du métier expliquent-elles le surinvestissement professionnel et la valorisation du capital physique chez ses participants – dont on verra que l’on trouve quelques exceptions.

Peu d’appétence pour le relationnel avec le patient

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Notre enquête a permis de montrer également que la formation et les structures professionnelles en chirurgie accordaient peu de place au relationnel avec le patient, ce qui tendance à générer également un certain type de dispositions chez les enquêté-e-s. À Villedefrance, aucun enseignement n’était dispensé sur le relationnel avec le patient dans le cadre des cours de troisième cycle de chirurgie (alors que c’était le cas en médecine générale) et les internes assuraient rarement les consultations. Au bloc opératoire, la personne de l’opéré est mise entre parenthèses et son corps réduit à « une structure anatomique », les champs opératoires contribuant efficacement à la capacité de distanciation de l’opérateur, indispensable pour opérer. Or cette capacité de distanciation à l’égard du patient se poursuit au-delà du bloc opératoire. Lors du « tour » [8][8] Terme indigène pour désigner les visites des malades..., le chirurgien parle généralement avec le personnel soignant non pas « avec » le patient mais « du » patient ou « à propos » du patient « devant » celui-ci (« Il a mangé, ce monsieur ? »). Si la « déshumanisation » du patient est monnaie courante dans le milieu hospitalier (Bonvin, 1993 ; Dubernard, 1997), elle semble accrue en chirurgie où les praticiens, occupés par l’activité opératoire, font le « tour » au pas de course (nous avons chronométré parfois à peine une minute par patient). Le patient devient souvent une « non-personne » au sens goffmanien du terme.

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Ainsi, le langage technique est rarement explicité pour le patient. De même, l’attention portée à la pudeur est plus que réduite : touchers rectaux et vaginaux sont pratiqués devant une dizaine de personnes (infirmières, étudiants, enquêtrice…) sans « préparer » le patient à cet examen inconfortable et gênant et, la plupart du temps, en oubliant de fermer la porte (lorsqu’on pense à la fermer, l’initiative vient généralement des infirmières). Mais c’est surtout dans la faible capacité à supporter les plaintes et apitoiements de leurs patients que se note le manque d’empathie caractéristique de la posture chirurgicale virile. François (interne, 29 ans) dit ainsi : « J’fais pas d’la médecine pour écouter la vie des gens ». Sabine Sigaud (ACC [9][9] Assistante Cheffe de Clinique (statut hospitalier venant..., 33 ans), se plaint également de devoir répéter aux dix enfants d’une patiente mourante des informations sur son état de santé. Elle dit à un de ses collègues : « Ils sont sympas, mais il faut leur PARLER, et moi j’ai pas fait parleuse ». Il répond : « Oui, sinon on n’aurait pas fait ce métier », et elle de conclure par un : « Voilà, sinon j’aurais fait psychiatre ». Dans la division sociale du travail hospitalier, les chirurgiens peuvent d’ailleurs d’autant mieux se dégager de cette dimension du travail de soin apporté au patient que le reste du personnel soignant (infirmières, aides-soignantes, anesthésistes notamment) est là pour le prendre en charge.

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En définitive, pour rendre compte de la cohérence de toute cette culture professionnelle, on peut dire qu’elle s’appuie sur un ensemble de dispositions – disposition à l’action, dispositions à l’assurance sociale et au leadership, disposition à l’endurance physique, faible appétence pour le relationnel avec le patient – socialement construites comme masculines (Baudelot & Establet, 1992 ; Bourdieu, 1998). Ces dispositions professionnelles qui pourraient n’être perçues que comme des schèmes d’action, de pensée et de perception adaptés aux conditions d’exercice du métier sont en plus perçues par les acteurs comme étant l’apanage du masculin. Autrement dit, la chirurgie apparaît bien comme prioritairement structurée par des catégories de genre et appréhender la socialisation professionnelle nécessite de le faire aussi sous cet angle (en considérant bien le caractère construit de cette réalité).

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Toutefois, pour être complète, l’étude de la socialisation professionnelle ne peut s’arrêter à l’énumération des dispositions professionnelles exigées, c’est-à-dire à l’étude de son contenu, quand bien même elle en montrerait la cohérence du point de vue des critères de genre. Il faut aussi à notre sens prendre en compte les modalités de transmission de ce patrimoine dispositionnel pour comprendre pleinement comment se perpétue ce capital professionnel incorporé si caractéristique de la posture chirurgicale.

Les modalités de la transmission et de l’incorporation chirurgicales

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La cohérence des dispositions professionnelles typiques des chirurgiens, fortement orientée par la dimension genrée, est d’autant plus forte qu’elle est doublée par la cohérence des modalités de transmission et d’incorporation chirurgicales, elles aussi déclinées au masculin. En effet, le métier est transmis aux aspirants chirurgiens dans un climat marqué par la compétition et par la brutalité des échanges interpersonnels. Or on sait depuis les apports de la sociologie du genre que les garçons sont davantage préparés que les filles à évoluer dans ces contextes agonistiques (Baudelot & Establet, 1992 ; Bourdieu, 1998).

Dynamique agonistique des rapports interpersonnels

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Le premier constat que nous pouvons faire quant aux modalités de la socialisation professionnelle en chirurgie est qu’il y règne une dynamique agonistique des rapports interpersonnels [10][10] Le chapitre 5 de l’ouvrage de Pearl Katz contribue..., particulièrement prégnante dans les rapports sociaux de sexe, ce qui n’est certainement pas favorable à l’entrée des femmes dans le métier (Cassell, 1998, 2000 ; Rosende, 2008). Les scènes de conflit sont fréquentes et émaillent les récits de nos enquêtés ; l’altercation est une modalité complètement intégrée dans les rapports interpersonnels en chirurgie. Le scénario de ces scènes conflictuelles est alors quasi systématiquement le même. Il débute soit par une remarque jugée totalement déplacée à l’encontre de l’intéressé-e (par exemple une invective humiliante à l’égard d’un jeune étudiant ou une remarque sexiste à l’égard d’une étudiante) faite par un supérieur hiérarchique, soit encore par les exigences répétées jugées tyranniques et excessives d’un patron. L’intéressé-e, marquant son mécontentement de façon catégorique et « allant au conflit », crée l’incident.

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AC : « [lors d’une réunion de service, son chef de service lui annonce qu’elle ne pourra pas partir en vacances alors qu’il avait signé ses congés trois mois auparavant] Et là, à une réunion du mercredi, il m’annonce – j’partais le samedi, il le savait ! (…) Il m’annonce la gueule enfarinée : “Ah ben non, tu peux pas partir là ce week-end, faut que tu sois là, je pars [à l’étranger]”. (ton scandalisé) Pour faire son business [à l’étranger], si tu veux ! (ton déterminé) Et là j’ai dit : “Non. J’suis pas d’accord !” (rire) Et comme c’est un mec à qui on n’a jamais dit non.

EZ : C’était en réunion alors ?

AC : Ouais, c’était en réunion, devant tout le monde. Et ça il a pas accepté qu’on lui dise non 1) devant tout l’monde, qu’on lui dise non tout court parce que c’était un peu… (…) Ah ben rien, il m’a dit que j’étais immature, que… je pouvais pas dire non, pour qui je me prenais… etc., etc. Et moi j’lui ai dit qu’il était hors de question que je sacrifie mes vacances pour qu’il aille faire son business [à l’étranger]. Que j’en avais rien à foutre, qu’il était chef de service, que j’étais pas son esclave. Et voilà. Et puis bon, une fois que tu dis des choses… et puis moi je mets pas machine arrière, hein. (rire) C’est vrai que ! » (Anne Cassar, praticienne libérale, 38 ans).

