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Sociologie

2013/2 (Vol. 4)


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Comme le constatent Didier Fassin et Dominique Memmi (2004, p. 12), « le corps résiste à l’analyse, des sociologues plus encore peut-être que des anthropologues », même pour ceux qui investissent des objets a priori centrés sur son usage, comme les activités sportives. Il n’est évidemment pas impensé dans les travaux d’historiens ou de sociologues s’intéressant au sport, que ce soit à travers l’analyse historique des relations entre statut du corps et rapports sociaux et leurs conséquences sur les répertoires d’exercices du corps (Defrance, 1987), ou l’analyse sociologique des différentes formes d’instrumentalisation du corps et la dynamique de la vocation (Wacquant, 2000 ; Sorignet, 2010). La notion de corps y recouvre l’ensemble des dispositions corporelles, conçues comme structurées par et structurantes pour les positions sociales. Pour le dire autrement, « l’hexis corporelle », habitus fait corps, classe les usages du corps en goûts et dégoûts et oriente vers certains sports plutôt que d’autres (Pociello et al., 1981) puis l’expérience pratique réactive, renforce et conforte ces dispositions corporelles tout au long du parcours. Le corps, s’il est modelé, transformé par les pratiques, s’accorde progressivement avec les dispositions que ces dernières en attendent. Il reste que ces travaux s’intéressent peu au caractère séquentiel et ordonné des incorporations progressives des dispositions qui font le sportif accompli, de haut niveau ou professionnel.

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S’ils envisagent les inculcations dont le corps est l’objet, ils ne s’intéressent que rarement à l’ordonnancement des séquences qui rendent possibles les arrangements entre dispositions héritées et inculcations. Finalement si ces travaux prennent acte de l’instrumentalisation des corps au service de la performance sportive à un moment donné, s’ils s’intéressent à ses dispositions, ou à la construction de la vocation du champion (Bertrand, 2011 ; Papin, 2008 ; Sorignet, 2010 ; Lefèvre, 2010 ; Wacquant, 2000 ; Forté, 2008), ils laissent de côté les micro décisions, les micro enchaînements concernant précisément le corps lui-même. Bref, qu’il s’efface dans l’équitation ou au contraire s’affiche comme central (boxe, football, gymnastique, danse), le corps sportif ne peut être simplement lu comme un effet des dispositions sociales à son instrumentalisation dans et par telle ou telle pratique socialement ajustée. Ainsi, la manière dont les pratiques choisies vont à leur tour progressivement façonner les corps, le rapport au corps, voire l’hexis corporelle, au long du parcours reste à questionner, notamment dans sa dimension processuelle. Nous faisons pour notre part l’hypothèse que le rapport au corps spécifique à une pratique (et ses diverses dimensions instrumentales, extrêmes, ou autres) se construit progressivement, au cours d’une succession ordonnée de transformations de ses usages et de ses représentations, ainsi que des interactions qui se nouent avec les vis-à-vis les plus reconnus. Il nous semble que l’équitation [1][1] Entendue comme « l’ensemble des savoirs pratiques de... est intéressante à questionner sous cet angle dans la mesure où les usages du corps s’y présentent sous des aspects des plus paradoxaux [2][2] Cet article doit beaucoup à quelques contributions....

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Dans notre première approche de la pratique équestre, nous avions mis en évidence les différentes séquences qui jalonnent les carrières d’amateurs (Chevalier, 1998) et peuvent conduire certains d’entre eux à se professionnaliser dans ce qui était, au départ, une activité de loisir (Chevalier & Dussart, 2002). Nous avions donc accordé bien plus d’attention aux représentations que les pratiquants se faisaient de leur carrière [3][3] Au sens défini par Hughes (1955) et avec un usage beckerien... d’amateur qu’à celles qu’ils pouvaient élaborer à propos de leur corps. C’est en prolongeant ce travail auprès des cavaliers les plus « sérieusement » engagés (dans la compétition [4][4] La thèse de Fanny Le Mancq sur les carrières de compétition... ou dans l’emploi [5][5] Ne pouvant analyser de front ces deux socialisations,...) que nous nous sommes intéressées au statut particulier du corps du cavalier et aux différentes formes d’engagement corporel exigées au cours de sa formation. L’analyse de leurs discours nous a permis de comprendre que leur négligence affichée vis-à-vis de leur corps [6][6] Nous avons multiplié les entretiens avec des cavaliers... s’était en fait construite au cours des premières étapes de leur carrière d’amateur, celles où ils apprennent à se rendre invisibles sur le dos du cheval et à lui accorder une attention qu’ils ne s’accorderaient pas à eux-mêmes.

Méthodologie

Les résultats et conclusions évoqués ici sont issus de plusieurs enquêtes de terrain menées entre 1991 et 2010 :

  • Quatre grandes campagnes d’entretiens : une vingtaine au début des années 1990 (Chevalier, 1998), une autre vingtaine au début des années 2000 (Chevalier & Fleuriel, 2008), une petite quarantaine au milieu des années 2000 (Le Mancq, 2007), une douzaine à la fin des années 2000 (Chevalier, Le Mancq & Lebeaux, 2009) réalisés auprès d’(ex)cavalier?e?s aux caractéristiques variées : âge, origine sociale, ancienneté dans la pratique, modalités de pratique, niveau d’expertise, catégorie de compétition, propriétaire ou non de leur(s) monture(s), fréquentant des centres équestres ou des écuries de compétition, ainsi que de moniteurs ou eleves?moniteurs.

  • De nombreuses observations (parfois participantes) réalisées sur différentes périodes dans des centres équestres (une demi?douzaine), des écuries de compétition (une quinzaine) et sur les terrains de compétition, en France.

  • Des analyses secondaires réalisées sur les fichiers de licenciés (titulaires ou non de la licence de compétition) de la Fédération Française d’Équitation.

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En explorant les modalités d’engagement au travail dans le monde équestre [7][7] Nous entendons par « monde équestre » le secteur des..., nous avons ainsi rencontré le corps. Nous l’avions évidemment croisé à chaque instant, mais sans le voir vraiment en tant que produit d’un travail collectif de normalisation, c’est-à-dire sans s’arrêter sur ce que la fréquentation prolongée des écoles d’équitation et des écuries de compétition lui imposait comme transformations dans ses usages pratiques et les représentations croisées qu’il suscite. Avec le recul, notre cécité semble paradoxale à double titre : d’abord s’agissant d’un monde sportif à propos duquel un regard sociologique attentif aux corps semble aller de soi ; ensuite s’agissant de nos choix théoriques et méthodologiques qui auraient dû nous avertir de cet angle mort. C’est précisément à partir de ces deux formes d’obstacles que nous proposons un retour réflexif sur nos terrains, respectifs ou communs, pour examiner la conversion cavalière des corps, ou plutôt la disparition discrète du corps dans – et par – l’expérience équestre ; disparition et discrétion qui expliquent qu’il ait en partie disparu de nos radars sociologiques. Pareille cécité structurelle constitue sans doute le revers de nos engagements [8][8] Sur les pratiques de recherche de sociologues « engagés,... qui nous ont conduites à minorer ou à occulter jusqu’ici ce processus d’effacement du corps.

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À partir du corpus précisé ci-dessus, nous nous proposons de décrire la manière dont le corps du cavalier est progressivement dressé à s’effacer jusqu’à devenir invisible, et la façon dont cet apprentissage peut à la fois s’accorder mais aussi se heurter aux dispositions corporelles des catégories sociales attirées par l’équitation [9][9] Les classes moyennes et supérieures y restent sur-représentées.... Nous aborderons ainsi les contradictions et les obstacles que doivent surmonter les novices pour devenir des cavaliers, puis nous examinerons à quelles conditions socio-corporelles ils peuvent le rester. Nous verrons du même coup comment – au cours de l’engagement dans la pratique équestre, notamment sous sa forme compétitive – l’épargne corporelle du cheval partenaire va s’inscrire au centre des attentions, alors même que le corps humain va être instrumentalisé de manière invisible. Nous verrons enfin comment les cavaliers amateurs les plus engagés, qui sont souvent socialement sur-sélectionnés, vont s’accommoder de ce « paradoxe corporel ».

Devenir cavalier : faire avec un corps encombrant

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Il ne fait pas de doute, eu égard aux travaux sur la boxe ou la danse, que « l’inculcation des dispositions qui font le boxeur [ou le danseur] se ramène pour l’essentiel à un procès d’éducation du corps, à une socialisation particulière de la physiologie » (Wacquant, 2000, p. 61). Cette inculcation des dispositions opère selon des modalités différentes en fonction des régions du champ des pratiques physiques mais le travail sur le corps exige toujours une gestion minutieuse de celui-ci, via un entraînement ascétique et une parfaite hygiène de vie. Le corps, principal instrument du sportif, est au centre des préoccupations : les conversations portent sur l’entretien du corps, sur les « trucs et astuces » que l’on s’échange pour la gestion du poids (boxe) ou de la douleur (danse). Dans la pratique pugilistique, il s’agit essentiellement d’entraîner le corps par « une discipline intensive et éreintante qui vise à transmettre de façon pratique, par incorporation directe, une maîtrise des schèmes fondamentaux (corporels, émotionnels, visuels et mentaux) de la boxe » (Wacquant, 2000, p. 61). « La connaissance que les danseurs acquièrent du fonctionnement de leur corps se fonde sur une écoute (tant physique que psychologique) de tous les instants, aperception pratique qui s’accorde parfaitement avec la vision introspective de la danse contemporaine » (Sorignet, 2010, p. 238). Le « sens de l’épargne corporelle » se construit au cours de la formation, et par l’interaction avec les autres, en incorporant progressivement des dispositions corporelles dont la combinaison est ajustée aux dispositions sociales des pratiquants : discipline intensive au sein du gym (boxe), techniques de préservation du capital-corps (gymnastique), écoute du corps (danse). Il s’agit d’apprendre par corps, et c’est bien par un travail sur le corps, ses modes de perception et de représentation, ses usages artistiques, pugilistiques ou gymniques, que l’engagement dans la pratique se construit.

