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Sociologie

2012/4 (Vol. 3)


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Objet de nombreuses théorisations, le commerce dit « ethnique » se situe au croisement de plusieurs champs d’études et peut être appréhendé à différents niveaux d’analyse. Le cas des immigrés de la « diaspora chinoise », issue de Chine continentale, de Taïwan ou de différents pays d’Asie du Sud-Est, a retenu notre attention à la fois pour son importance grandissante et pour la reproduction à travers le monde de schémas à première vue similaires. Partant de soixante entretiens qualitatifs semi-directifs réalisés auprès de Chinois de Paris, Bruxelles et Montréal, nous interrogeons, dans le cadre d’un travail plus large, le processus d’ethnicisation des rapports sociaux observé dans le phénomène du commerce, ceci dans le contexte actuel de nos sociétés occidentales urbaines et multiculturelles. À dimensions plus modestes, cet article présente un développement et un approfondissement original d’une question spécifique, celle de la pertinence des théories du capital social, partant de l’hypothèse que leurs apports enrichissent l’analyse de l’entrepreneuriat comme phénomène multifactoriel et interactif.

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Après avoir présenté notre enquête, ainsi que quelques considérations sur l’ethnicité, l’entrepreneuriat et le capital social, nous analyserons les réponses obtenues auprès de nos répondants des trois villes sur différents aspects du commerce : la mobilisation des ressources lors de la création de l’entreprise, l’utilisation d’une main d’œuvre, familiale ou non, et les réseaux économiques tissés entre entrepreneurs d’une même origine, au niveau local ou transnational. Partant de là, nous avancerons quelques propositions pour penser la notion de capital social ethnique au sein d’une perspective constructiviste de la pratique du commerce par un groupe minoritaire.

Méthodologie de la recherche

Présentation de l’enquête

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L’enquête repose sur soixante entretiens [1][1] Ces entretiens ont été effectués dans le cadre de notre... de personnes originaires de divers horizons (Chine, Taïwan, Vietnam, Laos, Cambodge, Indonésie, Madagascar), se reconnaissant une ethnicité chinoise, c’est-à-dire, pour reprendre la définition de Barth (1995), qu’ils se réfèrent à des ancêtres communs ayant vécu en Chine et leur langue maternelle est un dialecte chinois. Les entretiens ont été effectués à Bruxelles (17), Paris (18) et Montréal (25), entre fin 2005 et fin 2006, dans le cadre de notre thèse portant sur l’ethnicisation des rapports sociaux dans le phénomène entrepreneuriat. Les personnes interrogées sont immigrées ou descendantes d’immigrés, sont impliquées ou ont été impliquées dans un commerce ; il s’agit pour la plupart de patrons ou d’enfants adultes travaillant dans le commerce familial (43), ainsi que de quelques employés sans lien de parenté (17). Leurs entreprises sont variées : restaurant, commerce alimentaire, de vêtements, d’accessoires de mode, d’objets de décoration (gros ou détail), bijouterie, horlogerie, magasin de jouets, agence de voyage, herboristerie, etc. Il s’agit de petites entreprises employant peu de personnes et, pour certaines, exclusivement familiales. La plupart d’entre elles entrent dans la catégorie française des TPE (Très Petites Entreprises), soit de moins de vingt employés, tandis que deux seulement entrent dans la catégorie des PME (Petites et Moyennes Entreprises), à savoir un grand restaurant employant une vingtaine de personnes et une pâtisserie industrielle d’une cinquantaine d’employés. Ces deux dernières sont localisées à Montréal.

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La recherche de personnes à interroger s’est effectuée de deux manières : soit à partir de réseaux sociaux, via des associations et personnes-ressources, soit en faisant du porte à porte dans les zones de regroupement de commerces « asiatiques ». Les personnes contactées selon la première méthode, qui concerne environ un tiers des répondants, ont presque toutes accepté l’entretien, tandis qu’un climat de confiance s’instaurait dès le départ, amenant des réponses particulièrement riches en informations. La seconde méthode a permis de varier les profils (dialecte, pays d’origine, type de commerce) et de nous imprégner de l’ambiance de ces quartiers dits « ethniques ». Son application était toutefois plus difficile en raison d’un taux élevé de refus, les patrons étant occupés ou méfiants. À cet égard, des différences sont apparues entre les villes : les commerçants du Chinatown de Montréal se sont montrés les plus ouverts et ceux de Paris les plus réfractaires, en particulier dans le iiie arrondissement. Les entretiens ont été conduits en français, à l’exception de sept à Montréal, effectués en anglais. Les cas ayant nécessité une traduction d’un dialecte chinois vers le français ou l’anglais sont rares (deux à Montréal, deux à Bruxelles, un à Paris) ; le traducteur était un enfant majeur ou un employé de confiance.

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Les entretiens sont de type semi-directif et basés sur des questions ouvertes qui s’orientent autour de grands axes : le parcours migratoire, le parcours professionnel, l’insertion du commerce dans l’économie ethnique locale et transnationale, la clientèle, les rapports intracommunautaires et interethniques avec la majorité. Si les entretiens se sont généralement déroulés dans une bonne ambiance et si les questions ont été accueillies positivement, nous ne devons pas perdre de vue la position du chercheur en tant que membre de la majorité face à des membres d’un groupe minoritaire, au sens où l’entend Wirth (1945), et l’influence potentielle de celle-ci sur les réponses données, pouvant donner lieu à des simplifications ou à la dissimulation de certains aspects.

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Sans prétendre à la représentativité, l’échantillon est varié du point de vue de plusieurs caractéristiques : dialecte, nationalité, âge (de 18 à 84 ans) et sexe (60 % d’hommes et 40 % de femmes). En outre, les personnes se situent à des moments divers de leur parcours migratoire, certaines étant présentes depuis les années 1950 et d’autres depuis les années 2000 seulement et par conséquent, à différents moments de leurs activités commerçantes, de la première année suivant la création de l’entreprise à la retraite. La méthode d’analyse, enfin, est qualitative, bien qu’incluant quelques statistiques de base sur l’échantillon.

Paris, Bruxelles et Montréal : trois terrains d’enquête

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Le choix des villes constituant le terrain s’est porté sur Paris, Bruxelles et Montréal. Toutes trois sont des métropoles de pays occidentaux, majoritairement francophones et, dans les faits, multiculturelles. Ces villes diffèrent toutefois de par leur politique et leur histoire migratoire. Ainsi, les principes à l’origine des politiques fédérale canadienne du multiculturalisme (égalité des cultures et absence de culture officielle) et québécoise de l’interculturalisme (échange entre les cultures dans un contexte francophone) (Taylor, 1994 ; Kymlicka, 1995 ; Cardinal & Couture, 1998 ; Juteau et al., 1998) sont officiellement rejetés en France au nom du principe républicain réservant à la sphère du privé les questions liées à la diversité culturelle et religieuse (Schnapper, 1994 ; Noiriel, 2001), tandis que la Belgique se distingue par une approche intermédiaire de compromis pouvant reconnaître des « communautés culturelles » dans le cadre d’infra-politiques inspirées du multiculturalisme (Bastenier, 1992 ; Martiniello, 1993). D’autres différences existent comme la possibilité d’immigrer au Canada sur la base des études, de l’expérience professionnelle ou en tant qu’investisseur (Li, 1988), tandis que la France et la Belgique ont, depuis 1974, mis en place une politique de contrôle strict des flux migratoires (Milza, 1985 ; Hullebroek, 1992).

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De nos jours, c’est au Canada que la population se déclarant d’ethnicité chinoise est la plus importante : plus de 1 200 000 au recensement de 2006, soit 3,5 % de la population globale. Ils sont 72 000 à l’échelle du « grand Montréal » (Statistique Canada, 2006). Un Chinatown reconnu comme patrimoine culturel par les autorités de la ville s’étend aux alentours de la rue La Gauchetière (Cha, 2004). La France comprend une population chinoise ethnique de 300 000 personnes, selon l’Ambassade de Chine (Yun & Poisson, 2005). Il ne s’agit que de 0,5 % de la population du pays, pour la moitié regroupés dans l’agglomération parisienne, dont deux tiers dans Paris intra-muros. Ils sont principalement installés dans les xiiie (réfugiés d’Asie du Sud-Est), iiie (filière du Zhejiang), xie et xiie arrondissements et dans le secteur de Belleville (Ma Mung, 2000). La population chinoise en Belgique, enfin, est estimée à 23 000 personnes, soit 0,2 % de la population globale, dont un peu moins du tiers résiderait à Bruxelles (Pang, 2002 ; Centre pour l’Égalité des Chances et la Lutte contre le Racisme, 2005).

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Considérant l’État comme un acteur ethnique légitimant la culture des majoritaires et gérant la diversité du pays (Bastenier, 2004, p. 193), nous pouvons nous attendre à découvrir une influence du contexte national sur les comportements des minorités ethniques. Dans le cadre de cet article, nous proposons donc de comparer la construction et l’appréhension de l’identité chinoise dans les trois villes, et comment, à travers l’utilisation du capital social aux niveaux de la mobilisation des ressources, du choix de la main d’œuvre et des réseaux économiques, celle-ci s’actualise dans la pratique du commerce.