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Une certaine brutalité dans les rapports sociaux est encore manifeste dans le cadre des rapports hommes/femmes. La domination masculine est en effet constante en chirurgie et est généralement ouvertement affirmée et assumée. Vues comme des concurrentes non sérieuses et surtout non désirables, les femmes en chirurgie doivent donc d’autant plus faire leurs preuves et s’imposer sur le marché des concurrents masculins. Celles qui investissent le métier racontent qu’elles ont appris à réagir en « envoyant un jet », en « renvoyant dans les cordes » leurs interlocuteurs misogynes. Pour illustrer cette violence verbale qui marque les rapports sociaux de sexe au bloc opératoire, on peut citer la remarque faite par un collègue à Juliette Schulz (PH, 45 ans) alors qu’elle était enrhumée : « Avale, salope ! ». Celle-ci réagit en enlevant ses gants et quitte sur le champ la salle opératoire (« On ne me parle pas comme ça ! »). On peut encore citer le témoignage de Soraya Aboudaram :

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SA : « C’était un PH qui était dans un service et [il m’a dit] (…) que la chirurgie était pas faite pour les femmes et que j’aurais mieux fait de faire dermato, et encore ! Bon, c’était fini pour moi, je veux dire. Après c’était un excellent chirurgien mais moi j’avais rien à faire avec lui donc… [Elle raconte qu’elle a quitté le bloc opératoire instantanément et qu’elle ne l’a plus jamais assisté au bloc opératoire]. (…)

EZ : Et il l’a pris comment que vous le boycottiez ?

SA : Euh, lui, ben il m’adressait plus trop la parole après. Le patron, je me souviens, m’avait convoquée dans son bureau en me disant qu’il fallait que je mette de l’eau dans mon vin parce que sinon je ne finirais jamais mon cursus. Et je lui avais dit qu’on verrait bien ! » (Soraya Aboudaram, PH, chef de service, 38 ans)

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La réaction des enquêtées est donc sans nuance, affirmée de façon catégorique (« S’il y avait un problème, je l’ai réglé de façon décisive. C’était terminé », Anne Cassar, praticienne libérale, 38 ans). Mais comme celles-ci l’énoncent, il n’y a pas de susceptibilité larvée de leur part ni de place pour la rancune, étiquetée comme comportement féminin et puéril en chirurgie : « une fois que ça a explosé, ben voilà, hein, moi je suis pas rancunière » (Denise Bourgain, PH, 36 ans). Le but semble donc uniquement de marquer les limites à ne pas franchir avec elles, de s’affirmer et de s’imposer. C’est ce « côté carré », « tranché » des relations humaines qui est apprécié en chirurgie et qui est perçu comme très « masculin » par les chirurgiens (ils désignent ces femmes comme « des femmes à couilles »).

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Parfois ces incidents s’enveniment pourtant. C’est le cas notamment pour deux de nos enquêtées (Anne Cassar, praticienne libérale, 38 ans et Juliette Schulz, PH, 45 ans) qui s’opposent de manière frontale, et devant public, à leur patron ou à leur supérieur hiérarchique. L’incident débouche alors sur une démission pour Anne et sur une négociation de licenciement pour Juliette. Ces incidents signalent qu’en même temps que les dispositions agonistiques sont valorisées professionnellement, elles doivent être gérées par les candidats au métier dans la stricte limite de ce qui est toléré par la hiérarchie.

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La conséquence est que les candidats, et en particulier les candidates, à la chirurgie doivent développer un certain goût pour le challenge et la compétition pour adhérer aux cadres professionnels chirurgicaux et aux rapports sociaux agonistiques qu’ils génèrent. Un certain nombre de femmes de notre échantillon, ayant eu une socialisation « inversée » dans leur enfance (Mennesson, 2005) et ayant grandi dans des contextes de sociabilité masculins, disent avoir été attirées en conséquence par ce contexte professionnel de joute verbale, cette ambiance de provocation permanente de la part de leurs collègues masculins. Ainsi Michèle Gavaggio (praticienne hospitalière, 55 ans) explique-t-elle qu’elle a « fait ce métier-là avec au départ un sens un petit peu du défi, du challenge (…) au départ ce qui [l’]intéressait, c’était ÇA : tout ce qui est… presque conflictuel ». Au contraire, ceux et celles qui ne « jouent pas le jeu » concurrentiel apparaissent bien vite comme « sur la touche » professionnellement.

Une formation « à la dure »

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D’autres modalités de la transmission et de l’incorporation chirurgicale sont facilement repérables sur le terrain et dans les récits recueillis. Injonctions humoristiques ou sarcastiques, réprimandes et violence symbolique verbale visent constamment à « pousser le candidat dans ses retranchements » si bien que l’on peut décrire avec nos enquêtés la formation chirurgicale comme se faisant « à la dure » et comme un apprentissage « par claques ». La provocation et le « test » permanent sont au cœur des conditions de transmission professionnelle. La hiérarchie est omniprésente et les internes rapportent souvent comment leurs supérieurs les ont réprimandés vertement ou humiliés publiquement à leurs débuts, ce qu’ils ont dû apprendre à encaisser avec le temps mais qui les a bien souvent fait pleurer, généralement le soir en rentrant chez eux, à l’insu des collègues. Les enquêtés, à l’instar de Denis de Varenne, ont souvent rapporté ces « petites phrases qui tuent » de leurs supérieurs hiérarchiques :

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DDV : « Le premier jour [de mon stage d’internat ici] ça a été l’horreur parce que M. Soquet [le chef de service] avait un programme assez important et puis son dernier malade, c’était une fermeture de colostomie, un truc tout bête : faut fermer un anus artificiel où il y a le colon qui monte à la peau, qui est ouvert, puis qui redescend et y a juste une baguette, faut libérer l’colon et faire la suture. Et M. Soquet m’a dit : “Ben tiens, j’vais t’le faire faire Denis”. Histoire d’voir, parce qu’il m’avait pas fait opérer pendant mon… voilà. Et j’ai fait la suture, et à un moment donné Soquet a fait : “C’est pas gagné”. (Je ris) Je suis rentré chez moi, j’ai pleuré.

EZ : Il vous a dit ça pendant… que vous étiez en train de la faire ou… ?

DDV : Il a fait ça… Il a fait ça en regardant l’instrumentiste, sans… Il pensait que j’avais pas vu, mais j’avais très bien vu.

EZ : D’accord, ça vous était pas destiné ?

DDV : Ben il s’le disait à lui-même mais… Voilà, mais c’était… “C’est vraiment un mauvais”, quoi. Et ça a été… Ça a été le moment le plus horrible que j’ai vécu, quoi. » (Denis de Varenne, PH, 40 ans).

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Ayant assisté au bloc opératoire ou dans les tours aux malades à des apartés du type de celui décrit par Denis de Varenne (« C’est pas gagné ! »), tout laisse à penser que ceux-ci sont volontairement faits de façon suffisamment audible pour que les candidats les entendent. Ces adresses blessantes sont en effet destinées à endurcir les candidats à la chirurgie et à les galvaniser. Ceux qui s’avèrent anéantis par de telles remarques et qui se démotivent sont jugés par le milieu professionnel comme inaptes à exercer le métier (Zolesio, 2009a). Ceux qui relèvent le défi et s’attèlent ensuite à « faire leurs preuves » apparaissent au contraire comme des candidats désirables.

