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Sociologie

2013/1 (Vol. 4)


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En Île-de-France, se loger est devenu pour beaucoup de personnes un véritable problème. Du fait de la crise du logement et de l’explosion des prix tant à l’achat qu’à la location [1][1] À Paris, où la situation est la plus tendue, entre..., une partie importante des classes populaires et moyennes ne parvient plus à habiter dans la capitale et est reléguée dans une banlieue toujours plus lointaine [2][2] D’après les données du recensement, de 1954 à 1999,.... Dans ces conditions, le parc social, où les loyers sont très inférieurs à ceux pratiqués dans le privé [3][3] En Île-de-France, les loyers sociaux sont en moyenne..., est largement sollicité. Le nombre de ménages demandeurs franciliens est passé de 264 000 en 1973 à 406 000 en 2010. Le délai d’attente théorique pour un logement est de 5,4 ans, alors qu’en 1978 il était de 3,1 ans (IAU, 2011) [4][4] Dans le cadre de la procédure du Droit au Logement.... Il n’y a cependant pas d’équivalence automatique entre les difficultés de logement et la demande. Alors que 89 % de la population francilienne peut prétendre en droit à un logement social (IAU, 2011) [5][5] En France, la conception du logement social est « généraliste »,..., beaucoup de personnes préfèrent ne pas effectuer de demande quand bien même leurs conditions de logement laissent à désirer. D’après l’enquête Logement de l’INSEE de 2006, seul un tiers des Franciliens qui n’accordent pas la moyenne à leur logement quand on leur demande de le noter sur une échelle de 1 à 10, sont inscrits sur la liste des demandeurs. Le choix de recourir ou non au logement social recoupe en partie des clivages sociaux. On sait par exemple que les classes moyennes se détournent largement cet habitat malgré leurs difficultés résidentielles (Cusin & Juillard, 2010). Des aspects culturels entrent aussi en jeu. Chez les immigrés, les stratégies résidentielles sont loin d’être homogènes et, si pour certains, l’amélioration des conditions de logement passe par l’accession au parc social (c’est le cas des Maghrébins et des Turcs), d’autres privilégient une stratégie d’accession à la propriété (modèle « entrepreneurial », dont se rapprochent beaucoup de Portugais, d’Espagnols et d’Asiatiques) (Simon, 1998). Dans une récente recherche, j’ai moi-même observé que pour la population spécifique des immigrés d’origine africaine, le logement social constitue une reconnaissance et un signe de réussite sociale (Dietrich-Ragon, 2011). Analyser la demande de cet habitat seulement à l’aune du besoin et des difficultés financières serait dès lors réducteur. Même chez les plus précaires, il existe une marge de manœuvre en termes de choix résidentiels (Bonvalet & Brun, 1998) et solliciter un logement social ne répond pas seulement à une nécessité, de même que le non-recours à ce droit ne s’explique pas uniquement par une absence de besoin. Les choix résidentiels résultent en réalité d’arbitrages complexes et dépendent certes des contraintes objectives (essentiellement financières), mais aussi des mécanismes sociaux qui façonnent les attentes et les jugements (Grafmeyer, 2010).

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Cet article s’intéresse aux motivations et aux conditions d’expression de la demande de logement social dans le contexte de forte tension sur le marché immobilier francilien. Beaucoup d’encre a déjà coulé sur l’histoire de cet habitat, l’évolution de son peuplement, les politiques menées en France et en Europe et les stratégies des organismes bailleurs [6][6] Sur l’histoire de cet habitat, voir entre autres, Guerrand,.... Par contre, le processus conduisant à devenir demandeur d’un tel logement reste largement méconnu. C’est donc ici sur cette question que je voudrais me focaliser, en partant du principe que les choix résidentiels sont le fruit d’une maturation au fil de laquelle « des solutions alternatives sont explorées, des intentions s’explicitent, des hésitations et des tensions se font jour » (Grafmeyer, 2010, p. 50). Suivant la préconisation de Becker, plutôt que de me demander seulement pourquoi on dépose une demande de logement, questionnement qui amène à analyser les comportements principalement en termes de manque, je me demanderai aussi comment on devient candidat (Becker, 2002). Il s’agit donc de mettre en évidence la « carrière » menant à candidater au parc social, ce qui revient à prendre en compte aussi bien les faits objectifs relevant de la structure sociale et dont dépend la mobilité d’une position à une autre que les changements dans les perspectives, les motivations et les désirs de l’individu (Becker, 1985). Quels sont les parcours et les expériences conduisant à rejoindre la liste des candidats au relogement ? Quels sont les justifications, les représentations et les arbitrages qui favorisent ce choix ? En Île-de-France, le logement social jouit d’un statut ambivalent : d’un côté, dans le cadre de la lutte pour l’acquisition de statuts protecteurs (Maurin, 2009), il est valorisé pour son faible coût et la stabilité qu’il garantit mais, de l’autre, il reste rattaché à la sphère de l’assistance et une partie du parc, notamment en banlieue, est disqualifiée. Comment les demandeurs font-ils face à cette contradiction ? Plus largement, une question posée est celle des motivations conduisant certaines catégories à faire appel aux institutions publiques. Par exemple, le « rêve » de la fonction publique a été étudié (de Singly & Thélot, 1988) et on sait que les enfants issus des classes populaires considèrent ces emplois comme un moyen de s’élever socialement (Gollac, 2005). Comment se construit le projet de devenir locataire du parc social et comment cet habitat s’inscrit-il dans les trajectoires résidentielles et sociales des personnes qui en font la demande ? Analyser les conditions du dépôt d’une demande permettra aussi, a contrario, d’éclairer la question du non-recours à cet habitat. Ce phénomène tient-il uniquement à une méconnaissance de ses droits et à la mauvaise image dont pâtit parfois ce parc ? Plus généralement, examiner les parcours des demandeurs est une façon de mettre en perspective les inégalités de logement contemporaines.

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Afin de décrire les carrières menant à effectuer une démarche, l’analyse a porté sur les personnes inscrites sur la liste des demandeurs subsistant aux portes du logement social, quel que soit leur statut d’occupation. Par conséquent, les personnes logées dans le parc social ayant effectué une demande de mutation, qui représentent selon l’enquête Logement 2006 de l’INSEE près de la moitié des demandes enregistrées en Île-de-France, sont exclues du champ de la recherche. Pendant près d’un an, un travail de terrain a été mené à la Direction du Logement et de l’Habitat de la Mairie de Paris (DLH). Présente auprès des agents en charge de l’accueil des candidats, j’ai observé les interactions qui se nouent dans ce lieu d’enregistrement de la demande. Le choix de cette structure a été motivé par le fait que, contrairement aux antennes locales franciliennes, des personnes de toute la région y déposent leur dossier, quelle que soit la commune où elles résident et celle où elles souhaitent être relogées. Ceci permet donc de rencontrer un large éventail de demandeurs venant de Paris mais aussi de banlieue. Certes, du fait de sa localisation (dans le IVe arrondissement de la capitale), les demandeurs parisiens fréquentent davantage cette structure par rapport aux habitants de banlieue qui auront plus tendance à effectuer leur demande par courrier afin d’éviter un déplacement ou encore à s’adresser à la mairie de leur commune. Mais cela n’est qu’en partie vrai, car d’une part les Parisiens peuvent eux aussi s’adresser à leur mairie d’arrondissement et d’autre part, d’après les agents de la DLH, les demandeurs s’imaginent souvent qu’il est plus « sûr » de déposer leur dossier à la direction centrale, d’où l’origine variée des publics. Au-delà de la provenance géographique des candidats, un autre biais tient au fait que les demandeurs les plus aisés, plus à l’aise à l’écrit, tendent davantage à remplir leur dossier eux-mêmes et à l’envoyer par courrier alors que les plus démunis sont rassurés par la présence d’un agent qui les assiste dans leur démarche. Le public qui fréquente les lieux d’enregistrement de la demande, comme la DLH, est donc globalement plus précaire que ne l’est en réalité l’ensemble de la population demandeuse. S’il faut avoir conscience de ces spécificités, la DLH reste l’endroit où l’on peut rencontrer une population qui s’approche le plus de l’ensemble de la population demandeuse francilienne. En outre, les biais identifiés ont pu être compensés de deux manières. Tout d’abord en mobilisant les données de l’enquête Logement 2006 de l’INSEE [7][7] Voir l’encadré « Les demandeurs de logements dans l’enquête.... Ces données fournissent un contrepoint à l’observation à la DLH puisqu’ici seuls les demandeurs disposant d’un domicile personnel, donc les moins marginalisés, ont été interrogés. Par ailleurs, des entretiens ont été effectués avec une trentaine de demandeurs. Après avoir écouté les gens exposer leur situation sociale et résidentielle à l’agent d’accueil de la DLH, les interviewés ont été sélectionnés dans le but d’obtenir la plus grande variété de situations sociales et résidentielles possible [8][8] 3 cadres ont été interviewés, 7 professions intermédiaires,.... Les entrevues ont eu lieu dans les locaux de la DLH. Un bureau avait été mis à ma disposition et nous disposions donc de l’intimité nécessaire pour une discussion prolongée. De nombreuses précautions ont été prises afin que les enquêtés ne m’assimilent pas à l’institution : je leur expliquais mon statut de chercheuse indépendante, garantissais qu’aucune information ne serait transmise à l’institution et que mon pouvoir sur l’avancement des dossiers était absolument nul. Grâce à la variété des approches, il a donc été possible d’embrasser l’ensemble des situations rencontrées par les demandeurs.

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Dans une première partie, cet article se penche sur l’hétérogénéité de la population demandeuse et sur celle des filières d’accès au parc social. Par-delà les lignes de clivage liées aux différentes situations sociales et aux différents types de logements sociaux et d’institutions sollicités, il s’agira d’établir dans quelle mesure on peut dégager une unité dans le processus de recours au logement social. Après avoir démontré qu’il est possible d’envisager une seule et même carrière pour tous les demandeurs, on abordera les épreuves dans les trajectoires résidentielles (deuxième partie) et sociales (troisième partie), qui conduisent à chercher refuge dans le parc social (ici, c’est surtout la question du « pourquoi candidate-t-on ? » qui sera posée). Enfin, dans une quatrième partie, le processus selon lequel il est fait du logement social un statut envisageable et même valorisé, condition essentielle pour s’engager dans la carrière, sera mis en évidence (ce qui revient cette fois à aborder la question du « comment » on devient demandeur).

Lignes de fractures et points communs au sein de la population demandeuse

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Les demandeurs de logements forment une population hétérogène dont les situations sociales et résidentielles sont parfois fort éloignées, d’où des statuts différenciés dans la file d’attente. En fonction du niveau de ressources, les personnes ne postulent pas au même type de logements sociaux [9][9] Schématiquement, les catégories populaires se destinent... et différentes institutions peuvent être sollicitées, notamment selon la situation professionnelle (voir encadré 1). En quoi peut-on dès lors analyser la demande de logement de ces différentes populations à l’aune d’une même grille d’analyse ? Peut-on envisager que ces personnes partagent les mêmes étapes dans une « carrière » de demandeur ? Par exemple, les salariés sollicitant la voie de l’employeur n’effectuent-ils pas dans une certaine mesure cette démarche par opportunité ? S’il est vrai qu’en termes de chances et de rapidité de relogement toutes les demandes ne se valent pas [10][10] D’après les agents de la DLH, l’attente est moins longue..., on va voir que traiter séparément ces situations serait en même temps une erreur.

Encadré 1 : L’attribution des logements sociaux et l’enregistrement de la demande

Les logements sociaux sont attribués sous conditions de ressources. Les logements financés en PLUS (Prêt Locatif à Usage Social) constituent des logements intermédiaires visant à favoriser la mixité sociale dans le parc des logements sociaux. Ceux financés en PLAI (Prêt Locatif Aidé d’Intégration) ont pour objectif de faciliter le logement de ménages cumulant des difficultés sociales et économiques (les plafonds de revenus se situent à 60 % de ceux du PLUS). Quant aux logements financés par des PLS (Prêt Locatif Social), ils sont destinés à accueillir des ménages dont les ressources excèdent celles requises pour accéder aux logements financés par les PLAI et PLUS, et qui rencontrent des difficultés pour trouver un logement, notamment dans des zones de marché tendu.

Les logements sont attribués par une commission (composée d’élus de collectivités territoriales, de représentants de l’État, des bailleurs sociaux, de la CAF ou d’associations de locataires) pour le compte de réservataires, personnes morales publiques ou privées finançant la production de logements sociaux et habilitées en conséquence à proposer des candidats. Les principaux réservataires sont le « 1 % Logement » (appelé depuis 2009 « Action Logement »), les mairies et les préfectures. À ces trois institutions réservataires de « droit » s’ajoutent les organismes HLM qui peuvent aussi présenter des candidats. Notons que différentes grandes entreprises (comme la SNCF, la RATP, l’APHP ou encore La Poste) investissent dans le logement conventionné afin d’y loger leurs salariés.