Ethnicité, entrepreneuriat et capital social

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L’ethnicité est ici envisagée selon les modèles de Barth (1995) et Juteau (1996 ; 1983), comme une construction autour de frontières internes et externes, et l’entrepreneuriat des minorités ethniques selon la perspective interactive et multifactorielle proposée par Waldinger et al. (1990 ; Juteau et al., 1999 ; Volery, 2007). Soulignons d’emblée le caractère problématique de la notion de « commerce ethnique », « souvent employé de manière extensive sans une observation fine des échanges économiques » (Berbagui, 2005, p. 113). En outre, le champ d’application de ce terme varie selon les auteurs. Certains qualifient d’ethnique tout commerce tenu par un membre d’une minorité ethnique (Auster & Aldrich, 1984, p. 49) ; d’autres réservent ce terme aux commerces associés à une communauté ethnique, aux marchés limités et spécialisés (Li, 1988, p. 52) ; d’autres encore l’appliquent à tout commerce dont les patrons et employés appartiennent à une même communauté ethnique (Light & Karageorgis, 1994, pp. 647-649). Enfin, certains auteurs, comme Claire Zalc, interrogent la pertinence même du concept de « commerce ethnique ». Selon elle, l’activité commerçante est la cause plutôt que la conséquence de solidarités dites « ethniques », lesquelles sont liées à un contexte particulier d’immigration et à des expériences professionnelles similaires plutôt qu’à des origines communes (Zalc, 2010).

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Nous insistons aussi sur la notion de capital social telle qu’elle apparaît chez Bourdieu, définie comme « l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissance et d’interreconnaissance ; ou, en d’autres termes, à l’appartenance à un groupe comme ensemble d’agents qui ne sont pas seulement dotés de propriétés communes […] mais aussi unis par des liaisons permanentes et utiles » (Bourdieu, 2006, p. 31). Le capital social revêt une importance primordiale ; des individus qui possèdent un capital économique ou culturel équivalent peuvent en obtenir un rendement très inégal selon leur capacité à mobiliser le capital d’un groupe. Le volume du capital social dépend, en effet, « de l’étendue du réseau des liaisons qu’il peut effectivement mobiliser et du volume du capital (économique, culturel ou symbolique) possédé en propre par chacun de ceux auxquels il est lié » (idem). Nous nous aidons, enfin, des apports de Granovetter (1973 ; 1985 ; 2006) sur l’encastrement de la sphère économique dans le social et sur l’importance respective des liens forts et des liens faibles.

Une identité ethnique complexe

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Dans la sélection de personnes à interroger, nous avons pris le parti de nous en référer à leur autodéfinition en tant que « Chinois », qu’ils soient originaires de Chine, de Taïwan ou d’Asie du Sud-Est. Cependant, les répondants ont, à l’unanimité, affirmé qu’il existe « des » communautés chinoises, selon le dialecte et le pays d’origine. Le premier clivage mis en évidence est l’origine dialectale : ils ne se disent pas seulement « Chinois » mais aussi « Cantonais », « Teochiu » ou « Wenzhou ». La socialisation en dehors du commerce se base souvent sur le dialecte, comme en témoigne la persistance de nombreuses associations dialectales (Association des Shanghaïens, Association des Cantonais). Par ailleurs, un facteur important de maintien des frontières entre les dialectes est la relative indépendance entre les migrations et les filières migratoires.

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Nous basant sur nos lectures et notre terrain, nous pouvons dégager quelques tendances pour chacune des villes étudiées.

Les Chinois de Paris

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Les réfugiés d’Asie du Sud-Est (Vietnam, Laos et Cambodge), particulièrement visibles dans le xiiie arrondissement, sont les plus nombreux à Paris. En effet, plus de 145 000 d’entre eux sont arrivés dans les années 1970 et 1980. Parmi eux, 50 % à 60 % de Chinois ethniques dont une majorité de Teochiu (Ma Mung, 2000). S’ils se définissent également par rapport à un pays et à son histoire, la similitude entre les parcours de réfugié a contribué à les rapprocher. Ceux-ci se distinguent, dans leurs discours, des Wenzhou et Qingtian du iiie. Ces derniers constituent la population la plus ancienne de la ville. Présents dès le xixe siècle en Europe et recrutés comme travailleurs durant la Grande Guerre, certains se sont installés à Paris où ils se sont lancés dans l’artisanat et le petit commerce (Poisson, 2005 ; Ma Mung, 2000 ; Hassoun, 1993 ; Live, 1992). Si l’immigration en provenance de la République Populaire de Chine est restée limitée durant des décennies, l’ouverture du pays depuis les années 1990 a permis l’arrivée d’une nouvelle vague. Les principaux foyers de l’immigration chinoise, légale ou clandestine, sont désormais les provinces de Dongbei, Zhejiang et Fujian (Yun & Poisson, 2005).

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Pour notre enquête, nous avons interrogé des réfugiés du Cambodge (4), du Vietnam (3) et du Laos (1), tous de dialecte teochiu, des immigrés de Wenzhou (5) et Qingtian (1), de Pékin (2), ainsi qu’un Cantonais de Hong Kong et un Teochiu de Singapour.

Les Chinois de Bruxelles

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Selon Ching Lin Pang (2002), les plus anciens groupes chinois de Belgique sont, d’une part, les Wenzhou et Qingtian, d’autre part, les marins des provinces de Guangdong et Fujian à partir du port d’Anvers. Le pays a également connu une vague de réfugiés d’Asie du Sud-Est, soit quelques 5 000 arrivées en Belgique par regroupement familial à partir d’une population étudiante. Ceux-ci sont principalement issus du Vietnam et installés dans le quartier d’Ixelles (Pang, 2002 ; Rodier, 1986). Enfin, la Belgique compte également des clandestins, essentiellement des provinces de Zhejiang et Fujian (Pang, 2003).

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Lors de notre enquête, la population chinoise de Bruxelles, y compris dans le regroupement de commerces « asiatiques » du centre-ville, nous a paru hétéroclite et dépourvue d’une quelconque prédominance d’un groupe particulier. Nous avons rencontré des immigrés de Shanghaï (5), de Canton (2), de Hubei (1), du Nord-Est (1) et de Hong Kong (2), ainsi que des Taïwanais (4) et des Sino-Vietnamiens (2) de dialecte cantonais. D’après nos répondants, les Wenzhou et Qingtian, longtemps majoritaires, ont pour beaucoup déménagé dans les villes de province ces dernières années. Le clivage qui ressort des discours est davantage politique que dans les autres villes : il y aurait, d’une part, les continentaux sympathisants de la Chine communiste, de l’autre, les anti-communistes dans lesquels se reconnaissent les continentaux ayant fui le régime, les Taïwanais et les réfugiés d’Asie du Sud-Est.

Les Chinois de Montréal

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Notre enquête à Montréal a révélé un clivage net dans les discours entre les « Cantonais » et les « Mandarins ». La première population, la plus visible et majoritaire dans le Chinatown de la ville, est hétéroclite. Elle se compose, tout d’abord, des descendants des premiers immigrés Chinois qui, dès la seconde moitié du xixe siècle, se sont installés comme chercheurs d’or et ouvriers pour la construction du chemin de fer et qui, à la fin du chantier, se sont improvisés blanchisseurs et restaurateurs. Viennent ensuite les immigrés de Hong Kong, arrivés dès la levée du Chinese Immigration Act, loi discriminatoire interdisant l’immigration des Chinois entre 1923 et 1947 (Helly, 1987 ; Li, 1988 ; Tan & Roy, 1985). Enfin, les réfugiés d’Asie du Sud-Est constituent un groupe important, avec environ 130 000 arrivées dans les années 1970 et 1980, dont 36 000 au Québec (Dorais, 2000 ; Helly, 1987). Malgré la différence d’origine et de parcours, ceux-ci sont assimilés au groupe « Cantonais ». Les « Mandarins », quant à eux, sont les nouveaux venus de Chine continentale depuis les années 1990, s’exprimant préférentiellement dans la langue nationale. Les deux groupes se considèrent généralement « différents » les uns des autres, tout en restant vagues à ce sujet ; il s’agirait d’une manière d’être, perceptible lorsque l’on est soi-même membre de l’une ou l’autre communauté.

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La répartition des personnes interrogées reflète ce dualisme. Une large majorité d’entre elles tombe soit dans la catégorie des « Mandarins » continentaux (7), soit dans celle des « Cantonais » (13), continentaux pour la plupart (9), mais ausssi de Hong Kong (1), du Vietnam (1) et de Madagascar (2). Nous avons également interrogé des Teochius du Vietnam (2) et du Cambodge (1), ainsi qu’un Fukien et un Changsha de Chine.