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À l’inverse, dès le premier contact puis tout au long de la carrière, le corps du cheval fait écran au propre corps du cavalier. En effet, l’apprentissage de l’équitation par les cavaliers exige une distance intime (Hall, 1979) avec le corps du cheval selon deux modalités : celle du contact (à terre) avec le corps imposant du cheval pour sa préparation (pansage, sellage, etc.), et celle du corps à corps (à cheval). Entre les consignes et l’expérimentation pratique, le cavalier apprend très vite qu’il lui faut d’abord maîtriser son propre corps (pas de geste brusque) pour pouvoir apprendre à maîtriser un autre corps que le sien. Avant d’être confronté aux maladresses de son propre corps, il est confronté à cette intimité avec le corps d’un animal a priori bien plus puissant que lui. L’apprentissage consiste à surmonter les inconvénients d’un corps qui n’est pas fait pour monter sur un autre corps, lequel n’est pas davantage fait pour être monté. La carrière du cavalier se construit ainsi en une succession de séquences ordonnées qui vont être autant d’occasions de transformer les représentations des corps (cavalier et cheval) et de leurs usages. Leur enchaînement doit permettre cet apprentissage de la contention discrète du corps du cavalier jusqu’à son effacement au profit de celui de sa monture et de la construction de ce nouveau corps que constitue le couple cavalier-cheval.

L’entrée dans un loisir sérieux

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De nombreux novices s’inscrivent chaque année dans les clubs, mais peu s’engageront dans une carrière d’amateur. L’entrée dans un centre équestre se présente en effet comme une sorte de mise à l’épreuve de type initiatique qui peut s’avérer insurmontable (56 % d’abandon précoce, Chevalier, 1996 [10][10] L’abandon précoce désigne l’arrêt de la pratique équestre...), mais ceux qui y parviendront seront les mieux disposés à s’inscrire dans une carrière de « serious leisurer » (Stebbins, 1982 ; 2006), distinguant ces amateurs des dilettantes occasionnels (Chevalier & Simonet, 2012). Nous avons repéré ailleurs (Chevalier, 1998) les trois premières séquences (découverte, formation, confirmation) qui fabriquent le cavalier de club, puis les deux séquences supplémentaires (Le Mancq, 2007) qui produisent le cavalier accompli, compétiteur jusqu’au plus haut niveau. Ce découpage est fondé sur les transformations des représentations et des pratiques nécessaires pour enclencher les suivantes, même si les seuils ne sont jamais très nets. Nous avons conservé ce découpage, mais nous avons regroupé dans cette partie les deux premières séquences (découverte et formation), celles qui supposent d’être appropriées pour devenir cavalier, et nous présenterons dans une deuxième partie les trois séquences finales (confirmation, et les deux séquences d’accomplissement), celles où se définissent les conditions corporelles qui font du cavalier un cavalier accompli.

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Les deux premières séquences visent la familiarisation avec le corps du cheval, et les représentations du corps sont construites sur plusieurs scènes qui sont évidemment liées mais qu’il convient de distinguer pour comprendre le processus global de construction de ce rapport au corps singulier : à cheval dans le manège, la carrière, ou en promenade ; et à pied, à côté du cheval (box et ses abords, paddocks, etc.). Dans la première séquence – la découverte – à cheval, il s’agit de stabiliser l’équilibre précaire du cavalier, et de rendre ainsi son corps moins encombrant pour lui-même et sa monture. C’est par cette « mise en selle » que s’opère progressivement l’adaptation du corps du cavalier à l’équitation, par la réduction progressive des gestes et déséquilibres parasites. « À pied », il s’agit d’apprivoiser son corps à côtoyer le corps du cheval, de surmonter la peur à travers les techniques de manipulation du cheval au box, l’art de l’approcher, de l’attraper, de le panser, seller ou desseller. La seconde séquence – la formation – consiste en l’acquisition des « savoirs pratiques de la conduite du cheval », apprentissage proprement dit qui, par répétition, construit des automatismes et des habiletés sensori-motrices. Au cours de cette étape, le cavalier expérimente les différents usages légitimes du cheval. Les sociabilités au sein du club s’intensifient, les cavaliers les plus aguerris sont identifiés et imités. Ici, les apprentis se familiarisent à des tâches a priori inquiétantes (curer les pieds, attraper un cheval dans un enclos) ou dégoûtantes (mettre les doigts dans la bouche pour faciliter la prise du mors, nettoyer un box) et participent aux nombreuses activités de soins.

L’apprentissage sélectif des sensations

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Dans la pratique à cheval, à l’occasion des reprises (leçons collectives), des promenades, il s’agit d’apprendre à ne pas tenir compte des sensations désagréables du corps (inconfort, douleurs, fatigue, etc.) pour mieux sélectionner les informations utiles à la conduite du cheval. La compétence corporelle du cavalier consiste à trier et à sélectionner dans le désordre des sensations celles qui le renseignent le plus utilement sur le comportement et les réactions du cheval. Les dispositifs pédagogiques, les conseils échangés (avec le moniteur ou les pairs les plus confirmés), bref les interactions, construisent peu à peu cette compétence corporelle comme un art de la sélection des perceptions du corps, en même temps que se constitue la maîtrise progressive d’un vocabulaire – riche en métaphores – permettant l’attribution de sens. Les mots pour dire l’inconfort (postural ou mental) ou la douleur existent, mais surviennent à propos de ce qui vient rompre l’ordonnancement de l’acte équestre : la rupture du dialogue entre un cavalier et son cheval.

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Les apprentissages corporels ne visent donc ni à entraîner son corps, ni à l’écouter mais à le mettre tout entier à l’écoute de celui du cheval. Aussi les apprentissages du novice sont-ils entièrement absorbés par cet oubli : il s’agit pour ainsi dire de se fondre dans le corps du cheval pour mieux sentir (pressentir) les réactions et intentions de celui-ci. L’équilibre et la stabilité du corps du cavalier en toutes circonstances (notamment les plus déstabilisantes : sauts, mouvements rapides ou imprévus, etc.) constituent un objectif majeur, le corps du cavalier apparaissant ici, une fois encore, comme un obstacle potentiel, facteur de déséquilibre et de gêne pour l’animal. Les consignes incitant le cavalier à limiter les mouvements de son corps (« fais-toi oublier », « ne bouge pas, tu le gênes [ton cheval] ») sont inlassablement répétées au fil des reprises. Yoann se remémore ainsi les expressions incontournables de son moniteur (« le cavalier est une verrue sur le dos de son cheval », « fais-toi discret là-haut, on ne voit que toi » ou encore « tu sauras monter à cheval quand on ne verra même plus que tu es sur son dos » pour lui signifier qu’il s’agit de « ne faire qu’un » avec son cheval). L’adaptation du corps du cavalier à l’équitation est considérée comme achevée lorsque le corps réussit à se faire oublier – au sens des inconvénients de l’inconfort – au profit d’une conduite qui visera, beaucoup plus tard, la « légèreté [11][11] Laquelle légèreté constitue le Graal de l’équitation... ». L’apprentissage à cheval aboutit donc à un double effacement du corps, celui du corps physique qui passe par le contrôle et la contention des sensations (éviter les gestes parasites), et celui du corps psychique qui passe par la maîtrise des émotions (contenir toutes les manifestations que pourraient occasionner la répulsion, la peur ou le plaisir).

La maîtrise des corps « pied à terre »

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Les autres scènes sont celles qui accueillent le cavalier piéton, avant ou après sa reprise ou promenade, moments où il apprend par corps ce qu’il doit savoir pour côtoyer tacitement les chevaux. Là encore, parce que le corps doit prévoir une économie de moyens pour éviter d’effrayer le cheval, il apprend à s’effacer. Rappelons que cet apprentissage concerne des citadins, pour la plupart familiarisés aux animaux de compagnie (chien ou chat) mais nettement moins à l’animal de rente (élevé pour son lait, sa viande, sa peau ou sa laine : vache, moutons, etc.). Le statut intermédiaire du cheval, « plus proche qu’aucun autre animal utilitaire du statut d’animal de compagnie » (Digard, 1999, p. 51), suscite l’appréhension, à l’image de ce jeune néophyte, revenant, lesté de la selle, penaud auprès de sa monitrice : « Il faut que tu viennes m’aider, sinon, elle [la jument qu’il doit seller] va me “suicider”. » Une apprentie cavalière évoque pour sa part tout à la fois la gêne d’être confrontée à un cheval instrumentalisé : « J’ai pas trouvé agréable de monter sur des chevaux déjà tout prêts… ça donne l’impression de monter un peu comme sur des mobylettes, quoi… » et la nécessité préalable d’un apprivoisement réciproque : « … sans avoir un peu testé… Je peux pas monter sur un cheval sans l’avoir un peu regardé, caressé, parler, et sans m’être présentée ». Et même si les tâches assumées sont de plus en plus engageantes physiquement au fur et à mesure que l’implication dans la pratique et dans le club se consolide, elles n’entrent pas dans les catégories du corps sportif – au sens de physiquement engagé dans la recherche de la performance – puisqu’elles se situent à côté de l’activité sportive. La participation à la vie collective du club passe par l’apprentissage de cet engagement du corps dans une infinité de tâches : d’abord le pansage, y compris curer les pieds, ensuite attraper, tenir un cheval auquel on fait une piqûre ou un soin, mais aussi curer des boxes, décharger un camion de fourrage, aider à l’embarquement d’un cheval dans un van.

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On l’a vu, le corps du cavalier doit se faire oublier, s’effacer progressivement, et ne fait l’objet d’aucun discours de prévention ou d’attention à son égard. En revanche, il y a pléthore de discours sur le corps du cheval : un petit bobo, une boiterie, un soin quelconque sont autant d’occasions de sociabilités anodines qui renforcent la socialisation (je me préoccupe, je soigne et je panse… donc je suis… cavalier) au sein du club, et l’apprentissage progressif des mots et des choses qui comptent : décrypter les comportements du cheval, comprendre ses maux, apprendre les mots pour les dire et les soins pour y remédier sont autant de marqueurs dans la carrière du cavalier.

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Le curriculum officiel (la succession des brevets fédéraux de cavalier) prévoit d’ailleurs une évaluation systématique de la connaissance du corps du cheval et des soins à lui prodiguer (hippologie), à côté des habiletés propres à sa conduite. En revanche, à aucun moment les programmes n’envisagent une connaissance du corps du cavalier : l’apprentissage concerne la connaissance du cheval (son anatomie, le mécanisme de ses allures, l’alimentation, l’hygiène et la santé) et les capacités pratiques à exécuter les gestes des soins (panser, mettre une couverture, faire une litière, inspecter les membres, poser des protections ou des bandages…). Mais si les manuels décrivent par le menu la position idéale de chacune des parties du corps du cavalier (depuis la « tête droite » jusqu’au « genou liant »), rien n’est dit sur la façon d’atteindre ces positions et de les maintenir sur le cheval en mouvement ni sur les conséquences physiques que cela implique pour le corps du cavalier.

