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Sociologie

2013/3 (Vol. 4)


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Décrire le monde social, rendre compte de phénomènes qui s’y déroulent, comprendre comment les acteurs s’y orientent sont autant d’objectifs familiers pour le sociologue. Pour accomplir ce travail, il lui faut classer ses observations, distribuer ses matériaux dans des catégories, comparer ses mémos, juguler le flot souvent débordant des informations rassemblées. Il lui faut mettre de l’ordre dans la complexité du réel, car cette réduction est la seule voie qui mène à l’intelligibilité. Toute production de connaissance scientifique, quelle que soit la discipline, s’appuie d’ailleurs sur des classifications et catégories. Et plus généralement, c’est la commune condition humaine que de mobiliser des catégorisations pour construire de la signification, pour l’énoncer, l’argumenter, la faire partager. Aussi, même le sociologue le plus attaché à la description minutieuse de son terrain, ou le plus engagé dans la direction de « l’empirisme irréductible » (Schwartz, 1993), ne peut échapper à cette contrainte. La sociologie est indissociable d’opérations de classement, plus ou moins complexes, élaborées, explicites, argumentées.

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Ces opérations se traduisent fréquemment par la production de typologies, au point que « la typologie apparaît consubstantielle à la démarche sociologique elle?même […] se confondrait avec la démarche sociologique elle?même » (Schnapper, 1999, p. 2). Il est vrai que la méthode typologique fait partie du patrimoine de la discipline, que l’on songe à l’Idealtypus wébérien (Weber, 1965) ou aux recommandations d’un Durkheim invitant à substituer « à la multiplicité indéfinie des individus un nombre restreint de types » (Durkheim, 1895, p. 79). Certes l’analyse typologique ne désigne pas un ensemble homogène, ni même toujours précis, de pratiques de recherche. Mais elle fait référence, en particulier quand l’objectif est de rendre compte à partir d’entretiens approfondis des expériences vécues d’une population, confrontée à une même situation, vivant une condition semblable. Dans ce cas de figure, sur lequel ce texte est centré, la typologie apparaît comme une méthode efficace, permettant de s’extraire de la singularité des cas individuels et du foisonnement des matériaux pour dégager des similitudes sans évacuer la richesse des corpus. Elle « aide les sociologues (et, par contrecoup, leur public) à comprendre la diversité qui existe dans une classe générale de phénomènes » (Ragin, 1987, p. 149). Elle permet de mettre de l’ordre, c’est?à?dire de réduire la complexité sans l’anéantir.

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Construire une typologie à partir de l’analyse d’un corpus d’entretiens, pour rendre compte de façon compréhensive des manières dont une condition sociale est investie de significations, dont un statut est approprié, dont une situation est interprétée, est une démarche qui semble relever de l’évidence. Elle est utilisée en sociologie depuis des décennies (Grémy & Le Moan, 1977, p. 33), et elle est aujourd’hui « une des opérations les plus courantes et les plus pratiquées » (Demazière & Dubar, 1997, p. 274). Faire une typologie apparaît désormais comme une manière commode de rendre compte d’informations abondantes et non normalisées – en particulier des matériaux langagiers produits en situation d’entretien (Demazière, 2007) – quitte à invoquer Max Weber pour « parer le reproche de simplification abusive de l’analyse » (Coenen?Huther, 2003, p. 532). Parce qu’elle tend à devenir une routine de la recherche, la typologie mérite d’être interrogée.

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Cela est d’autant plus nécessaire que les opérations permettant de dégager une typologie éclairante et convaincante à partir de matériaux hétérogènes et difficilement maîtrisables sont rarement décrites par les chercheurs qui les mettent en œuvre et ne sont guère évoquées dans les manuels de méthodologie, sinon de manière vague. Ce défaut d’explicitation fait de la production typologique une méthode sous?développée (McKinney, 1969, p. 1). Peu mise en débat, elle tend à osciller entre deux pistes. À un pôle, les types sont présentés autour d’« exemples concrets [qui] ont une valeur illustrative et pédagogique » (Schnapper, 1999, p. 118), avec le risque de les confondre avec des cas singuliers dont la convocation est soutenue par l’argument de leur exemplarité ou de leur typicité. À l’autre pôle, la typologie prend la forme d’une classification qui fige la réalité en entités autonomes selon les dérives d’une « pensée discontinuiste » (Heinich, 2009, p. 63), légitimée par une référence au type idéal, lequel « devient ainsi trop souvent le terme fétiche du chercheur de terrain en position défensive » (Coenen?Huther, 2003, p. 532).

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Dans le cadre du recours à la typologie afin de réaliser une description organisée et intelligible d’expériences vécues, l’opération de base consiste à « donner tout bêtement un nom unique à un tas de choses » (Becker, 2002, p. 262). L’enjeu central de la définition de types réside alors dans le rapport entre la typologie et les phénomènes dont elle est supposée rendre compte : la simplification se justifie par le surcroît de compréhension dégagé, mais jusqu’où la complexité peut?elle être réduite sans dommage pour la description ? Comment combiner intelligibilité et complexité, comment atteindre la première sans sacrifier la seconde, et comment préserver la seconde sans compromettre la première ? Notre argument est que la typologie n’est pas la meilleure manière de combiner ces contraires, même si elle est une méthode répandue pour mettre de l’ordre dans des corpus d’entretiens. Plus précisément, la typologie doit être considérée comme une production intermédiaire plutôt que comme un résultat, comme une étape d’analyse plutôt que comme une forme finale.