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Ainsi existe-t-il des affinités électives entre la socialisation chirurgicale et la socialisation militaire (Pinto, 1975). D’où, sans doute, un recrutement conséquent des enquêtées parmi les familles de militaires : on compte six petits-fils de militaires ou de préfet de police parmi les quinze enquêtés masculins et six filles de militaires dans notre échantillon de femmes. Nombreux sont aussi les chirurgiens qui nous ont dit avoir hésité avec la carrière militaire et qui avaient pour référentiel l’armée pour décrire la chirurgie. Le côté « carré » de la spécialité, le fait qu’elle soit une « école de la rigueur » en faisaient souvent un choix hautement désirable pour ces enquêtés déjà habitués familialement à une certaine rigueur.

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Loin d’être une socialisation euphémisée, la socialisation chirurgicale se fait donc selon des modalités relativement brutes et brutales. Élodie Beautrelet (assistante cheffe de clinique, 32 ans) analyse en effet la situation par le fait que les chefs de service « [ont] vécu des choses très difficiles, [qu’]ils [ont] eu des internats difficiles… comme, enfin comme tout l’monde, [qu’ils] estim[ent] que c’[est] une espèce de victoire, une espèce de force un peu virile comme ça, d’être passé au-dessus de toutes ces épreuves » et qu’ayant surmonté cette expérience initiatique douloureuse, ils la transforment en vertu pour leur exercice professionnel, l’imposant à leur tour à leurs internes. De fait, la succession de ces petits faits censés endurcir les candidats à la chirurgie et les « blinder » n’est effectivement pas sans générer un certain profil dispositionnel chez les enquêté?e?s, fait d’endurance, de persévérance, de ténacité, voire de rudesse. Les modalités de la transmission et de l’incorporation chirurgicales apparaissent une fois de plus en affinité avec la socialisation masculine.

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La cohérence des dispositions et des modalités de transmission chirurgicales – si elle est réelle et fortement orientée par la dimension genrée – ne doit cependant pas masquer le fait qu’il existe au sein de la matrice de socialisation professionnelle en chirurgie une pluralité de contextes et d’agents aux rôles et aux influences différenciés.

Différents contextes et agents socialisateurs dans cette matrice de socialisation chirurgicale

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La socialisation chirurgicale telle que nous l’avons décrite jusqu’ici s’exerce dans les formes les plus « pures » au bloc opératoire et au CHU [11][11] Centre Hospitalier Universitaire. et prend des formes moins caractéristiques dans les services ou en CHR [12][12] Centre Hospitalier Régional.. Par ailleurs, il est intéressant de ne pas regarder uniquement le rôle des dominants dans les processus de socialisation (comment les chirurgiens socialisent les candidats à la chirurgie) mais de voir également le rôle joué par les infirmières. Enfin nous verrons que, selon leur statut et leur sexe, les chirurgiens socialisent différemment les candidats au métier.

Pluralité des contextes de socialisation en chirurgie

Le bloc opératoire, condensateur des modalités les plus brutes de la domination chirurgicale

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Le bloc opératoire est un espace où s’expriment les modalités d’interaction les plus « brutes » en chirurgie : c’est généralement là que le sexisme et le machisme se manifestent le plus impunément ; c’est là que les pratiques de « coulisses » [13][13] Pour reprendre l’expression que Geneviève Pruvost (2007)... sont accrues ; c’est encore là que les colères des opérateurs et les conflits interpersonnels sont les plus vifs. Lieu potentiel de tension, lieu soustrait au regard et aux oreilles des patients, lieu où la toute-puissance et la gloire du chirurgien sont à leur comble, lieu où les collaborateurs des chirurgiens sont dans une relation de subordination bien plus manifeste, le bloc est un formidable condensateur des modalités les plus brutes de la domination chirurgicale et un excellent observatoire pour voir la socialisation chirurgicale dans ce qu’elle a de moins euphémisé. Les témoignages des enquêtés rapportent souvent qu’ils ont eu la « révélation » pendant leur premier stage d’externat en chirurgie au bloc opératoire, là où précisément la socialisation chirurgicale s’exprime « à l’état pur ». Ils racontent ainsi que les relations au bloc opératoire étaient différentes de celles qu’ils avaient dans les services et, à l’évidence, pour eux, c’est bien le contexte du bloc qui est le lieu « réel » de la chirurgie (aussi bien du point de vue de l’activité elle-même que de ce qu’ils désignent comme « l’ambiance »). Ils distinguent encore très clairement le « tempérament chirurgical » ou davantage « médical » des infirmières selon qu’elles sont des infirmières de bloc opératoire ou des infirmières affectées dans les services de chirurgie mais sans formation spécialisée et ils préfèrent « évidemment » travailler avec les premières. Ils disent souvent s’ennuyer dans les services et s’efforcent d’y réduire leur présence.

Variations selon la taille et le prestige des services

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Pour approfondir encore un peu plus la question des contextes de socialisation en chirurgie, il est intéressant de se pencher sur les différents types de services chirurgicaux. Si nous avons centré nos observations exclusivement à Villedefrance, ville de plus de 300 000 habitants, et essentiellement sur des services de CHU ou de gros établissements Participant au Service Public Hospitalier (PSPH), assimilables aux CHU du point de vue des conditions de formation [14][14] Ce choix se justifiait premièrement par le fait que... (et seulement ponctuellement en clinique), nous avons toutefois recueilli de nombreux témoignages d’internes ayant fait un ou deux stages au sein de services chirurgicaux de CHR, plus petits et moins légitimes. Ce qui ressort de tous ces récits, c’est que les ambiances professionnelles y sont bien souvent plus chaleureuses, plus tranquilles et moins « brutes » qu’en CHU.

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L’expérience de Marie Laborie (Zolesio, 2009a) est à cet égard intéressante : elle commence sa formation chirurgicale par une année dans un petit CHR avec un rythme qu’elle décrit comme « très cool », une ambiance très « familiale » et un patron « pas sexiste du tout » et très protecteur avec elle. Celui-ci opérait assis sur une selle chirurgicale du fait de ses problèmes de dos (signe qu’il ne valorisait pas particulièrement la prouesse physique, contrairement à la plupart des services de prestige) et il avait été ravi d’apprendre sa grossesse. Elle dit découvrir ensuite en arrivant dans les CHU de Villedefrance combien ce patron et ce service étaient atypiques et elle déchante en découvrant la « vraie » chirurgie, avec laquelle elle comprend finalement qu’elle n’a guère d’affinités. Sa déconvenue et son incapacité à se convertir à ce nouveau cadre socialisateur (du fait des solides dispositions qu’elle a antérieurement incorporées) entraînent sa réorientation vers la médecine générale.

Pluralité des agents socialisateurs en chirurgie

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Notre travail de thèse a fait aussi apparaître qu’il existe une pluralité d’agents socialisateurs en chirurgie, aux rôles et aux influences différenciés : chirurgiens et infirmières ne socialisent pas les internes de la même façon et leurs injonctions pèsent d’un poids différent selon les étapes de la carrière.