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Une partie de ce curriculum a d’ailleurs tendance à se détacher des finalités équestres académiques en institutionnalisant la connaissance du comportement du cheval, essentiellement « à terre », comme finalité en soi. L’institutionnalisation de « l’équitation éthologique [12][12] Qui n’a rien à voir avec l’éthologie au sens de discipline... » a lieu au sein même de la fédération sportive, à travers la création de brevets fédéraux spécifiques ainsi que d’un circuit officiel de compétitions récent dénommé Equifeel [13][13] « Les réunions d’Equifeel proposent des tests ludiques..., dont on ne peut aujourd’hui apprécier le succès mais qui propose de nombreux exercices fondés sur la maîtrise du comportement du cheval à pied. À travers l’institutionnalisation des pratiques à côté du cheval, « plus que de former des cavaliers, le programme de formation de la Fédération Française d’Équitation vise une formation “d’Homme de cheval”. En développant un véritable partenariat, il diminue les risques d’incompréhension mutuelle et par là même les risques d’accidents [14][14] Site de la Fédération Française d’Équitation : www... ». La référence qui est faite ici à une sorte de condition commune et égalitaire qui s’établirait entre le cavalier et sa monture (le « partenariat » et la « compréhension mutuelle ») ne tient évidemment pas compte du fait que le premier a suivi une formation alors que le second a subi un dressage. Le « risque d’incompréhension mutuelle » ne saurait être imputé au cheval mais à l’incompétence du cavalier qui n’aurait pas su en reconnaître les signes.

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Cette focalisation exclusive sur la connaissance du cheval renforce l’effacement du corps du cavalier. On peut l’interpréter comme la réponse collective de la fédération et des clubs face au risque qu’il y aurait à côtoyer des chevaux (16 à 27 % des accidents auraient lieu à côté) [15][15] Ces statistiques résultent d’une approche globale des..., ce dernier étant alors rapporté à l’ignorance des savoirs et des savoir-faire. La connaissance pointue du corps du cheval et de sa psychologie par les cavaliers leur permettrait ainsi de mieux anticiper son comportement et ses réactions – donc les situations périlleuses – en décryptant des signes annonciateurs particuliers (oreilles en arrière comme signe d’agressivité, cheval énervé ou apeuré, etc.), et d’adopter des comportements ad hoc pour limiter les accidents. Mettre la connaissance et les soins du cheval au cœur des apprentissages vise ainsi à contrôler le risque que le cheval fait courir à l’intégrité physique du cavalier et à le banaliser, en le recodant en principes de sécurité. Comme le montre Raveneau (2006) à propos de la plongée sous-marine, cette réponse collective se situe « entre neutralisation du risque et affirmation de sécurité ». Mais la banalisation du risque, voire son déni, et l’appartenance au groupe de pairs, conduisent à jouer avec ces principes de sécurité pour témoigner de l’avancée dans la carrière. La prise de risque (passer derrière le cheval ou sous son ventre, réaliser des soins sans matériel permettant de tenir fermement les chevaux, etc.) fait ainsi partie intégrante des apprentissages, car elle est vécue comme étant sous contrôle donc… sans risque. Elle sert à afficher la complicité avec le cheval et la maîtrise de la connaissance de celui-ci, qui sont supposées protéger des accidents. La prise de risque n’est pas vécue comme telle dans la mesure où elle est collectivement recodée en compétence culturelle permettant la reconnaissance de la maîtrise du cheval. Cette prise de risque est ainsi instituée par le collectif dans le parcours du cavalier tout en visant à contrôler et à neutraliser ce risque. Plus tard, les récits d’accidents à pied se font sur le mode précisément accidentel, c’est-à-dire non prévisible, en même temps qu’ils sont banalisés. Cette banalisation procède du déni de l’exposition du corps dans les activités autour du cheval.

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Ainsi, ce que le cavalier apprend au cours des deux premières étapes de sa socialisation initiale, c’est le lent effacement de son propre corps qui est progressivement remplacé par celui du cheval. Le corps cavalier peut être défini en creux : à cheval, il doit se faire oublier en « s’allégeant » jusqu’à ne faire qu’un avec celui de sa monture, et à pied il doit se prêter à des tâches manuelles parfois pénibles et peu ragoûtantes. Si l’effacement du corps à cheval semble socialement ajusté (Boltanski, 1971) au rapport distancié au corps et au contrôle de soi valorisés par l’hexis corporelle bourgeoise, son engagement dans les tâches manuelles d’entretien ou de soin ne présente pas la même cohérence avec les formes de souci de soi propres à cette même classe sociale.

L’épreuve des épreuves organisées

Faire couple

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Dans une troisième séquence – qui confirme le statut de cavalier en lui faisant emprunter la « voie royale [16][16] Chevalier V. (1998). » de la compétition [17][17] Précisons que, même avec l’institutionnalisation récente... – les compétences se spécialisent et les sociabilités se renforcent. Ces compétences se concentrent principalement autour d’un meilleur contrôle du cheval (accélérations, ralentissements, direction) qui passe par un meilleur contrôle du corps du cavalier (équilibre surtout) et la maîtrise plus aboutie de « l’indépendance des aides » (jambes, mains, poids du corps : « assiette »). Cette progression technique et physique (coordination, équilibre) l’amène à davantage d’autonomie et de contrôle et par là même, lui permet d’envisager l’accès progressif à la compétition. La sociabilité s’intensifie dans les centres équestres, particulièrement pour ces néo-compétiteurs au sein des équipes « compétition », à l’occasion notamment des déplacements – parfois longs – et des journées sur les terrains de compétition. « À terre », les pratiques de soins et de manipulation des chevaux s’accentuent et se diversifient notamment dans le cadre de la compétition : embarquement et débarquement des chevaux dans les vans, gestion de leur alimentation et abreuvage, toilettage, etc. Au contact des pairs et des enseignants, les cavaliers se forment à ces activités physiquement engageantes et parfois périlleuses.

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Dans la mesure où l’accès à la compétition constitue le passage obligé pour donner du sens aux apprentissages et être reconnu comme cavalier (Chevalier, 1998), la popularité des différentes disciplines compétitives (indexée à la fréquence des engagements et au nombre d’épreuves officielles, voir tableau 1) renseigne sur leur légitimité respective. Certaines d’entre elles, inscrites au programme olympique (Concours de Saut d’Obstacles, Concours Complet d’Équitation, Dressage [18][18] Comme cette dénomination est trompeuse, précisons que...), en tirent une légitimité proprement sportive. Surtout, ces mêmes disciplines, en ce qu’elles objectivent la qualité de la relation du couple cavalier-cheval par le classement individuel aux épreuves, représentent l’aboutissement de l’apprentissage d’une pratique très individualisée. Suivent les épreuves d’endurance, non olympiques mais toujours individuelles, au sein d’un contrat très éprouvant pour le cheval (allant jusqu’à 160 km) mais aussi évidemment pour le cavalier. Ces épreuves prévoient des contrôles vétérinaires pointilleux, mais aucun contrôle médical sur le cavalier [19][19] Comme en atteste le règlement officiel, voir http:.... D’autres compétitions, comme les pony-games[20][20] La discipline « pony-games » confronte plusieurs équipes... ou le horse-ball[21][21] Le « horse-ball » est un sport collectif (4 joueurs..., se pratiquent en équipes, mais attirent nettement moins les cavaliers, en partie parce que la mesure de la performance (le score) n’est pas concentrée sur la relation cavalier-cheval. Enfin, la voltige est la seule discipline équestre qui met en scène le corps du cavalier et exige de lui un entraînement spécifique centré sur son propre corps (souplesse, grâce, équilibre, etc.). Ses épreuves s’apparentent à de la gymnastique appareillée par un cheval vivant (plutôt que le cheval d’arçons), et n’attirent que très peu d’adeptes : le corps du cheval s’effaçant devant celui de l’athlète.

Tableau 1 - Épreuves compétitives organisées par la FFE et engagements [22][22] Une « épreuve » consiste en une compétition donnant... entre septembre 2009 et août 2010Tableau 1
Source : données recueillies sur FFE.com et mises en forme par nos soins
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Ce que nous avons voulu montrer ici, c’est que si l’équitation peut être considérée comme une activité sportive dite appareillée, cet « appareil » a un statut très particulier. Le cheval prolonge le corps du cavalier, comme le vélo celui du cycliste ou encore comme l’avion prolonge celui du pilote (Moricot, 2007), à la différence près qu’il est un corps vivant. Or le rapport entre deux corps vivants n’est pas tout à fait de même nature que le rapport homme/machine. La machine est élaborée en fonction du corps humain, même si l’homme doit s’y adapter et apprendre à la manipuler [23][23] Sur le rapport entre deux corps, qui est fréquent dans.... Mais, en dehors de la panne technique (souvent d’origine humaine d’ailleurs), la machine ne commet pas d’autres erreurs que celles transmises par le manipulateur. Ce n’est pas le cas du cheval qui aura toujours ses propres angoisses, ses humeurs, ou sa fatigue. Ce rapport entre deux corps vivants a plusieurs conséquences : la première est que le cheval comme prolongement du corps en constitue aussi la part athlétique. C’est donc bien le corps du cheval – athlète du couple – qui est au cœur de l’entraînement et de la préparation physique, notamment pour la compétition, alors que les corps des pilotes d’avion, bien qu’effacés avec l’automatisation des engins, demeurent au centre de toutes les attentions (visites médicales, uniforme, valorisation de la pratique sportive, mise en scène du corps, etc.) (Moricot, 2007). La seconde est que la culture équestre légitime cette instrumentalisation du cheval principalement dans la mesure où il est perçu et conçu comme le prolongement du corps humain. Comme on l’a vu, ce sont les compétitions qui mettent en valeur le couple cavalier-cheval qui sont les plus recherchées par les cavaliers et proposées par les clubs au détriment de celles qui mettent en scène des équipes ou la seule performance athlétique du cavalier.