Depuis 2012, en application de l’article 117 de la loi du 25 mars 2009 (dite « loi Molle »), chaque demande, y compris celles relevant du 1 % logement, fait l’objet d’un enregistrement régional en Île-de-France.

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Comme on pouvait s’y attendre, une grande partie des demandeurs de logement se distingue par des positions peu élevées dans la hiérarchie sociale [11][11] Rappelons que dans la réalité la population demandeuse.... D’après l’enquête Logement, 27 % des personnes de référence des ménages demandeurs n’ont aucun diplôme (pour 14 % dans l’ensemble des ménages franciliens). La moitié occupe des emplois d’ouvrier ou d’employé (voir tableau 1). Sans surprise, d’après une régression logistique expliquant la probabilité de déposer une demande chez les ménages qui ne sont ni logés dans le parc social ni propriétaires, « toutes choses égales par ailleurs », les personnes appartenant à ces catégories socioprofessionnelles ont significativement plus de chances de solliciter un logement social que celles occupant un emploi de cadre [12][12] Voir le tableau 3 « Facteurs explicatifs de la probabilité.... Les demandeurs pâtissent aussi d’une plus mauvaise insertion sur le marché du travail que le reste de la population. 15 % des personnes de référence de ces ménages sont au chômage (pour 5 % dans la population francilienne), 9 % perçoivent le RMI (pour 2 % dans la population francilienne). Celles qui travaillent sont davantage affectées par la précarité du fait de contrats peu protecteurs. 10 % des personnes de référence exerçant un emploi salarié ont un contrat à durée déterminée, pour 6 % dans l’ensemble de la population francilienne. Dans les entretiens, récurrente est la perception de détenir un « petit » statut, comme en témoignent les expressions de « petits boulots », « petit contrat », « petit CDI ». Ces « petits statuts » vont de pair avec de petits revenus. Le revenu mensuel médian des ménages demandeurs s’établit à 1 458 euros, alors qu’il est de 2 501 euros chez les ménages franciliens. Un quart des ménages demandeurs dispose de moins de 1 000 euros mensuels (voir tableau 2). Autre spécificité : les demandeurs sont en grande partie issus de l’immigration, seule la moitié des personnes de référence des ménages étant nées françaises. Une grande partie des candidats au logement social appartient donc aux catégories populaires qu’Olivier Schwartz définit comme présentant plusieurs caractéristiques : petitesse du statut professionnel ou social, étroitesse des ressources économiques, exposition à l’insécurité, mais aussi certaines spécificités culturelles, comme un rapport distancié à l’écrit (Schwartz, 2011). Sur ce dernier point, les difficultés à remplir le formulaire de demande de logement observées lors des entrevues à la DLH sont révélatrices et typiques de l’embarras des classes populaires à transformer la pensée « orale » en code écrit (Goody, 1978) [13][13] À ce sujet, voir aussi Hoggart, 1970 ; Verret, 1988..... De même, l’appréhension et le peu de confiance que manifestent nombre de demandeurs dans leurs capacités rédactionnelles, notamment quand les agents d’accueil leur conseillent d’écrire une lettre afin d’exposer leur situation de façon plus circonstanciée, témoignent de cette mauvaise maîtrise de l’écriture.

Tableau 1 - Catégorie socioprofessionnelle des demandeurs de logements sociaux (en pourcentage)Tableau 1

Champ : Île-de-France

Source : Enquête Logement, INSEE, 2006.
Tableau 2 - Répartition du revenu total mensuel des ménages (en euros)Tableau 2

Champ : Île-de-France

Source : Enquête Logement, INSEE, 2006.
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Cependant, ces traits de caractères ne sont pas présents chez l’ensemble de la population demandeuse. Certaines personnes disposent de statuts socioprofessionnels plus élevés. La proportion de cadres (14 %) et de professions intermédiaires (11 %) n’est pas négligeable. En outre, beaucoup jouissent d’une relative stabilité : 82 % des salariés ont un CDI ou sont titulaires de la fonction publique à temps complet. Enfin, un quart des ménages demandeurs a des revenus mensuels supérieurs à 2 155 euros. Ces demandeurs disposent souvent d’atouts culturels plus importants que les précédents. Plus du tiers des personnes de référence des ménages demandeurs a ainsi un diplôme supérieur au bac. Dans les locaux de la DLH, la différence entre les candidats les plus précaires et ceux qui sont plus établis et plus éduqués est souvent décelable avant même qu’ils exposent leur situation. Les seconds s’habillent et s’expriment différemment et sont beaucoup plus à l’aise dans leur démarche administrative : ils remplissent eux-mêmes leur dossier et se perdent beaucoup moins dans la myriade de documents administratifs exigés.

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Il ne faudrait pourtant pas établir une césure trop hâtive entre ces deux types de demandeurs. Les entretiens approfondis avec les personnes les mieux dotées socialement et culturellement révèlent en effet qu’elles sont elles aussi largement issues des milieux populaires, même si elles ont connu une relative ascension sociale. Elles-mêmes font presque systématiquement état de leur ancrage dans ces milieux et de leur sentiment de décalage avec les classes moyennes et supérieures. Mme B., diplômée de Science Po Paris et devenue cadre, vient d’un milieu modeste et est très consciente de ses origines : « Ma mère est assistante sociale, fille d’ouvrier. Mon père est fils de paysan en Afrique. » Elle s’est toujours sentie un peu étrangère dans son nouveau milieu :

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J’ai fait mes études avec des gens qui n’avaient jamais travaillé avant et pendant leurs études. Du coup, quand je suis rentrée à Sciences Po, on m’a regardée comme une bête curieuse. Je me souviens, c’était la première année où il y avait un oral à Sciences Po et ils m’ont posé plein de questions en me disant : « Vous avez été vendeuse de chaussures ? »

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Ces personnes ont souvent dû se battre pour parvenir à la place où elles sont : travailler pour payer leurs études, faire avec de petits moyens… Dans le passé, elles ont côtoyé la pauvreté. M. N., aujourd’hui agent administratif à la Ville de Paris, explique qu’il a connu la condition populaire : « J’ai toujours vécu avec mes parents leurs difficultés financières, le manque d’argent : cette grosse pesanteur. » « J’ai vu des choses », commente également M. V. au sujet de son enfance dans une banlieue populaire de Toulouse. On touche ici du doigt une ligne de fracture forte au sein des classes moyennes : certains ont « vu », d’autres pas. Pour ceux qui ont vu, l’insécurité résidentielle et la pauvreté ne sont pas quelque chose d’abstrait. Ce passé laisse des traces. Comme le dit une femme au sujet de son angoisse de l’échec lorsqu’elle était étudiante : « Je l’ai gardée en moi. » Ce traumatisme reste d’autant plus vivace que ces personnes continuent généralement de fréquenter un entourage fragilisé. Les copains d’enfance de M. V. sont très affectés par la précarité (« Tout le monde galère ») et lui considère comme une chance le fait de ne jamais avoir été au chômage.

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En raison de ces expériences, ces demandeurs se considèrent rarement comme de « vraies » classes moyennes. M. V., dont la qualification (il est technicien d’essai dans l’aéronautique) et les revenus (supérieurs à 3 000 euros) conduiraient à le classer dans la classe moyenne, voire supérieure, ne se perçoit pas de cette façon :

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- Je dirais [que j’appartiens à la classe] populaire parce que j’ai toujours grandi dans les milieux populaires. Enfin, mon père était mécanicien.

- D’accord. Et vous-même aussi, vous diriez ça pour vous-même ?

- Oui, moi je ne me vois pas… Classe moyenne ? Non !

- Parce que là, vu votre niveau de vie et vu votre diplôme, on pourrait penser que vous avez changé ?

- Bah non, pour moi je ne me vois pas… Vu que j’ai toujours grandi euh… Pour moi, je considère que je suis toujours dans cette classe là.

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M. R. résume bien les choses en considérant qu’il appartient à la classe « moyenne populaire ». La classification selon le niveau de ressources dans les différentes catégories de logements sociaux laisse donc dans l’ombre une socialisation et des expériences assez similaires, même s’il ne s’agit pas de nier les différences de niveaux de vie.

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Qu’en est-il à présent des différences selon les filières d’accès mobilisées pour obtenir un logement social et qui recoupent en partie les clivages évoqués à l’instant ? Dans leur grande majorité, les demandeurs de logement s’adressent aux institutions publiques. La demande auprès de la mairie, sollicitée par 85 % d’entre eux, constitue clairement la filière « générale » [14][14] Certaines personnes s’adressent aussi directement aux.... Toutefois, comme cela a été dit, la situation professionnelle permet dans certains cas de solliciter l’employeur et la filière spécifique du 1 % patronal (encadré 1). Ceux qui empruntent cette voie sont minoritaires (7 % de demandeurs) et occupent les positions les plus élevées dans la hiérarchie socioprofessionnelle : c’est le cas de 28 % des cadres demandeurs et de 19 % des professions intermédiaires, contre moins de 2 % des employés et ouvriers. On pourrait donc imaginer que la filière générale est réservée aux plus précaires et que la filière « professionnelle » est davantage mobilisée par l’« élite » des candidats. Cependant, la majorité des personnes sollicitant cette dernière filière a également fait une demande auprès d’une institution classique : seuls 2 % des demandeurs ont déposé une demande uniquement auprès de leur employeur. Dans les entretiens, on s’aperçoit que ce type de demande fait régulièrement suite à celle déposée auprès de la mairie et est mobilisé dans l’espoir de débloquer une situation critique qui ne trouvait pas de solution dans la filière « générale ». De fait, ce sont souvent les agents de la DLH eux-mêmes qui incitent à multiplier les initiatives et orientent dans ce sens. La « voie professionnelle » constitue donc une porte supplémentaire, plutôt qu’exclusive, à laquelle on vient frapper. En d’autres termes, les différentes files d’attente ne forment pas des compartiments hermétiques au sens où, loin de s’exclure, elles se superposent. De surcroît, même pour les personnes effectuant leur demande directement par le biais de l’employeur, il s’agit rarement d’une demande née d’une opportunité liée à la profession mais plus couramment de l’inverse : c’est l’opportunité de logement qui fait la profession. Ainsi, Mme P. est entrée à la Préfecture de Police en espérant obtenir un logement et, selon elle, les choix professionnels sont aujourd’hui effectués par les jeunes en fonction des possibilités résidentielles. Dans ces conditions, un emploi peu attrayant qui ouvre la porte au logement social peut être plus recherché qu’un meilleur emploi qui ne permet pas d’être logé. Nombreux sont ceux qui effectuent ce calcul, comme M. Z., qui a choisi de travailler à La Poste en espérant bénéficier de son vaste parc immobilier et, une fois relogé, envisagera une reconversion dans la banque. Même quand on bénéficie d’une opportunité professionnelle, la demande de logement est bien l’aboutissement d’un choix réfléchi.

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La population demandeuse, quels que soient sa situation sociale, le type de logement auquel elle prétend et la filière empruntée, partage donc un certain nombre d’expériences communes et les personnes candidatent rarement simplement par opportunité. Il est dès lors possible d’envisager qu’un processus relativement similaire les conduise à effectuer une demande. On va voir que les parcours menant à initier cette démarche sont jalonnés d’épreuves tant sur le plan résidentiel que dans le reste de la vie sociale.

Les épreuves sur le marché immobilier

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L’engagement dans une carrière de demandeur fait suite à des épreuves sur le marché immobilier privé. La plupart des personnes déposent leur demande à un moment où elles sont relativement avancées dans leur trajectoire résidentielle. D’après l’enquête Logement, seulement 8 % des personnes de référence des ménages demandeurs ont moins de 25 ans et on peut estimer l’âge moyen de dépôt de la demande à 37 ans [15][15] Pour obtenir l’âge de la personne au moment de l’enregistrement.... La demande de logement intervient donc après un passage relativement prolongé dans le parc privé durant lequel les personnes ont souvent multiplié les expériences négatives : elles ont connu l’instabilité, se sont confrontées à la sélection des bailleurs, ont souffert de mauvaises conditions de logement et ont pu constater que le coût élevé du logement constitue une entrave au bonheur.