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Pour étayer ce point de vue, nous nous appuyons sur une recherche par entretiens biographiques approfondis centrée sur l’analyse des expériences du chômage et des manières d’interpréter cette condition. Cette recherche a deux traits qui accentuent sensiblement l’hétérogénéité des matériaux et la complexité des phénomènes, ce qui a incité à envisager comment préserver cette richesse sans en rabattre sur les exigences d’intelligibilité. D’abord, au plan méthodologique, elle est une comparaison internationale basée sur des entretiens biographiques réalisés auprès de 200 chômeurs environ, vivant dans les trois métropoles de Paris, São Paulo et Tokyo. Une telle « comparaison internationale compréhensive » (Demazière et al., 2013, p. 303 sq.) tend à accentuer la diversité des matériaux (ici les récits des expériences du chômage), et vise pourtant à organiser cette disparité dans un ensemble de jeux de variations, différences, proximités. Ensuite, au plan théorique, cette recherche considère que le statut de chômeur se lézarde et perd en pertinence, et que le chômage devient une activité interprétative dont les significations ne peuvent être réduites à un sens normatif, officiel. Cette hypothèse suppose de porter une attention soutenue aux modulations des interprétations que les chômeurs font de leur situation, en considérant a priori qu’elles sont irréductibles à des variations autour d’un statut homogène qui fournirait un sens de référence (Demazière, 2003).

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Cette démarche a conduit à utiliser la production d’une typologie comme une étape intermédiaire permettant de repérer des significations attractives, puis de la compléter par le tracé d’un espace structuré permettant d’intégrer les significations du chômage dans toutes leurs variations et leurs combinaisons. Nous présenterons successivement ces deux étapes, afin d’argumenter la plus?value de la cartographie finale, qui prend en compte une complexité plus grande des phénomènes sans brouiller pour autant leur intelligibilité. Au préalable, il est utile de clarifier les principes de la méthode typologique discutée ici, orientée vers le classement d’expériences vécues ou de significations subjectives, et généralement connue sous l’expression de méthode des tas.

Classer : manières de faire des typologies

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Si la démarche typologique est aujourd’hui une pratique courante dans l’enquête par entretiens, voire un signe de ralliement, elle correspond aussi à une grande variété de pratiques. L’inventaire de ces dernières et leur comparaison raisonnée dépassent de beaucoup les objectifs de ce texte, et l’on peut regretter que les manuels de méthode ne s’emploient pas à cette tâche nécessaire de clarification du travail sociologique concret. Nous nous limiterons ici à rappeler quels sont les principaux traits de la typologie entendue comme production d’une description ordonnée des phénomènes sociaux. Pour cela, il est utile de bien différencier cette démarche d’avec l’idéaltype issu de la méthode wébérienne, car les objectifs de la production de types sont radicalement différents, orienté vers la description dans un cas, vers l’abstraction dans l’autre.

La typologie comme abstraction

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Dans cette démarche, le type idéal, qu’il faut entendre dans un sens logique et non normatif, n’a pas de valeur de description des phénomènes empiriques, il est une construction abstraite, une « stylisation de la réalité » (Schnapper, 1999, p. 18). Weber indique que les types idéaux sont des « tableaux de pensée » (Weber, 1965, p. 174), obtenus en « accentuant par la pensée (gedankliche Steigerung) des éléments déterminés de la réalité » (Weber, 1965, p. 173?174). Le type idéal est construit au terme d’un processus d’abstraction sélective, ou de « modélisation » (Coenen?Huther, 2003, p. 540), appuyé sur des hypothèses concernant les comportements des acteurs, comme Weber l’a montré, par exemple dans son enquête sur le capitalisme (Weber, 1964). C’est bien une fiction, qui ne vise pas à rendre compte des phénomènes observés, mais constitue une représentation délibérément simplifiée, épurée, de la réalité.

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Après cette étape d’abstraction, la méthode typologique passe par la confrontation des observations collectées par l’enquête avec cette forme pure, cette fiction, que Weber appelle aussi utopie. Le type idéal représente un point de comparaison extérieur à la réalité, et utilisé comme un étalon : il s’agit d’apprécier systématiquement « combien la réalité se rapproche ou s’écarte de cet tableau idéal » (Weber, 1965, p. 181). Le type idéal s’appuie sur l’identification d’un « trait essentiel grâce auquel les observations de l’enquête empirique sont rendues plus intelligibles » (Schnapper, 1999, p. 119). Les types n’ont ici aucune valeur de description et ne sont pas un résultat de la recherche, mais ils constituent une composante de la démarche, un élément de méthode : « la construction d’idéaltypes abstraits n’entre pas en ligne de compte comme but mais uniquement comme moyen de la connaissance » (Ibid., p. 175). Un programme de recherche ne peut donc avoir pour objectif de présenter des types idéaux : il faut apprécier de quoi les écarts observés sont faits, comprendre ce qui différencie les acteurs historiques de la figure idéaltypique, indiquer le « degré d’approximation » entre un événement et le concept typologique (Weber, 1971, p. 49).