Apprendre qui est l’athlète du couple

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Au cours de cette séquence, les cavaliers vont se familiariser progressivement avec les exigences de la compétition en imitant les plus aguerris d’entre eux. Or ce n’est pas leur corps que ceux-ci « travaillent » mais celui de leur cheval : trotting, exercices de renforcement musculaire, assouplissements, stretching, etc. sont ainsi appliqués aux chevaux, de même que les soins (depuis des compléments alimentaires jusqu’à la balnéothérapie, en passant par les séances de solarium, de massages, d’inhalations, d’ostéopathie, chiropractie ou encore d’acupuncture….), comme l’explique Margot, cavalière amateur, compétitrice aguerrie (4ème séquence) :

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Et à partir de ce moment-là [suite à un problème musculaire], les masseurs qui venaient aux écuries ont commencé à s’occuper de D. [sa jument] […] c’était nécessaire parce que c’était une jument qui était très stressée et qui était souvent très contractée au niveau musculaire donc ça lui faisait du bien d’avoir ça une fois par mois. Donc j’ai fait ça, j’ai commencé à la complémenter, j’ai donné des compléments pour les muscles, sélénium etc… J’ai commencé à donner beaucoup d’électrolytes pour récupérer les pertes minérales […] elle a eu des fers en alu avec des plaques [ferrure au coût élevé offrant un meilleur amortissement des chocs des sabots au sol], donc ça a été le début de la ruine ! [rires].

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Le cavalier ne considère pas que ses compétences physiques doivent être celles d’un athlète, ce qu’attestent d’ailleurs les compétitions qui sont mixtes jusqu’au plus haut niveau (Jeux Olympiques) et dont les performances ne sont pas indexées à l’âge des cavaliers (le champion de France de CSO en 2003 avait 55 ans, et il continue à 64 ans de courir les compétitions internationales ; et les compétitions de tous niveaux rassemblent des cavaliers, enfants, adolescents ou adultes, sans distinction par catégories d’âges). En fait, c’est le cheval, conçu comme le prolongement vivant du corps du cavalier, qui détient la totalité des compétences athlétiques nécessaires à la réalisation de la performance du « couple », ce qui implique, pour le cavalier, d’apprendre progressivement à reconnaître et à évaluer le capital corporel du véritable athlète du couple qu’est sa monture. Savoir gérer ce capital est en effet indispensable pour s’engager dans les différentes compétitions avec un minimum de chances de succès. Et ce savoir participe aussi de la reconnaissance de l’expertise du cavalier, au-delà de ses compétences techniques et sportives.

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Si les compétences et la technique équestres s’approfondissent au fil d’une participation assidue aux compétitions (Le Mancq, 2007, 2008), les progrès se font principalement autour d’une meilleure gestion du corps du cheval par le cavalier pour réaliser de meilleures performances. L’acquisition des compétences techniques du cavalier ne réside pas dans l’amélioration de sa propre condition physique mais vise plutôt une meilleure maîtrise technique de son corps. Ce niveau plus élevé d’habiletés doit lui permettre de toujours mieux sélectionner les informations fournies par le corps du cheval, dans une sorte d’écoute sensuelle jamais repérée comme telle, afin d’anticiper, de provoquer et d’accompagner ses mouvements tout en le gênant le moins possible dans ses déplacements par des mouvements incontrôlés. En revanche, la condition physique du cheval fait l’objet de soins de plus en plus attentifs de la part des cavaliers et on assiste à une rationalisation de l’entraînement des chevaux qui peut parfois être déléguée à des professionnels. Ces évolutions ne sont pas seulement liées au niveau de plus en plus élevé des compétitions mais aussi au fait que, contrairement aux étapes précédentes où les cavaliers évoluent majoritairement sur des chevaux d’instruction, ils deviennent ici souvent propriétaires de leur(s) monture(s).

Prendre goût aux choses dégoûtantes

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La pratique régulière des soins aux chevaux implique également de surmonter le dégoût [24][24] Tel que le définissent Dominique Memmi, Gilles Raveneau... pour les odeurs de fumier, le crottin ou les blessures. La fabrication du goût pour le cheval passe donc également par l’incorporation de dispositions qui permettent de prendre goût à ce qui dégoûte le profane.

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Ainsi, lorsque les cavaliers font référence à des activités socialement reconnues comme peu agréables, voire repoussantes (curer les boxes, nettoyer les camions de transport, soigner des plaies infectées ou des abcès, etc.), aucun n’évoque une quelconque réticence, répulsion ou un dégoût visuel ou olfactif. Seuls quelques novices, qui assistent de loin aux soins, expriment une gêne ou un écœurement à la vue du sang ou à l’odeur de la plaie infectée ou du sabot atteint de pourriture. Lorsque l’on interroge les personnes en train de réaliser ces activités sur leur éventuel dégoût, ils le dénient et justifient leurs pratiques par « l’absolue nécessité de le faire pour le bien des chevaux ». Ce déni est d’autant plus remarquable que certaines de ces personnes montrent en revanche du dégoût pour des tâches comparables mais non destinées aux chevaux : ainsi une monitrice nous explique qu’elle redoute de devoir soigner une plaie sur un enfant car elle supporte mal la vue du sang… alors que nous avons pu l’observer dans les jours précédents soigner la blessure d’un poney mordu par un congénère sans montrer de réticence particulière. Nous avons d’ailleurs pu observer nombre de situations où les cavaliers amateurs réalisaient des soins vétérinaires assez techniques (prises de sang, injections, sutures, etc.) et parfois peu engageants tant par la vue que par l’odeur (sang, pus, etc.) sans appréhension ou retenue. À ce titre, les cavaliers se distinguent des propriétaires de petits animaux (chats, chiens), beaucoup moins autonomes et indépendants dans la réalisation des soins et traitements de leurs animaux, ce que confirment d’ailleurs plusieurs vétérinaires qui indiquent même leur laisser plus de liberté dans l’administration des traitements et des soins.

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Les apprentissages visant la maîtrise et le contrôle des affects, dont les prémices datent des premiers contacts avec le cheval, s’incarnent dans ces pratiques poussées de soins. Exprimer une forme de répulsion pour ces activités semble exclure immédiatement le cavalier du groupe des cavaliers reconnus comme tels. Les novices « devront s’y mettre s’ils veulent faire de vrais cavaliers », et « le dégoût sert [bien] à définir les frontières du groupe » (Memmi et al., 2011, p. 9). Les processus d’acculturation et de socialisation dans les centres équestres et les écuries concourent ainsi à la fabrication de ce rapport au corps singulier qui valorise l’engagement dans des « boulots sales » (Molinier et al., 2010). Il faut préciser cependant que ceux-ci renvoient à deux types d’intervention qu’il convient de distinguer, même si la participation progressive aux deux constitue autant de marqueurs dans la carrière du cavalier [25][25] Hughes (1996, p. 82), à propos du sale boulot qui incombe... : le premier concerne les soins aux chevaux, le second l’entretien des lieux [26][26] La distinction entre ces deux types d’interventions....

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Les cavaliers les plus dotés socialement et économiquement, tout en reconnaissant ces « boulots » comme légitimes dans le cadre de la fabrication de « l’homme de cheval », vont en effet pouvoir se dispenser des tâches les plus rebutantes comme l’entretien des boxes et les soins de propreté banals en les déléguant au personnel, plus ou moins rémunéré, des centres spécialisés dans la compétition. En effet, avec la massification de l’équitation depuis une trentaine d’années, on assiste à une densification du parc des établissements équestres sur le territoire, mais aussi à sa diversification dans les zones les plus denses (Normandie, Rhône-Alpes) entre des centres équestres qui accompagnent les premières séquences de fabrication des cavaliers, et des écuries de compétition qui vont accueillir ceux qui, pour poursuivre la compétition, accèdent à la propriété d’un cheval. Ce statut suppose des moyens financiers et opère une sélection au sein du monde des cavaliers amateurs qui a des effets sur les mises en jeu du corps dans sa relation au « sale boulot ». Alors que les cavaliers des centres équestres vont souvent participer au nettoyage du camion après les concours ou encore aider au curage des boxes, c’est très rarement le cas pour les cavaliers évoluant au sein d’une écurie de compétition. Les tâches manuelles ingrates sont ainsi progressivement délaissées par certains, et le goût des choses dégoûtantes va s’estomper, dans une division sociale du travail de la performance.

Être cavalier ou « la perfection rêvée » du Centaure

L’apprentissage de l’épargne corporelle… du cheval

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Alors que l’entraînement sportif du corps participe de l’apprentissage du sens de l’épargne corporelle dans la grande majorité des activités physiques et sportives (Wacquant, 2000 ; Papin, 2008 ; Sorignet, 2010), c’est le corps du cheval, perfectionné, préparé, assoupli, soumis à des programmes divers de nutrition et de renforcement cardio-musculaire qui est au centre de l’entraînement équestre alors que celui du cavalier ne fait l’objet d’aucune recommandation ou attention particulières.

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L’apprentissage du sens de l’épargne corporelle du cheval participe de la formation du cavalier amateur, dès les premiers niveaux puis de façon croissante à mesure que l’on progresse vers les niveaux de compétition les plus élevés. Comme on l’a vu, dès son arrivée dans le club, le cavalier novice doit apprendre à « s’occuper » du cheval qu’il monte en même temps qu’il doit apprendre à connaître son comportement et ses réactions, « à terre » comme « à cheval ». Mais c’est surtout dans le contexte de la compétition que le cheval va faire l’objet de soins de plus en plus sophistiqués mobilisant toute une panoplie de professionnels, ostéopathes, étiopathes, masseurs, chiropracteurs, nutritionnistes, afin d’améliorer ses performances, tandis qu’au cours des interactions au sein du club ou sur les terrains de compétition, le cavalier amateur compétiteur se fait tour à tour soigneur, entraîneur, préparateur… du corps du cheval. Ce souci de la forme physique du cheval s’accentue avec l’accès aux plus hauts niveaux de compétition, à la fois parce que le corps des montures y est davantage sollicité mais aussi parce que ces dernières jouent un rôle croissant dans la carrière du cavalier dont les performances sont plus que jamais conditionnées à un état de forme optimal du cheval, et enfin parce qu’à ce niveau les montures potentielles sont plus rares et onéreuses donc moins interchangeables.

Une instrumentalisation invisible du corps du cavalier

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Il reste que ce sens de l’épargne corporelle du cheval dont le cavalier doit faire preuve s’accompagne en même temps de l’absence quasi totale du sens de sa propre épargne corporelle : le corps du cavalier ne fait en soi l’objet d’aucune préparation ni d’entraînement ou de soins particuliers. Contrairement à la plupart des sports ou des professions impliquant un engagement physique (pilote d’avion) où le rapport instrumental au corps a pour effet de le magnifier tout en l’exploitant, parfois à la limite (Wacquant, 2000 ; Papin, 2008 ; Sorignet, 2010, Moricot, 2007), le rapport au corps construit par le cavalier aboutit à son effacement progressif, qui est en même temps le déni d’un usage instrumental. Cet « oubli » du corps du cavalier, de ses propres sensations, peut être poussé à l’extrême au fur et à mesure de la carrière, allant jusqu’à un déni de la douleur qui n’est sans doute pas propre à l’équitation [27][27] À propos de ce rapport au corps paradoxal et de cette..., mais qui témoigne d’une désinvolture particulière vis-à-vis de leur propre corps qu’ils ne considèrent pas comme l’instrument d’une performance athlétique. En même temps la négligence qu’ils affichent vis-à-vis de leur condition physique leur permet de revendiquer une distance et une décontraction à l’égard du corps qui les distinguent de tous les autres sportifs, comme le font avec humour Sandra et Frédéric :

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Oui, on [les cavaliers] est les seuls à pouvoir fumer, boire, picoler ! ! ! [rires] Franchement, c’est déjà une grande différence par rapport aux autres [sportifs], c’est plus cool !