Allers-retours sur le marché immobilier

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Les demandeurs sont plus mobiles que le reste de la population. D’après l’enquête Logement, près de la moitié d’entre eux (48 %) a déménagé au moins une fois lors des quatre dernières années [16][16] Dans la réalité, la mobilité résidentielle des demandeurs... alors que ce taux est de 31 % chez l’ensemble des franciliens. Ceci est lié à certaines caractéristiques sur lesquelles on reviendra plus en détail par la suite : seuls 7 % des demandeurs sont propriétaires (or, ce statut favorise l’ancrage résidentiel), ils connaissent régulièrement des situations familiales instables, ce qui explique des déménagements fréquents, et ils sont sous-représentés parmi les plus de 65 ans [17][17] D’après l’enquête Logement, moins de 6 % des demandeurs..., âge auquel on tend le plus à se stabiliser. Dans les entretiens, la reconstitution de la trajectoire résidentielle est souvent longue et fastidieuse. Mme E. va jusqu’à comparer son parcours résidentiel à celui des gendarmes, contraints à déménager régulièrement pour des raisons professionnelles. M. N., qui n’a pourtant que 30 ans, a déménagé onze fois en onze ans : « Pas mal de cartons faits et défaits », résume-t-il. Une réponse fréquente des plus précaires au sujet de leur situation résidentielle est : « Je suis à droite à gauche. » D’après l’enquête Logement, un quart des demandeurs a même connu un épisode sans domicile, au sens d’une absence durable et non choisie de lieu de vie [18][18] Là encore, ce chiffre est sous-estimé..

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La situation actuelle des demandeurs reste fragile. Une part non négligeable d’entre eux dispose de statuts d’occupation précaires. D’après l’enquête Logement, 7 % louent un meublé ou sont sous-locataires. Ceux qui sont logés gratuitement (6 %) risquent souvent de perdre ce bénéfice à court terme. Quant aux demandeurs qui jouissent de statuts apparemment plus stables (76 % sont locataires et 7 % propriétaires), la situation est en réalité tout autre. Les baux des locataires demandeurs sont peu protecteurs. Moins de 2 % d’entre eux ont un bail à durée indéterminée pour 8 % des autres locataires logés sur le marché privé. 12 % des premiers ont un bail de plus de 3 ans pour 20 % des seconds. Dans les entretiens, un sentiment partagé est que le propriétaire peut reprendre son logement à tout moment. Mme H. parle à ce sujet d’une « incertitude psychologique ». Impossible, dans ces conditions, de se projeter dans l’avenir. Quant aux propriétaires, rares sont ceux qui disposaient d’un apport pour l’achat, d’où un fort endettement. M. N. a investi dans une studette de 12 m² grâce à une société de crédit qui l’a financé à 110 %, avec un endettement sur 25 ans. Certains ne sont que partiellement propriétaires du bien. Mme. S. n’a pu acheter que le quart du logement qu’elle occupait en tant que locataire et a dû s’associer avec un couple intéressé par le placement auquel elle verse un loyer. Endettée pour quinze ans pour ce « morceau de logement », elle n’a pu faire face à l’augmentation du loyer et est devenue locataire sans titre et risque à présent l’expulsion. La propriété est donc loin d’être une garantie de stabilité. Quel que soit le statut, une part importante des demandeurs est dans une situation instable : d’après l’enquête Logement, 27 % risquent d’être contraints de déménager. Comme pour l’emploi, les demandeurs disposent donc souvent de « petits statuts », peu protecteurs. Pour cette raison, ils sont contraints à des retours fréquents sur le marché immobilier. Dans un certain sens, ils sont en permanence sur le marché à la recherche d’une solution de logement ou d’une meilleure opportunité. À l’inverse des stables, ils sont amenés à jouer à répétition le jeu de la sélection par les bailleurs.

L’épreuve de la sélection

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Dans un système de pénurie, accéder à un logement sur le marché privé implique d’être évalué, classé, puis choisi par un propriétaire bailleur ou une agence immobilière. Il faut convaincre, donner des garanties de « bon » locataire, solvable, fiable et solide. Quand on ne dispose pas de ces qualités, l’épreuve de la sélection peut être violente et humiliante socialement. Différentes étapes dans cette épreuve ont conduit les demandeurs à se retirer du marché privé. La première est la prise de conscience de la concurrence. Intentionnellement ou pas, tout est fait pour que les candidats à la location aient connaissance, s’il en était besoin, de la sélectivité du marché. Une pratique très courante consiste à organiser des visites collectives ou à convoquer les candidats à la même heure, même s’ils visitent un par un le logement. Cette organisation les amène à se confronter physiquement les uns aux autres et à prendre la mesure de la file d’attente. Par ailleurs, les bailleurs se comportent comme s’ils devaient optimiser leur temps, ce qui est une façon de signifier leur forte sollicitation. Par exemple, plutôt que de répondre à chacun au téléphone, un message pré-enregistré fait souvent office de convocation. Pour les prétendants à la location, ces « signaux », qui témoignent de l’importance de la demande, sont décourageants. Mme B. évoque la brutalité de cette mise en concurrence :

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Tous les jours, tu regardes le PAP [19][19] De particulier à particulier., t’as des gens, t’as des queues de 30, 40, 50 personnes pour visiter un deux pièces. Tu dois le visiter en dix minutes chrono. Tu déposes ton dossier, il y a des pièces que légalement on n’a pas le droit de te demander, mais si tu chipotes, tu dégages, parce que la plupart des gens vont les donner. […] Le PAP, il sort le matin. T’appelles à 9 h et les boîtes des propriétaires sont déjà saturées. Tu peux même plus laisser de message. Ou bien t’as un répondeur qui te répond : « La visite aura lieu à telle heure, etc. » La personne ne répond même pas : « Prière de venir avec un dossier dans lequel il y aura ceci cela… », dont des pièces qu’ils ne sont absolument pas habilités à nous demander. Ils nous demandaient des relevés de compte bancaire, tu te rends compte, pour savoir comment tu utilises tes sous !

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L’expérience de la file d’attente constitue souvent le point de départ de la recherche de solutions alternatives au marché locatif privé.

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Une autre étape dans la démoralisation des candidats a lieu lors du filtrage par les propriétaires. L’évaluation se porte avant tout sur les ressources, leur régularité et leur fiabilité à long terme. Un revenu trois fois supérieur au loyer étant exigé des locataires, les demandeurs ne peuvent s’acquitter en moyenne, selon l’enquête Logement, que d’un loyer de 600 euros (à Paris, ceci permet de louer une chambre de bonne). Les trois-quarts des ménages demandeurs peuvent prétendre à un loyer maximum de 718 euros. Autant dire que certains n’essaient même pas de déménager et finissent par admettre que le marché privé est au-dessus de leurs moyens. M. U. ne se fait guère d’illusions : « Le privé, j’en ai fait mon deuil », lâche-t-il sans concession.

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Certaines personnes ont des revenus relativement importants mais ne disposent pas de la sécurité. Une jeune journaliste gagne en moyenne 2 300 € mensuels, mais de façon irrégulière : « [Le problème], c’est la précarité. Vu ma situation, personne ne veut de moi. », explique-t-elle. Il résulte de cette situation un fort sentiment d’humiliation et d’injustice. Les gens s’étaient imaginé que l’importance des revenus leur garantirait une facilité d’accès au logement, mais ils s’aperçoivent que la barre est de plus en plus haute. Le marché immobilier les renvoie à la place qu’ils avaient espéré quitter. M. V., issu d’un milieu populaire mais qui a réussi à décrocher un bon emploi, est amer :

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Quand on m’a dit : « Tu vas à Paris, tu vas toucher tant, tant, tant et ouais, il faut que tu trouves ton appartement », je me suis dit : « Oh, ça va être facile ». Je ne me posais même pas cette question. Moi, je me voyais déjà au dessus du lot, quoi. Et en fait non.

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Évidemment, la situation est encore plus critique pour ceux qui ne sont ni solvables, ni soutenus par des garants, comme nombre de jeunes qui ne disposent pas d’un appui familial suffisant. Sur le marché actuel, le problème se pose donc pour ceux qui ne parviennent pas à allier un statut stable à une rémunération importante. 83 % des ménages demandeurs perçoivent soit des revenus en dessous du revenu médian francilien, soit la personne de référence ne dispose pas d’un statut stable (chômage, intérim, CDD, au foyer, handicapé). L’aigreur face aux propriétaires est d’autant plus forte que ceux-ci, face au nombre, n’hésitent pas à sélectionner les candidats selon des critères non règlementés, voire illégaux (demande de compte bancaire, attestation de l’employeur, autorisation de prélèvement automatique, etc.) (Bonnet et al., 2011).

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De surcroît, la sélection ne se limite pas à une évaluation impersonnelle des dossiers des candidats. Ces derniers sont aussi observés physiquement, dans leur présentation et leur manière d’être. Beaucoup de demandeurs relatent la sensation d’être détaillés de la tête aux pieds. Avant même qu’ils aient pu exposer leurs arguments, ils savent que tout est déjà joué. Ceux qui présentent un signe visible, comme la couleur de peau, se voient refoulés malgré tous les gages de respectabilité qu’ils peuvent apporter. Au téléphone, la trace du moindre accent étranger implique régulièrement un refus d’emblée. Les agents immobiliers eux-mêmes concèdent que la pratique de la discrimination ethno-raciale est très répandue (Bonnet et al., 2011) [20][20] Ce constat est corroboré par les chiffres de l’enquête.... On touche ici du doigt toute la violence du marché privé : les candidats se rendent compte qu’on n’évalue pas seulement leur dossier, mais aussi leur personne en tant que telle. On comprend que les étrangers se tournent plus que les autres vers le logement social. D’après la régression logistique expliquant la probabilité de déposer une demande chez les ménages qui ne sont ni logés dans le parc social ni propriétaires [21][21] Voir le tableau 3 en annexe électronique., « toutes choses égales par ailleurs », ceux dont la personne de référence a la nationalité d’un pays du Maghreb ou d’Afrique Noire sont significativement plus demandeurs que ceux dont la personne de référence est de nationalité française. L’expérience du rejet sur le marché immobilier privé est marquante et fondatrice d’un nouveau rapport à la société (l’expression récurrente « personne ne veut de moi » est de ce point de vue significative). C’est parfois au cours de ces démarches usantes pour se loger que les gens se rendent compte des discriminations qui affectent ceux qui partagent leur condition : les immigrés, les pauvres, les précaires, ceux dont les parents ne sont pas assez fortunés, etc. Suite à la prise de conscience de leur disqualification sociale (Paugam, 2002), ils décident de se retirer d’un jeu dont les règles leur semblent injustes, trop dures ou irrespectueuses à leur égard. La dureté de l’épreuve de la sélection explique aussi que l’instabilité résidentielle ne soit pas incompatible avec un sentiment tout aussi partagé d’« assignation à résidence ». À force de tentatives, ces personnes savent qu’elles sont dans l’impossibilité d’améliorer leur situation sur le marché privé et d’ajuster leur logement à leur composition familiale ou à leur position sociale. L’amertume et le désespoir des demandeurs sont d’autant plus forts que leur situation résidentielle actuelle laisse bien souvent à désirer.

Un habitat de seconde catégorie

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Les conditions d’habitat des demandeurs, quoique très hétérogènes, sont insatisfaisantes de bien des points de vue. La sur-occupation est le problème le plus partagé. D’après l’enquête Logement, la surface médiane disponible par habitant est de 18 m² chez les ménages demandeurs alors qu’elle est de 33 m² chez l’ensemble des ménages franciliens. 37 % des demandeurs disposent d’un nombre de pièces d’habitation (hors cuisine, mais salon compris) inférieur au nombre d’habitants du logement, alors que ce taux est de 11 % en Île-de-France. Beaucoup sont donc contraints de loger leurs enfants dans la même chambre, voire de la partager avec eux. Une plainte récurrente est de « passer sa vie dans la même pièce ». Plus on avance en âge, plus cette situation est insupportable, comme l’exprime Mme G. : « J’ai 30 ans, c’est bon quoi ! Ah oui, studio, j’ai un peu connu, re-reconnu. Là je suis un petit peu fatiguée. J’aimerai bien un petit T2, juste avoir une chambre et un coin intimité. »

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Les demandeurs sont aussi davantage confrontés à l’inconfort et à la dégradation que le reste de la population. Alors que le manque de commodités a quasiment disparu, ils restent malgré tout confrontés à cette réalité (voir graphique 1). D’autant plus que les données de l’enquête logement minimisent largement l’inconfort puisqu’elles ne prennent pas en compte la qualité des équipements. Or, si la majorité des demandeurs dispose de WC ou d’une salle de bain, ces éléments sont souvent bricolés et ne fonctionnent pas correctement. Ils souffrent aussi davantage du froid, de l’humidité, des inondations, d’installations électriques hors normes et du bruit (voir graphique 1). Dans les locaux de la DLH, beaucoup de personnes se plaignent des nuisances du logement sur leur santé. Une femme, victime d’un marchand de sommeil, fait défiler sur son téléphone des photos de parquet défoncé, de murs moisis, de fenêtres cassées. Ici, ce type de témoignage est d’une banalité attristante. Bien sûr, la mauvaise qualité du logement favorise la demande de logement social. La régression logistique expliquant la probabilité de déposer une demande (tableau 3 en annexe électronique) montre ainsi que « toutes choses égales par ailleurs », les personnes dont le logement cumule un grand nombre de défauts de qualité (trois ou plus) ont une probabilité plus forte d’être demandeuses que celles dont le logement ne présente aucun défaut.