L’ethnicité chinoise, un bricolage identitaire ?

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Malgré les clivages soulevés, l’ethnicité chinoise n’est jamais remise en question par les répondants. Ainsi, le Teochiu du Vietnam considère partager ceci en commun avec le Shanghaïen du continent. Un élément significatif est la référence à la Chine, pays de naissance ou celui des ancêtres ; à première vue, ceci constitue une parfaite illustration de la définition barthienne de l’ethnicité. Il faut néanmoins nuancer ce constat : prenant en considération la position du chercheur en tant que membre de la majorité, nous pouvons nous demander dans quelle mesure ceci n’est pas un effet de la relation d’enquête, voire une simple acceptation d’un processus d’étiquetage. La notion de « saillance », c’est-à-dire la mise en valeur d’un élément identitaire selon le contexte, semble s’appliquer ici ; ainsi, l’on peut être Cantonais face à d’autres Chinois et Chinois face à un « non-Chinois » (Poutignat & Streiff-Fenart, 1995). Néanmoins, plusieurs répondants interrogés sur la diversité du groupe « Chinois » ont eux-mêmes revendiqué une identité chinoise englobante.

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L’exemple de Mme Yang (Bruxelles) est particulièrement parlant. De dialecte shanghaïen, âgée de 84 ans au moment de l’entretien, elle relate avoir quitté la Chine en 1951 afin de fuir le communisme. D’origine sociale privilégiée et épouse de médecin, elle mène avec succès sa propre carrière dans la restauration ethnique et l’entreprise alimentaire. Très active dans la communauté chinoise, elle multiplie les activités associatives. Elle se sent davantage d’affinités avec les Taïwanais et réfugiés d’Asie du Sud-Est qu’avec nombre de continentaux, ceci pour des raisons de classe sociale et d’un rejet partagé du gouvernement chinois communiste. Les Qingtian et Wenzhou, en particulier, sont l’objet d’un certain mépris de sa part et qualifiés de « paysans » et « communistes ». Elle déclare cependant mettre cette hostilité entre parenthèses en raison de l’importance qu’elle accorde à l’unité des Chinois. Ainsi, ayant ouvert une école de chinois, elle se voit un jour contactée par des Qingtian et Wenzhou :

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« [L]es communistes ont fait une école chinoise [et leur] secrétaire […] voulait toujours m’inviter pour manger. “Pourquoi vous voulez m’inviter à manger ? Moi je suis pour Taïwan, je n’ai rien à voir avec vous !” Et il a dit : “Pour faire l’école : nous autres on veut aussi faire une école et on voudrait savoir [comment]”. “Ah ! ça va ! Si c’est l’école, c’est bon. Ce n’est pas une mauvaise chose ! Je vais vous aider.” Alors, ils m’ont invitée à un grand dîner, et tout ça, et je leur ai expliqué. »

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Elle déclare également avoir modifié sa position en raison de sa situation d’immigrée :

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« Moi je dis maintenant, je ne [suis] pas pour les communistes, je ne [suis] pas pour Taïwan, je dis c’est le moment [où] les Overseas Chinese doivent être unis ! It doesn’t bother the Communists or Taiwan, on est en Belgique, on est amis, il [ne] faut pas [se] séparer. Et moi, je suis la première communiste quand je vais à Taïwan ! [rires] »

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Si l’on peut affirmer que l’ethnicité chinoise est, en quelque sorte, un bricolage identitaire construit dans le cadre contingent de l’immigration, avec, nous l’avons vu, des particularités locales, certaines données sous-tendent cette construction. Ainsi, les facteurs de cohésion cités au cours des entretiens sont multiples. Il s’agit principalement de la tradition associative, des écoles où les enfants apprennent le mandarin, de l’expérience commune et de l’interdépendance générées par la pratique du commerce, ainsi que des éléments culturels contribuant au renforcement d’une ethnicité partagée, comme la nourriture, le comportement en société, la religion et les fêtes traditionnelles. Parmi les facteurs culturels, la langue nous a semblé jouer un rôle primordial. Beaucoup de Chinois, interrogés sur les langues et dialectes pratiqués, répondent parler « le chinois », terme qui parmi d’autres langues (français, anglais) regroupe les différents dialectes, tandis qu’il désigne le mandarin lorsqu’il est cité parmi d’autres dialectes. Cela signifie que ces dialectes sont perçus comme les variantes d’une même langue, idée consolidée par l’existence d’une écriture commune. Cet élément semble essentiel, non seulement dans l’imaginaire chinois d’une identité partagée, mais aussi comme générateur de liens ; en effet, les journaux, publicités, enseignes de commerces, menus des restaurants peuvent être lus par les Chinois de toutes origines. Les écoles de langue chinoise témoignent d’une volonté de leur part de conserver un lien avec l’ensemble des Chinois à travers le monde. Nous avons également constaté que la plupart des répondants connaissent au moins un dialecte chinois en plus de leur dialecte maternel, phénomène constaté par Hassoun (1993) au sujet des Chinois de Paris.

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L’identité ethnique chinoise est donc complexe et ne peut être vue comme une superposition d’ensembles aux limites étanches mais plutôt comme une superposition de réseaux au cœur desquels l’individu tisse des liens plus ou moins forts selon sa situation particulière. L’une ou l’autre facette de l’identité peut en effet être mobilisée selon les situations, que ce soit dans une optique de bricolage identitaire ou de constitution de réseaux de relations. L’approche contextuelle révèle des différences observées dans les trois villes dans les classifications, divisions et regroupements, ainsi que dans l’importance variable accordée à certains traits. La rencontre entre les Chinois issus de différents groupes varie, en effet, selon le contexte de la ville et de la constitution des communautés ethniques au sein de celle-ci. Le facteur numérique paraît de première importance ; le nombre plus ou moins élevé de Chinois dans une ville d’immigration tend à influencer la force des liens entre les différentes communautés. Ainsi, les liens faibles entre les groupes ont tendance à se renforcer lorsque le nombre total de Chinois est peu élevé, de même que l’expérience migratoire induit, au préalable, une plus grande cohésion parmi des groupes qui, dans le pays d’origine, auraient davantage l’occasion de se distinguer. Ceci se révèle d’une grande importance dans la mobilisation des ressources et les stratégies ethniques dans la pratique du commerce.

Des liens forts majoritairement ethniques

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Interrogés sur leurs liens amicaux, les Chinois de première génération affirment, pour la plupart, avoir davantage d’amis chinois que nationaux. Le lieu par excellence de socialisation avec les nationaux est le commerce ; la création de liens est, par conséquent, subordonnée à un rapport marchand. La fréquence et le type de relations établies varient selon les commerces. Les détaillants visant une clientèle générale et les restaurateurs ont un intérêt particulier à développer leurs compétences sociales et acquérir les codes de la société d’accueil. Pour Mme Tran (Bruxelles), il s’agit d’une question de survie :

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« [I]ci, à Bruxelles, dans les restaurants, on parle beaucoup avec la clientèle. Il y en a qui deviennent même amis, clients et patrons. Et les gens, ils viennent souvent pour la personne, pour avoir un contact personnel avec le patron. […] Et c’est [comme] ça qu’ils font confiance. »

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En dehors de la conversation stratégique avec la clientèle, nombre de répondants estiment avoir créé des relations d’amitié avec certains clients. D’autres lieux de socialisation avec les « Occidentaux » sont cités : les écoles des enfants, les réunions de locataires ou de propriétaires de l’immeuble de résidence, les fêtes de quartier, l’administration, et parfois la famille, lorsque le conjoint est occidental (cinq cas). Les « Occidentaux » sont décrits comme « différents » dans leurs comportements, « plus directs » que les Chinois, ceci dans les trois villes. L’un des répondants évoque même l’impossibilité de relations amicales entre les deux groupes car le gouffre culturel empêcherait, selon lui, de dépasser le stade de la simple connaissance. L’exemple de certains de la première génération contredit pourtant cette opinion tranchée car quelques-uns déclarent avoir des amis proches occidentaux, parfois même un conjoint occidental.

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La tendance inverse, soit davantage d’amis nationaux que co-ethniques, s’observe à partir de la deuxième génération, ceci en raison de la scolarité dans le pays d’accueil, de la connaissance de la langue et de l’acquisition des codes sociaux du pays d’accueil. Par ailleurs, comme le relève Smart (2003, pp. 318-319), peu d’enfants d’entrepreneurs reprennent le commerce familial, ce qui s’est confirmé dans notre enquête : les enfants adultes des patrons de première génération ont massivement investi le marché du travail général.