Hormis qu’on s’use un peu le dos et les genoux, moi, je trouve que, par rapport à d’autres sports, c’est quand même un sport relax, hein, c’est quand même le cheval qui fait tout… indirectement… Moi, je connais des footballeurs, je connais des tennismen à un haut niveau : ils ont un sacré entraînement, les gars ! […] Nous on monte nos chevaux mais par contre, la plupart boivent l’apéro, la plupart fument une clope, la plupart vont en java sans qu’un problème soit engendré au pire le lendemain !

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Les observations réalisées sur les différents terrains de concours ou au sein d’écuries de compétition confirment ces propos : les cavaliers, même dans des périodes de compétition, peuvent adopter une hygiène de vie a priori peu compatible avec une pratique sportive de haut niveau : peu de sommeil, consommation d’alcool à la veille ou pendant les concours, nourriture grasse, prise à des horaires décalés, consommation de tabac, prise de poids, absence de période de repos et de récupération, etc. Et la notion « d’effort physique », qui est au cœur de la pratique sportive, est elle-même rarement mise en avant par les cavaliers. Pourtant l’état physique de certains après les journées de compétition laisse entrevoir une réelle et parfois douloureuse fatigue. Les cavaliers nient néanmoins cet effort et l’engagement corporel mis en œuvre, et revendiquent ainsi leur singularité au regard des autres sportifs : « on n’est pas de vrais sportifs », « on ne fait pas du vrai sport », disent-ils, comme France :

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Le cavalier ‘Pro’ [plus haut niveau national], c’est pas comme un footballeur professionnel, c’est un faux sportif, c’est une spécificité en équitation… c’est une façon de vivre où, au bout, il y a un sport… c’est un mélange, d’ailleurs c’est très dur d’expliquer vraiment ça.

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Cette spécificité revendiquée au sein du monde sportif permet au cavalier de réaffirmer cette distance au corps caractéristique de son hexis corporelle dans un contexte, celui du sport, où le corps occupe pourtant la place centrale. Le désaveu du corps permet de valoriser la tête sur les jambes, mais s’exprime aussi à travers le rejet de pratiques d’entraînement physique hors équitation. Contrairement à la majorité des sportifs, seuls quelques rares cavaliers s’adonnent à des pratiques de fond par exemple et seules quelques cavalières attirent l’attention sur cette absence d’entraînement et ses conséquences sur leur condition physique, à l’instar de Carole et de Laure :

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Je trouve qu’on ne fait pas assez attention à nous, à la limite qu’on s’axe vachement sur les chevaux […] mais pas du tout sur le physique du cavalier alors que tu sors d’un tour [parcours], t’es claqué, c’est pas normal quoi ! […] Je trouve qu’on bosse pas notre physique : ni notre endurance, on ne s’échauffe pas avant de monter alors que il y a quand même des efforts physiques… tu le payes après… oui, je trouve que par rapport à plein d’autres sports, on privilégie, enfin on s’occupe bien de l’animal mais le cavalier…

Monter à cheval, ça nécessite, j’estime, un minimum de condition physique et je trouve que, à cheval, on ne nous apprend pas à nous échauffer par rapport à d’autres sports où l’échauffement c’est obligatoire, ça te gonfle ou ça ne te gonfle pas, de toutes façons, c’est obligatoire ! À cheval, non ! Tu montes sur ton cheval et voilà, ton cheval il a le droit de s’échauffer […] mais toi, tu ne t’échauffes pas du tout. Conclusion, moi, j’ai déjà eu un claquage d’un adducteur…

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Comme il n’y a pas de principes d’entraînement du corps du cavalier en propre, le travail de ce corps-là n’est pas institué ni pensé avant ou après l’exercice du corps du cheval. Du fait de cet effacement du corps physique, seule la fatigue psychologique s’avère dicible, puisqu’elle réfère, là encore, davantage à la tête (le cavalier) qu’aux jambes (le cheval), comme l’expliquent Annabelle et Sandra, compétitrices ayant atteint la cinquième et dernière séquence de la carrière (comme l’ensemble des cavaliers cités infra) :

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On est souvent sur les nerfs, fatigué souvent… faut avoir le courage…le courage du quotidien, le courage de pouvoir… l’entraînement, c’est difficile : tous les jours, qu’il pleuve, qu’il vente qu’il neige… au quotidien parfois c’est vraiment dur…

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C’est un sport qui est tellement dur […] où c’est tout sur les nerfs quoi ! On prend tout sur les nerfs, il faut que le physique, il suive.

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Et comme le risque – et ses conséquences parfois lourdes – à pied, est banalisé, le corps exposé n’est pas davantage pensé. Ainsi, une jeune cavalière, qui a pourtant subi plusieurs opérations de chirurgie réparatrice à la suite d’un coup de pied de son cheval reçu en plein visage, semble minimiser cet accident, malgré des blessures pourtant graves et impressionnantes (nez enfoncé, pommettes cassées, nombreuses plaies et fractures de la face, etc.). Ses pairs, dont une partie était présente au moment de l’accident, adoptent également ce type de discours. Lors de nos observations et de nombreuses discussions informelles avec des cavaliers de tous niveaux, nous avons pu observer cette attitude récurrente : énumération d’accidents aux conséquences parfois lourdes et de blessures en tous genres, à terre ou à cheval, avec une minimisation de la gravité de ceux-ci et de leurs conséquences, comme en témoignent les récits de Sandra, Laure et Carole :

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Je me suis fait mordre par un [cheval] entier quand j’avais 12 ans : j’ai eu 17 points de suture sur la cuisse avec la trace des dents qui reste… voilà, ça c’est le pire, le pire souvenir. Le reste, bon, les traumas crâniens etc., on passe outre, on s’en fout quoi… […] Je me suis arrêtée de monter complètement parce que je me suis cassé la jambe… et encore je montais avec mon plâtre !

J’ai eu un accident […] mon cheval a eu peur et on a dévalé les pentes, les câbles, les machins donc j’ai eu un grave accident […] je me suis retrouvée à l’hôpital, 3 semaines d’hosto, fauteuil roulant, béquilles, enfin, la totale ! Mon accident, je l’ai eu le 13 mars et j’ai repris [l’équitation] au mois d’août contre tout avis, parce que pour les kinés, c’était hors de question ! J’avais tous les avis [médicaux] défavorables mais ça devenait extrêmement insupportable donc je suis remontée et 15 jours après j’étais en concours !

Le plus gros truc que j’ai eu, je me suis fait une fracture sur une vertèbre mais c’était sur une transversale donc j’ai juste arrêté de monter 15 jours, j’ai fait ma qualif’ pour les championnats [de France], j’ai re-arrêté 15 jours et je suis partie aux Championnats… donc une super douleur mais bon… ça m’a pas non plus tuée !

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Cette désinvolture vis-à-vis des blessures et des recommandations médicales n’est pas liée à un quelconque oubli de leurs expériences douloureuses mais à ce qu’elles vivent comme une impérieuse nécessité : se « remettre en selle » comme seul moyen de retrouver leur véritable intégrité physique, celle qu’elles éprouvent en la partageant avec leur monture. Le calendrier des compétitions est évidemment un bon alibi pour rationaliser ces décisions, qu’il s’agisse de raccourcir les délais prescrits par les médecins ou de différer des interventions comme le fait Marine qui, souffrant d’une déchirure des ligaments croisés du genou, préfère attendre « que ça casse » ou, ce qui revient au même pour elle, de ne plus avoir de chevaux compétitifs à sa disposition, pour se faire opérer :

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Sur le coup ça fait mal et les 6 mois d’après tous les 4 mètres, vous êtes fauchée comme ça, vous avez le genou qui vous lâche […] Ce n’est pas agréable mais je n’ai toujours pas été opérée car on m’a dit que j’avais le temps. […] Mais de toutes manières je pense que tant que ça n’aura pas cassé, je ne me ferai pas opérer, ça attendra. […] Le jour où je n’aurai plus de chevaux de B1 [chevaux à potentiel], je me ferai opérer de ce croisé.

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Mais ce que montrent surtout ces témoignages, c’est que la douleur est ignorée tant que c’est la leur et tant que le prolongement de leur corps (leur cheval ou celui qui leur est confié) leur permet de continuer à monter et de participer aux compétitions. Le corps du cavalier n’est évoqué que lorsque la douleur ou l’invalidité temporaire ne le permet plus, même en niant cette souffrance et le risque corporel encouru à plus ou moins long terme, ce qui tranche avec les évocations et les discours récurrents et pointus relatifs à la santé de la monture.

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Cette négligence vis-à-vis du corps ne concerne pas seulement les atteintes qu’il peut subir dans le cadre de la pratique, mais aussi les prises de risque plus conscientes susceptibles de le mettre en danger. Nous avons fréquemment observé dans les clubs, les écuries et même parfois sur les terrains de compétition (malgré le contrôle plus important des règlements en vigueur), le non-respect des règles de sécurité tant « à terre » qu’à cheval : chevaux dépourvus du harnachement adapté permettant un contrôle maximal, cavaliers sans casque, pratiques à risques (téléphonant ou fumant à cheval), etc…

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Ainsi, à cheval comme à ses côtés, le corps des cavaliers est traité, par eux-mêmes, avec une négligence qui s’oppose au souci de l’épargne corporelle qu’ils accordent à leur monture, et cette instrumentalisation invisible du corps humain est très singulière dans la sphère sportive, même dans le cas des pratiques fondées sur une relation duelle homme-machine. Cette invisibilisation du cavalier vient sans doute du fait que, si, comme le disent les cavaliers eux-mêmes, « c’est le cheval qui fait l’essentiel du boulot », c’est aussi celui qui a le plus de « valeur » au double sens du terme, instrumentale et monétaire. Le cheval, en particulier lorsqu’il est engagé dans la compétition, a fait l’objet d’un investissement important en travail, qu’il s’agisse de son entraînement ou des soins liés à son entretien. Mais, en tant qu’être vivant, il est aussi un animal unique, non réparable et non reproductible comme l’est une machine. Et s’il est possible d’instrumentaliser et de rentabiliser ses capacités reproductrices (cf. infra), aucune technique ne peut assurer que le résultat répondra aux espérances qu’il a pu donner.