Graphique 1 - Inconfort et dégradation des logements des demandeurs de logements sociaux (en pourcentage)Graphique 1
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Face à ces situations, les demandeurs placent les propriétaires-bailleurs sur le banc des accusés. Déjà, au moment de la location, ces derniers ne seraient pas honnêtes et tenteraient de dissimuler les défauts du logement. Sans la vigilance de sa mère, Mme B. se serait laissée abuser :

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Ça demande une expertise, la recherche de logement. C’est vrai que ma mère a insisté pas seulement parce qu’elle voulait que je gagne de l’argent mais aussi parce que je trouvais des appartements plutôt mignons, plutôt sympas, et j’avais pas vu le dégât des eaux. Et si le propriétaire me disait : « Oui, il y a eu un dégât des eaux, mais c’est séché, on va remettre un coup de peinture ». Elle me disait : « Mais il est pas fini ce dégât des eaux ! » Faut être expert quand même un peu. Il y a des gens qui avaient mis des panneaux, tu sais, en polystyrène devant un mur. Il y avait des étais partout devant l’immeuble. Mais moi, j’y connaissais rien et il me disait : « Oui il y a des travaux, mais si on passe un petit coup de peinture… »

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Nombre de locataires racontent les lendemains qui déchantent suite à leur emménagement dans un logement qui, au départ, semblait tout à fait convenable. Dès l’arrivée de l’hiver, des auréoles et des champignons sont apparus sur les murs chez Mme G. Allant de mauvaise surprise en mauvaise surprise, elle a compris que les lambris fixés par l’agence servaient de cache-misère. L’opacité du marché du logement (Taffin, 2012) est donc particulièrement vraie pour les plus démunis qui, d’après leurs témoignages, subissent désinformation et tromperie au sujet des biens mis en location.

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Par la suite, le manque d’entretien est récurrent. Les appartements sont peu mis aux normes. Dans celui de Mme L., tout est d’époque ou réalisé avec des matériaux au rabais : à défaut de vitrification, le parquet a été ciré avec de la colle et les tâches dissimulées avec du cirage. Les travaux, quand ils sont effectués, ne sont pas de qualité. Les locataires parlent d’un « bricolage » qui viserait seulement l’apparence et jamais la structure, d’où des travaux à répétition qui ne résolvent rien. Les locataires en conflit avec leur bailleur sont monnaie courante. À leurs yeux, il ne s’agit pas d’un simple « laisser-aller » mais bien d’une stratégie délibérée de rentabilisation. Ils ont le sentiment d’être laissés livrés à eux-mêmes et mis dans l’impossibilité de négocier (« Ça ne vous plait pas, vous partez ! » est la seule réponse des bailleurs). Parfois, le propriétaire brille par son absence. Le diagnostic de M. C. est sans appel : « Mon propriétaire, je l’ai rencontré la première fois pour faire le bail. Depuis 17 ans, je l’ai pas vu. Il est pas honnête. Il entretient pas l’immeuble. Il s’est jamais intéressé. »

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Les demandeurs ont donc l’image de propriétaires peu à l’écoute, occupés à tirer le plus grand bénéfice possible de leur bien. Leur témoignage recoupe le constat des économistes selon lequel les segments les plus rentables du marché sont la location de luxe et l’habitat bas de gamme (Taffin, 2012). Dans un travail sur les occupants de logements dégradés, j’ai moi-même observé ce désinvestissement des propriétaires de taudis (Dietrich-Ragon, 2011). Petit à petit, dans l’esprit des habitants, le marché privé finit par être associé aux mauvaises pratiques.

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Cette situation n’est pas étrangère au fait que les demandeurs logés sur le marché privé sont sur-représentés dans les lieux les plus centraux, là où la pénurie de logements accessibles est la plus sévère et donc là où les propriétaires sont le plus en position de force. Selon l’enquête Logement, 35 % des demandeurs habitent Paris (pour 23 % de l’ensemble des ménages franciliens), 44 % la petite couronne (pour 37 % des ménages franciliens) et seulement 21 % la grande couronne (pour 40 % des ménages franciliens). Bien sûr, ils restent très présents dans les quartiers populaires, mais ils le sont également dans les lieux les plus valorisés. Si l’on utilise la typologie socioéconomique de Nicole Tabard au niveau du quartier (Tabard, 2002) et que l’on regroupe les 27 types de quartiers identifiés en 3 classes principales [22][22] Les quartiers qui apparaissent dans la typologie de..., 21 % des demandeurs habitent un quartier « pauvre » (pour 13 % dans l’ensemble des ménages franciliens), 20 % habitent un quartier « moyen » (35 % en population générale) et 52 % un quartier « aisé » (46 % en population générale). Ceci explique que leur rapport au quartier soit globalement satisfaisant : quand on leur demande de noter leur quartier sur une échelle de 1 à 10, la note médiane est la même chez les demandeurs que chez l’ensemble de la population francilienne, soit 8 sur 10, alors qu’elle tombe à 6 chez les habitants des ZUS (zones urbaines sensibles) qui se caractérisent généralement par une forte présence de l’habitat social.

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Il reste que les situations résidentielles des demandeurs sont largement problématiques. L’évaluation subjective de leurs conditions de logement fait écho à ce constat. 28 % des demandeurs les estiment insuffisantes (pour 7 % chez l’ensemble des ménages franciliens) et 24 % très insuffisantes (pour 2 % en population générale). Cette situation est d’autant plus mal vécue que les problèmes de logement ont des implications importantes sur l’ensemble de la vie sociale (rapport au travail, relations familiales, amicales, etc.) (Dietrich-Ragon, 2011). Le rejet du privé s’installe définitivement dans les esprits quand le coût élevé du logement est perçu comme une entrave à la qualité de vie.

Le logement ou la vie ?

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L’ultime étape dans le rejet du privé réside dans la confrontation à l’arbitrage entre les dépenses de logement et celles concernant les autres domaines de la vie. Beaucoup de personnes ont réussi à se loger au prix d’un effort financier difficilement soutenable. D’après l’enquête Logement, près d’un tiers des demandeurs de logements ont un taux d’effort net supérieur à 30 %, alors que ce taux est de 13 % chez l’ensemble des ménages franciliens. 27 % des demandeurs locataires ont eu des difficultés pour payer leur loyer ou leurs charges au cours des vingt-quatre derniers mois (pour 17 % de l’ensemble des ménages locataires). 11 % sont en situation d’impayé (pour 4 % de l’ensemble des ménages locataires). Alors qu’ils ont souvent acheté en espérant économiser les loyers, les propriétaires ne sont pas épargnés. Ils doivent faire face à la désillusion liée aux dépenses qu’implique ce statut et dont les classes populaires n’ont souvent pas conscience avant l’achat : les charges de copropriété, les réparations diverses et les impôts s’ajoutent au crédit alors qu’ils ne l’avaient pas prévu. Selon l’enquête Logement, plus de la moitié des ménages demandeurs accédant à la propriété ont eu des difficultés pour rembourser un emprunt ou payer des charges de copropriété. Quel que soit leur statut, ces personnes voient donc leur budget sérieusement grevé par le logement, et parfois ne peuvent plus faire face.

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Cette situation a des répercussions en chaîne sur les pratiques de consommation (alimentation, loisirs, vêtements, etc.) qui doivent faire l’objet de restrictions. Certes, le coût du logement n’est pas le seul responsable de ce faible pouvoir d’achat qui tient bien sûr aussi à l’étroitesse des revenus. Malgré tout, dans l’esprit des demandeurs, s’installe peu à peu le sentiment que son montant est un frein à l’épanouissement personnel ou familial. Pour payer son loyer ou son emprunt, il faut se contenter d’une vie « au rabais », étriquée, où chaque plaisir est pesé, voire supprimé. M. R. exprime bien cette idée en affirmant « ne rien faire de spécial » et que toute sa vie est « au minima ». Mme L. fait elle aussi l’expérience de la privation : « Moi, les vacances, je ne sais pas ce que c’est. Faire les boutiques, je ne les fais plus depuis de nombreuses années parce qu’il n’y a rien de plus frustrant que de voir quelque chose que vous ne pouvez pas vous offrir. » À cause du logement, on en vient à ne plus vivre.

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Le renoncement au parc privé intervient souvent suite à un tâtonnement consistant tantôt à favoriser les dépenses de logement, tantôt à privilégier les autres dépenses. Certaines personnes privilégient le logement, mais doivent accepter en contrepartie de grands sacrifices. D’autres font le choix du bonheur quotidien, comme Mme B. qui refuse de dépenser davantage pour un appartement : « Être malheureux au quotidien, pour quoi ? Pour 5 m² de plus ? » L’histoire de M. T. est révélatrice des arbitrages successifs et de l’impossibilité de trouver le juste équilibre. Dans un premier temps, il favorise le logement en faisant le choix de l’éloignement de Paris, où lui et sa femme travaillent, pour acheter un pavillon en grande banlieue. Puis, usé par les distances qui nuisent à la qualité de vie familiale, il déménage à deux reprises, à chaque fois dans l’objectif de se rapprocher de Paris, quitte à se loger dans de moins bonnes conditions (leur dernier appartement situé à Choisy-le-Roi ne fait que 76 m2 pour quatre personnes). En parallèle, il refuse petit à petit de rogner sur les dépenses de vacances et d’éducation et s’endette : « C’est qu’on prend un petit crédit parce qu’on a voulu que ma fille continue l’école privée, et donc il n’y a plus de vacances, mais bon, ils ont besoin de vacances… » Aujourd’hui, il a dû mettre en vente l’appartement afin de rembourser ses dettes et attend un logement social. Cet exemple montre bien les tentatives de ré-équilibrage face à un logement qui nuit à l’épanouissement de la famille. Au bout du compte, accéder à un logement social s’impose comme la seule façon de résoudre le dilemme cornélien entre « le logement ou la vie ».

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Une succession d’échecs et d’expériences négatives poussent donc les personnes à se détourner du marché privé. Au-delà des difficultés d’accès, elles s’y sont senties malmenées et parfois même humiliées et déconsidérées. En ce sens, résumer le choix du logement social à un arbitrage en termes de coût serait réducteur. On ne comprendrait rien à l’obstination à attendre un logement public pendant des années si l’on n’avait pas à l’esprit le sentiment d’injustice face aux pratiques sur le marché privé. Se tourner vers le logement social, c’est décider de participer à une autre compétition, dans laquelle – imagine-t-on – les règles ne sont pas les mêmes. Avant d’aborder les représentations que se font les demandeurs du logement social, il faut souligner que leur choix est également lié à des épreuves dans les autres domaines de la vie. On ne demande pas un logement social seulement pour résoudre des problèmes de logement.

Les épreuves dans la vie sociale

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Au-delà de ce qui se joue sur le marché immobilier, l’engagement dans une carrière de demandeur ne peut être isolé de la fragilisation des liens sociaux qui constituent un filet protecteur face aux aléas de la vie. Serge Paugam identifie différents types de liens : le lien de filiation (fondé sur la solidarité intergénérationnelle), le lien de participation organique (caractérisé par l’apprentissage et l’exercice d’une fonction dans l’organisation du travail), le lien de participation élective (qui relève de la socialisation en dehors de la famille d’origine et auquel on peut rattacher la formation d’un couple) et le lien de citoyenneté (qui repose sur le principe de l’appartenance à une nation et est sensé garantir une protection juridique au titre du principe d’égalité) (Paugam, 2008). On va voir que les trajectoires des demandeurs sont marquées par les accidents et les ruptures qui impliquent un « effilochement » de ces liens, en particulier dans les sphères professionnelle et familiale. Ils éprouvent aussi régulièrement un sentiment d’injustice face à leur situation et attendent du logement social une forme de protection et de réparation.

Les épreuves dans la sphère professionnelle

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Un grand nombre de demandeurs ont connu des ruptures professionnelles. D’après l’enquête Logement, 26 % des ménages ont vu un ou plusieurs de leurs membres perdre leur emploi au cours des 4 dernières années alors que cela ne concerne que 13 % de l’ensemble des ménages franciliens. Les entretiens confirment la fréquence de la précarité sur le marché du travail. Mme L. a par exemple vécu six licenciements économiques, d’où son amertume face au monde professionnel. Les problèmes de santé qui empêchent de travailler et sont peu indemnisés sont également courants dans ce processus de déstabilisation et de sortie du marché de l’emploi. Remarquons que les ruptures professionnelles peuvent affecter les proches qui mettent à contribution une cellule familiale parfois entraînée dans un processus de déclassement. Mme E. s’est ainsi résolue à déposer une demande suite à l’accident de cheval de son fils, cavalier professionnel. Il était mal assuré et, afin qu’il puisse conserver ses boxes, elle a pris un crédit et est allée vivre chez sa sœur pour économiser le loyer. La perte d’emploi a bien sûr des retentissements sur les ressources économiques des ménages mais elle introduit aussi un sentiment de vulnérabilité qui pousse à chercher à se sécuriser, notamment sur le plan du logement. La régression logistique expliquant la probabilité de déposer une demande de logement chez les ménages qui ne sont ni logés dans le parc social ni propriétaires (voir le tableau 3 en annexe électronique) montre ainsi que « toutes choses égales par ailleurs », ceux dont la personne de référence ou le conjoint est confronté au chômage ou dont au moins l’un des membres a récemment perdu son emploi ont une probabilité plus forte d’être demandeurs que les autres.