La typologie comme description

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La typologie à visée descriptive a un tout autre but et résulte d’une démarche bien différente. L’objectif est d’organiser la description des phénomènes observés à partir d’un classement des matériaux empiriques, par exemple des discours collectés par entretiens. L’opération de base consiste à regrouper des unités ou des cas en classes bien différenciées et dotées chacune de cohérence. Cette méthode est à l’évidence la plus utilisée dans les recherches empiriques impliquant le traitement d’informations riches concernant des corpus limités, d’entretiens notamment. En dépit de son succès, elle est, encore aujourd’hui, « rarement décrite dans les textes de méthodologie » (Grémy & Le Moan, 1977, p. 33).

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C’est que cette méthode est très empirique, ce qui rend particulièrement difficile la description précise des opérations qu’elle suppose. La logique principale consiste à agréger, de manière progressive et itérative, des unités autour d’un petit nombre d’entre elles, choisies comme attracteurs, comme noyaux de la typologie. Mais cette « agrégation autour d’unités?noyaux » (Ibid., p. 33 sq.) comporte peu d’hypothèse explicite. Elle relève d’une démarche inductive et descriptive, proche de la complexité des données et orientée vers la réduction de cette hétérogénéité par repérage et consolidation de différenciations structurantes. Une première étape de cette réduction consiste à condenser les informations relatives à chaque unité empirique (entretien par exemple), en établissant des fiches, rédigeant des mémos, multipliant les commentaires, proposant des reformulations (Glaser, 1978 ; Schatzman & Strauss, 1973). Les appuis utilisés pour réaliser cette condensation peuvent être très variables : repérage de thèmes récurrents apparaissant dans les discours, explicitation de l’impression subjective du sociologue à la lecture de l’entretien, inventaire des catégories lexicales utilisées par les interviewés, mise en œuvre de procédures de traitement du langage, etc.

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La seconde étape s’appuie sur la comparaison des fiches et mémos produits afin de réaliser un classement, par essais et erreurs. L’objectif est de répartir la totalité des unités empiriques, déjà réduites et condensées, en un nombre limité de sous?ensembles, homogènes et bien distincts les uns des autres. Cette opération, qui revient à former des paquets ou des tas (d’où l’appellation courante de « méthode des tas ») est effectuée de manière incrémentale, à partir du repérage de quelques unités, qui apparaissent particulièrement intelligibles pour le chercheur, qui leur octroie alors le statut d’unités?noyaux. Celles?ci fournissent une première base de classement, et la production de la typologie finale passe par les opérations d’agrégation de nouvelles unités autour de ces noyaux, mais aussi de fusion, de division ou de création de tas. La typologie est produite quand chaque unité se trouve dans un tas et un seul et quand toutes ont été classées. La démarche est peu modélisable, même si elle répond à quelques hypothèses formelles, implicites mais incontournables, telles que : un nombre réduit de tas à l’arrivée (entre trois et cinq le plus souvent), des écarts de taille limités entre chaque tas.

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Les regroupements débouchant sur la production d’une typologie à visée descriptive s’appuient sur deux principes, que l’on peut qualifier de vraisemblance et de ressemblance. Le premier, qui préside à la sélection des unités?noyaux, signifie que le chercheur a l’impression de comprendre avec vraisemblance les conduites, et les schèmes interprétatifs qui les sous?tendent, de certains interviewés, qu’il considèrera alors comme des cas particulièrement typiques. Mais la validité de cette impression de vraisemblance ne peut guère être évaluée, sinon à travers le caractère plus ou moins convaincant de la typologie finale. Le principe de ressemblance, qui guide la comparaison des unités du corpus avec les unités?noyaux, s’appuie sur des critères souvent flous au départ, qui se stabilisent à mesure que la typologie prend forme. Le chercheur ne recourt pas à une métrique de distance ou à une matrice d’écarts pour situer les entretiens le long de chaînes de ressemblance. De fait, celle?ci reste approximative, ou du moins variable dans la mesure où chaque type condense en une figure unique – typique – une hétérogénéité gravitant autour du noyau.

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La tension entre différences externes (entre les types) et ressemblances internes (propres à chaque type) est inhérente aux typologies descriptives. Mais, dès lors que celles?ci constituent le résultat final de la recherche, la présentation risque de réduire cette tension en mettant excessivement l’accent sur la cohérence de chaque type. Ce faisant, les résultats peuvent apparaître trop réducteurs, et susciter une impression de malaise que l’invocation de la tradition idéaltypique ne saurait dissiper puisque, on l’a vu, elle renvoie à une tout autre démarche. Une manière d’éviter les excès de simplification inhérents à la description typologique consiste à considérer celle?ci comme une production intermédiaire plutôt que comme un résultat final de l’analyse. C’est cette perspective que nous allons argumenter et exemplifier maintenant.