Un effacement du corps qu’on est par le corps qu’on a (acquis)

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La poursuite de la compétition (et la progression vers les meilleurs niveaux) implique que le cavalier devienne propriétaire d’un ou même de plusieurs chevaux. Le cavalier est en effet reconnu à travers les performances qu’il réalise avec ses montures mais, plus largement, par les propriétés et les qualités prêtées à son (ses) cheval(aux). Les observations et entretiens menés auprès des cavaliers les plus titrés, témoignent de leur inquiétude de ne pouvoir conserver l’usage de chevaux performants lorsqu’ils n’en sont pas propriétaires (Le Mancq, 2008). Le fait d’être propriétaire de son cheval permet donc au cavalier d’instaurer une relation plus stable avec sa monture et de s’assurer, via le corps qu’il a (celui de « sa » ou « ses » montures), du prolongement de son propre corps. Il reste que cette sécurisation est précaire puisqu’elle dépend totalement de la forme physique du cheval et son indisponibilité fait du corps de son cavalier un corps inutile. C’est ce que nous avons pu observer à plusieurs reprises, dans le cas de blessures ou de fin de carrière des chevaux : le cavalier qui se retrouve – temporairement ou définitivement – sans monture, se retrouve privé de l’accès à la compétition et, en quelque sorte, privé de son propre corps. Dans le contexte défini par la compétition de haut niveau, il ne se vit plus comme cavalier et n’est d’ailleurs plus reconnu comme tel par ses pairs.

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La situation de propriétaire opère, comme on l’a vu, une véritable sélection au sein des cavaliers amateurs, puisque seuls les plus aisés seront en mesure de faire cet investissement et de financer l’entretien et l’entraînement de leur monture ainsi que les prestations des établissements spécialisés qui assument alors toutes les tâches du « sale boulot ». Mais cette « accession à la propriété » offre aussi à ces cavaliers amateurs privilégiés une position idéale pour incarner pleinement le rêve du Centaure puisque le corps du cheval qui est le prolongement de leur propre corps leur est « acquis » dans tous les sens du terme. Les cavaliers propriétaires vont alors construire une véritable relation fusionnelle avec leur monture dont on peut observer les effets à travers les comportements qu’ils affichent sur le terrain mais aussi à travers les projets de vie qu’ils élaborent en fonction de l’état physique de leur monture qui conditionne leurs possibilités d’engagement dans les concours.

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Les cavaliers propriétaires de chevaux affichent en effet davantage de pratiques à risques sur le terrain, « à terre » ou à cheval, que les cavaliers de niveau plus modeste qui évoluent sur des chevaux d’instruction dans les poneys-clubs ou les centres équestres où ils sont encadrés par des enseignants et des animateurs spécialisés. Cela tient en partie au moindre contrôle social exercé dans les écuries de compétition qui hébergent ces chevaux et les différentes activités de leurs propriétaires. Parfois dépourvues d’enseignant, voire de responsable présent à plein temps, elles laissent une autonomie plus grande aux cavaliers qui, à la fois plus expérimentés et propriétaires, sont crédités de pratiques préservant leur cheval, et partant, les préservant eux-mêmes. Mais l’autonomie ne peut, à elle seule, expliquer cette prise de risques qui semble paradoxale chez des cavaliers expérimentés. En fait, celle-ci tient bien davantage à la relation fusionnelle que le cavalier-propriétaire établit avec sa monture.

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Les représentations largement partagées à propos des cavaliers propriétaires sont en effet celles d’une quiète intimité avec leur cheval. Autrement dit, le fait d’acquérir sa propre monture, d’en être propriétaire, apparaît comme la condition requise pour faire du corps de son cheval le prolongement naturel de son propre corps. Dans ce contexte, le corps qu’on a (celui de son cheval) ne peut pas être appréhendé comme potentiellement dangereux pour le corps qu’on est (son propre corps). Cette fusion parfaite et intime de leurs corps respectifs devient alors une protection symbolique contre tous les risques corporels « à terre » ou à cheval, et ce en dépit de la survenue pourtant effective de nombreux accidents liés au non-respect de règles élémentaires de sécurité. Mais l’adoption de ces règles, en rompant l’identité fusionnelle du Centaure, créature mi-homme mi-cheval, remettrait en cause cet idéal de fusion entre les deux corps, équin et humain. La prise de risque est donc, pour le cavalier propriétaire, l’expression d’une confiance partagée qui suppose que la relation avec sa monture soit assurée de façon permanente. C’est aussi une façon de se distinguer des cavaliers non-propriétaires qui, ne pouvant partager la même proximité avec leur monture, ne peuvent s’assurer de cette confiance fondée sur une compréhension mutuelle établie dans la durée. Au sein des écuries et sur les terrains de compétition, les cavaliers amateurs propriétaires les plus confirmés adoptent et valorisent ces conduites qui peuvent les mettre eux-mêmes en danger, mais qui témoignent en même temps de leur degré élevé d’expertise au-delà des risques encourus. Là encore le corps humain s’efface derrière le corps du cheval, et de manière plus prononcée aux plus hauts niveaux de la pratique.

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La construction de cette relation d’intimité totale avec le cheval est donc, pour le cavalier propriétaire, une condition requise pour lui permettre d’évoluer en compétition, mais ce projet doit aussi s’inscrire dans les biographies respectives des deux partenaires. Les cavaliers doivent alors tenir compte à la fois des contraintes de leur vie sociale, professionnelle et familiale, et de celles qu’impose l’état physique de leur monture. Lorsque les cavaliers sont des cavalières en âge d’avoir des enfants, cette harmonisation peut aboutir à des choix qui n’accordent pas forcément la priorité à leur désir de maternité, comme l’explique Sandra, cavalière amateur au niveau national, qui préfère attendre la « mise à la retraite » de G., son cheval le plus performant, pour « mettre en route » son premier enfant :

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– Vous avez des enfants ?

– Non, pas tout de suite ! On va attendre encore un peu… on verra quand G. sera à la retraite !

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D’autres recourent encore à des stratégies nettement plus compliquées, comme celle que Laure, elle aussi engagée dans les compétitions au niveau national, voudrait réaliser en synchronisant son projet de maternité avec la gestation de sa jument :

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– Quels sont tes projets équestres à court, moyen et long terme ?

– C’est compliqué… C’est compliqué parce que je suis une femme en âge de procréer [ton ironique], voilà donc je vais procréer, donc du coup ça va mettre un petit frein […] C’est un peu compliqué, surtout en « Pro », sachant que ma jument elle a 12 ans, donc j’arrive quand même en début de fin de carrière on va dire, donc elle aussi faut que je la mette à la reproduction, comme ça je vais récupérer le poulain et j’aurai le poulain […]

– Et là, à court terme, tu penses t’arrêter et arrêter la jument très bientôt ?

– L’année prochaine, pour essayer de combiner un peu tout ça [sa grossesse et la gestation de sa jument]… Je ne sais pas dans quel ordre mais le but, c’est de combiner un peu tout ça. C’est stratégique parce que, c’est compliqué, on y a déjà réfléchi beaucoup parce que c’est compliqué : déjà, toi, tu ne sais pas quand tu vas tomber enceinte… enfin c’est pas « tomber » mais tu ne sais pas quand tu vas te retrouver enceinte, ça physiologiquement, tu ne le sais pas donc c’est quand même très aléatoire, c’est quand même très compliqué de combiner, c’est compliqué… C’est vrai que cette solution-là… parce qu’au départ, je voulais arrêter G. [sa jument] et m’arrêter moi en même temps et lui faire faire des poulains mais seulement les poulains, ça prend plus de temps [11 mois] que nous d’arrêter.

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Le cas limite que constitue ce projet de « grossesses parallèles » met en lumière une version féminine du Centaure. Au moment où l’effacement du corps du cavalier, en l’occurrence ici de la cavalière, n’est plus possible, où il faut redevenir deux, la fusion idéale s’incarne dans cette expérience partagée par les deux corps, la grossesse versus la gestation.

Conclusion

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Le rapport au corps du cavalier présente des caractéristiques qui le différencient quelque peu du « corps sportif » communément reconnu. À l’inverse de la plupart des pratiques sportives qui sont offertes aux amateurs, l’apprentissage de l’équitation n’exige pas une morphologie particulière du corps du pratiquant, ni des qualités physiques en terme de puissance musculaire, souplesse, endurance, souffle, etc… ni une discipline particulière en matière d’hygiène de vie quotidienne. Ce n’est pas non plus une pratique sportive qui est présentée et perçue comme susceptible de modifier le corps dans le sens des normes esthétiques actuelles (minceur, beauté, santé, jeunesse) fondées sur l’association entre dépense énergétique et alimentation équilibrée. L’apprentissage consiste à rendre « léger », pour le cheval mais aussi pour le spectateur, n’importe quel corps, quelles que soient ses mensurations, car c’est le travail d’harmonisation avec le corps du cheval qui produit la légèreté, et non une quelconque entreprise de transformation du corps. Sa physiologie corporelle est donc niée dans ses aspects les plus visibles (musculature, taille, poids, sexe, âge, etc.) au profit d’une « posture » qui, tout en étant le résultat d’un très long apprentissage physique, apparaît cependant comme « désincarnée ». Au terme de cet apprentissage, le corps du cavalier s’efface au profit de celui du cheval dont la condition physique concentre toutes les attentions car c’est lui l’athlète du couple. Et lors des compétitions, c’est bien cet effacement qui est mis en scène, à travers l’invisibilité des interventions du cavalier sur sa monture : on sait bien qui tient les rênes dans le couple, mais le cheval doit évoluer sans contraintes apparentes. Lui seul peut, à cette occasion, faire admirer sa musculature parfaite, l’harmonie de ses mouvements et même la sueur témoignant de ses efforts alors que le cavalier doit se faire oublier.