Rôle socialisateur différencié des chirurgiens et des infirmières

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On peut déjà noter, à la suite de ce qui se dégageait déjà de l’ouvrage de Joan Cassell, que les chirurgiens et les infirmières ne socialisent pas les nouvelles recrues dans le métier de la même façon. Alors que les chirurgiens hommes attendent des candidats chirurgiens qu’ils se comportent de manière « masculine » pour les « accepter » et les intégrer au collectif de travail, le personnel paramédical « materne » davantage les jeunes internes et enjoint notamment les praticiennes à des dispositions plus « féminines » au-delà de la période de l’internat (Cassell, 1998, 2000).

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« Parce que je vois des collègues qui vont se mettre en colère au bloc à cause de n’importe quoi, du stress ou ça marche pas, etc. Ça passe bien, un homme qui se met en colère au bloc. Une femme ça passe pas bien. Voilà. Même maintenant je veux dire, ça change pas. Ça passe pas bien au bloc, ça passe pas bien dans le service vis-à-vis des autres femmes. Mine de rien. C’est pas toujours facile non plus les relations. Ou à l’inverse, au bloc on est dans un milieu d’hommes, de collègues masculins, mais on est dans un milieu très féminin pour les infirmières. Et donc il faut… On est dans… Il faut jongler en permanence entre ça. On est entre les deux. C’est ça qui est. On dit toujours : « Vous êtes immergées dans un milieu masculin ». En fait pas tant que ça. (…) [Moi j’ai pas eu de difficultés avec elles]. Parce que j’ai adapté aussi. Je veux dire j’ai jamais essayé de jouer avec elles les p’tits chefs, quoi. Donc… (…) Je crois que ça serait passé encore plus mal, et toutes celles que j’ai vues faire qui ont essayé dans ce sens-là, ça a été encore plus mal que si ça avait été un homme. Donc… Avec vraiment des grosses frictions. Moi j’ai toujours joué en gros finalement la simplicité. Et les relations à équivalent, enfin à niveau équivalent, quoi. J’ai jamais essayé d’instaurer un système de hiérarchie par rapport à elles. Voilà. Ça se passe très bien. Mais c’est vrai que j’ai pas le même style de relations que mes collègues [hommes] avec elles. »

(Audrey Lupin, PH, 46 ans).
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Il s’ensuit qu’il existe bien souvent des espaces de complicité et de soutien entre les femmes chirurgiens, les infirmières et les secrétaires. Il n’est pas rare que les femmes chirurgiens entretiennent des relations privilégiées avec certaines, confiant leurs altercations avec des hommes chirurgiens et/ou leurs difficultés familiales. Sur le terrain, j’ai pu observer à maintes reprises l’échange de petits services extra-professionnels entre les enquêtées et leurs subalternes. Ainsi Chantal Mondor a-t-elle pu donner les coordonnées d’une amie architecte à l’une de ses secrétaires alors que celle-ci l’a mise en contact avec une femme de ménage et des baby-sitters. De même, Julie Malau apporte fréquemment des vêtements usagés pour les donner aux infirmières du bloc opératoire. Elle a organisé un « club de lecture » où elle échange des livres avec les infirmières et les anesthésistes de son équipe.

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On peut certes noter que la distance sociale qui sépare les infirmières et les praticiennes demeure et qu’il n’y a pas relation de stricte égalité (l’échange de vêtements se fait dans un sens, les infirmières ne partagent sans doute pas le même budget vestimentaire et ne sont pas en mesure d’alimenter toutes les discussions du fait de l’inégalité de leurs ressources…). Le fait de donner des vêtements usagés aux infirmières peut être perçu également comme une forme de domination sociale et professionnelle des femmes chirurgiens à l’égard du personnel infirmier. Les infirmières racontent moins d’anecdotes à leur sujet et n’initient généralement que peu de discussions personnelles : elles se contentent bien souvent d’écouter et de réagir par rapport à celles que lancent les opératrices. Mais elles sont en tous les cas des confidentes idéales pour partager les difficultés à être une femme dans un métier d’hommes. Chantal Mondor (PH, 37 ans), qui discute pourtant de façon personnelle avec infirmières et secrétaires, va jusqu’à dire qu’il s’agit parfois simplement pour elles, femmes chirurgiens, « de se faire plaindre » par le personnel subalterne, plus que de discuter et d’échanger. On peut également se demander dans quelle mesure les infirmières sont en position d’échapper à ces « confidences » de la part des femmes chirurgiens, du fait de leur subordination hiérarchique.

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Alors que nous sommes interrompues en entretien avec Véronique Louvin (PH, 50 ans) par la psychothérapeute du service, celle-ci prend part à notre conversation et joue bien vite et spontanément ce rôle de témoin compatissant des difficultés rencontrées par les femmes chirurgiens dans leur métier. Elle établit d’emblée une communauté de condition et d’attitude face aux patients (« que ce soit pour toi ou pour moi ») par opposition à celle des chirurgiens masculins à l’égard des patients. Cette complicité des femmes chirurgiens avec leurs subalternes féminines – même si elle est également empreinte de rapports de domination et qu’elle n’annule pas la subordination des infirmières aux femmes chirurgiens – permet ainsi de nuancer quelque peu la dynamique agonistique du bloc opératoire, dimension caractéristique de la matrice de socialisation chirurgicale idéaltypique, en ce qu’elle se fait selon des modalités pacifiées.

Rôle socialisateur différencié des chirurgiens selon leur statut et leur sexe

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On peut aussi noter, parmi les chirurgiens seniors, le rôle différencié des assistants chefs de clinique d’une part et de celui des praticiens hospitaliers ou des professeurs d’autre part. On s’aperçoit que si les internes connaissent une formation « à la dure » et souvent marquée par l’humiliation de la part des professeurs, ils louent souvent par comparaison le rôle plus protecteur qu’a joué auprès d’eux un assistant chef de clinique en particulier. Par contraste avec la phrase décourageante du Professeur Soquet (« C’est pas gagné ! »), Denis de Varenne évoque l’attitude de son assistant :

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« Puis l’assistant est venu me voir [puis il m’a boosté] mais super gentiment. “Tiens, y a un poumon difficile, tu viens m’aider”, “Tiens, y en a un facile, je vais t’aider”, “Tiens, y a ceci, y a cela”, puis au bout d’un moment ben…(…) il opérait plus rien parce qu’il me laissait tout faire. Il a fait la nounou pendant deux mois et demi, trois mois. »

(Denis de Varenne, PH, 40 ans).
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La position dans la structure pyramidale universitaire détermine ainsi en partie les attitudes des chirurgiens seniors à l’égard des internes : les assistants chefs de clinique, fraîchement sortis de l’internat, sont de toute évidence plus à même de comprendre les difficultés que les internes connaissent et de les soutenir dans leur insertion professionnelle. Nombre de chirurgiens enquêtés ont ainsi parlé d’un assistant jouant le rôle de contrepoint par rapport aux chirurgiens de leur service, particulièrement rudes, encourageant et soutenant ainsi la vocation malgré les obstacles rencontrés. Dans le cas des femmes les plus « féminines » de notre échantillon, ce rôle a été joué par un de leurs chefs de service, ce qui corrobore les résultats d’autres enquêtes sur les femmes dans les métiers d’hommes montrant qu’elles ont souvent été cooptées par des mentors masculins (Buscatto, 2007 ; Pruvost, 2007).