Décrire : un matériau débordant et foisonnant

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L’enquête conduite auprès de chômeurs de trois métropoles et basée sur la collecte d’entretiens biographiques visait à rendre compte de la diversité des expériences et interprétations d’une même condition. L’objectif était donc de produire une description organisée du corpus, c’est?à?dire, classiquement, d’identifier des différences et des similarités et de repérer des écarts et des proximités dans les récits. Dégager des significations typiques doit alors permettre de produire de l’intelligibilité dans un matériau débordant et foisonnant. Mais si la typologie est une réduction, il faut en apprécier le caractère heuristique, et notamment évaluer dans quelle mesure elle rend compte de l’hétérogénéité du corpus.

Dégager des types

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Une première étape a consisté à repérer des significations contrastées et intelligibles à partir de l’analyse approfondie de quelques entretiens perçus comme aisément compréhensibles (principe de vraisemblance). Par rapport à la démarche typologique classique, une contrainte a été ajoutée, en raison du caractère comparatif de la recherche : identifier ces significations typiques en prenant en compte un entretien de chacun des trois corpus, ce qui correspondait à l’hypothèse centrale selon laquelle les interprétations du chômage sont transversales aux territoires nationaux. Dans cette phase, trois figures ont ainsi été dégagées, appelées compétition, découragement, et débrouillardise. Considérées comme des attracteurs possibles, d’autres discours y ont été agrégés. Parallèlement, les dimensions structurant cette typologie émergente ont été explicitées : interprétation de la condition de chômeur et significations investies (définition de la situation présente), activités privilégiées et gestion quotidienne de la privation de travail (significations des actions engagées), manières d’anticiper le déroulement ultérieur du parcours et projections d’avenir (conception de l’avenir).

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Dans leurs significations typiques, la compétition, le découragement et la débrouillardise se distinguent de manière radicale (cf. tableau ci?dessous). La situation présente est définie comme un engagement dans une recherche d’emploi faite d’épreuves à surmonter, comme une impuissance face à des échecs répétés vécus comme inéluctables, ou comme la participation à des activités variées et considérées comme des occasions d’améliorer son sort. Les actions engagées pour répondre au chômage sont inscrites dans des registres nettement différenciés : celui de la prévision, de la progression, de la planification ou du combat ; celui du renoncement, de la déprime, de l’inaction, ou de la rumination ; celui de l’adaptation, du bricolage, de l’ajustement et de la survie. Les projections d’avenir sont déclinées en orientations temporelles fortement contrastées : anticipation d’un futur programmé, avenir redouté associé à un refuge dans le passé, incertitude face à l’avenir et investissement dans le présent.

Tableau 1 - Trois significations typiques du chômageTableau 1
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Ces trois types de significations correspondent à des rapports contrastés au chômage exprimés dans les discours de ceux qui vivent cette condition : le chômage peut être nié et rejeté au bénéfice d’une valorisation de la compétition pour l’emploi ; il peut être endossé et subi comme une condition envahissante marquée par le découragement ; il peut être non dit et absent de discours orientés vers l’organisation de la débrouillardise. Une fois consolidée comme une classification transversale aux trois sociétés comparées, cette typologie est apparue, du moins en première analyse, assez proche de la caractérisation des manières d’affronter l’épreuve du chômage proposée il y a trente ans (Schnapper, 1994) : la compétition n’est pas sans rapport avec le « chômage différé », le découragement avec le « chômage total », la débrouillardise avec le « chômage inversé ». Il y a néanmoins une différence de taille : les trois significations dégagées ne saturent pas le corpus de 200 entretiens. En ce sens, elles sont des produits intermédiaires, et doivent être considérées comme une étape du raisonnement sociologique.

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Mais, il s’est avéré impossible de mener jusqu’à son terme l’opération d’agrégation : certains entretiens résistaient au classement autour d’un attracteur et le corpus ne pouvait être épuisé, même en multipliant les tas au?delà de la limite habituellement en usage. Les significations du chômage formaient un ensemble trop touffu pour être distribuées dans une typologie, sauf à sacrifier par trop l’hétérogénéité interne. Sans doute ces difficultés sont?elles inhérentes à la production de typologies descriptives, même si elles sont rarement explicitées, le résultat final étant considéré par le chercheur comme un compromis acceptable entre intelligibilité et complexité. Elles sont probablement renforcées par la comparaison internationale, qui accentue l’hétérogénéité des corpus langagiers (par le plurilinguisme) et complique la compréhension des discours (participant de sociétés très différentes). Mais les problèmes que la comparaison révèle plus clairement ne lui sont pas spécifiques, car ils affectent même les composants les plus élémentaires de la typologie. Ainsi, le traitement du corpus a montré que les attracteurs, pourtant définis de manière robuste, fédéraient une hétérogénéité de significations et pouvaient être inscrits dans une continuité et une variation de sens. L’exemple de la débrouillardise permet d’illustrer les limites de la typologie descriptive.