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Peu de différences ont été observées entre les dialectes, à l’exception notable du groupe des Wenzhou et Qingtian du iiie arrondissement de Paris. Ceux-ci semblent davantage isolés et font part de moins de contacts en dehors de leur groupe. Ceci s’explique par une faible connaissance du français, elle-même liée à la particularité de leur migration. L’histoire de la famille Tang (Paris), grossistes en bijoux fantaisie et accessoires de mode, relatée par la fille, nous apporte quelques éléments d’explication. L’immigration de cette famille d’origine paysanne s’étale sur plusieurs générations. Cela commence par un arrière-grand-père qui a fui la Chine lors de l’avènement du communisme et qui, dit-elle, « a mis du temps pour faire venir sa famille ». Dans les années 1960, les deux grands-pères émigrent à leur tour et s’installent à Paris ; ils y travaillent comme artisans dans la confection de maroquinerie et amassent la somme nécessaire pour faire venir leur famille. Dans les années 1970, c’est au tour des parents, jeunes adultes à l’époque, d’arriver en France ; comme leurs parents avant eux, ils ne connaissent pas le français et s’insèrent dans le réseau économique de leur communauté. Après quelques années de travail dans la confection, M. Tang et son épouse ouvrent, en 1988, un commerce de gros. Leur fille, née et scolarisée en France, travaille provisoirement pour eux mais envisage de s’insérer dans le marché général de l’emploi et ne souhaite pas reprendre le commerce. Elle nous sert d’interprète pour l’entretien car le niveau de français de ses parents est resté faible.

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La particularité des Wenzhou ne constitue pas la seule différence entre les villes. Alors qu’à Paris et Bruxelles, les rapports sont davantage décrits en termes de courtoisie distante, à Montréal, les Québécois sont qualifiés de chaleureux et amicaux, démontrant parfois une curiosité bienveillante à l’égard des autres cultures.

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Partant de l’idée d’encastrement de l’économique dans le social, les points suivants développeront le rapport entre ces liens sociaux, tissés entre co-ethniques ou non, et certains aspects de la création et pratique du commerce.

Créer l’entreprise : la mobilisation des ressources

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L’étape de la création du commerce est l’occasion de mobiliser les ressources de son capital social sous forme d’aide financière ou toute autre forme contribuant au départ de l’entreprise sur des bases solides.

Le financement du commerce

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Interrogés sur le financement de leur commerce, les entrepreneurs affirment, pour un peu plus de la moitié d’entre eux, ne pas avoir été aidés matériellement, tandis que près d’un quart évoque un prêt accordé par les parents, et un dixième, une tontine avec des membres de la famille et des amis. D’autres cas marginaux incluent deux prêts bancaires (Bruxelles), un prêt par un ami chinois (Montréal), un prêt par un ami occidental et un héritage (Paris). Soulignons le caractère exceptionnel de l’emprunt à la banque ou le recours aux aides proposées par les institutions nationales ; les Chinois de première génération se caractérisent par une très faible connaissance des structures de la société d’accueil, leur préférant l’entraide communautaire et le recours aux associations (Pang, 2003, p. 92). Cette question révèle également des disparités entre les villes ; « aucune aide » est une réponse largement majoritaire à Bruxelles et Montréal, tandis que la tontine est presque exclusivement parisienne. Ceci montre un aspect plus communautaire à Paris, peut-être en raison du facteur numérique et de davantage de regroupement.

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Les entrepreneurs n’ayant pas bénéficié d’aide ont, pour certains, émigré avec un capital de départ suffisant et, parfois, une expérience de commerçant. C’est, par exemple, le cas de Mme Shu, 36 ans, patronne d’un petit magasin de vêtements à Bruxelles, ouvert en 2004, l’année même de son arrivée. De dialecte cantonais, elle est originaire de Hong Kong ; formée en stylisme, elle s’est rapidement mise à son compte et crée ses propres modèles qu’elle fait confectionner. À l’approche de la trentaine, elle décide de changer de vie : elle vend son local pour immigrer à Paris où elle reprend des études en Sciences de la gestion. Durant son séjour, elle rencontre un Belge qu’elle épouse et rejoint en Belgique, ses études terminées. Sur base de ses économies, elle ouvre un second commerce et renoue avec ses anciennes activités, la création de modèles de vêtements qu’elle fait confectionner en Chine. Elle dit exercer ce métier par passion et ne se voit pas travailler dans un autre domaine.

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D’autres entrepreneurs ont, quant à eux, économisé des années avant de fonder leur commerce. C’est l’expérience qu’a vécue Mme Xu, originaire du Nord de la Chine, interrogée à Montréal. En 1985, elle suit son mari lorsqu’il immigre au Canada dans le cadre de ses études. Après quelques cours de français, elle reprend des études universitaires ; en parallèle, elle travaille comme ouvrière dans la confection de moteurs. Alors que son mari fonde une entreprise en association avec des Québécois, elle ouvre, en 1992, sur la base de ses économies, un commerce d’import-export d’objets décoratifs chinois et de vêtements et, en 2006, un magasin de vente au détail.

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Selon Volery (2007, pp. 38-39), la majorité des entrepreneurs ethniques accumulent par eux-mêmes le capital de départ ; souvent limités à des postes subalternes mal rémunérés, ils acceptent d’endurer de longues journées de travail, parfois avec cumul des emplois, ainsi que des années de privation. Nous avons toutefois dégagé, sur la base de notre enquête, trois situations favorisant la constitution d’un capital économique en vue de la création d’une entreprise : l’aide matérielle sous forme de don, de prêt ou de reprise du commerce, la tontine et le mariage.

L’aide matérielle

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L’aide financière sous forme de prêt ou, plus rarement, de don se fait presque toujours dans le cadre de la famille nucléaire. Les patrons ayant bénéficié de ce type d’aide de l’un des membres de leur famille sont souvent de la deuxième génération, tandis que les parents commerçants se révèlent les plus enclins à aider leur fils ou leur fille qui se lance dans la création d’entreprise. La possibilité de reprendre le commerce parental constitue une autre forme d’aide matérielle en provenance de la famille. Si seule une minorité d’enfants de commerçants chinois en manifeste le souhait, nous en avons rencontré quelques-uns dans cette situation. Parmi eux, M. Liu (Paris), fils de réfugiés teochiu du Cambodge, propriétaires d’une boucherie. Âgé de quatre ans au moment de l’immigration, il effectue sa scolarité à Paris et obtient un diplôme en comptabilité. Ne trouvant pas immédiatement un emploi, il est embauché par ses parents et est rapidement promu gérant. S’il attribue son parcours professionnel au hasard, il est, à 30 ans, sur le point de reprendre l’entreprise familiale qui compte aujourd’hui une dizaine d’employés. Ce cas, comme bien d’autres, témoigne de l’importance des liens forts dans la pratique du petit commerce, en particulier entre les membres de la famille nucléaire.

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Évoquons cependant un cas marginal de mobilisation d’un capital social non familial et non ethnique. M. Peng (Paris) est, lui aussi, un réfugié teochiu du Cambodge. Arrivé en France avec sa famille à l’âge de 15 ans, il y achève sa scolarité avec succès, puis se forme à l’électronique. S’exprimant dans un français impeccable, il déclare ne pas fréquenter la communauté chinoise et avoir davantage d’amis français. Il a, par ailleurs, épousé une Française. Parmi nos répondants, il est le seul à avoir bénéficié d’un prêt et des conseils d’un ami français lorsqu’il a ouvert son commerce, une horlogerie.

La tontine, ou hui

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Présente dans différents pays d’Asie, la tontine (ou, plus exactement, le hui) est une pratique selon laquelle des personnes se réunissent afin de prêter une somme conséquente à l’une d’elles par la constitution d’une caisse commune. Ce type d’association remplit des fonctions similaires aux banques, tout en présentant des taux d’intérêt inférieurs. Lorsqu’une personne a besoin d’une somme d’argent, elle organise un hui en rassemblant des membres de sa famille et des amis. L’organisateur du hui reçoit la première somme créée ; tous les mois, une portion de la somme sera rendue à l’un des participants, selon une enchère sous pli scellé (Light, 1972, pp. 22-24). Les réunions se poursuivent jusqu’à ce que le débiteur principal ait remboursé sa dette. Les derniers participants sont ceux qui n’ont pas demandé de prêt mais qui bénéficient des intérêts (Hassoun, 1993, pp. 105-106). Ce système d’entraide, décrit par de nombreux auteurs dans différents pays d’immigration, est à l’origine de la prolifération des petits commerces. Pour Coleman, ce système illustre le capital social sous la forme de rapports de confiance engendrant des obligations et attentes réciproques (Coleman, 1988, S102-103). Ces relations sont de type rationnel, affirme Ma Mung ; si l’un des contractants venait à trahir sa parole, il serait sanctionné par une mauvaise réputation, ce qui lui interdirait toute transaction ultérieure au sein de sa communauté (Ma Mung, 2000, pp. 138-141), ce que nous ont confirmé les répondants interrogés à ce sujet.