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Qu’en est-il de l’influence socialisatrice des femmes en chirurgie ? Pour ce qui est de la spécialité digestive, les femmes chirurgiens sont suffisamment isolées (il est assez rare que deux femmes titulaires exercent dans le même service) et ont suffisamment peu de pouvoir (rares sont les femmes professeures ou cheffes de service) et de légitimité au sein du contexte professionnel pour avoir un poids conséquent dans la socialisation des internes. On a constaté que les femmes chirurgiens en France, contrairement aux États-Unis [15][15] Où il existe une association professionnelle de femmes..., ne voyaient pas l’intérêt de stratégies collectives et adoptaient une attitude consistant à se fondre dans le collectif de travail masculin, faisant oublier leur statut de femme, plutôt qu’à essayer d’influencer les pratiques professionnelles en imposant des manières de travailler plus « féminines ». La situation est donc bien différente de celle décrite par Nathalie Lapeyre et Nicky Le Feuvre au sujet des femmes médecins. Celles-ci pèsent bien plus numériquement que les femmes chirurgiens et ont largement impulsé les pratiques de régulation temporelle de l’activité professionnelle, contribuant au nouveau « rapport au travail » des jeunes générations de praticiens (Lapeyre et Le Feuvre, 2005). En chirurgie, on s’aperçoit que « s’il y a bien déplacement des lignes de tension, le rapport social hommes/femmes reste inchangé » (Kergoat, 2009, p. 113) : la « socialisation inversée » des praticiennes et l’intégration des femmes dans le métier changent peut-être les relations sociales entre les hommes et les femmes mais ne suffisent pas à changer les rapports sociaux de sexe.

Une socialisation de renforcement

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La socialisation professionnelle chirurgicale, socialisation secondaire, s’articule aux socialisations antérieures et contribue parfois à un fort « enveloppement » de l’individu, ses effets dépassant le strict cadre professionnel.

Comment la socialisation chirurgicale s’articule aux socialisations antérieures

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Les dispositions chirurgicales incorporées lors de la socialisation secondaire que constituent la formation et l’apprentissage professionnels tout au long de la carrière viennent donc renforcer les dispositions incorporées par les individus au cours des socialisations antérieures (familiales, amicales, scolaires). Il est donc nécessaire de dire quelques mots de la façon dont les chirurgiens hommes et femmes ont été éduqué-e-s, au moment de l’enfance et de l’adolescence, à la virilisation.

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On peut noter tout d’abord une pratique du sport souvent intensive et compétitive chez les chirurgiens – hommes et femmes – dans l’enfance et l’habitude de jeux agonistiques dans des groupes de pairs masculins, ce qui n’est pas sans participer de la sociogenèse de ces « dispositions à l’action » que la pratique chirurgicale permet d’actualiser. Parmi les sports pratiqués par les enquêtés, on note des sports collectifs particulièrement violents (le rugby pour les hommes) ou nécessitant de l’endurance physique (le vélo pour les hommes, la danse classique pour deux femmes), mais aussi des sports extrêmes dits « à risque » (alpinisme, moto). Cette pratique sportive et ce goût pour l’action sont souvent associés à un ennui et une distance par rapport aux dispositions scolaires attendues par les enseignant-e-s. Ingrid (interne, 30 ans), explique très bien cela : « Par contre je travaillais, disons que comme je faisais beaucoup de sport et que j’aimais beaucoup faire du sport, je faisais… ce qu’il fallait pour être dans les premières, mais je passais pas mon temps à travailler, quoi, c’était… C’était fallait faire les devoirs, fallait que ça soit fait, mais voilà quoi, mais après… J’étais pas du genre à rester quinze heures sur ma chaise. À travailler, quoi. Fallait que ça avance. » Les femmes chirurgiens ont souvent été éduquées également dans des contextes familiaux qui prônaient l’égalité entre garçons et filles. Souvent entourées de garçons (frères ou camarades de jeux), elles se définissent pour plus de la moitié comme des « garçons manqués » et ont pris goût pour les joutes verbales, le franc-parler et la compétition avec les garçons, dispositions qui joueront comme autant de ressources ensuite dans la carrière chirurgicale. Les femmes chirurgiens ont ainsi connu la « socialisation inversée » (Mennesson, 2005) commune à nombre de femmes dans des métiers d’hommes (Marry, 2004 ; Mennesson, 2005 ; Pruvost, 2007).

Le premier stage de chirurgie : une expérience socialisatrice clivante

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Pour reprendre la distinction opérée par Muriel Darmon entre les différents effets que les socialisations continues ont sur les individus (Darmon, 2006, pp. 113-121), on peut caractériser la socialisation chirurgicale comme étant la plupart du temps une socialisation de renforcement, parfois une socialisation de transformation. Jamais en revanche nous n’avons observé de cas de conversion chirurgicale.

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Le premier stage effectué en chirurgie, généralement au cours de l’externat, s’avère extrêmement clivant pour les étudiants. Plusieurs enquêté-e-s disent avoir eu une « révélation » en entrant au bloc opératoire et en découvrant la spécialité. Au contraire, on a pu observer de francs dégoûts de la part d’autres étudiant-e-s davantage porté-e-s vers les spécialités médicales. Les chirurgiens seniors disent pouvoir dire facilement qui fera de la chirurgie plus tard :

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« Ça va faire quelques années que je vois défiler des externes, puis des internes… Il est clair que très rapidement on sait si on va faire chirurgie ou médecine. C’est-à-dire qu’il y a une mentalité pour ça. C’est difficile, c’est-à-dire que je pense que c’est… Enfin on est plus… Enfin en chirurgie on est beaucoup plus synthétique. On va beaucoup plus directement on va dire au but. Euh… je dirais que c’est beaucoup plus synthétique. Je crois que c’est peut-être ça. Mais bon, je n’sais pas le définir, je sais pas bien. Mais je peux parier qui fera quoi. Ça, c’est sûr. »

(Anne-Sophie Roy, praticienne libérale, 50 ans).
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Le fait que le stage de chirurgie soit si clivant pour les externes est en effet révélateur de ce que la spécialité consolide des inclinations déjà présentes chez les étudiants plus qu’elle ne les transforme pour en faire des candidats à l’internat. La socialisation professionnelle de type chirurgical vient bien souvent prolonger et confirmer les produits des socialisations antérieures (ce qui invite à ne pas considérer la sphère professionnelle comme déconnectée des autres sphères dans lesquelles est socialisé l’individu). Ainsi, c’est pour les enquêtées les plus « masculines » de notre échantillon – c’est-à-dire celles qui développaient des dispositions socialement construites comme masculines telles que les dispositions agonistiques, une propension à la surenchère grivoise, à l’endurance physique… – que la mise en conformité avec le milieu professionnel a été la plus facile. Adhérer à la dynamique agonistique des rapports interpersonnels en chirurgie n’était en effet pas difficile pour ces femmes réputées à la « mentalité de mec » et s’étant construites déjà bien souvent dans leur enfance comme des « garçons manqués » au contact de frères ou de camarades de jeux masculins. Pour les plus « féminines » de notre échantillon – c’est-à-dire les femmes chirurgiens les plus discrètes, les moins enclines à la surenchère virile et les plus proches des patients –, une certaine transformation a dû être nécessaire, comme par exemple l’adhésion à des formes d’humour grivoises mais cette masculinisation des dispositions semble s’estomper avec le temps, une fois que l’autonomie professionnelle est acquise et qu’elles deviennent mères.