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Au-delà de la précarité, les demandeurs manifestent souvent un rapport au travail très conflictuel ou insatisfaisant. La sollicitation d’un logement social peut alors constituer une réponse à un sentiment d’injustice face à de faibles rémunérations et à des conditions de travail difficiles. Les bas salaires sont parfois présentés comme une cause directe de la demande de logement. Selon M. M. : « Le logement social, on y va parce que le salaire n’est pas conséquent. Moi si je touchais 2 000, 2 500 euros, je ne serais pas ici dans ces locaux, ça c’est sûr ! » Mme L., employée de la ville de Paris, trouve que son salaire ne constitue pas une juste rétribution de son mérite et de ses compétences :

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C’est pas tellement pour les logements que j’en veux à la mairie de Paris, moi. C’est plutôt : les salaires sont tellement bas et on a tellement peu de chances d’évoluer à travers son travail. […] Et donc, c’est plutôt au niveau salaire, parce que je ne peux pas me débrouiller par moi-même en fin de compte, avec ce salaire, ce pourboire qu’on m’octroie tous les mois. Je n’ai pas l’impression d’avoir un salaire.

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Certains rêvent alors du logement social comme d’un « complément de salaire », selon l’expression d’une enquêtée. Afin de compenser la faiblesse des revenus dans le secteur associatif, Mme B. espère obtenir ce statut pour rendre son choix professionnel plus acceptable (elle aurait pu travailler dans le secteur marchand et gagner bien davantage). Sa propre mère, employée à l’assistance publique, a toujours présenté le logement social comme un complément de revenu, et c’est ce qu’elle recherche à son tour : « C’est un super coup de pouce pour vivre mieux », explique-t-elle. D’une certaine manière, le logement social rendra plus tolérables les injustices salariales. De surcroît, cet habitat est sollicité afin d’améliorer une qualité de vie mise à mal par les rythmes professionnels. Le thème de la souffrance au travail est très présent dans les entretiens. Beaucoup de demandeurs occupent des métiers physiques, aux horaires décalés ou fractionnés, ou encore avec un temps de transport élevé. L’expérience de la fatigue est un leitmotiv dans les récits. Le projet d’habiter à proximité de son lieu de travail ou de disposer de meilleures conditions de logement (par exemple ne plus partager sa chambre avec ses enfants) est une manière de limiter l’usure liée à une vie éreintante. On retrouve ici la dimension « restauratrice » du logis typique de l’usage ouvrier (Schwartz, 2002).

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Même pour ceux qui disposent apparemment des meilleures situations sur le marché de l’emploi, le rapport au monde professionnel est loin d’être apaisé. Beaucoup sont exposés à la désillusion et à la frustration. C’est particulièrement le cas des demandeurs issus de la « démocratisation scolaire » (Beaud, 2002) qui ont obtenu des diplômes, ont espéré s’élever socialement, mais s’aperçoivent qu’il n’en est rien. N’étant pas parvenus à la place dans la hiérarchie socioprofessionnelle que laissait escompter leur niveau d’études, le logement social est une façon d’améliorer malgré tout leur niveau de vie et de compenser l’échec des projets qu’ils avaient élaborés. L’introduction d’une variable conjuguant le niveau de diplôme et la catégorie socioprofessionnelle dans la régression logistique expliquant la probabilité de déposer une demande de logement (model 2 du tableau 3 en annexe électronique) laisse ainsi apparaître que, « toutes choses égales par ailleurs », les ménages dont la personne de référence a obtenu un diplôme supérieur à Bac + 2 mais n’est pas devenue cadre ont de plus fortes chances d’être demandeurs que ceux dont la personne de référence a obtenu un tel diplôme mais occupe un emploi de cadre. La frustration dans le monde du travail est donc un moteur puissant dans la demande de logement. Même les demandeurs qui ont accédé aux postes auxquels ils aspiraient s’aperçoivent souvent que cela ne leur garantit pas les conditions de vie escomptées. M. V., devenu technicien d’essai dans l’aéronautique, est amer : « J’ai mes diplômes, j’ai trouvé un travail directement, mais je trouve que c’est toujours la même galère. »

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Confrontés aux ruptures, aux injustices salariales et à la désillusion sur la rentabilité des diplômes, les demandeurs adoptent une vision du monde très pessimiste. Beaucoup considèrent que la société est de plus en plus dure. Mme E. estime que ses parents vivaient mieux qu’elle, alors que son père était invalide et sa mère femme de ménage. Une idée récurrente est celle d’un « retour en arrière » et d’une régression sociale. M. X., ingénieur du son au chômage, pense que la « petite classe moyenne » à laquelle il juge appartenir est en déclin :

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La classe moyenne c’est quand même quelque chose de très bas et qui baisse de plus en plus, parce que les conditions… Tout est de plus en plus cher et les salaires, eux, la base n’augmente pas. Et enfin, au bout du compte, toutes les personnes qui sont sur une base de smic sont des personnes pauvres de nos jours.

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Si cette vision pessimiste est si marquée, c’est aussi en raison d’une faible confiance dans les systèmes collectifs de protection sociale. Les demandeurs ont l’impression d’être revenus à un système « d’avant les protections », où on vit au jour le jour, sans garantie du lendemain (Castel & Haroche, 2001). Dans ce système, tout accident de la vie et tout retrait du marché du travail, notamment au moment de la retraite, peut remettre en cause l’équilibre économique. Les demandeurs posent cette question récurrente : « Si jamais j’ai un souci ? » Mme A. pense que tout accident pourrait la faire basculer dans la déchéance sociale : « Je souhaite qu’il m’arrive rien », répète-t-elle pour conjurer le mauvais sort. Le logement social s’apparente pour elle à une épargne de précaution : grâce aux économies dégagées, elle pourra disposer de ce qu’elle appelle « la poire pour la soif » (« On garde une poire pour la soif car on ne sait jamais ce qui peut arriver »). Le moment du passage à la retraite est particulièrement anxiogène. Face à la baisse des pensions, les demandeurs craignent de ne plus pouvoir assumer leur loyer ni conserver un niveau de vie convenable. Ils se sentent négligés par un État qui ne remplit plus sa fonction de garant d’une certaine continuité biographique. Dans ces conditions, le logement social est mobilisé pour obtenir un supplément de « propriété sociale », qui doit permettre aux non-propriétaires d’échapper à l’incertitude en leur assurant un minimum de ressources (Castel & Haroche, 2001). Entrer dans une carrière de demandeur nécessite donc un certain rapport au monde, marqué par le pessimisme et l’angoisse face au futur. Ce trait de caractère est commun à ceux qui, professionnellement, rêvent d’intégrer le secteur public (de Singly & Thélot, 1988) : on s’en remet à l’État pour le logement ou le travail quand on manque de confiance dans l’avenir. Par ailleurs, les demandeurs sont confrontés à des épreuves dans la sphère privée qui les fragilisent encore davantage et rendent la nécessité de se protéger sur le plan résidentiel encore plus pressante.

Les épreuves dans la sphère familiale

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Les demandeurs de logement font régulièrement face aux ruptures conjugales. 18 % des ménages demandeurs sont des familles monoparentales, alors que ce taux est seulement de 7 % chez l’ensemble des ménages franciliens. Ces familles, avec un seul revenu, doivent s’acquitter d’un loyer élevé afin de disposer d’une surface suffisante pour accueillir les enfants. D’une façon générale, la séparation marque une rupture radicale en termes de niveau de vie. Elle implique en elle-même de nombreux frais (il faut payer un avocat, déménager, racheter du mobilier, etc.) et parfois la perte de certains avantages réservés aux familles (des prestations sociales, un logement de fonction…). Les demandeurs mettent très fréquemment leurs problèmes sur le compte de leur situation familiale. Au sujet du temps où il vivait en couple, M. M. parle de « l’époque de la belle vie ». Mme L. confirme : « À deux, on peut s’en sortir. Même avec deux petits salaires, on peut s’en sortir. » Parfois, la perte de domicile est le résultat direct de la séparation. Beaucoup d’hommes abandonnent l’appartement à leur ex-conjointe qui a la garde des enfants et se retrouvent logés chez un tiers ou à l’hôtel, voire dépendants de l’hébergement d’urgence. L’échec de l’accession à la propriété est aussi très souvent lié aux ruptures qui contraignent à vendre et à retourner sur le marché locatif. Dans les entretiens, nombreuses sont également les femmes se plaignant du fait que l’ex-conjoint ne verse pas, ou mal, la pension alimentaire. Diminuer les dépenses de loyer est clairement pour elles une façon de compenser le renoncement de ce dernier à ses obligations familiales. Les séparations conduisent donc à ce qui est vécu par les personnes comme une forme de déclassement contre lequel le logement social est un moyen de lutter. D’après la régression logistique expliquant la probabilité de déposer une demande de logement (voir tableau 3 en annexe électronique), « toutes choses égales par ailleurs », les familles monoparentales ont de plus fortes chances d’être demandeuses que les personnes vivant en couple avec enfants.

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Sans nécessairement connaître de séparation, beaucoup de demandeurs (32 %) vivent seuls. Si les ménages composés d’une seule personne ont tendance à moins déposer de demande que les couples avec enfants (on postule davantage au logement social quand on s’installe dans la vie et qu’on construit une famille), ceux qui effectuent ce choix justifient volontiers leur demande par leur situation de solitude. La plupart estiment que le fait de ne pas être deux les handicape, en particulier sur le plan du logement. Mme B. pense que tout s’améliorera quand elle sera en couple car ils seront deux à contribuer au loyer. Vivre à plusieurs permet aussi de faire des économies d’échelle et de réduire les dépenses de gaz et d’électricité, d’investissement dans l’électroménager, l’automobile, etc. Quand on est seul, il est beaucoup plus difficile de faire face. D’autant plus que les célibataires se sentent invisibles aux yeux de l’État. Mme G. déplore : « Célibataire, on a droit à rien. Moi, ma première demande d’APL, on m’a sorti en pleine figure : “Il faut faire des gosses”. » Ces demandeurs se sentent donc fragilisés par leur solitude et, double punition, lésés sur le plan des prestations sociales.

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D’une façon générale, les demandeurs estiment être peu reconnus socialement. Beaucoup pensent être injustement traités par l’État, comme ceux qui ont l’impression de se situer dans une zone d’entre-deux, ni assez riches ni « assez » pauvres pour bénéficier de l’assistance. Selon Mme G. : « C’est très difficile parce qu’on n’a pas d’aides : on est entre-deux, donc… Je trouve qu’on est ni trop riche, ni trop pauvre au niveau de l’État. » En obtenant un logement social, ils espèrent rendre les injustices moins insupportables ou compenser des droits bafoués. Il est frappant de constater à quel point aborder la question du logement social amène à soulever celle des inégalités professionnelles, entre les sexes ou face à l’État. Bien sûr, se positionner en victime est aussi une façon d’inscrire sa requête dans le domaine du droit et de la justice. Il reste que la candidature à un logement social n’est pas seulement une demande de logement mais aussi un appel à une plus grande justice sociale et une façon de faire face à la fragilisation des liens sociaux. Pour autant, se limiter à une vision en termes de compensation et de réparation serait réducteur. On ne s’engage pas dans une carrière de demandeur seulement « par défaut » : il faut aussi construire une image valorisante du logement social qui donne à la démarche un sens positif. Petit à petit, on en vient à rêver de devenir locataire de ce parc.

La valorisation du logement social

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Dans les entretiens, et malgré le fait qu’ils n’y résident pas encore, certains demandeurs témoignent d’un véritable engouement pour le logement social et tous s’attachent à démontrer qu’ils ne s’engagent pas dans cette voie à regret. S’investir dans une carrière de demandeur implique en effet de valoriser les atouts du logement social et de s’accommoder de ses désavantages. De la même façon qu’au cours d’une carrière d’assisté, les bénéficiaires des minima sociaux négocient l’infériorité de leur statut et tentent d’en réinterpréter les traits négatifs (Paugam, 2002), les demandeurs de logements sociaux se livrent à une conversion du sens de cet habitat. C’est seulement au terme de cette étape de valorisation qu’ils peuvent « rêver » et se projeter positivement dans ce parc.