Prendre en compte les variations et déclinaisons

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La débrouillardise est une des figures dégagées dans la première étape du traitement du corpus d’entretiens autour de quelques traits saillants : revendication d’une capacité à répondre aux difficultés provoquées par la privation d’emploi ; projection dans un avenir incertain et clivé entre continuité du présent et obtention d’un emploi ; difficulté à énoncer et nommer une situation qui apparaît à la marge de la définition normative du chômage. Moins que la recherche d’emploi, ce sont les activités pourvoyeuses de ressources qui forment le socle de l’expérience du chômage. Dans ce cas, le terme chômage n’est pas considéré comme pertinent pour définir la situation (les individus concernés ne se disent pas chômeurs) tant celle?ci est traversée par de multiples engagements, conduites et stratégies, qui exigent une dépense temporelle élevée et une mobilisation subjective intense (« c’est toute une organisation », « c’est fatiguant », « je souffle jamais » [1][1] Les expressions entre guillemets sont puisées dans...). En outre, ces activités placent les individus au sein de réseaux de relations, d’obligations, de réciprocité, de dépendance, qui consolident leur implication et renforcent le sens de leurs pratiques (« on se serre les coudes », « on échange », « je connais du monde »). Cela a aussi des conséquences sur les projections temporelles, puisque l’anticipation d’avenir est repoussée au second plan, dans la mesure où les activités ne sont pas considérées comme une étape transitoire et préparatoire d’un futur professionnel (« l’avenir je n’y pense pas trop », « déjà j’ai ça »). Celui?ci est comme escamoté, reporté, explicitement ou non, à plus tard, comme si seules importaient les activités qui donnent sens à la situation présente (« je m’en sors », « il faut bien s’adapter »).

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Toutefois, le sens que les activités de débrouillardise revêtent pour les individus concernés est éminemment variable : cœur de leur expérience et de leur mode de vie pour certains, ou pour d’autres adaptation transitoire dans l’attente de l’obtention d’un emploi, composante fragile d’une mobilisation orientée vers la survie, opportunité d’investissement et de réalisation de soi, etc. De fait, les caractéristiques de telles activités sont polysémiques, sous de multiples angles. Ainsi, la dépense temporelle qu’elles impliquent peut être minime ou considérable selon les cas. De même, les revenus monétaires qu’elles procurent peuvent être négligeables ou indispensables à l’économie domestique. Leur contribution à la préparation de l’avenir peut aussi varier considérablement, selon qu’elles sont articulées à des, ou désaccordées de, perspectives d’évolution de la situation. L’analyse de ces variations, c’est?à?dire l’exploration du périmètre du pôle attracteur de la débrouillardise, a permis de repérer trois déclinaisons, qui en étendent la signification, et ce faisant la nuancent ou la transforment.

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Si l’expérience de difficultés récurrentes pour l’obtention d’un emploi est au principe de l’engagement dans des activités de débrouillardise, la dynamique de celles?ci peut modifier leur statut d’alternative à l’emploi. Elles peuvent alors acquérir une importance croissante, non seulement pour les ressources qu’elles procurent mais surtout pour les perspectives d’avenir qu’elles ouvrent et pour leur impact sur les anticipations professionnelles. Elles deviennent alors un moyen de préparer un retour à l’emploi, à travers leur possible transformation en activité professionnelle régulière et stabilisée, puis officielle et codifiée, sous la forme du travail indépendant notamment. Ces glissements de sens sont exprimés de manière variable dans les récits, apparaissant tantôt comme des processus lents et assortis de fortes incertitudes (« je réfléchis à devenir free lance », « de là à m’installer tout de suite », « l’idée d’en faire un travail vraiment, ben ça germe tout doucement »), et tantôt comme des processus accélérés, dessinant des perspectives de court terme, et mâtinés de solides résolutions (« cette fois je me lance », « je peux sauter le pas, je me considère déjà semi?professionnel de toutes façons », « j’ai commencé les démarches de création, enfin, étudier ça à fond »).

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À l’opposé de la variation précédente, la débrouillardise peut signifier un effacement progressif et de plus en plus irréversible de l’emploi. Ici aussi le rôle des activités se renforce et s’affirme, dans la gestion de la situation de chômage comme dans les anticipations d’avenir. Mais le mouvement qui s’en dégage est une installation dans une alternative au chômage, une orientation vers une sortie du chômage par entrée dans l’inactivité, un renoncement progressif à l’emploi. Les activités procurent alors des satisfactions personnelles, qui apparaissent comme des compensations à une éviction professionnelle, à une acceptation désenchantée et parfois douloureuse de la répétition des échecs dans la recherche d’emploi : « c’est fini pour moi, et j’essaie de compenser », « je peux plus attendre grand?chose, alors autant faire ce qui me plaît », « je fais ce que je veux, et le travail j’oublie ». Le renoncement à l’emploi s’alimente aussi parfois à la perspective d’accéder à un statut alternatif au chômage – et protecteur – comme la retraite. L’existence de ces offres statutaires, et leur accessibilité relative, permet alors d’envisager une intensification de l’investissement dans des activités, vécues dans ce cadre comme des supports d’identité et d’utilité sociales.