Renforcement de l’« enveloppement chirurgical » au cours du temps pour les couples homogames

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Autre signe que cette socialisation professionnelle est une socialisation de renforcement et qu’elle est particulièrement structurante pour nombre de chirurgiens : le fait que celle-ci ait des répercussions notables et durables sur les sphères extra-professionnelles (notamment familiales, conjugales et amicales) investies par les individus. On peut en effet constater pour un certain nombre de nos enquêtés une très forte cohérence entre les influences socialisatrices des différentes sphères traversées à mesure qu’ils avancent dans la carrière.

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Les mariages entre chirurgiens et médecins, ou entre chirurgiens et infirmières sont fréquents et confortent sans aucun doute les dispositions antérieurement acquises dans le milieu professionnel par les praticiens. Nous n’avons trouvé aucune statistique pour mesurer la fréquence de ces configurations matrimoniales précises, les statistiques sur la situation professionnelle des conjoints n’étant pas suffisamment fines pour identifier les chirurgiens ou les infirmières (Breuil-Genier & Sicart, 2005). On connaît toutefois la forte homogamie médicale (22 % des médecins ont un conjoint médecin) et, observant sur le terrain et discutant avec le personnel, nous avons été frappée par la récurrence d’épouses de chirurgiens qui étaient ou avaient été infirmières. Parmi notre échantillon de femmes chirurgiens, on compte un quart de mariages strictement homogames (couples de chirurgiens). Dans ces cas de figure, c’est le choix de la profession qui est antérieur au choix du conjoint et ce dernier traduit déjà une sorte de parachèvement de la socialisation professionnelle, agissant comme un fixateur de ses effets. Ceux-ci se voient alors prolongés jusque dans la sphère privée. Dans les cas de mariages homogames, on peut dire que « l’enveloppement chirurgical » est alors à son comble puisque l’individu est entouré de collègues chirurgiens, d’un conjoint chirurgien et développe généralement une sociabilité amicale majoritairement, sinon quasi exclusivement, chirurgicale faute de temps pour pouvoir investir d’autres sphères que la sphère professionnelle et la sphère conjugale.

Inflexions de la socialisation professionnelle lors d’événements extra professionnels

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Si l’on retrace les dispositions des chirurgiens sur le long terme, dans la dynamique de leur « carrière » biographique, on peut parfois constater cependant des inflexions de la socialisation professionnelle idéaltypique à l’occasion d’événements extra professionnels. C’est le cas notamment pour les femmes chirurgiens qui expérimentent la maternité, ou pour les chirurgiens hommes, le plus souvent, suite à des accidents biographiques (accident, maladie, décès d’un proche…).

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Les femmes chirurgiens rapportent ainsi fréquemment comment elles ont été amenées à être « plus féminines » à la suite de l’expérience de la maternité. Celle-ci provoque en effet de toute évidence une rupture de trajectoire pour les enquêtées et les socialise en tant que mères. Plus elles avancent dans la carrière, plus elles se plaignent des gardes et des astreintes et elles relient cette plainte à leur nouvelle situation personnelle, remettant en cause l’ancien ethos professionnel de disponibilité permanente auquel elles avaient adhéré jusque-là. Ce recentrage sur la famille de certaines enquêtées et leur désinvestissement (relatif par rapport au zèle de l’internat et de l’assistanat) de la sphère du travail se voit encore dans la gestion des congés maternité (qui s’allongent au fil des maternités).

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Devenir mère semble ainsi une étape socialisatrice (Céroux, 2006) qui a des répercussions sur les dispositions au surinvestissement professionnel. Quand elles ont des enfants, les enquêtées sont prises dans de nouvelles configurations en concurrence avec l’investissement professionnel et certaines font le choix de faire passer désormais la famille avant la profession, alors même que dans le passé elles faisaient des choix opposés. Ainsi Géraldine Hasda (PU-PH, 46 ans, mariée, 3 enfants) a-t-elle eu une trajectoire marquée par le surinvestissement professionnel, généralement étiqueté comme très « masculin » pendant toute la période de sa formation à l’internat (n’envisageant à aucun moment la maternité). Elle dit devenir mère « sans savoir vraiment pourquoi » et on voit que cette expérience biographique prend une place qu’elle n’avait pas anticipée. Alors qu’elle a toujours fait preuve d’ambition professionnelle et qu’on lui propose un poste de PU-PH, elle est prête finalement à le refuser parce que cela l’oblige à faire une année à l’étranger et qu’elle estime que ses enfants sont trop jeunes pour cela. Autrement dit, quelques années auparavant, sans enfant, elle envisageait une telle mobilité. Mais devenue mère, ses enfants prennent une place dans sa vie qu’elle n’avait pas soupçonnée et leur présence contribue à redéfinir ses possibilités professionnelles.

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Devenir mère est aussi une étape importante dans la « démasculinisation » auprès des infirmières : nos enquêtées trouvent dans le personnel subalterne féminin un public plus réceptif à leurs récits, concernant les enfants et la gestion des charges domestiques, que ne le sont leurs collègues masculins. La complicité féminine avec les infirmières ou les secrétaires s’appuie aussi sur cette expérience de la maternité dont elles peuvent discuter, et contraste avec la dynamique agonistique du bloc opératoire qui les affronte aux hommes. Nous avons ainsi constaté que, tendanciellement, les internes ou assistantes cheffes de clinique qui n’avaient pas encore d’enfant étaient moins complices et moins enclines à discuter de façon personnelle avec les infirmières : elles partagent préférentiellement la sociabilité de leurs collègues masculins et interagissent sur des modalités plus « masculines », valorisant la compétition et cette socialisation « à la dure » déjà évoquée. Le fait qu’elles soient aussi moins dépendantes de la hiérarchie masculine à mesure qu’elles avancent dans la carrière et qu’elles s’autonomisent ainsi professionnellement peut expliquer aussi qu’elles prennent progressivement des distances avec les attentes de leur milieu professionnel. Le poids de la hiérarchie n’est en effet pas le même en début de carrière (lorsqu’elles sont internes ou assistantes cheffes de clinique et en attente d’un poste de praticiennes hospitalières) et en milieu ou en fin de carrière (quand elles ont un poste), et il a inévitablement des effets sur la façon dont les enquêtées se conforment (ou non) aux exigences professionnelles dominantes.

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L’inflexion des dispositions chirurgicales idéaltypiques décrites dans la première partie de l’article est aussi le fait des hommes chirurgiens qui sont affectés par des accidents biographiques. Le Professeur Desang, chirurgien de 50 ans et chef de service réputé pour son bon relationnel avec les patients et le personnel, explique ainsi avoir été marqué par la maladie de son père qu’il a opéré d’un cancer et accompagné dans sa fin de vie. Selon lui, cette expérience intime de la maladie a modifié en retour son rapport professionnel aux patients. De même, Denis de Varenne est un praticien hospitalier également considéré par certains collègues comme très atypique pour sa prise de distance avec l’ethos de disponibilité permanente habituellement pratiqué en chirurgie. Il valorise sa paternité comme peu d’hommes chirurgiens, n’hésitant pas à quitter des réunions de service pour aller donner le bain à ses enfants, ce qui semble inconcevable pour nombre de professionnels qui pensent que l’on est « chirurgien à 200 % » et que l’on se doit de faire passer l’activité professionnelle avant toute autre chose. Or ce n’est sans doute pas un hasard si Denis de Varenne, orphelin de mère très jeune et élevé par son père, très investi dans les tâches éducatives, a développé des dispositions moins « viriles » et qu’il ne valorise pas le modèle du breadwinner.