L’importance de la socialisation

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Bien en amont de la demande, la socialisation joue un rôle décisif dans le fait non seulement d’envisager le social mais aussi dans la capacité à le valoriser. Étant en grande partie issus des milieux populaires, les demandeurs ont pu se voir transmettre un « habitus résidentiel » particulier (Grafmeyer, 2010). Dans ces catégories, le statut de locataire d’un logement « aidé » est relativement banal, ce qui aide à y songer pour soi-même et surtout à ne pas avoir de cet habitat une image diabolisée, comme c’est parfois le cas quand on est totalement extérieur au monde des HLM [23][23] Selon le baromètre d’image du logement social réalisé.... En outre, ces personnes ont été moins imprégnées que d’autres par la norme de la propriété. « Il n’y a pas de culture de la propriété chez moi, explique Mme B. Ma mère n’a pas du tout une âme de propriétaire. Elle ne m’a pas du tout transmis ça. Et la propriété, je ne l’avais jamais envisagée. » Certes, ce n’est pas le cas de tous les demandeurs et beaucoup auraient rêvé d’avoir « quelque chose à soi ». Mais la plupart, conscients de l’impossibilité dans laquelle ils sont d’acheter, n’envisagent jamais sérieusement de concrétiser ce rêve. M. R. pense ne pas avoir été assez « formé » pour devenir propriétaire : « Je n’ai pas été assez calculateur. Je n’y connaissais rien et, encore une fois, je viens d’un milieu modeste et populaire, et mes parents n’ont pas pu me conseiller dans la culture de la propriété. » À l’inverse, ces personnes ont souvent été accompagnées dans leur demande de logement social. Dans ces familles, il n’est pas rare que la démarche soit encouragée, voire constitue une entreprise collective. Nombreux sont les demandeurs déclarant avoir été poussés par leurs parents, comme Mme B., dont la mère vit en HLM et l’a tout de suite « coachée ». Quand on appartient aux classes populaires, « transmettre » ce statut à ses enfants est d’une certaine façon l’un des rares capitaux que l’on peut léguer. Ici comme ailleurs, le logement constitue « une affaire de famille » (Bonvalet & Gotman, 1993). Ceci se retrouve chez les immigrés pour qui le logement social est souvent la seule manière de se loger convenablement : au sein des réseaux communautaires, comme des familles populaires, on se transmet les « ficelles » pour accéder à ces logements. Dans ces milieux, le logement social s’impose donc en partie car il s’agit d’une démarche « normale » mais aussi car, d’une certaine façon, on ne sait pas faire autre chose et qu’on est formé pour cela. Certes, dans certains cas minoritaires, la famille a pu au contraire développer un rejet du logement social, assimilé à une forme d’assistance. M. N. se souvient : « L’esprit dans la famille c’était plutôt : “Oui, on ne va pas demander ou quémander”. […] Et vous savez, quand vous avez ce genre d’esprit dans la famille, du coup vous dites : non, on ne va pas pleurer, on ne va pas aller aux permanences en mairie. » Cependant, ces personnes ont été marquées par les difficultés financières et résidentielles rencontrées par leurs proches. M. N. a vu ses parents « se saigner aux quatre veines » pour se loger sur le marché privé. Au bout du compte, ces personnes font le choix du logement social afin d’échapper au marché privé et de ne pas reproduire les erreurs des parents (du moins est-ce ainsi qu’ils « positivent » leur démarche a posteriori).

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L’importance de la socialisation pour entrer dans une carrière de demandeur apporte un élément d’explication essentiel au fait que les « vraies » classes moyennes, qui ne sont pas issues des milieux populaires, se détournent de ce statut : elles ne disposent ni de l’habitus ni de la « formation » liés à l’appartenance populaire (voir encadré 2 sur la question du non-recours). Au-delà de ce qui s’est joué dans l’enfance, on va voir à présent que la construction d’une image valorisante du logement social s’effectue également au fil de la trajectoire résidentielle des demandeurs suite à leur prise d’autonomie.

Encadré 2 : Le non-recours au logement social

L’étude du non-recours au logement social donne des indices sur les conditions à remplir pour déposer une demande. Dans l’enquête Logement, les personnes souhaitant déménager mais qui se détournent de ce type de demande sont peu issues des catégories populaires. Si 12 % des personnes de référence de ces ménages occupent un emploi d’ouvrier et 26 % d’employé, une grande partie d’entre elles comptent déposer une demande prochainement (c’est le cas de 21 % des ouvriers et 17 % des employés) et certains ont déjà déposé une demande qui n’a pas abouti (respectivement 13 % et 7 %). La part de ces ménages qui exclut totalement le logement social est donc faible. En dehors de ces situations, les ménages qui n’effectuent pas de demande justifient ce choix en majorité par un rejet pur et simple du logement social ou car ils s’auto-excluent en considérant que cet habitat « n’est pas pour eux ». Parmi les personnes de référence souhaitant déménager mais n’ayant pas déposé de demande, 24 % déclarent qu’elles ne souhaitent pas habiter en HLM, 6 % estiment qu’il n’y a pas de logement social qui leur convienne, 13 % pensent qu’elles ont des revenus trop élevés. 6 % ignorent l’existence des HLM ou n’y ont pas pensé et 17 % pensent n’avoir aucune chance d’obtenir un tel logement. Ces chiffres confirment le constat de Philippe Warin selon lequel le non-recours n’est pas seulement lié à la rationalité de l’acteur qui ne verrait pas dans l’allocation un avantage matériel suffisant : l’offre est aussi délaissée par méconnaissance ou car elle est perçue comme stigmatisante (Warin, 2008).

La justice, la sécurité et la qualité

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Comme cela a été dit, les demandeurs ont connu de nombreuses déconvenues sur le marché immobilier privé. En réaction à ces expériences négatives, ils sont amenés à construire une image du logement social qui s’y oppose point par point. Disons dès à présent qu’il ne s’agit pas de nier les problèmes qui se posent parfois au sein de ce secteur (discriminations dans la sélection des demandeurs [24][24] Le 7ème rapport du Haut Comité pour le logement des..., gestion des priorités en décalage avec les critères avancés, dégradation de certains segments du parc immobilier et bailleurs sociaux dont les pratiques ne valent parfois guère mieux que celles des pires bailleurs privés…). Cependant, cette réalité transparaîtra peu dans les lignes suivantes car ce sont ici les représentations que se font les demandeurs du logement social et de sa gestion qui nous intéressent. Leur discours est l’expression de l’image qu’ils se font d’un habitat dans lequel ils ont placé beaucoup d’espoirs.

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Dans les entretiens avec les demandeurs, le logement social est en premier lieu valorisé pour le processus de sélection qui dirige les attributions, même si sa lenteur, sa lourdeur et la longue attente sont régulièrement incriminées. Les demandeurs mettent en avant les facilités d’accès qu’il offre selon eux aux catégories défavorisées. Ici, pas de barrière financière à l’entrée liée aux éventuels frais d’agence et à la caution [25][25] Notons que le dispositif Louez Solidaire et la « caution.... Surtout, le candidat est évalué sur des critères inverses à ceux pratiqués dans le privé : les démunis, les jeunes, les personnes handicapées sont prioritaires (voir encadré 3). Cet inversement de la logique de sélection est un soulagement pour ceux qui se voient d’ordinaire étiquetés comme indésirables même si, au fil du temps, ceux qui ne sont ni assez dotés socialement pour être concurrentiels sur le marché privé, ni assez disqualifiés pour l’être dans la « logique du pire » (Dietrich-Ragon, 2010) qui prime sur le marché public, peuvent vivre cette double exclusion avec désarroi. Le logement social permet aussi d’après les candidats d’échapper à la violence et à l’injustice du processus de sélection sur le marché privé. Les demandeurs croient que la procédure publique d’attribution y est plus réglementée et moins « à la tête du client ». Bien sûr, ils incriminent parfois les passe-droits et les discriminations (au bout d’un certain temps, la même désillusion éprouvée face au parc privé peut affecter le parc social), mais au contraire du marché privé où ces pratiques sont relativement directes et évidentes, ceci reste de l’ordre de la supputation (comme le dit Mme B. : « On sait qu’il y a des passe-droits, on sait, mais en même temps on n’en sait rien. »).

Encadré 3 : Les critères de priorité pour la désignation des candidats fixés par la Mairie de Paris

En dehors des relogements de droit (expropriation, lutte contre l’insalubrité, sinistres…), les candidats sont désignés par une commission de désignation qui examine les dossiers et les classe selon les critères de priorité suivants :

  • Ménages démunis

  • Ménages comportant des personnes handicapées ou à mobilité réduite

  • Ménages occupant des logements ayant fait l’objet de procédures motivées par des insalubrités graves

  • Jeunes ménages

  • Ménages dont le loyer actuel dépasse le tiers des ressources

  • Familles trop nombreuses par rapport à la superficie de leur logement

  • Ménages dont la demande est ancienne

  • Personnel municipal

Les candidatures sont ensuite examinées par la commission d’attribution du gestionnaire du logement qui peut en refuser certaines.

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Face aux institutions, les demandeurs, surtout les jeunes, se sentent également plus autonomes et moins dépendants de leur famille. Sur le marché privé, Mme B., jeune et métis, a souffert de dépendre de la tutelle de sa mère qui bénéficiait face aux bailleurs de son statut de femme blanche et d’âge mûr : « Le logement social, on ne m’a pas demandé à voir ma mère, ni combien gagne ma mère. […] C’est ma demande. » Dans le secteur public, seul le candidat est évalué, sans que l’on cherche à juger du degré de respectabilité de ses proches. Un parallèle peut à nouveau être effectué avec le monde du travail, où les enfants des classes populaires entretiennent un rapport privilégié avec la fonction publique considérée comme plus méritocratique que le salariat du privé (Gollac, 2005). Dans les domaines du travail et de l’habitat, les plus démunis estiment que le secteur public est la garantie d’une plus grande justice de traitement. Sans être aveugles aux problèmes qui se posent dans le secteur du logement social, les demandeurs en construisent donc une image attrayante. Certes, il leur faut renoncer à la possibilité de choisir leur logement [26][26] Il est seulement possible d’émettre des souhaits en.... Mais, de toute façon, la marge de manœuvre n’est pas beaucoup plus large dans le privé, comme l’explique Mme B. : « Quand tu cherches du logement privé et que t’as pas beaucoup d’argent, bah tu ne choisis pas vraiment en fait. T’as la chance d’être choisi ou pas. […] C’est pas moi qui ai choisi, c’est mon propriétaire qui m’a choisie. »

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La quasi certitude de la stabilité résidentielle pèse ensuite énormément dans l’attrait pour ce statut. Grâce à la durée illimitée du bail, le logement social est pensé comme un lieu où l’on peut enfin s’établir. De surcroît, les bailleurs sociaux seraient plus compréhensifs en cas d’impayé, ce qui est très important pour les locataires fragiles financièrement. Selon Mme G. :

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- Dans le privé, je sais que le propriétaire aurait plus de mal à accepter un retard. Je pense que ça passerait même pas. De toute façon, on n’aurait même pas d’aide. C’est « démerdez vous, il faut payer ! »

- Donc ça, ça joue dans votre idée d’aller plutôt vers le logement social ?

- Bah je trouve que c’est bien que les gens soient assez réceptifs. En même temps, en classe « social », je pense que quand même il y a un côté humain. On va dire ce n’est pas que le privé n’est pas humain, mais bon on va dire c’est plus « je fais mon argent », et en même temps c’est ça. On ressent plus ce côté là : privé ça fait plus commercial que sociaux c’est ce côté un peu humain, à l’écoute, même si on sait que en même temps il faut payer son loyer, ça c’est sûr. Quand je vois à la télé ou même que j’entends autour de moi que telle personne a un an de loyers non payés : elle est évacuée, bon d’accord. Mais peut-être que dans le privé ça aurait été au bout de deux-trois mois, justice et compagnie !

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Certains demandeurs, comme Mme B., considèrent même qu’en raison de cette stabilité, les statuts de locataire dans le social et de propriétaire sont relativement proches : « Ma mère [logée dans le parc social] n’a pas besoin d’être propriétaire : elle se vit comme propriétaire. »

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Au-delà de la sécurité, la qualité est également mise en avant. Ceci peut paraître surprenant quand, dans les représentations collectives, le parc public est régulièrement affublé d’une image négative : malgré leur hétérogénéité, ces logements seraient de bas standing, situés dans des tours ou des barres et implantés dans des quartiers disqualifiés. Or, les demandeurs peignent un tableau aux antipodes. Au sujet de ces logements, les qualificatifs les plus employés sont « confortables », « spacieux », « fonctionnels », « aux normes »… Il est frappant de voir que certains demandeurs les présentent même comme hautement distinctifs. Pour M. X. et Mme Y., une HLM est synonyme d’un certain cachet et de biens atypiques : on peut trouver dans ce secteur des appartements en fond de cour, avec des moulures au plafond, des ateliers d’artistes… M. C. se fait une haute idée des logements sociaux : « Je suppose que les logements de la Mairie de Paris, c’est pas n’importe quoi ! » Cette qualité tient aussi à la transparence sur le bien loué et à l’absence de vice caché. Selon Mme B. : « Dans le logement social, tu sais que ton appartement il est remis en état avant qu’on te l’attribue et donc, du coup, le type de sûreté que tu peux avoir par rapport à la qualité du logement que tu vas avoir. » Concernant l’entretien courant, le social signifie là aussi selon les demandeurs une certaine qualité de service. Mme L. pense que, par rapport au privé, le parc public respecte davantage les habitants :

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Il y a déjà un meilleur respect de l’état de l’appartement qu’ils vous louent. Ils ont plus le sens du respect et remplissent plus facilement les conditions dans lesquelles ils doivent louer un appartement. Alors qu’un privé, il vous dit : « Ça ne vous plait pas ? Vous dégagez ! »

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Mme G. partage cet avis :

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- On sait qu’il y a un gardien qui est là et que s’il y a un problème de plomberie, il fait appel à une société donc… Enfin voilà, il y a toujours un suivi. On sait qu’il y a un p’tit Paul dans l’immeuble ou dans le quartier qui permet de faire un lien. […] [Dans le privé], on a beau s’acharner appeler le propriétaire, le rappeler, ça réagit pas.