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Une troisième variation de la débrouillardise est aisément repérable. Elle ne s’articule pas à une conversion porteuse d’un déplacement de sens des activités, mais se caractérise par une fragilité des activités et des significations qui leur sont attribuées : leur poids, leur importance et leur valeur (saisies du point de vue indigène) ne sont pas suffisants pour consolider la définition de situation. Celle?ci est autant marquée par la privation de travail, et de ressources, que par l’engagement dans des activités, rémunératrices. Le statut des activités pratiquées demeure incertain, parce qu’elles sont discontinues, sont confinées à des cercles amicaux, génèrent peu de revenus. En dépit des stratégies individuelles pour les développer et les stabiliser, elles demeurent secondaires et n’effacent pas le chômage : « travail au noir, oui, pas tellement, c’est un grand mot », « ma femme dit que c’est juste un petit passe?temps », « c’est pas grand chose, pffft, je peux compter dessus », « c’est plus pour tuer le temps quand même ». Ainsi, les récits oscillent entre des tentatives pour les valoriser et leur attribuer un rôle structurant dans l’expérience du chômage et l’affirmation d’un engagement parallèle dans une recherche d’emploi plus classique et qui lui dispute la signification du chômage.

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L’interprétation du chômage autour de la débrouillardise est un schème de signification attracteur. Mais pour autant il n’est pas uniforme, et à l’inverse se décline en variantes. Les activités de débrouillardise qui en constituent le cœur peuvent s’enrichir de nouvelles significations : elles peuvent devenir des potentialités d’emploi et ouvrir ainsi les horizons professionnels à mesure qu’elles sont développées ; elles peuvent devenir des compensations aux difficultés de retour à l’emploi quand elles s’articulent à des opportunités de retrait sur des statuts d’inactivité ; elles peuvent encore demeurer dans un état incertain et insuffisant pour équilibrer les échecs répétés dans la recherche d’emploi. Ces variations ne sont pas réductibles à des gradients d’intensité : elles n’expriment pas une débrouillardise plus ou moins développée, mais signalent des modulations de signification, des réinterprétations. Ces constats illustrent un enjeu central de la démarche typologique : celui des écarts entre catégories analytiques et cas empiriques. Ici ces écarts ne sont pas compréhensibles en termes de distance de longueur variable, d’amplitude par paliers, d’échelle graduée. Ils peuvent encore moins faire l’objet d’une mesure quantifiée d’un « degré de déviation » (McKinney, 1954, 1966). Ces déclinaisons traduisent le caractère flexible des significations du chômage, qui évoluent et se déforment avec les expériences : la débrouillardise est le socle d’un mode de vie alternatif au modèle normatif du chômage défini autour de la recherche d’emploi, mais elle peut aussi alimenter des anticipations d’emploi, ou à l’inverse faciliter le retrait vers une inactivité acceptée, ou encore se combiner avec la recherche d’emploi, etc. Les autres pôles attracteurs identifiés (recherche d’emploi et découragement) sont de la même manière inscrits dans des chaînes de variation qui en déplacent insensiblement le sens, jusqu’à se rejoindre et dessiner des continuités, des dégradés.

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Les significations typiques et leurs déclinaisons s’articulent dans des rapports de continuité de sens. Cette continuité est peu valorisée dans la démarche typologique qui, en agrégeant des unités empiriques, les disjoint avec netteté des autres attracteurs. De même, les catégories dégagées sont plastiques, et en se déformant elles se transforment en d’autres catégories de significations. Cette dynamique de sens est peu intégrée dans la démarche typologique, qui procède par différenciation d’unités de sens étanches les unes aux autres. La typologie fédère des éléments du corpus et dans le même temps sépare ces sous?ensembles de leurs équivalents : le corpus est organisé en un ensemble de significations, typiques, disjointes, discontinues et souvent isolées les unes des autres. Dès lors, les écarts entre la richesse désordonnée des matériaux et l’ordre introduit par la typologie n’apparaissent?ils pas excessifs ? Cette question est inhérente à cette démarche méthodologique, et elle peut conduire à réviser la place de la typologie dans l’enchaînement des opérations de recherche. Dans le cas de notre enquête, la typologie a permis de repérer et expliciter des significations saillantes, mais elle doit être considérée comme un résultat intermédiaire, qui peut être approfondi et relativisé par une démarche cartographique dessinant un espace structuré et continu de significations.

Cartographier : un espace structuré et continu

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L’objectif de production de connaissance ne pouvait être limité aux opérations classiques d’agrégation consistant à ramener la variété des discours indigènes à quelques figures typiques. Il devait être tendu vers une description qui préserve mieux cette diversité, tout en l’organisant et la structurant afin de la rendre intelligible. Comment prolonger une méthode orientée vers l’explicitation de significations assimilables à des types, dans une direction permettant de montrer l’hétérogénéité des discours indigènes, de rendre compte de leurs nuances, et d’identifier les principes organisant leur variété ? L’objectif était de rendre compte de la continuité des significations et de leur organisation en un ensemble intelligible. À travers l’enchaînement de différentes opérations élémentaires d’analyse des matériaux, une démarche cartographique a été progressivement dégagée, qui est apparue adaptée à ces deux objectifs, puisqu’elle permet de conjuguer deux propriétés de la représentation spatiale : son caractère continu, sans rupture, et son caractère différencié, non homogène.