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La sur-spécialisation des chirurgiens en cancérologie est aussi bien souvent l’occasion de souligner pour ceux-ci l’inflexion de leurs dispositions vers davantage d’intérêt pour le relationnel avec le patient et le care. Le récit d’Henriette Klein, chirurgien retraitée de 81 ans, est à cet égard assez caractéristique. Toute la description de son choix du métier et de ses débuts dans l’exercice de la profession est marquée par sa composante technique. Henriette dit avoir choisi ce métier parce qu’il était manuel et qu’elle aimait « faire » des gestes. L’intérêt pour le patient est une dimension qui n’est évoquée à aucun moment dans ce choix professionnel. Elle n’évoque le rapport avec les patients que lorsqu’elle parle de son activité en cancérologie, activité qu’elle a eue en fin de carrière. Elle décrit alors ces patients comme « attachants » et elle explique que cette sur-spécialisation implique un tout autre état d’esprit que le traitement des urgences en chirurgie digestive où « y a pas besoin de réfléchir, le malade on le voit pas, on s’en fout. La vésicule du 12, c’est la vésicule du 12, un point c’est tout ». Elle explique encore que c’est avec le temps et l’expérience qu’elle est devenue « plus accessible au côté humain des malades ». Depuis elle dit ne plus supporter que les malades soient « des numéros cloués dans un lit d’hôpital », ce qui manifestement ne l’affectait aucunement en début de carrière. La relation médecin-malade est en effet retravaillée par les professionnels qui exercent en cancérologie, puisque les composantes habituelles de l’activité chirurgicale sont également infléchies : la relation avec le patient cancéreux est d’abord une relation qui s’établit sur le long terme, où la demande d’informations de la part du patient (sur la réalité du diagnostic, sur le pronostic, sur les thérapies associées) est constante ; les malades acquièrent une expérience pratique au cours de leur traitement et « l’accès à une possible maîtrise du jeu est posé [par les cancérologues] comme un des fondements de la lutte contre la maladie, une condition du «bon moral» du cancéreux » (Pinell, 1985, p. 12). On pourrait donc lire et interpréter cela comme une socialisation secondaire au care pour les chirurgiens s’investissant dans cette sur-spécialisation. Or ce travail relationnel avec le patient semble pouvoir être investi secondairement dans la trajectoire professionnelle des enquêtés, une fois qu’ils sont parvenus à se dégager de l’aspect technique, comme le souligne le Professeur Desang :

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EZ : « Dans votre métier est-ce que vous avez une préférence pour le côté technique ou relationnel ?

Pr Desang : …

EZ : Si y a une préférence.

Pr Desang : … Ah. Écoute. J’pense qu’une fois qu’on est dégagé d’la technique. C’qui est mon cas. On a une préférence pour l’relationnel quand même. À mon avis. T’vois c’que j’veux dire ? J’ai plus la technique qui m’obnubile. Quand j’opère un truc j’suis pas là à regarder dans mes bouquins pour savoir comment j’vais faire. Je sais comment j’vais faire. Quand j’fais quelque chose que j’fais pas depuis très longtemps ça m’arrive de regarder, s’tu veux, mais. Avant. Avant, et, y a dix ans, quand j’faisais quelque chose, souvent je, je regardais mes trucs (…) Parce que, tu vois, j’veux dire, mais une fois qu’t’as passé ce cap.

EZ : Oui, ce cap…

Pr Desang : L’aspect technique. Tu, tu, tu y penses plus. Tu fais les choses, j’peux pas dire naturellement, mais globalement tu sais c’que tu vas faire, y a pas… Tu changes pas comme ça… Donc oui, l’aspect relationnel, oui tout à fait. Enfin pour moi c’est sûrement très important. » (Pr Desang, PU-PH et chef de service, 50 ans).

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Laeticia, toute jeune interne de 25 ans, nous a dit également : « J’en suis à ce stade-là » pour expliquer son manque d’appétence pour le relationnel avec le patient, formule qui sous-entend qu’elle pense évoluer au cours de sa trajectoire professionnelle.

Conclusion

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Toutes les professions n’ont pas la même capacité structurante sur les individus qui l’investissent – parce que les différentes professions sont inégalement structurées, inégalement valorisantes ; parce que toutes les professions ne sont pas aussi « prenantes » en termes de charge horaire et de charge mentale ; parce que le contenu des tâches et le titre de l’emploi en tant que tel autorise avec plus ou moins de bonheur une identification réussie à la sphère professionnelle (Baudelot & Gollac, 2003) – et il faut reconnaître que la chirurgie, en vertu de la longueur de sa formation spécifique (cinq années d’internat suivies de deux à quatre ans de clinicat sont nécessaires à l’apprentissage du métier), du degré d’investissement qu’elle induit sur le plan horaire (avec des gardes impliquant de longues heures de présence à l’hôpital) et sur le plan émotionnel, du prestige qui lui est attaché, a sans doute un fort pouvoir structurant sur l’identité de ses membres. « [Le chirurgien] peut fort bien être un père, un époux, ou un fou de baseball à la maison, il n’est ici qu’une seule et même personne – un chirurgien, et le fait d’être chirurgien fournit une impression complète sur l’homme. Si la perspective fondée sur la notion de rôle est opérationnelle quelque part, c’est bien ici, car dans notre société, le chirurgien, plus que tout autre, est autorisé et invité à se projeter dans son travail et à en retirer un moi » (Goffman, 2002, p. 81). On comprend bien, dès lors, que la matrice de socialisation chirurgicale soit aussi structurante pour les individus qui investissent cette profession. Cette socialisation de renforcement est prioritairement structurée par les catégories de genre : ses produits (dispositions à l’action, au leadership, à l’endurance physique et morale, à la compétition, à l’humour grivois…) comme ses modalités de transmission et d’incorporation (une formation « à la dure » et un apprentissage « par claques ») sont socialement construits comme masculins et servent bien souvent à justifier l’inadéquation des femmes au milieu.

67

Or, comme toute socialisation secondaire [16][16] Nous nous référons ici au sens que donnent Peter L...., la socialisation professionnelle chirurgicale ne se fait pas ex nihilo mais doit faire avec les produits antérieurement incorporés au cours de la socialisation primaire qui ont fait des entrants en chirurgie ce qu’ils sont devenus. Selon que le candidat est un homme ou (plus rarement il est vrai) une femme, un membre issu des catégories supérieures ou (plus rarement encore) un membre des catégories populaires, les dispositions professionnelles spécifiques attendues et portées par le corps professionnel se transmettent avec plus ou moins de facilité et sont intériorisées avec plus ou moins de force et d’évidence. L’articulation entre socialisation primaire et socialisation secondaire professionnelle est donc essentielle pour mieux comprendre les degrés inégaux de réussite de la seconde. Ainsi les dispositions « masculines » construites dans le cadre d’une « socialisation inversée » (Mennesson, 2005) par les candidates à la chirurgie s’avèrent-elles un atout pour entrer dans une profession hautement structurée par la virilité (Zolesio, 2009b). La socialisation chirurgicale agit donc bien dans la période de recrutement des candidat-e-s comme une socialisation de renforcement, prenant appui sur un patrimoine dispositionnel « masculin » antérieurement constitué. Ce n’est que dans un second temps de leur carrière que les femmes chirurgiens – comme certains hommes chirurgiens marqués par des accidents biographiques ou des contextes de socialisation familiaux moins portés sur la virilité – prennent un peu de distance avec la matrice de socialisation chirurgicale idéaltypique.