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Les cinq commerçants de notre échantillon ayant utilisé cette méthode présentent un profil similaire : des hommes d’un certain âge, en couple, ayant plusieurs années de travail pour des co-ethniques à leur actif. Ceux-ci organisent la tontine avec la famille élargie et les amis proches afin de fonder un commerce familial. Si le hui est une pratique traditionnelle, il s’adapte au contexte. Ainsi, Mme Tran, une Sino-vietnamienne de Bruxelles, nous révèle que si, dans les grandes communautés, le hui est souvent une affaire de personnes d’un même dialecte, Bruxelles se caractérise par des alliances entre Chinois de diverses origines ; les Taïwanais s’alliant aux Sino-vietnamiens sur la base d’une hostilité partagée envers le communisme en sont un exemple. En raison de leur petit nombre, ceux-ci s’accommodent de regroupements inexistants dans les communautés plus grandes, démontrant par là le caractère extensible de l’ethnicité et l’aspect dynamique des pratiques culturelles.

Le mariage comme mise en commun des patrimoines

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Bien qu’il ne soit pas explicitement cité parmi les aides matérielles, le mariage peut jouer un rôle important dans la création du commerce. En effet, sur les entreprises des 43 patrons interrogés, 21 ont été créées par un couple, 17 par une personne seule et les autres par des personnes associées (deux fratries, deux associations d’amis et un couple associé à un ami). Nous constatons donc que, dans environ la moitié des cas, par la mise en commun des patrimoines, le couple est un facteur favorisant la création d’un commerce. Le plus souvent, les époux sont tous deux employés dans un commerce, ethnique ou non, et alimentent par leur salaire respectif un capital économique commun. Ainsi, les parents de M. Liu, cité précédemment, sont arrivés en France en 1980, comme réfugiés. Afin de survivre, ils travaillent tous deux pendant dix ans dans un atelier de découpe de viande tenu par des Français. Ils y apprennent un savoir-faire et, dès qu’ils ont les fonds nécessaires, ils optent pour l’ouverture d’une boucherie près du quartier asiatique du xiiie. Dans d’autres cas, le mariage permet non seulement la mise en commun des patrimoines mais également des réseaux sociaux de chacun, en vue de la constitution d’un hui. M. et Mme Ying (Paris), réfugiés du Cambodge, ont pu réunir les fonds nécessaires à l’ouverture d’un commerce de décoration, d’une part en exerçant tous deux, des années durant, des emplois divers (intérimaire, ouvrier dans une usine française, serveur dans un restaurant chinois, conducteur de taxi), de l’autre en réunissant des membres de leur famille respective et des amis proches de celles-ci afin d’organiser un hui. C’est ainsi que, pour beaucoup, la famille constitue le pilier du commerce.

L’aide non matérielle

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Lors de la création du commerce, d’autres types d’aides peuvent découler du capital social ethnique, de la part de membres de la famille et d’amis. Il peut s’agir de conseils et d’informations d’une personne déjà dans le commerce, parfois de contacts. L’information, dit Granovetter (2006, p. 9), est largement tributaire des réseaux sociaux ; l’acteur se fie principalement aux sources personnelles d’information. Ainsi, lorsque M. Cheng (Montréal) souhaite ouvrir un commerce de thé, son père, médecin chinois et lui-même patron d’une herboristerie, le fait bénéficier de son expérience, de son savoir sur les propriétés curatives du thé, ainsi que de ses réseaux de relations parmi lesquels des exportateurs basés en Chine. Cette « transmission intergénérationnelle d’un savoir-faire entrepreneurial » qui permet aux « enfants de l’immigration » d’élaborer « leurs propres projets d’investissement », se retrouve chez les entrepreneurs algériens étudiés par Santelli (2010, p. 402).

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Il peut également s’agir pour l’entrepreneur de se forger une réputation via un réseau d’amis, tels deux de nos répondants évoquant le « bouche à oreille » qui leur a permis de se constituer une première clientèle. Une dernière forme d’aide citée consiste en la vente préférentielle d’un commerce par un ami co-ethnique, un membre de la famille, ou un ancien patron. Ce faisant, l’acheteur bénéficie également de conseils, d’une clientèle déjà constituée et dans certains cas, d’une connaissance interne du commerce.

La main d’œuvre

Entreprises familiales et non familiales

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Une vue d’ensemble des entreprises étudiées (voir l’annexe électronique 2 [2][2] http://sociologie.revues.org/1457.) fait apparaître que la quasi-totalité d’entre elles, à une ou deux exceptions près par ville, a généré au moins un emploi en plus de celui du patron. Nous parlerons ici de « main d’œuvre familiale » et « extra-familiale », en limitant l’application de la première au conjoint du patron, à leurs enfants, aux ascendants et collatéraux et les conjoints de ceux-ci.

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Une tendance similaire se dégage à Paris et Bruxelles, avec une majorité d’entreprises (dix cas, dans les deux villes) employant une main d’œuvre à la fois familiale et extra-familiale. Une différence s’observe à Montréal où employer une main d’œuvre exclusivement extra-familiale (dix cas) est légèrement plus fréquent que d’employer une main d’œuvre mixte (neuf cas). L’aspect non-familial du commerce semble peu dépendre de sa taille, puisqu’il concerne aussi bien des petites boutiques à un seul employé qu’une agence de voyage occupant douze personnes ou une pâtisserie industrielle d’une cinquantaine d’employés. Une plus grande diversité de pratiques entrepreneuriales semble différencier Montréal des deux autres villes.

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La dimension familiale de ces petites entreprises a été analysée par de nombreux auteurs (Light & Karageorgis, 1994 ; Zalc, 2001 ; Smart, 2003). Selon Claire Zalc, « les liens d’interconnaissance jouent […] un rôle moteur dans l’exercice de l’activité commerçante et artisanale ; ils se déclinent selon plusieurs modalités : couple, réseau de parenté ou encore origine commune » (Zalc, 2001, p. 74). Elle souligne la fréquente dimension familiale de l’activité indépendante : « Ces réseaux s’inscrivent tout d’abord dans les sphères de la parenté restreinte au couple et à ses enfants » (idem).

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Sur la soixantaine de commerces de notre échantillon, 37 patrons travaillent quotidiennement avec au moins un membre de leur famille nucléaire : le conjoint, un parent, un enfant, un frère ou une sœur. Parmi eux, 19 emploient au moins un de leurs enfants majeurs. La répartition des rôles entre les époux se fait souvent de manière traditionnelle. Dans de nombreux commerces étudiés, l’homme est le patron, s’occupe de la gestion et traite avec les fournisseurs, tandis que la femme est reléguée à des rôles d’aide et aux tâches administratives. Dans les restaurants, l’homme travaille en cuisine tandis que la femme gère les comptes et sert les clients (Smart, 2003). Soulignons, avec C. Zalc, l’importance de la contribution du conjoint à l’activité de la petite entreprise, qui, par son activité, permet d’économiser le coût d’un employé (Zalc, 2001, pp. 74-75). En outre, les enfants en âge de travailler représentent une aide d’appoint durant leurs études et peuvent être embauchés en attendant de trouver un emploi correspondant à leurs attentes. L’aspect familial du commerce peut toutefois donner lieu à une répartition des tâches plus flexible : « tout le monde fait un peu de tout », ont affirmé plusieurs répondants. Le but premier d’un commerce étant la rentabilité, une certaine souplesse dans les rôles est souvent nécessaire.

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Dans leurs discours, les commerçants accordent généralement une grande importance à la famille et aux liens de solidarité, indispensables au bon fonctionnement d’un commerce. Toutefois, selon nos répondants les plus jeunes, la quantité de travail est difficilement conciliable avec la vie de famille. Les trentenaires ayant récemment immigré d’une Chine urbaine et issus de classes privilégiées semblent unanimes à ce sujet, témoignant de la transformation des mœurs. C’est à Montréal que ce discours est le plus présent.

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Les commerces non familiaux, pour leur part, ne sont pas moins de 23 dans notre échantillon : 6 à Bruxelles, 5 à Paris et 12 à Montréal. Bien que toutes les tranches d’âge soient représentées, les patrons de cette catégorie ont pour la plupart entre 30 et 40 ans. Les patronnes y sont massivement représentées en raison d’une plus grande difficulté pour elles à mobiliser une main d’œuvre familiale. Ainsi, lorsque Mme Yang (Bruxelles) s’est improvisée restauratrice dans les années cinquante, elle a fait appel à deux amies chinoises : l’une, comme elle, épouse de médecin, l’autre, mariée à un entrepreneur. Mme Xu (Montréal), quant à elle, tient un commerce indépendant de celui de son mari. Souvent, lorsque nous rencontrons une femme patronne d’un commerce, le mari possède sa propre entreprise en parallèle, exerce une profession libérale ou bénéficie d’un statut d’employé bien rémunéré. Ce constat est valable pour les trois villes.