Relier les significations typiques

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La méthode expérimentée tente d’articuler et de relier entre eux les points de fixation de sens, en attachant autant d’importance aux unités satellites qu’aux attracteurs. Partant des significations typiques préalablement dégagées, il s’agit d’en explorer les variations, de les décrire en extension, de rendre compte de leurs dégradations, combinaisons et points de contact, d’identifier des catégories frontières. Compléter la description suppose de prendre au sérieux les entretiens qui résistent au classement dans un type, qui apparaissent comme intermédiaires. Ces entretiens qui, par conséquent, mettent en échec les principes de vraisemblance et de ressemblance au fondement de la démarche typologique sont souvent considérés comme des cas d’ambivalence narrative (Demazière & Dubar, 1997, p. 291 sq.), à ce titre secondaires, peu clairs. Ils sont négligés dans la présentation des résultats, et tout autant dans leur construction. Cette mise en sourdine, voire cette disparition, suggère que ces cas problématiques ou hybrides sont généralement si peu nombreux et marginaux qu’ils peuvent être considérés comme des scories. Ce n’est pas le cas dans notre enquête, ce qui oblige à les considérer comme significatifs et à concevoir une méthode capable de les intégrer aux résultats. Cette intégration passe par un inventaire des zones intermédiaires entre significations typiques, celles qui ordinairement sont négligées ou considérées comme vides.

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Les types de la débrouillardise et du découragement décrivent des manières opposées de raconter la condition de chômeur. Dans un cas, le sens du chômage est subverti puisque la norme de recherche d’emploi est mise à distance par l’engagement dans des activités multiples visant l’amélioration du quotidien. Dans l’autre, le sens du chômage est intériorisé sur le mode de l’impuissance face aux exigences de la recherche d’emploi et de l’incapacité à échapper à une relégation croissante. Certes, les difficultés à anticiper un avenir professionnel et l’éloignement de l’emploi sont communs, mais ils se traduisent différemment : par une incertitude récurrente sur les débouchés d’activités destinées à gérer les urgences, ou par la fermeture de tout horizon temporel et l’enfermement dans une impasse. Pourtant le renoncement à l’emploi et la projection dans un retrait vers l’inactivité forment aussi un horizon commun, une issue susceptible d’améliorer la situation parce qu’elle soustrait à un sort pénible et comportant de surcroît de forts risques de dégradation. Par rapport à la débrouillardise, l’anticipation du retrait procède souvent par une réinterprétation des activités effectuées, dans le sens d’occupations alternatives pourvoyeuses d’une identité déconnectée du travail (bénévolat, militantisme, engagement social, etc.). Par rapport au découragement, le retrait est une manière – sans doute la seule possible – de surmonter l’épreuve insupportable de la recherche d’emploi, à travers un renoncement libérant d’une situation vécue comme humiliante et absurde (chômeur dans l’incapacité de rechercher d’emploi). Les types de la débrouillardise et du découragement sont discontinus mais pas étanches pour autant : ils sont reliés, de manière indirecte, par une interprétation de l’expérience de chômage autour d’un retrait vers l’inactivité.

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De manière complémentaire, la débrouillardise et la compétition représentent deux conceptions polaires de l’expérience du chômage. La première s’appuie sur l’investissement dans des activités variées procurant des ressources et permettant ainsi d’aménager la situation présente. La seconde est focalisée vers la conquête d’un emploi futur, préparée méthodiquement et soutenue par un engagement intense dans la recherche d’emploi. Elles déclinent deux manières contrastées de mettre à distance la condition de chômeur : par la capacité à gérer une situation précaire à laquelle les institutions n’apportent pas de solution, par la dévaluation d’une condition assimilée à l’assistance au nom de la compétence à faire reconnaître sa valeur dans la concurrence pour l’emploi. Néanmoins, débrouillardise et compétition se rapprochent aussi dans une projection de sortie de chômage à travers la réalisation d’un projet personnel, articulant un registre de la passion et du goût pour certains métiers et un registre de réalisation de soi à travers la création de sa propre activité professionnelle selon le modèle de l’installation à son compte. Le projet personnel reconfigure la débrouillardise, en enrichissant le sens d’activités destinées à la survie économique immédiate par leur inscription dans une perspective temporelle qui les transforme en possibles opportunités d’emploi. Il est aussi une interprétation de la compétition, associant affirmation de capacités à obtenir un emploi et soustraction aux obstacles de la concurrence pour l’emploi, à travers la valorisation d’un rêve de réalisation de soi et d’indépendance professionnelle. La formulation d’un projet personnel est un processus incertain, consistant à frayer une alternative à la recherche d’emploi classique ou à réorienter des pratiques de débrouillardise. L’anticipation de sa réalisation est assortie de conditions variables et sa concrétisation s’inscrit dans un horizon temporel plus ou moins distant, dessinant ainsi un gradient de solidité ou de consistance.