- Alors que dans le social, on a une meilleure écoute, vous avez ce sentiment ?

- Je pense qu’ils ont plus l’obligation d’agir.

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Dans l’esprit des demandeurs, les institutions, investies d’un service public, ne se permettront pas les mêmes négligences que les bailleurs privés. En fin de compte, ils construisent une image idéalisée du logement social assimilé, par rapport au secteur privé, à la garantie d’une plus grande justice dans les attributions, à la sécurité résidentielle et à une meilleure qualité. Bien plus, les demandeurs parviennent également à faire de ce statut un statut valorisé socialement.

Rendre le logement social honorable

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Au fil de leur « carrière », les demandeurs transforment le statut de locataire d’un logement social en un attribut social positif. Une première façon d’opérer cette mutation est de le considérer comme un moyen de se loger sur des territoires valorisés. Du point de vue des demandeurs, le lieu géographique peut inverser la hiérarchie des statuts d’occupation qui place généralement la propriété au sommet. Par exemple, M. R. préfère être locataire d’un logement social à Paris ou dans un « bon quartier » que propriétaire dans une cité : « C’est facile d’aller à Aulnay-sous-bois. Je peux être propriétaire à Aulnay-sous-Bois, mais quel intérêt pour moi ? Aucun. » On voit que les demandeurs se projettent dans un certain type de logement social : celui de centre ville, ou bien celui situé dans des quartiers moyens ou aisés de banlieue, où il règne une certaine mixité. En d’autres termes, ils se destinent aux logements sociaux les moins « sociaux ». Ils ne sont donc pas aveugles à la stigmatisation qui affecte régulièrement une partie du parc social (celui des cités, des ZUS), mais tout leur discours consiste justement à démontrer qu’ils ne se destinent pas à « ce parc-là » et n’ont rien à voir avec « ces gens-là ». À cette fin, ils déploient des stratégies de distinction et établissent des séparations au sein du parc social. Par exemple, ils mettent en avant des exigences particulières pour le logement qui leur sera proposé : ils veulent à tout prix échapper à la cité, aux tours et à la relégation dans une banlieue disqualifiée. Le logement social obtenu par le « 1% patronal » est souvent distingué de celui attribué selon la voie classique. M. R. différencie le logement social, le « vrai de vrai » (où vit sa mère), du 1 % patronal : « Ce n’est pas du social, explique-t-il, ça n’a rien à voir. » De même, Mme G. établit une coupure entre ce qu’elle appelle le « HLM privé », associé à de petits immeubles modernes avec une cour, et le HLM de cité dans des tours ou des barres. L’établissement de ces séparations est une façon de sauvegarder son identité et de lutter contre la disqualification qui pourrait résulter du statut de demandeur.

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Au-delà de ces stratégies de distinction, valoriser le logement social nécessite d’inscrire ce statut dans une trajectoire sociale et résidentielle positive. Pour les plus aisés, une façon d’y parvenir est de présenter sa démarche comme un moyen de planifier l’accession à la propriété en faisant des économies grâce au logement social. Ils se distinguent des autres demandeurs en considérant ce statut comme transitoire. Quant aux personnes qui ne peuvent envisager l’achat, le logement social est pour elles un moyen de s’élever socialement grâce à la marge financière dégagée qui pourra être réinvestie dans les autres domaines de la vie. Ce statut est aussi le seul moyen de s’élever dans la hiérarchie résidentielle sans impliquer un déclassement par les pratiques de consommation liées à un loyer trop élevé (Dietrich-Ragon, 2013). Les travaux des économistes, qui montrent que les locataires de logements sociaux peuvent consommer ou épargner davantage, confirment la pertinence de ce calcul (Laferrère, 2011). Dans les entretiens, les projets que permettrait de concrétiser cet avantage financier tournent autour des loisirs, de l’épargne et surtout des études pour les enfants afin de leur permettre de réussir socialement. Mme H. veut un logement social pour, selon ses mots, « sortir de la classe populaire » et pour payer à ses enfants des études supérieures : « C’est une sortie, une opportunité pour mes enfants d’avoir une chance de pouvoir avoir… d’évoluer, d’une certaine façon. » Au fond, le logement social est une façon d’échapper à la condition ouvrière dont Olivier Schwartz a montré qu’elle se caractérise par une vie à l’« étroit » où tout est verrouillé (Schwartz, 2002).

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Les demandeurs construisent donc un argumentaire qui rend le logement social attrayant mais aussi honorable (on ne postule pas aux logements les plus disqualifiés et on aspire à s’élever socialement). Au cours de ce travail de « conversion », le logement social devient de moins en moins « social ». Petit à petit, les gens le détachent de la « cité », de l’habitat bas de gamme et de la précarité pour le rattacher à un habitat de qualité qui permet une ascension sociale. Bien sûr, ceci est aussi une façon de faire contre mauvaise fortune bon cœur : face à l’impasse sur le marché privé qui fait du logement social la seule porte de sortie, il y a tout intérêt à le valoriser afin de ne pas perdre la face. Mais cette construction est aussi rendue possible grâce à l’entourage. L’importance de la socialisation a déjà été évoquée. Par la suite, le rôle des relations et de la famille continue d’être déterminant dans la décision de déposer une demande et de la renouveler chaque année. Interrogés sur le statut d’occupation de leur réseau familial et amical, les gens citent beaucoup de leurs proches logés dans ce parc. Souvent, ces exemples deviennent des références positives qui servent à justifier ou conforter le choix. Les collègues de travail qui ont eu un logement par l’entreprise exercent aussi une influence décisive. Mme B. envie une ancienne collègue qui a obtenu un appartement près de la porte de Montreuil : « C’est très lumineux, c’est pas du tout la tour inquiétante et dans son immeuble, c’est essentiellement des gens qui travaillent et beaucoup de gens de la Poste ou de la SNCF. » Mme G. se réfère à ses collègues des Nouvelles Galeries :

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- Quand je vois autour de moi, j’ai deux-trois collègues qui ont eu des apparts grâce aux Galeries. Là il n’y a pas longtemps y’a un ami avec qui je mange qui a eu un appart. Un studio. Alors je sais plus quel lieu mais je sais que c’est juste en face de la Tour Eiffel : rue du Champ de Mars, je crois.

- Sacré lieu !

- Ah ah ouais, vous avez compris ! Je crois que c’est un 35 m2, un studio : 350 euros. Parquet, moulures… Je me dis c’est faisable.

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Ces exemples rendent la trajectoire rêvée concrète et atteignable. L’influence des pairs se retrouve dans la plupart des carrières. De la même façon que, grâce à ces derniers, les fumeurs de marijuana apprennent les techniques pour fumer, puis à percevoir les effets et à prendre goût à ces effets (Becker, 1985), demander un logement nécessite d’être entouré pour savoir comment initier une démarche et « prendre goût » à ces logements.

Conclusion

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Différentes conditions à l’entrée dans une carrière de demandeur ont donc été identifiées. Certains événements dans les trajectoires résidentielles et sociales jouent un rôle de déclencheur. Au fil des tentatives malheureuses sur le marché immobilier privé, les demandeurs finissent par se percevoir comme inadaptés et par éprouver un sentiment de révolte à l’égard des bailleurs privés. Les épreuves dans la vie professionnelle et familiale conduisent également à l’émergence d’un sentiment de vulnérabilité lié à la fragilisation des liens sociaux sensés prémunir face aux aléas de la vie. Dans l’esprit des demandeurs, le logement social est une façon de se maintenir, de se protéger socialement [27][27] Les auteurs d’un rapport pour la MIRE/DREES établissent.... Ce constat souligne le rôle clé du logement dans les nouvelles formes de précarité qui se développent dans la période contemporaine. On ne peut que regretter que cet aspect soit souvent négligé dans les analyses alors qu’il apparaît central dans l’expérience des populations concernées et dans leurs stratégies pour « s’en sortir ».

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Par ailleurs, il est également apparu que la socialisation dans un milieu populaire, caractéristique largement partagée par les demandeurs, est déterminante pour s’engager dans une carrière de demandeur. Sans elle, on n’envisage tout simplement pas de se loger dans le social. De même, l’entourage joue un rôle décisif dans la construction d’une représentation positive de cet habitat et le retournement du stigmate qui lui est associé. Se limiter à la question des raisons de la demande serait donc réducteur et celle du « comment » on devient candidat amène à préciser les conditions d’entrée dans la carrière et celles du « non-recours ». Ainsi, les classes moyennes, malgré leurs difficultés de logement, s’inscrivent peu sur les listes de demandeurs car la socialisation et l’entourage nécessaires leur font défaut. Sans ces deux éléments, le travail de conversion qui donne au logement social un statut positif ne peut s’opérer. Au contraire, quand ces conditions sont réunies, le logement social se transforme peu à peu au cours de la carrière en ce que l’on peut appeler un « logement public » au sens où les demandeurs lui associent les mêmes qualités qu’à un emploi dans la fonction publique : le logement social devient synonyme d’absence d’humiliation, de sécurité et de qualité de vie [28][28] Différents éléments ont permis d’effectuer un tel rapprochement..... On comprend que, quand la demande aboutit enfin, le logement accepté ne puisse être la cité, archétype du logement social « le plus social » et le plus stigmatisant. Au terme de la carrière, les demandeurs de logement social ne sont en vérité plus des demandeurs de logements « sociaux ». Ce constat apporte un élément d’explication essentiel à l’importance des refus de propositions de logement que les acteurs institutionnels ont souvent bien du mal à comprendre [29][29] Les refus de propositions de logement ne sont pas rares,... : plus les candidats avancent dans la carrière et rêvent du logement social, plus le fossé se creuse entre les représentations et une réalité parfois tout autre.

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Cette recherche amène pour finir à considérer sous un nouveau jour la politique de « résidualisation [30][30] Dans la conception résiduelle du logement social, la... » du logement social qu’appellent de leurs vœux certains responsables politiques. Diminuer l’importance de ce secteur et le réserver aux exclus revient à fermer cette issue à une grande partie des catégories populaires. Or, celles-ci compensent l’absence de capital à léguer par la transmission de techniques pour l’accès au logement social et du goût pour cet habitat protecteur. Résidualiser le logement social, c’est priver les catégories populaires de cette possibilité de transmission. Un autre résultat essentiel réside dans l’aspiration à davantage de justice sociale et au rôle que joue le logement social dans ce projet. L’obtenir, c’est rétablir une certaine justice en termes de pouvoir d’achat et ainsi compenser un employeur qui paie bien mal, un ex-mari qui ne s’acquitte pas de ses obligations financières ou encore le manque de prestations sociales. En ce sens, si les pouvoirs publics ont pris conscience de la nécessité de construire des logements sociaux, ne devraient-ils pas concevoir également que l’allongement de la liste d’attente est en partie la manifestation d’injustices et d’inégalités sociales croissantes et, d’une façon générale, des apories de l’État Providence ?