Ethnicité et embauche d’employés extra-familiaux

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Un peu plus des trois-quarts de nos répondants (47) ont embauché au moins une personne en dehors de la famille ; c’est le cas de 14 Parisiens, 14 Bruxellois et 19 Montréalais. Ces employeurs se tournent principalement vers les co-ethniques ; sur ces 47 patrons, 39 emploient des Chinois, et cette large majorité se constate dans les trois villes. L’embauche de co-ethniques se justifie d’abord pour des raisons de communication, entre le patron et ses employés, entre les employés du commerce, avec les employés d’entreprises localisées en Chine et avec les clients chinois. Une facilité de communication qui présente des avantages en termes d’efficacité pour le commerce. Comme la plupart connaissent plus d’un dialecte, l’embauche de seuls co-dialectaux n’est pas indispensable, d’où une petite minorité de patrons dans ce cas. Outre la langue, la connaissance de certains produits, de certaines pratiques, est parfois nécessaire. Ainsi, dans le secteur de la restauration, l’ethnicité du cuisinier est un élément souvent pris en considération. Ce premier type de justifications est basé sur le capital culturel possédé par les employés co-ethniques, un capital culturel souvent inadapté au marché du travail général mais qui présente plusieurs avantages au sein du marché du travail ethnique. Une deuxième série de motivations est liée à l’appartenance communautaire et aux relations de confiance entre les co-ethniques. Cette confiance peut se baser sur un réseau de personnes liées entre elles par des liens forts. Ainsi, Mme Ye (Montréal) engage des employés asiatiques qu’elle connaît personnellement ou sur recommandation d’une personne de son entourage, contrairement à ses employés occidentaux qu’elle recrute de manière classique, via une offre d’emploi et une sélection sur la base d’un entretien d’embauche. Ceci illustre le cas de relations de confiance comme forme du capital social dont parle Coleman (1988, S102-S104). Enfin, le fait de répondre aux attentes de la communauté de co-ethniques en termes de création d’emploi et de partage des richesses inscrit l’entreprise dans un système de solidarité ethnique et peut aussi prêter à calcul en raison des effets positifs attendus pour celle-ci, comme la fidélisation d’une clientèle co-ethnique ou le retour sous forme d’aide en cas de difficultés. Comme Portes, nous reconnaissons l’aspect double des motivations : identification et solidarité d’une part, rationalité et obligation de réciprocité de l’autre (Portes, 1998, pp. 7-8). Un troisième type de motivations nous a été relaté de manière indirecte : « certains » patrons, nous dit-on, exploitent des co-ethniques, primo-arrivants et clandestins, sous-payés et travaillant sans couverture sociale. Ne pouvant s’insérer dans le marché du travail général, ils se retrouvent en situation de précarité et de vulnérabilité face aux élites communautaires.

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Le discours de M. Lei (Montréal), directeur d’une agence de voyage vers la Chine et les pays d’Asie, est révélateur tant d’une certaine empathie à l’égard de ses co-ethniques que d’une stratégie de vente. Immigré depuis peu de Chine continentale, il a créé son agence grâce à la revente d’une entreprise en Chine. De ses douze employés, aucun ne fait partie de sa famille (son épouse est femme au foyer) ; tous sont d’ethnicité chinoise et, comme lui, de dialecte mandarin. Ceux-ci sont tenus de se présenter à la clientèle sous un prénom à consonance française ou anglo-saxonne. Les Chinois, explique-t-il, sont très travailleurs, mais incapables de se mettre en avant et de faire valoir leurs forces, d’où une volonté de sa part de leur donner une chance. En outre, sa clientèle, tant canadienne qu’asiatique, peut voir en l’ethnicité de ses employés une garantie de l’« authenticité » du voyage proposé et, pour cette raison, le préférer à une agence de voyage « québécoise ». Par ailleurs, la modernité affichée de ses locaux et de son approche le distingue, à ses dires, de ses concurrents chinois.

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Les rares employeurs qui engagent une main d’œuvre de diverses origines et composée en partie d’Occidentaux disent, quant à eux, favoriser, d’une part, les compétences indépendamment de l’origine et, de l’autre, la communication avec la clientèle non chinoise. La pratique de l’embauche de nationaux varie selon la ville : six patrons de Montréal, trois de Bruxelles et un seul de Paris comptent au moins un employé originaire du pays d’accueil. Cette disparité est à mettre en rapport avec la perception que les Chinois ont des nationaux de chaque pays, laquelle est apparue plus positive à Montréal. Ces employés sont appréciés car favorisant, selon eux, l’interaction avec une clientèle occidentale et pouvant témoigner, aux yeux de celle-ci, de l’ouverture et de la bonne « intégration » du patron au pays d’accueil.

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En ce qui concerne l’embauche d’autres Asiatiques, nous constatons qu’il est davantage le fait de Chinois de Chine. Les Chinois réfugiés d’Asie du Sud-Est n’embauchent généralement pas de compatriote non chinois, ce qui démontre un clivage entre les deux populations et l’absence de réseaux basés sur la seule nationalité. Ainsi, M. Peng (Paris) précise avoir engagé un Sino-Cambodgien comme lui, car, dit-il, « les “vrais” Cambodgiens, ils ne travaillent pas […], ils ne sont pas courageux ».

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S’il nous est apparu que le dialecte peut avoir de l’importance dans la mobilisation des ressources et l’embauche préférentielle, la cohabitation de plusieurs dialectes au sein du commerce constitue la norme et une langue commune est utilisée pour se comprendre. Il s’agit généralement du mandarin ou du cantonais, mais parfois d’une langue nationale. Nous pouvons, à cet égard, évoquer l’existence de ponts entre les groupes dialectaux constituant la communauté chinoise et de relations basées sur des liens plus faibles. Ceci tend à démontrer la théorie de Granovetter (1973) sur l’importance de ces derniers dans la recherche d’emploi car permettant la transmission de l’information à un grand nombre de personnes. La force des liens peut néanmoins déterminer la position dans l’entreprise. Comme l’illustre une étude de Zheng (1995) portant sur les interactions entre les employés d’un grand restaurant chinois de Paris, ceci peut conduire à une hiérarchisation des dialectes au sein de l’entreprise : les co-dialectaux du patron se voient attribuer des postes de gérant ou de chef de personnel, les dialectes jugés proches, les postes intermédiaires, et les dialectes jugés plus lointains ou inférieurs, les postes subalternes. Ayant eu affaire à une majorité de commerces comprenant un très petit nombre d’employés, avec peu de possibilités d’établir des hiérarchies plus élaborées que celle entre patron et employé, ce phénomène d’ethno-stratification interne n’est pas ressorti de notre enquête.

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Quoi qu’il en soit, la pratique du commerce est génératrice de nombreux emplois, déclarés ou clandestins, pour ces communautés issues de l’immigration (Ma Mung, 2000, pp. 129-133). Dans certains cas, des réseaux se constituent entre différents groupes ethniques minoritaires ; une enquête d’Abiboulaye Sow (2001) à Marseille a ainsi mis à jour la pratique de l’embauche par des entrepreneurs asiatiques d’une main d’œuvre africaine sous-qualifiée pour accomplir les tâches les plus pénibles à bas salaire. Nous n’avons toutefois pas constaté ce phénomène sur nos terrains d’enquête, l’embauche de minorités ethniques non asiatiques étant très marginale.

Les réseaux économiques

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La pratique du commerce donne souvent lieu à l’établissement et au développement de réseaux économiques entre les entreprises de co-ethniques, que ce soit au niveau local (de la même ville ou, par extension, du même pays) ou transnational (Chine, autres pays).

Des réseaux ethniques nationaux et transnationaux

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Sur les 60 entreprises de notre échantillon, un peu plus de la moitié (32) entretient des relations économiques avec d’autres commerces de co-ethniques installés dans le pays d’accueil (voir l’annexe électronique 3, tableau 4, http://sociologie.revues.org/1458). C’est ce que nous nommons « réseaux ethniques nationaux ». Il s’agit, le plus souvent, de réseaux locaux, soit des entreprises installées dans la même ville, plus rarement de commerces installés dans une autre ville du même pays.

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Parallèlement à cela, une petite majorité de 31 entrepreneurs importe de Chine et auprès de Chinois d’Asie (voir l’annexe électronique 3, tableau 5). Lorsqu’il y a importation de produits de l’étranger, nous constatons une écrasante majorité de provenance de la Chine (30 sur 31). Vient ensuite le Japon, cité sept fois, en particulier pour l’importation de thé et d’objets décoratifs, ce qui témoigne de l’importance pour certains types de commerces des réseaux transnationaux non ethniques. D’autres pays d’Asie dont les Chinois sont originaires (Taïwan, Vietnam, Indonésie, Thaïlande) sont également représentés, mais de manière marginale dans notre échantillon. Un constat surprenant, au vu de la présence importante des réfugiés d’Asie du Sud-Est, est que le Vietnam n’est cité que deux fois, par un répondant de Bruxelles et un de Montréal (dans le dernier cas, il est précisé qu’il s’agit d’un cousin), tandis que le Laos et le Cambodge n’apparaissent pas parmi les réponses obtenues. Les réfugiés d’Asie du Sud-Est ayant développé des réseaux ethniques transnationaux font, en effet, commerce avec la Chine et non avec leur pays d’origine.