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Notes

[*]

Post-doctorante en sociologie, membre du GRESCO (EA 3815, Poitiers) GRESCO – MSHS – 5 rue Théodore Lefebvre – 86000 Poitiers emmanuelle.zolesio@ens-lyon.fr

[1]

Durkheim écrit « l’enfant ».

[2]

Par la suite nous désignerons ces dispositions socialement construites comme masculines ou féminines par la formule « dispositions «masculines» ou «féminines» », formule stylistique plus légère. L’usage des guillemets est bien destiné à rappeler toutefois le caractère construit d’un tel jugement. Il s’agit donc bien de dénaturaliser l’usage de ces catégories et de considérer ces dispositions comme des dispositions perçues comme masculines ou féminines et/ou portées tendanciellement davantage par les hommes que par les femmes (ou inversement).

[3]

La carrière chirurgicale hospitalière comporte plusieurs étapes clés à commencer par la formation chirurgicale, comprenant l’internat (pour une durée de cinq ans). L’interne devient alors généralement chef-fe de clinique pour une durée de deux à quatre ans, avant de pouvoir occuper un poste de praticien-ne hospitalier-e (PH), poste qu’il ou elle occupe généralement ensuite pendant la durée de sa carrière. Certains-es passent l’agrégation pour devenir professeurs-es des universités-praticiens-nes hospitaliers-es (PU-PH), poste en haut de la hiérarchie.

[4]

Nous entendons par là des manières de faire, dire et penser socialement acquises, et non innées (par opposition aux « prédispositions » supposées naturelles du sens commun). Ces dispositions incorporées passent auprès des acteurs sociaux comme des traits de caractères innés et sont ainsi bien souvent naturalisées. Il s’agit ici au contraire de revenir sur la construction sociale de ces dispositions dans le cadre professionnel, sans oublier que des facteurs extraprofessionnels interviennent de façon synchronique ou diachronique, et de façon congruente ou divergente, pour façonner le stock dispositionnel des enquêté-e-s.

[5]

Il est plus juste de parler de compétences manuelles plutôt que de dispositions manuelles pour caractériser les savoir-faire et la pratique des chirurgiens (Lahire, 2002, pp. 415-417).

[6]

Le discours de condescendance doit être considéré en fonction de leur position dans la structure sociale, qui leur assure de pouvoir transgresser la limite (en se montrant apparemment familier) sans pour autant remettre en cause leur position (comme pour l’aristocrate qui tape sur la coupe du palefrenier et dont on dira « il est simple » : Bourdieu P. (1982), Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, p. 131).

[7]

Praticienne Hospitalière (statut hospitalier qui se situe après l’assistanat, étape suivant l’internat).

[8]

Terme indigène pour désigner les visites des malades hospitalisés dans leur chambre.

[9]

Assistante Cheffe de Clinique (statut hospitalier venant juste après l’internat de spécialité).

[10]

Le chapitre 5 de l’ouvrage de Pearl Katz contribue à illustrer en partie cet aspect, qu’il ne théorise pourtant pas : « This chapter focuses on the role that communication plays among surgeons in both unifying and promoting solidarity, as well as dividing and encouraging disunity » (Katz, 1999, p. 87).

[11]

Centre Hospitalier Universitaire.

[12]

Centre Hospitalier Régional.

[13]

Pour reprendre l’expression que Geneviève Pruvost (2007) emprunte à Erving Goffman (1973).

[14]

Ce choix se justifiait premièrement par le fait que les CHU assurent l’essentiel de la formation des étudiants en médecine, deuxièmement par le fait qu’ils sont les lieux les plus légitimes de la spécialité, saisie justement dans ses formes les plus « pures ».

[15]

Où il existe une association professionnelle de femmes chirurgiens (Association of Women Surgeons).

[16]

Nous nous référons ici au sens que donnent Peter L. Berger & Thomas Luckmann (1966) à cette expression, à savoir l’ensemble des processus de socialisation qui interviennent avant l’âge adulte. Selon cette définition large, la famille intervient au premier chef dans cette incorporation de manières d’être, de dire et de faire, mais l’école et le groupe de pairs sont aussi des instances de la socialisation primaire à part entière.

Résumé

Français

Il est possible d’identifier les produits, les modalités de transmission et les effets de la matrice de socialisation professionnelle idéaltypique en chirurgie. Elle se caractérise par des dispositions socialement construites comme masculines, par des modalités de transmission relativement « brutes » et brutales, ainsi que par des effets de renforcement des dispositions « masculines » antérieurement incorporées, visant à confirmer que la socialisation secondaire, dans ce cas, vient renforcer les effets des socialisations antérieures. Il est possible toutefois de nuancer cette matrice idéaltypique et de voir la pluralité des acteurs et des contextes de socialisation en son sein comme les possibles inflexions qui peuvent survenir au fil de la carrière des individus en fonction d’événements particuliers ou d’accidents biographiques.

Mots-clés

  • socialisation
  • dispositions
  • profession
  • idéaltype
  • renforcement
  • trajectoire
  • accidents biographiques

English

Surgery and its professional socialization matrixIt is possible to identify the outputs, the terms of transmission and the effects of the ideal-typical professional socialization matrix in surgery. This matrix is characterized by dispositions socially constructed as masculine, by terms of transmission relatively “rough” and brutal, and also by a reinforcement effect of previously incorporated “masculine” dispositions, which confirms, in this case, that secondary socialization reinforces the effects of previous socializations. However, it is possible to qualify this ideal-typical matrix and to underline the plurality of social players and contexts of socialization within it, as well as the possible inflexions which can occur in the course of the individuals’ careers depending on particular events or biographical accidents.

Keywords

  • socialization
  • dispositions
  • profession
  • ideal type
  • reinforcement
  • trajectory
  • biographical accidents

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Les produits de la socialisation chirurgicale
    1. Dispositions à l’action
    2. Dispositions à l’assurance sociale et au leadership
    3. Dispositions à l’endurance physique
    4. Peu d’appétence pour le relationnel avec le patient
  3. Les modalités de la transmission et de l’incorporation chirurgicales
    1. Dynamique agonistique des rapports interpersonnels
    2. Une formation « à la dure »
  4. Différents contextes et agents socialisateurs dans cette matrice de socialisation chirurgicale
    1. Pluralité des contextes de socialisation en chirurgie
      1. Le bloc opératoire, condensateur des modalités les plus brutes de la domination chirurgicale
      2. Variations selon la taille et le prestige des services
    2. Pluralité des agents socialisateurs en chirurgie
      1. Rôle socialisateur différencié des chirurgiens et des infirmières
      2. Rôle socialisateur différencié des chirurgiens selon leur statut et leur sexe
  5. Une socialisation de renforcement
    1. Comment la socialisation chirurgicale s’articule aux socialisations antérieures
    2. Le premier stage de chirurgie : une expérience socialisatrice clivante
    3. Renforcement de l’« enveloppement chirurgical » au cours du temps pour les couples homogames
  6. Inflexions de la socialisation professionnelle lors d’événements extra professionnels
  7. Conclusion

Pour citer cet article

Zolesio Emmanuelle, « La chirurgie et sa matrice de socialisation professionnelle », Sociologie, 4/2012 (Vol. 3), p. 377-394.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2012-4-page-377.htm
DOI : 10.3917/socio.034.0377


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