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Cette discrétion vis-à-vis des manifestations physiques et physiologiques du corps se construit comme une seconde nature au cours des séquences qui jalonnent l’apprentissage jusqu’aux plus hauts niveaux, et ce d’autant plus « naturellement » qu’elle s’adresse à un public de pratiquants souvent issus de la bourgeoisie pour laquelle le rapport distancié au corps est une caractéristique de l’hexis corporelle. En fait, ce qui est rendu invisible à travers ce processus d’effacement du corps, c’est l’effort consenti pour le mettre à distance au profit d’une esthétique de la légèreté. Mais c’est aussi une façon de nier toute idée d’une relation de corps à corps avec le cheval au profit d’une fusion des corps qui efface toute trace des formes de violences, symboliques ou réelles, subies par les cavaliers au cours de leur apprentissage, mais aussi de la violence faite aux chevaux au cours de leur dressage. Autrement dit, rendre le corps invisible, c’est aussi éviter que les meurtrissures marquent socialement les corps. « Dans la mesure où la violence y est plus euphémisée et où la forme et les formes l’emportent sur la force et la fonction » (Bourdieu, 1987, p. 204), l’équitation demeure (malgré sa massification récente) une pratique distinctive. Car son projet est in fine le contrôle le plus parfait (le moins visible) et le plus total de la locomotion du cheval par le cavalier. Parmi les différentes manières de pratiquer, c’est d’ailleurs l’équitation académique qui, parce qu’elle « se propose de rendre au cheval monté la grâce des attitudes et des mouvements qu’il avait naturellement, et qui se trouve altérée par le poids et les interventions du cavalier » (Decarpentry, 1949) concentre les traits les plus distinctifs, au sens où elle vise explicitement cette esthétique de la légèreté. Modalité la plus légitime, même si aujourd’hui seuls quelques rares écuyers la pratiquent, elle symbolise la « perfection rêvée », et fait institution [28][28] Le Cadre Noir de Saumur incarne aujourd’hui cette institution,....

58

Mais, comme on l’a vu, cet apprentissage ne se limite pas à l’inculcation des techniques de la pratique équestre. Il implique aussi une « socialisation au milieu » qui se fait par la fréquentation régulière du centre équestre et la participation à des tâches plus ou moins nobles et plus ou moins ingrates, des soins aux chevaux au nettoyage des boxes, participant à l’apprentissage du contrôle des affects. Aux pieds de sa monture, le corps du cavalier n’est plus supposé se faire oublier, mais doit s’oublier lui-même, ou du moins oublier sa propre sensibilité physique… et sociale. Le corps du cavalier se construit donc à travers une double exigence : devenir invisible sur le dos du cheval et en même temps devenir insensible aux tâches socialement dévalorisées qui s’imposent à lui lorsqu’il met pied à terre.

59

Il reste que ces exigences ne sont pas tout à fait du même ordre. Si l’apprentissage de l’effacement du corps ne provoque aucun rejet de la part de pratiquants plutôt issus de la bourgeoisie et des classes moyennes, il n’en va pas de même pour les tâches serviles qui ne seront pas considérées comme aussi indispensables à la formation accomplie de l’homme de cheval par les plus fortunés d’entre eux. Lors des premières séquences de l’apprentissage, l’exécution de ces tâches est vécue comme une étape indissociable de la formation de « l’homme de cheval », ce qui rend acceptables les désagréments physiques auxquels les cavaliers sont confrontés et neutralise l’image socialement négative de ces activités « de service ». Mais au fur et à mesure de leur progression, les cavaliers amateurs les plus aisés – qui sont ceux qui ont le plus de chances de devenir propriétaires de leur monture et d’accéder aux plus hauts niveaux sportifs – vont aussi pouvoir se dispenser de ces tâches en intégrant des écuries de compétition où, contrairement aux centres équestres, le « sale boulot » est assuré par du personnel salarié. Celui-ci est souvent constitué de cavaliers amateurs plus modestes qui, ne disposant pas des mêmes possibilités financières, prendront le parti de convertir leur passion en activité salariée. Une partie d’entre eux assurera, dans ces établissements réservés aux plus fortunés, les tâches les plus ingrates et les plus éprouvantes physiquement et y abandonnera souvent toute possibilité d’une carrière sportive de haut niveau. D’autres, plus nombreux, resteront dans les centres équestres où ils enseigneront aux cavaliers débutants l’effacement du corps et la maîtrise des affects liés aux soins des chevaux et au nettoyage des boxes, qui sont supposés en faire des cavaliers accomplis. L’invisibilité du cavalier résulte d’un long apprentissage des techniques du corps mais elle n’implique pas pour tous les mêmes formes d’engagement corporel.


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Notes

[*]

Maître de conférences – Sociologie-STAPS – Université Paris Est Créteil et Centre Maurice Halbwachs - UMR 8097 CMH-Équipe PRO – 48 Bd Jourdan – 75014 Paris

verene.chevalier@ens.fr

[**]

Maître de conférences – STAPS – Université de Caen Basse-Normandie- CesamS - EA4260 Université de Caen Basse- Normandie (UCBN) – Campus 2 – UFR STAPS – Bureau SP 160 – Bd du Maréchal Juin – 14032 Caen Cedex

fanny.lemancq@unicaen.fr

[1]

Entendue comme « l’ensemble des savoirs pratiques de la conduite du cheval monté » (Marry in Durup et al., 1981 et Marry, 2011, p. 286). La notion de « sports équestres » désigne la forme compétitive qui comporte plusieurs disciplines dont trois olympiques : le Dressage, le Concours Complet d’Équitation et le Concours de Saut d’Obstacles (aussi appelé « jumping »), cette dernière étant la plus pratiquée et médiatisée (cf. tableau 1, p. 13).

[2]

Cet article doit beaucoup à quelques contributions invisibles : Brigitte Dussart d’abord, qui a lu, relu et enrichi le texte au fil des versions (jusqu’à la dernière !) avec son habituel dosage de rigueur, de générosité et d’humour, mais aussi Taïeb El Boujjouffi, Catherine Marry et les lecteurs anonymes de Sociologie. Qu’ils en soient remerciés, ainsi que le Comité d’Orientation Technique et Scientifique de l’Institut Français du Cheval et de l’Équitation, pour son soutien matériel qui a permis de réaliser une partie des terrains utilisés ici.

[3]

Au sens défini par Hughes (1955) et avec un usage beckerien (Becker, 1985). Sur cet instrument précieux d’objectivation que constitue la notion de carrière, voir Darmon (2008).

[4]

La thèse de Fanny Le Mancq sur les carrières de compétition (2008) avait ainsi commencé à nous alerter sur les mises en jeu du corps, alerte confirmée lors de nos enquêtes ultérieures sur les travailleurs des centres équestres et des courses hippiques, que nous ne traiterons pas ici (Chevalier, Le Mancq & Lebeaux, 2009 ; Nouiri-Mangold, 2010).

[5]

Ne pouvant analyser de front ces deux socialisations, même si l’une procède de l’autre (Chevalier & Dussart, 2002 ; Le Mancq, 2007 ; Chevalier & Le Mancq, 2010), nous nous en tiendrons ici à la construction sociale du corps du cavalier amateur en ceci que nous n’aborderons pas les usages du corps qu’imposent les situations de travail proprement dites, c’est-à-dire subordonnées à un contrat de travail (ou de formation en apprentissage) ou de prestations rémunérées.

[6]

Nous avons multiplié les entretiens avec des cavaliers récemment blessés dans le cadre de leur pratique, à cheval ou « à terre », ou convalescents.

[7]

Nous entendons par « monde équestre » le secteur des activités équestres pratiquées par des cavaliers dans des écoles d’équitation (centres équestres, poneys-clubs) ou écuries de compétition, selon une modalité compétitive ou non, sur leurs propres montures ou des montures (poneys ou chevaux) fournies par ces écoles d’équitation. La population des cavaliers amateurs – compétiteurs ou non – qui connaît une des plus fortes croissances parmi les populations sportives licenciées, compte 706 449 individus licenciés dans plus de 5 000 clubs de la Fédération Française d’Équitation (FFE) en 2012. Ce qui en fait la 3ème fédération sportive française (après le football et le tennis) en termes d’effectifs de licenciés. En sus d’une cotisation annuelle, les cavaliers s’acquittent d’un forfait mensuel qui leur donne accès à une ou plusieurs leçons par semaine ou, lorsqu’ils sont propriétaires de leur monture, règlent les frais de pension de celle-ci. Le « monde équestre » se distingue d’un autre « monde du cheval » : celui des courses hippiques (trot et galop), pratiquées par des jockeys professionnels sur des hippodromes et donnant lieu à des paris. Le public amateur des courses hippiques est ainsi un public de spectateurs (parieurs) tandis que le public du « monde équestre » est constitué d’amateurs pratiquants. Nous intéressant au rapport au corps construit dans et par la pratique, seul le « monde équestre » sera traité ici.

[8]

Sur les pratiques de recherche de sociologues « engagés, situés, et [faisant partie] du monde social qu’ils analysent », voir l’introduction et les contributions de l’ouvrage dirigé par Delphine Naudier & Maud Simonet (2011). En tant que cavalières engagées (l’une a cependant pris de la distance en ne pratiquant plus depuis vingt ans), nous avons été confrontées à un double obstacle, celui d’un corps qui se dérobe aux sciences sociales, et celui de notre propre socialisation équestre aux âges tendres. Que dire quand ces mondes sociaux construisent le corps en creux, par son effacement…

[9]

Les classes moyennes et supérieures y restent sur-représentées malgré sa massification récente, voir TNS-SOFRES/FIVAL, 2007.

[10]

L’abandon précoce désigne l’arrêt de la pratique équestre licenciée l’année même de la première prise de licence (Chevalier 1996). Une actualisation récente de ces données a montré que ce taux moyen d’abandon précoce valait 47 % pour 2010. Cette baisse relative de l’abandon précoce est en fait principalement due à une transformation de la population et à la spécialisation démographique des publics licenciés : en 20 ans, les taux de pratique licenciée des filles de 8 à 12 ans sont passés de 2 % à 10 % tandis que ceux des garçons du même âge ont peu progressé (de 0,7 % à 1,6 %). Les garçons, aujourd’hui comme hier, abandonnent toujours aussi fréquemment dans leur première année de pratique : 58 % en 1991, 59 % aujourd’hui. En fait, la baisse observée du taux moyen d’abandon précoce provient essentiellement d’une plus forte fidélité des filles (en particulier les plus jeunes qui sont aussi les plus nombreuses), elles étaient 53 % à abandonner précocement en 1991, elles ne sont plus que 44 % dans cette situation. Ainsi, alors qu’il y avait 5 points d’écart d’abandon précoce entre hommes et femmes en 1991, il y en a aujourd’hui 15.