Les réseaux économiques selon la ville

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D’importantes différences entre nos trois terrains d’enquête ont été mises à jour. Deux tendances semblent se dégager à Paris, selon la localisation du commerce. Les commerçants wenzhou du iiie arrondissement ont pour la plupart établi des réseaux transnationaux importants et peu ou pas de réseaux locaux ou nationaux. Les grossistes fournissent essentiellement des détaillants non chinois. Le commerce de M. Tang en est une illustration : la totalité de la marchandise (bijoux fantaisie, accessoires de mode) est importée de Chine et revendue à des détaillants français, européens et maghrébins. Le xiiie arrondissement, quant à lui, semble davantage un lieu de relations entre les commerces, en particulier entre grossistes et détaillants et entre supermarchés et restaurateurs. En effet, les restaurateurs du xiiie de Paris s’approvisionnent essentiellement chez des co-ethniques, pour la plupart au Paris Store ou au Tang Frères.

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L’échantillon bruxellois, quant à lui, révèle des particularités selon le type de commerce. D’une part, les patrons de petites boutiques (de vêtements, de bijoux, de remèdes chinois, d’objets décoratifs et de jouets) s’approvisionnent uniquement via des réseaux transnationaux, principalement chinois, parfois japonais ou coréens. Parmi eux, seule une créatrice et vendeuse de bijoux artisanaux déclare ne pas avoir de réseaux économiques ethniques et traiter uniquement avec des « Belges ou Européens ». D’autre part, les restaurateurs, majoritaires parmi les entrepreneurs chinois de la ville, entretiennent quelques contacts économiques locaux avec les co-ethniques. À la différence de ce que l’on observe à Paris, les restaurateurs de Bruxelles s’approvisionnent principalement chez des fournisseurs non chinois et se contentent d’acheter les ingrédients « exotiques » au supermarché asiatique ; ils justifient cela par le caractère européen de certains produits tels le vin ou la bière ou le caractère non spécifique d’autres produits, comme la viande et les légumes. Les plus âgés nous ont, par ailleurs, affirmé que, avant l’ouverture du Sun Wah de Bruxelles en 1985, devenu le Kam Yuen en 2002, certains aliments étaient importés de Paris ou d’Anvers.

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À Montréal, enfin, notre échantillon d’entreprises présente davantage de variété du point de vue des pratiques économiques. Particularité de la ville, un certain nombre de commerçants se passe d’importations transnationales en raison de l’importance des communautés chinoises des villes de Toronto et Vancouver, lesquelles ont développé des manufactures qui approvisionnent nombre de commerces chinois dans tout le pays. Il s’agit principalement de manufactures de denrées alimentaires « exotiques », de plantes médicinales, d’objets décoratifs et de vêtements. Ainsi, des herboristeries, épiceries « asiatiques » ou commerces de thé qui, à Paris ou Bruxelles, dépendraient exclusivement de réseaux transnationaux, ont ici la possibilité de s’approvisionner en tout ou en partie auprès de manufactures nationales. Concernant les quelques restaurateurs interrogés, ceux-ci s’approvisionnent davantage chez des co-ethniques, en particulier lorsqu’ils résident dans le Chinatown. Enfin, quelques petites entreprises a priori dénuées de caractère exotique telles un studio de photographie, une épicerie de type occidental (ou « dépanneur », en québécois) ou un fleuriste, ne possèdent aucun lien avec d’autres entreprises chinoises, locales ou transnationales.

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La particularité de chacune de ces villes dévoile l’importance du facteur numérique pour une communauté, de l’histoire de son implantation, de la variété de ses commerces et de la localisation de ceux-ci dans l’établissement de réseaux ethniques. Nous avons toutefois observé deux points communs aux trois villes : une tendance au développement des réseaux transnationaux et la part grandissante de la Chine continentale dans ceux-ci.

L’importance grandissante des réseaux transnationaux

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L’analyse des réponses obtenues auprès de grossistes et détaillants des trois villes fait apparaître un changement majeur qui s’opère depuis quelques années. En effet, avec l’ouverture de la Chine et la facilitation des importations, de plus en plus de détaillants optent pour l’importation directe, générant une crise chez les grossistes. Quelques-uns se sont transformés en commerce de gros et détail, afin de miser sur les deux tableaux. Mme Xu de Montréal fait état de la situation actuelle :

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« De plus en plus, comme la [conjoncture] de l’économie est très faible, et les concurrents [sont] très forts, la plupart des clients importent direct, pas besoin [d’]intermédiaires. […] On est […] en train de [disparaître] dans la vente en gros […]. Puis j’ai eu cette location, alors j’ai sauté dessus pour faire les deux. Un seul détail, ça ne marche pas, et un seul vente en gros, ça ne marche pas non plus ; les deux, c’est complémentaire. »

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En raison de la concurrence, un commerce de détail à lui seul a peu de chances de survie et, selon elle, la meilleure stratégie est de miser sur les deux. Interrogée sur ses ambitions pour le futur de son entreprise, elle dit envisager un autre système qui abandonnerait la vente en gros :

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« [J]e veux ouvrir trois magasins. Je n’ai pas besoin de vendre en gros, je veux faire une sorte de franchise. Pour importer direct et vendre dans mes trois magasins. Mais, ça s’annonce difficile, je pense. Oui, la concurrence est très forte. »

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En outre, plusieurs entretiens donnent à penser que les liens avec d’autres pays d’Asie s’affaiblissent en raison de la concurrence de la Chine où les produits sont meilleur marché. Ainsi, Mme Xu nous dit s’être approvisionnée, entre 1992 et 2002, dans différents pays d’Asie dont les Philippines, la Thaïlande et Hong Kong, avant de s’approvisionner à 100 % en Chine, ceci en raison du moindre coût de la marchandise. Un phénomène similaire s’observe chez les grossistes wenzhou de Paris. Soulignons toutefois que l’attachement à la Chine qui semble se manifester à travers les réseaux économiques est largement tributaire des prix avantageux qui y sont pratiqués : le choix des commerçants chinois relève, en effet, d’une action utilitaire et instrumentale.

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L’exemple des détaillants et grossistes semble indiquer que le développement de liens transnationaux tend à affaiblir les liens locaux. En règle générale, les pratiques économiques transnationales apparaissent désormais plus importantes que les pratiques économiques locales entre les membres d’une même communauté. Cette évolution se marque également dans la différence de pratiques observée entre les entrepreneurs selon leur âge. Alors que les entrepreneurs les plus âgés entretiennent davantage de réseaux locaux, avec ou sans réseaux transnationaux, les plus jeunes délaissent les premiers au profit des seconds. Il se dégage une tendance à l’éloignement des nouvelles générations de patrons par rapport aux réseaux ethniques entre patrons chinois d’une même ville, ce type de fonctionnement leur semblant quelque peu désuet. Ceci rejoint les observations de Tarrius (2002), qui parle de « mondialisation par le bas » au sujet de ces petits commerçants, diasporiques ou nomades, qui établissent des liens à travers le monde avec des entreprises de co-ethniques.

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L’analyse des réponses obtenues dans les trois villes nous amène donc à rallier les conclusions de Bousetta et Martiniello (2008, p. 51) sur l’accroissement, chez les entrepreneurs chinois, des activités économiques transnationales depuis le début des années 1990. Celles-ci, disent-ils, ont été rendues possibles par l’ouverture de la Chine et par l’accélération de la mondialisation des échanges économiques. Cet aspect, allant de pair avec les nouveaux moyens de transport et de communication, générateurs d’échanges et rapprochant les Chinois dispersés dans le monde, transforme progressivement les communautés locales, ses commerces et ses pratiques.

Le capital social dans une conception interactive de l’entrepreneuriat

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Partant de la question de la pertinence de la notion de capital social ethnique dans la pratique de l’entrepreneuriat chez les immigrés chinois, nous avons analysé son impact à différents moments et aspects du commerce : la mobilisation des ressources en vue de fonder l’entreprise, le choix de la main d’œuvre et l’établissement de réseaux économiques.

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Acteur social, l’entrepreneur dispose d’un bagage. Un capital culturel, tout d’abord, hérité de son éducation familiale, y compris l’apprentissage d’une ou plusieurs langues, d’un parcours scolaire effectué dans le pays d’origine ou d’accueil et des diplômes obtenus, enrichi de savoirs et savoir-faire acquis lors de l’expérience de travail pour un co-ethnique ou un national. Ce capital culturel est métissé par la présence dans le pays d’accueil et l’apprentissage de nouvelles pratiques et stratégies adaptées au contexte. Un capital économique, ensuite, accumulé par le travail dans le pays d’origine ou d’accueil, parfois via un mariage, un don ou un héritage. Un capital social, enfin, parfois davantage développé dans sa dimension ethnique (insertion dans des réseaux sociaux, participation à l’économie ethnique), en même temps qu’il se confronte aux structures de la société d’accueil, un rapport qui peut être minimal mais que l’on ne peut éviter dans la pratique du commerce.