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  • Liste des entretiens cités

    • Mme A. : 46 ans, divorcée, 2 enfants, française, locataire, assistante maternelle, Paris.
    • Mme B. : 31 ans, célibataire, française, locataire, cadre dans le secteur associatif, Paris.
    • M. C. : 62 ans, célibataire, belge d’origine grecque, locataire, retraité (anciennement invalide), Pantin.
    • Mme E. : 55 ans, divorcée, 1 enfant, française, hébergée par sa sœur, agent de service dans les écoles maternelles à la ville de Paris, Bouffémont (Val D’Oise).
    • Mme G. : 30 ans, célibataire, française, locataire, étalagiste aux Galeries Fafayettes (CDI), Malakoff.
    • Mme H. : 38 ans, séparée, 3 enfants, Française d’origine ivoirienne, locataire, au foyer, Rosny-Sous-Bois.
    • Mme L. : 57 ans, divorcée, 2 enfants, française, locataire, employée de la Ville de Paris, Créteil.
    • M. M. : 32 ans, divorcé, 1 enfant, Ivoirien, hébergé, magasinier (CDI), Paris.
    • M. N. : 30 ans, en couple (compagne enceinte), français, propriétaire, agent administratif à la Ville de Paris, Paris.
    • Mme P. : 24 ans, célibataire, française d’origine Antillaise, policière, Créteil.
    • M. R. : 50 ans, séparé, 1 enfant, français, policier, Montrouge.
    • M. T. : 50 ans, marié, 4 enfants, français, agent d’encadrement à la Direction de la Protection de l’Environnement (Ville de Paris), propriétaire, Choisy-le-Roi.
    • M. U. : 36 ans, divorcé, sans enfant, Français, hébergé, sapeur pompier, Paris.
    • M. V. : 26 ans, célibataire, français d’origine guinéenne, hébergé, technicien d’essai dans l’aéronautique, Créteil.
    • M. X. et Mme Y. : en couple, sans enfant, français, locataires, Paris. Lui : 27 ans, ingénieur du son au chômage. Elle : 26 ans, développeur multimédia.
    • M. Z. : 25 ans, célibataire, français, locataire, facteur, Stain.

Notes

[*]

Sociologue, chargée de recherche à l’INED, chercheuse associée au CMH-ERIS

INED – 133, boulevard Davout – 75 980 Paris Cedex 20

pascale.dietrich@ined.fr

[1]

À Paris, où la situation est la plus tendue, entre 1998 et 2008, les prix des appartements se sont accrus de 185 % (Gallot et al., 2011). Selon l’Observatoire des loyers de l’agglomération parisienne, les loyers ont augmenté de 50 % en 10 ans.

[2]

D’après les données du recensement, de 1954 à 1999, le pourcentage des employés et ouvriers dans l’ensemble de la population active résidant à Paris a diminué de 65 % à 35 % (Pinçon & Pinçon-Charlot, 2004).

[3]

En Île-de-France, les loyers sociaux sont en moyenne deux fois moins élevés que ceux du privé et jusqu’à quatre fois moins au centre de l’agglomération (aorif, 2006).

[4]

Dans le cadre de la procédure du Droit au Logement Opposable, le « délai anormalement long » pour y accéder est fixé à Paris à 6 ans pour un studio, à 8 ans pour un T2 ou T3 et à 10 ans pour un T4.

[5]

En France, la conception du logement social est « généraliste », c’est-à-dire que la cible de bénéficiaires est diversifiée (elle est constituée des personnes défavorisées et de certains groupes cibles, mais également de tout ménage disposant de ressources modestes). Cette conception s’oppose à la conception résiduelle du logement social, où les missions de cet habitat sont uniquement définies en référence au logement des personnes défavorisées et des groupes sociaux exclus du marché du logement. Elle se différencie également de la conception universelle du logement social, caractérisée par l’absence de ciblage sur une demande sociale donnée.

[6]

Sur l’histoire de cet habitat, voir entre autres, Guerrand, 1966 ; Guerrand, Quilliot & Albin, 1989. Sur l’évolution de son peuplement, voir Curci, 1988 ; Aubrée, 2006. Sur les politiques nationales et locales et les stratégies des organismes bailleurs, voir Grémion, 1996 ; Bourgeois, 1996. Sur les différentes politiques menées dans les pays européens, voir Lévy-Vroelant & Tutin, 2010 ; Houard, 2011 ; Ghékière, 2007.

[7]

Voir l’encadré « Les demandeurs de logements dans l’enquête Logement de l’INSEE de 2006 », en annexe électronique sur le site de la revue : http://sociologie.revues.org/1749.

[8]

3 cadres ont été interviewés, 7 professions intermédiaires, 13 employés (travaillant le plus souvent dans les services à la personne ou le nettoyage), 2 retraités et 1 femme au foyer. Les situations résidentielles étaient elles aussi très éclatées, allant des propriétaires aux personnes hébergées à l’hôtel.

[9]

Schématiquement, les catégories populaires se destinent aux logements les plus aidés (PLAI) et les catégories intermédiaires aux logements financés en PLUS ou PLS (voir encadré 1).

[10]

D’après les agents de la DLH, l’attente est moins longue pour les logements sociaux les moins aidés auxquels se destinent les classes moyennes et pour ceux obtenus par le biais de l’employeur.

[11]

Rappelons que dans la réalité la population demandeuse est dans une situation encore plus précaire que ce que les chiffres suivants, issus de l’enquête Logement, mettent en évidence puisque les personnes privées de domicile personnel sont exclues de l’analyse.

[12]

Voir le tableau 3 « Facteurs explicatifs de la probabilité de demander un logement social (régression logistique) » en annexe électronique sur le site de la revue : http://sociologie.revues.org/1630.

[13]

À ce sujet, voir aussi Hoggart, 1970 ; Verret, 1988. Ils montrent que la culture ouvrière se fonde essentiellement sur une tradition orale.

[14]

Certaines personnes s’adressent aussi directement aux organismes HLM (19 %) ou à la préfecture (11 %). 2 % ont déposé leur demande auprès d’un travailleur social ou d’une assistante sociale et moins de 1 % auprès d’une association.

[15]

Pour obtenir l’âge de la personne au moment de l’enregistrement de la demande, on a soustrait l’ancienneté de la demande à l’âge de la personne. L’ancienneté de la demande n’étant fournie qu’en tranches, on a pris le centre de la classe et considéré que la classe « 5 ans d’attente et plus » pouvait s’arrondir à 6 ans.

[16]

Dans la réalité, la mobilité résidentielle des demandeurs est encore plus importante puisque seuls les ménages disposant d’un domicile personnel, donc les plus stables, sont pris en compte l’enquête Logement.

[17]

D’après l’enquête Logement, moins de 6 % des demandeurs ont plus de 65 ans alors que ce taux est de 22 % dans l’ensemble de la population francilienne.

[18]

Là encore, ce chiffre est sous-estimé.

[19]

De particulier à particulier.

[20]

Ce constat est corroboré par les chiffres de l’enquête Trajectoire et Origine (TeO), selon lesquels 13 % des immigrés et 9 % de leurs descendants ont le sentiment d’avoir connu une discrimination au logement et, parmi eux, respectivement 70 % et 53 % invoquent la couleur de peau ou l’origine comme un des motifs de leur discrimination. Le sentiment de discrimination au logement est 2,5 fois plus fréquent chez les immigrés que pour la population « majoritaire ». Les immigrés du Maghreb et d’Afrique subsaharienne se distinguent par une proportion de 3,5 à 4,5 fois plus importante dans le sentiment d’avoir subi une discrimination au logement (Pan Ké Shon & Robello, 2010).

[21]

Voir le tableau 3 en annexe électronique.

[22]

Les quartiers qui apparaissent dans la typologie de Nicole Tabard comme marqués par le chômage ont été considérés comme des quartiers « pauvres », ceux marqués par la présence de catégories moyennes ont été classés parmi les quartiers « moyens » et ceux marqués par la présence d’activités de direction et de professions élevées dans la hiérarchie professionnelle ont été considérés comme des quartiers « aisés ». Les quartiers qui ne rentraient pas dans ces catégories, qui concernent moins de 6 % des ménages demandeurs enquêtés en Île-de-France, ont été placés dans la catégorie « autre ».

[23]

Selon le baromètre d’image du logement social réalisé par TNS Sofres pour l’Union Sociale pour l’Habitat en 2011, les personnes qui ont une certaine proximité avec les HLM (c’est-à-dire celles qui y ont vécu au cours de leur vie, connaissent d’actuels occupants et ont des HLM dans leur quartier) en ont une meilleure image. Si 58 % des Français déclarent avoir une « bonne image » des HLM, c’est le cas de 75 % des locataires HLM et de 72 % des personnes qui ont une certaine proximité avec les HLM.

[24]

Le 7ème rapport du Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées met en évidence une discrimination généralisée dans les procédures de relogement. Voir aussi : Groupement d’Intervention Public Habitat et Interventions sociales, 2001 ; Simon, Chafi & Kirszbaum, 2001 ; Tissot, 2005.

[25]

Notons que le dispositif Louez Solidaire et la « caution Solidaire », récemment mis en place, visent précisément à supprimer ce coût d’entrée sur le marché privé.

[26]

Il est seulement possible d’émettre des souhaits en termes de type de logement et de localisation et de refuser une proposition si elle ne convient pas, sachant que refuser un trop grand nombre de fois ruine les chances de relogement.

[27]

Les auteurs d’un rapport pour la MIRE/DREES établissent eux aussi que le souhait de loger en logement social est une façon d’accéder à certaines protections (Lévy-Vroelant & Vanoni, 2008).

[28]

Différents éléments ont permis d’effectuer un tel rapprochement. Les candidats à la fonction publique les moins diplômés sont motivés par la sécurité de l’emploi et la qualité des conditions de travail (Meurs & Audier, 2004), quand les demandeurs de logement aspirent à la sécurité et à la qualité résidentielle. De même, à travers ces deux démarches, ces personnes recherchent une porte de sortie à la condition populaire et à la précarité (pour la fonction publique, voir Beaud, 2002).

[29]

Les refus de propositions de logement ne sont pas rares, même pour les occupants des logements les plus dégradés. À tel point que le 12 mai 2006, Le Monde publiait un article de plusieurs pages intitulé « Des refus qui étonnent ».

[30]

Dans la conception résiduelle du logement social, la mission de cet habitat est uniquement de loger les personnes les plus défavorisées et les groupes sociaux exclus du marché du logement.

Résumé

Français

Dans un contexte de crise du logement, le nombre de demandeurs de logements sociaux ne cesse d’augmenter dans les grandes villes françaises. Il n’y a pourtant pas d’équivalence automatique entre les difficultés de logement et la demande. Beaucoup de personnes, notamment issues des classes moyennes, préfèrent ne pas effectuer de démarche quand bien même leurs conditions de logement laissent à désirer. Cet article s’intéresse aux motivations et aux conditions d’expression de la demande de logement social en Île-de-France, où les tensions immobilières sont les plus fortes. Quels sont les parcours et les expériences conduisant à rejoindre la liste des candidats ? Quels sont les justifications, les représentations et les arbitrages dans ce choix ? Au-delà du besoin, différentes conditions sont nécessaires à l’entrée dans une « carrière » de demandeur. La socialisation dans un milieu populaire est en premier lieu déterminante, de même que les expériences négatives sur le marché immobilier et les ruptures professionnelles et familiales. Parallèlement, il faut construire une représentation positive du logement social. Dans ce processus, l’entourage, souvent logé dans ce secteur, joue un rôle primordial. Aux yeux des demandeurs, cet habitat représente un moyen d’échapper à l’humiliation vécue sur le marché privé ainsi qu’un gage de sécurité et de qualité de vie. Ils y voient même une porte de sortie à la condition populaire et à la précarité et une façon de faire face au déclassement et aux injustices sociales.

Mots-clés

  • logement social
  • habitat
  • inégalités sociales
  • catégories populaires
  • injustices sociales
  • protection sociale

English

Who dreams of a living in a council house?In a context of chronic housing shortage, the number of applicants for social housing in France’s major cities is constantly increasing. And yet there is no automatic equivalence between housing difficulties and social housing demand. Many people, notably those from the middle classes, are reluctant to apply, even when their housing conditions are poor. This article examines the motives of social housing applicants and the conditions in which demand is expressed in the Paris region (Ile-de-France) where the housing shortage is most severe. What are the histories and experiences of individuals who put their name on the waiting list? What are the justifications, representations and trade-offs underlying this decision? Beyond actual need, various conditions must be satisfied to enter the “career” of a social housing applicant. Socialization in a working-class environment is a first prerequisite, along with negative experiences on the housing market and an unstable employment and family history. In parallel, a positive representation of social housing must be constructed. In this process, family and friends, often already housed in the social sector, play a vital role. In the eyes of applicants, social housing provides a means to escape humiliation on the private market while acquiring security and quality of life. They even see it as means to break away from the working class condition and from economic insecurity, and to counter downward mobility and social injustice.

Keywords

  • social housing
  • living environment
  • social inequality
  • working classes
  • social injustice
  • social protection

Plan de l'article

  1. Lignes de fractures et points communs au sein de la population demandeuse
  2. Les épreuves sur le marché immobilier
    1. Allers-retours sur le marché immobilier
    2. L’épreuve de la sélection
    3. Un habitat de seconde catégorie
    4. Le logement ou la vie ?
  3. Les épreuves dans la vie sociale
    1. Les épreuves dans la sphère professionnelle
    2. Les épreuves dans la sphère familiale
  4. La valorisation du logement social
    1. L’importance de la socialisation
    2. La justice, la sécurité et la qualité
    3. Rendre le logement social honorable
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Dietrich-Ragon Pascale, « Qui rêve du logement social ? », Sociologie, 1/2013 (Vol. 4), p. 19-42.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2013-1-page-19.htm
DOI : 10.3917/socio.041.0019


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