[11]

Laquelle légèreté constitue le Graal de l’équitation académique et a été définie par le Général L’Hotte (figure tutélaire de l’équitation académique) comme « la perfection rêvée » : « cette pureté repose sur la mise en jeu par le cavalier, et l’emploi que fait le cheval, des seules forces utiles au mouvement envisagé » (L’Hotte, 1905 [1958], p. 126).

[12]

Qui n’a rien à voir avec l’éthologie au sens de discipline scientifique, mais repose sur une définition marketing. Dans sa version américaine, elle a été portée à la connaissance d’un public élargi par le film de R. Redford sorti en 1998 « L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux » (plus de 2,5 millions d’entrées en France). Ce film a sans doute participé à la vague dite de « l’éthologie ». Il met en scène le travail de re-domestication effectué par le murmureur Redford sur un cheval traumatisé (rendu fou furieux) par un accident, en même temps que la reprise du goût à la vie de sa jeune propriétaire. Aux États-Unis (et dans une moindre mesure en France) se multiplient les stages centrés sur la relation cheval/cavalier, totalement « à pied », sur le modèle de l’agility canin.

[13]

« Les réunions d’Equifeel proposent des tests ludiques variés à pied où le cavalier choisit des niveaux de difficulté de contrat pour mettre en valeur sa complicité avec son poney / cheval. Le but de l’Equifeel est de donner au cavalier davantage de compréhension du poney ou du cheval, de réflexion et de ressenti dans ses interactions avec lui. Progresser dans ces capacités nécessite et procure justesse, tact et compréhension, mais aussi confiance et respect mutuels qui sont les fondamentaux de cette approche. » (Site de la Fédération Française d’Équitation : www.ffe.com).

[14]

Site de la Fédération Française d’Équitation : www.ffe.com

[15]

Ces statistiques résultent d’une approche globale des accidents survenus dans le monde équestre et celui des courses (pourtant fort différents, cf. note 7 supra), à partir d’une recension de travaux internationaux sur la traumatologie équestre (Rigou & Thélot, 2010). Selon une autre enquête de l’Institut de Veille Sanitaire (Ricard et al., 2007), l’équitation concentrerait 4 % de l’ensemble des accidents de sport avec recours aux urgences.

[16]

Chevalier V. (1998).

[17]

Précisons que, même avec l’institutionnalisation récente (2001) d’un circuit « club » (circuit de compétitions accessibles, avec des chevaux d’instruction sans obligation de pedigree, aux cavaliers de niveau modeste et participation au championnat annuel qui les finalise), seuls 21,2 % des 706 449 licenciés à la FFE en 2012 disposent d’une licence d’accès à la compétition : parce que celle-ci requiert un apprentissage assez long, parce que beaucoup abandonnent avant de l’avoir reçu (Chevalier, 1996) et enfin parce que certains sont réservés à l’égard de la compétition (Chevalier, 1998).

[18]

Comme cette dénomination est trompeuse, précisons que ces compétitions visent à évaluer le résultat du dressage du cheval (au sens de sa capacité à exécuter des figures techniquement complexes) et non le processus (et surtout les procédés) pour les obtenir. L’objectif étant que les moyens utilisés par le cavalier pour obtenir ces figures soient totalement invisibles au public, profane comme initié, témoignant ainsi de l’harmonie la plus parfaite entre ce que le cavalier pense et ce que le cheval exécute.

[20]

La discipline « pony-games » confronte plusieurs équipes de cavaliers qui doivent réaliser le plus rapidement possible des jeux codifiés et règlementés, en relais.

[21]

Le « horse-ball » est un sport collectif (4 joueurs par équipe) qui est organisé en matchs, à l’aide d’un ballon muni de anses en cuir que les joueurs doivent ramasser à terre, sans jamais descendre, et par un jeu de passes, envoyer dans des buts fixés en hauteur aux extrémités du terrain.

[22]

Une « épreuve » consiste en une compétition donnant lieu à un classement, une journée de concours accueillant souvent une succession d’épreuves (de niveaux différents). Un « engagement » dans une épreuve de compétition est l’acte administratif d’inscription, qui permet l’organisation du concours (horaires et ordre de passage des « couples » cavalier-cheval). Entre septembre 2009 et août 2010, 65 275 épreuves de Concours de Saut d’Obstacles ont ainsi été organisées, qui ont donné lieu à 1 029 168 engagements, qui correspondent à des couples-épreuves (un même cavalier courant plusieurs épreuves dans l’année).

[23]

Sur le rapport entre deux corps, qui est fréquent dans le domaine du sport (i.e. la planche à voile, prothèses pour le handi-sport) comme dans celui du travail, voir la présentation du numéro spécial de la revue Communications consacré à « Corps et techniques » (T. Pillon & G. Vigarello, 2007), ainsi que les contributions (Moricot, Pouchelle) montrant que la machine (l’avion, le robot) finit par faire corps avec le pilote/chirurgien.

[24]

Tel que le définissent Dominique Memmi, Gilles Raveneau & Emmanuel Taïeb (2011, p. 6) : « une réaction très négative face à une substance, une situation, un être ou une classe d’êtres, se traduisant par un malaise pouvant aller jusqu’à la nausée et s’imposant comme un affect dont l’expression est indissociablement somatique et psychique, mais peut prendre une signification morale ».

[25]

Hughes (1996, p. 82), à propos du sale boulot qui incombe à la plupart des professions, indique tout à la fois l’anoblissement qu’il procure à celui qui a le courage de le faire, même temporairement, et comment sa délégation à d’autres au fur et à mesure de la progression de la carrière « fait partie du processus de mobilité professionnelle ».

[26]

La distinction entre ces deux types d’interventions recoupe celle faite par Hughes (idem) entre les « tabous concernant la propreté », ici rejetée sur les palefreniers (la pratique des cavaliers amateurs se cantonnant à un coup de main occasionnel), et les activités prestigieuses comme certains soins en ce qu’elles « confèrent au métier son charisme, comme pour le médecin, le traitement du corps humain ».

[27]

À propos de ce rapport au corps paradoxal et de cette minimisation de la douleur par les sportifs, C. Détrez (2002) indique : « Si le corps peut sembler le point central de l’activité sportive, à la fois support, pivot et parfois même finalité des exercices accomplis, il occupe une place paradoxale. Corps magnifié, il est également méprisé, presque martyrisé. La douleur, notamment, n’est pas saisie comme un signal d’alerte » (p. 89).

[28]

Le Cadre Noir de Saumur incarne aujourd’hui cette institution, avec une vocation de patrimonialisation de l’équitation académique (à travers l’édition de sa doctrine et le spectacle de sa reprise des écuyers dite « reprise des Dieux » dont l’écuyer en chef est d’ailleurs familièrement surnommé le « Grand Dieu »). On peut en effet faire l’hypothèse que cette institution, lointaine mais prégnante, joue un rôle comparable à celui de l’école des officiers repéré par C. Coton (2009, p. 202) à propos de l’hexis corporelle des officiers « les plus engagés dans la quête d’une distinction guerrière » : les stages ou formations suivis à Saumur (ré)actualisant en pratique le dressage à l’effacement du corps.

Résumé

Français

À partir d’un corpus constitué sur près de vingt ans de recherche, alternant enquêtes par entretiens ou observations et analyses secondaires, l’article propose d’examiner la conversion cavalière des corps, ou plutôt la disparition discrète du corps dans et par l’expérience équestre, et comment cette socialisation cavalière renforce – ou à l’inverse contrarie – certaines dispositions corporelles des catégories sociales attirées par l’équitation. Le corps du cavalier se construit au cours de plusieurs étapes ordonnées en une carrière, et sur plusieurs scènes (à cheval bien entendu mais aussi à pied, dans l’écurie et ses alentours) et repose sur une double exigence : devenir invisible sur le dos du cheval et en même temps devenir insensible aux tâches socialement dévalorisées qui s’imposent à lui lorsqu’il met pied à terre. Ces dernières deviennent acceptables et supportables parce que le corps du cheval devient peu à peu celui du cavalier au fur et à mesure que celui-ci apprend à faire corps avec sa monture. À cheval, l’effacement du corps semble socialement ajusté aux dispositions corporelles des catégories aisées en ce qu’il incarne à la fois un rapport distancié au corps et le contrôle de soi de l’étiquette bourgeoise. À terre en revanche, l’effacement, à travers la pratique constante d’activités « de service », exige l’oubli de sa sensibilité physique et sociale, et contrarie l’attention discrète au corps propre à ces mêmes catégories sociales.

Mots-clés

  • équitation
  • socialisation
  • usages du corps

English

Vanishing horse ridersDrawing from papers published over almost twenty years – including interviews and secondary analysis – this paper scrutinizes the horse rider’s body. It contends that horseback riding has transformed the rider’s body or rather that the equestrian experience has led to a barely noticeable disappearance of the body. It also questions whether such sport identity reinforces or, on the contrary, undermines certain physical abilities of the social groups prone to horse riding. A rider sees his or her body evolve throughout the career and according to the diverse situations faced - ri­ding or not, in the stable and around. A twofold requirement determines this evolution : not only should the rider become invisible while riding, but he also needs to become immune to tasks that are socially debased but that he yet has to deal with once he dismounts. He can accept these better as he makes the body of the horse his and as he and his mount move like one. The way the rider’s body seems to be less visible when riding coincides with the physical dispositions of upper classes inasmuch as it illustrates both their distanced way of considering the body and the composure of the bourgeois etiquette. However, in the other situations, the rider’s body disappears in the “serving” type activities which compel to overlook one’s physical and social sensitivity, challenging the discrete attention these very same social groups pay to their body.

Keywords

  • horse riding
  • socialization
  • uses of the body

Plan de l'article

  1. Devenir cavalier : faire avec un corps encombrant
    1. L’entrée dans un loisir sérieux
    2. L’apprentissage sélectif des sensations
    3. La maîtrise des corps « pied à terre »
  2. L’épreuve des épreuves organisées
    1. Faire couple
    2. Apprendre qui est l’athlète du couple
    3. Prendre goût aux choses dégoûtantes
  3. Être cavalier ou « la perfection rêvée » du Centaure
    1. L’apprentissage de l’épargne corporelle… du cheval
    2. Une instrumentalisation invisible du corps du cavalier
    3. Un effacement du corps qu’on est par le corps qu’on a (acquis)
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Chevalier Vérène, Le Mancq Fanny, « L'invisibilisation du corps des cavaliers », Sociologie, 2/2013 (Vol. 4), p. 183-200.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2013-2-page-183.htm
DOI : 10.3917/socio.042.0183


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