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L’impact du capital social dans ses composantes ethnique et non ethnique varie selon les moments et les facettes de l’activité entrepreneuriale. L’action de création de l’entreprise nécessite la constitution d’un capital financier, mais le capital social a également un rôle à jouer. En effet, si de nombreux répondants se sont contentés de leurs économies, la mobilisation d’un capital social peut déboucher sur un prêt d’argent, direct ou via une tontine. Le capital social ethnique a également pour fonction la transmission d’informations sur la législation du pays, les démarches administratives requises, les possibilités d’emprunt, les partenaires économiques potentiels ou l’état du marché. Ensuite, dans sa pratique du commerce, l’acteur social met en œuvre différentes stratégies nécessaires à son fonctionnement. Si le capital économique est indispensable à l’embauche et à l’achat de marchandises, le capital social demeure central. Une illustration en est l’embauche préférentielle de co-ethniques, lesquels peuvent être membres de la famille élargie, du cercle d’amis ou se recommander d’une connaissance, tandis que les non-Chinois sont embauchés selon des procédés plus classiques. De même, les fournisseurs et partenaires économiques de ces entreprises présentent majoritairement un degré de proximité ethnique avec le patron. Les réseaux nationaux et transnationaux peuvent toutefois se constituer sur des bases non ethniques. Ainsi, des grossistes importent de Chine et approvisionnent des détaillants non chinois, tandis que d’autres importent de différents pays, même si l’ouverture de la Chine tend à diminuer cette pratique. Cette importance, primordiale mais variable selon l’aspect envisagé, du capital social ethnique fait écho à l’observation de Santelli sur les liens forts et faibles. En effet, tandis que les premiers sont mobilisés au niveau de l’information, les seconds assurent l’insertion économique de l’entreprise (Santelli, 2010, p. 402). Elle rejoint en cela Granovetter (2006, p. 26), qui affirme l’importance pour la survie du commerce d’un bon équilibre entre les deux types de liens. Nous avons donc affaire à un système de relations économiques encastré dans une communauté ethnique et ses réseaux de relations. Comme observé par Coleman (1988, S98-S102) à propos des Juifs de Brooklyn ou par Madoui (2006, pp. 255-260) à propos des Maghrébins de Paris et de Marseille, la confiance et la réputation comme modes d’usage du capital social facilitent la pratique du commerce. Ceci peut être envisagé comme une pratique rationnelle à plusieurs niveaux. D’une part, le service rendu engendre une obligation de réciprocité, le lien social entre les membres du réseau et le capital symbolique du créancier s’en trouvent renforcés. De l’autre, la confiance évitant certaines procédures, le commerce en est favorisé, tandis que la fiabilité des échanges est assurée par une sanction communautaire informelle mais efficace.

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Un dernier élément à soulever est celui de l’évolution des communautés chinoises constatée à travers la diversification des trajectoires et les tendances à l’individualisme des immigrés récents. Néanmoins, si le capital social ethnique change de forme (passant par l’aide des parents plutôt que par le hui, par les échanges transnationaux plutôt que locaux), son principe subsiste. Le capital social ethnique est une stratégie qui doit être comprise de manière dynamique et non comme une simple transplantation culturelle, dans le cadre de la mobilité des frontières ethniques et de l’adaptation des pratiques à un contexte particulier. Les changements observés sont liés à une multiplicité de facteurs : la situation économique et politique des pays d’origine, le développement des échanges transnationaux, des moyens de transport et de communication, mais aussi l’apparition d’une culture urbaine mondiale facilitant l’insertion des nouveaux immigrés. Loin du stéréotype d’immuabilité qui lui est souvent attribué, le commerce chinois subit de nombreuses transformations, visibles ou invisibles, rapides ou progressives.

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L’analyse du commerce par le prisme du capital social ethnique souligne l’encastrement de la sphère économique dans le social. En effet, toute action économique, de la création d’un commerce aux stratégies en vue de le faire fructifier, s’insère dans une série de faits sociaux (Granovetter, 1973 ; 2006). Créer un commerce ne se limite pas à une recherche de gain financier mais est aussi une tentative de prendre son sort en main dans un contexte parfois défavorable, une quête de reconnaissance via l’acquisition d’un statut et d’une identité professionnelle, voire un besoin de cohésion dans un monde où l’immigration et l’internationalisation des échanges incitent un nombre grandissant d’individus à réinventer leurs identités et à reconstruire les appartenances qui y correspondent (Bastenier, 2004, pp. 5-6). En effet, si l’identité ethnique originaire est une source fondamentale de conscience de soi (Castells, 1999, p. 71), elle ne va pas sans une reconstruction continuelle d’elle-même, mise en corrélation avec les contextes de l’existence, les circonstances économiques, politiques et culturelles contingentes de celle-ci.


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Notes

[*]

Docteur en Sciences politiques et sociales, Université Catholique de Louvain 145 Val des Seigneurs – boîte 44 – 1150 Bruxelles – Belgique Alexsn2010@gmail.com

[1]

Ces entretiens ont été effectués dans le cadre de notre thèse de doctorat (Nicholls, 2011). Le lecteur trouvera une brève description des parcours des répondants cités dans cet article dans l’annexe électronique 1 sur le site de la revue (http://sociologie.revues.org/1456).

Résumé

Français

L’article présente une analyse de l’utilisation du capital social ethnique dans la création et la pratique du commerce par les immigrés chinois en provenance de République populaire de Chine, de Taïwan et d’Asie du Sud-Est, vivant à Paris, Bruxelles et Montréal. Dans le cadre d’une approche interactive et multifactorielle inspirée de la théorie de Waldinger, nous appréhendons le capital social ethnique comme l’un des principaux facteurs favorisant le commerce, et estimons qu’une étude sur le sujet ne peut faire l’impasse sur cet aspect. Nous présentons quelques résultats de notre enquête qualitative auprès de soixante personnes impliquées dans ces commerces. Ceux-ci témoignent, en effet, de l’impact du capital social ethnique à différentes étapes de la pratique entrepreneuriale, de la mobilisation des ressources dans le processus de création de l’entreprise à son fonctionnement quotidien dans le choix de la main d’œuvre et la formation de réseaux économiques, démontrant l’aspect incontournable de cette variable dans l’étude de l’entrepreneuriat chez les minorités ethniques.

Mots-clés

  • commerce ethnique
  • capital social
  • modèle interactif
  • immigrés chinois
  • réseaux ethniques

English

Ethnic social capital and entrepreneurship. The case of Chinese entrepreneurs in Paris, Brussels and MontrealThis article presents an analysis of the use of ethnic social capital in the process of creation and the practice of business by Chinese immigrants coming from the People’s Republic of China, Taiwan and Southeast Asia, living in Paris, Brussels and Montreal. Following an interactive and multifactorial theory, inspired by Waldinger, we approach ethnic social capital as one of the main factors favoring business, and consider that a study on this topic should not ignore this aspect. We present some of the results from our qualitative investigation of sixty individuals engaged in these businesses. They, indeed, testify to the impact of ethnic social capital at different stages of entrepreneurship, from the decision to become an entrepreneur and the mobilisation of resources in the business creation process, to its daily functioning in the choice of workers and the formation of economic networks, demonstrating the inevitability of this variable when studying entrepreneurship among ethnic minorities.

Keywords

  • ethnic business
  • social capital
  • interactive model
  • chinese immigrants
  • ethnic networks

Plan de l'article

  1. Méthodologie de la recherche
    1. Présentation de l’enquête
    2. Paris, Bruxelles et Montréal : trois terrains d’enquête
  2. Ethnicité, entrepreneuriat et capital social
    1. Une identité ethnique complexe
      1. Les Chinois de Paris
      2. Les Chinois de Bruxelles
      3. Les Chinois de Montréal
    2. L’ethnicité chinoise, un bricolage identitaire ?
    3. Des liens forts majoritairement ethniques
  3. Créer l’entreprise : la mobilisation des ressources
    1. Le financement du commerce
      1. L’aide matérielle
      2. La tontine, ou hui
      3. Le mariage comme mise en commun des patrimoines
    2. L’aide non matérielle
  4. La main d’œuvre
    1. Entreprises familiales et non familiales
    2. Ethnicité et embauche d’employés extra-familiaux
  5. Les réseaux économiques
    1. Des réseaux ethniques nationaux et transnationaux
    2. Les réseaux économiques selon la ville
    3. L’importance grandissante des réseaux transnationaux
  6. Le capital social dans une conception interactive de l’entrepreneuriat

Pour citer cet article

Nicholls Alexander, « Capital social ethnique et entrepreneuriat. Le cas des commerçants chinois de Paris, Bruxelles et Montréal », Sociologie, 4/2012 (Vol. 3), p. 395-411.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2012-4-page-395.htm
DOI : 10.3917/socio.034.0395


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