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Découragement et compétition sont aussi des catégorisations contraires de l’expérience du chômage : à un empilement des échecs conduisant à l’abandon d’une activité qui perd toute signification s’oppose un investissement soutenu dans une conduite rationalisée et portée par l’anticipation d’une prise d’emploi ; à la clôture d’un avenir anticipé comme une impasse qui se referme inexorablement sur une condition dévalorisée répond la confiance dans la réussite d’investissements rationnels et compétents dans la quête d’emploi. La définition normative du chômage comme recherche d’emploi forme un socle commun, mais pour être interprétée de manière antagonique : impuissance face à une épreuve épuisante et sans issue versus maîtrise d’une exigence à laquelle la majorité des chômeurs ne se conformerait pas. Mais ces deux significations participent aussi d’une même interprétation de la condition de chômeur, considérée comme une recherche d’emploi, sans consistance propre, réduite à la quête d’un emploi, et sur laquelle toutes les activités sont indexées (contrairement à la débrouillardise). Par rapport au découragement, la recherche d’emploi est le signe d’une résistance au risque de renoncement et d’un regain d’engagement, fût?ce sous des formes routinières qui traduisent une impuissance latente et la fragilité de cet engagement. Par rapport à la compétition, la recherche d’emploi signale l’apparition de doutes et d’interrogations sur l’efficacité des démarches entreprises et indique des phénomènes d’usure, tout en maintenant la centralité de cette activité dans l’expérience du chômage. La recherche d’emploi a donc une signification flottante, irréductible à un continuum d’intensité, de régularité ou d’engagement : elle est tendue entre la préparation plus ou moins méthodique de la sortie du chômage et une manière d’occuper le temps du chômage en conformité avec les normes sociales attachées à ce statut ; elle constitue un pont, un cheminement, entre les types de la compétition et du découragement.

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Le retrait vers l’inactivité, le projet personnel et la recherche d’emploi sont ainsi des catégories qui se situent aux frontières des trois types identifiés initialement [2][2] La proposition pourrait être inversée, et elle ne se.... Elles rendent compte de tensions, qui composent un espace de variations des significations du chômage. Leurs articulations peuvent être synthétisées dans un schéma circulaire, dans lequel les points de passage sont décrits par les processus identifiés précédemment (et figurant en italique dans le schéma n°1 en fin d’article).

Une carte des significations

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L’objectif poursuivi à travers cette méthode n’est pas d’allonger la liste des significations possibles du chômage. Certes, il s’agit de produire une description plus riche des expériences que les chômeurs ont racontées au cours des entretiens. Mais sans renoncer à l’exigence d’intelligibilité que le raffinement d’une typologie descriptive risque de manquer s’il se traduit par la multiplication des types. Il est donc nécessaire – c’est la dernière composante de la démarche cartographique – d’identifier les dimensions qui structurent l’espace de circulation des significations. Intégrer graduellement l’ensemble des entretiens du corpus dans l’analyse, c’est?à?dire les situer dans l’espace en construction, permet de progresser dans cette direction. Ce travail itératif conduit, par une suite d’essais et corrections, à ajuster la représentation graphique. Les dimensions structurantes sont dégagées, consolidées, puis nommées, dans une démarche d’intégration du corpus et d’abstraction croissante (Corbin & Strauss, 2008, p. 263 sq.). La carte des significations du chômage a donc été ajustée, affinée, complétée, corrigée dans un double mouvement d’intégration d’entretiens supplémentaires et de correction des catégorisations. À l’issue de ce processus de théorisation et formalisation, elle a été stabilisée autour de deux dimensions : une première différencie des manières d’anticiper l’avenir, de projeter des issues, une seconde décline des manières d’occuper le temps de chômage, d’y engager des activités répondant à la privation d’emploi (voir le schéma n° 2 en fin d’article).

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La première dimension oppose les entretiens orientés vers l’accès à l’emploi à ceux qui argumentent le retrait vers l’inactivité. Dans un cas, le chômage est tendu vers la restauration d’une situation professionnelle, il est ancré dans le marché du travail, qui constitue un espace pertinent pour les conduites individuelles. Dans l’autre, il est défini comme la quête d’une alternative supportable, il est orienté vers la sortie, temporaire ou définitive, d’une condition de plus en plus pénible et difficile à supporter. Cette opposition fonctionne comme un gradient sur lequel les entretiens se distribuent, depuis ceux qui argumentent un accès assuré ou proche à l’emploi jusqu’à ceux qui tracent des voies d’échappement, en passant par ceux qui assortissent ces perspectives d’une certaine dose d’incertitude ou par ceux qui expriment une ambivalence au regard de ces deux destinées. Surtout, cette tension se décline dans le spectre des activités engagées pour répondre au chômage (qui structure la seconde dimension de la carte). Quand celles?ci s’inscrivent dans le registre de la débrouillardise, l’anticipation d’un emploi se traduit dans la formulation de projets à visée professionnelle, dont la mise en œuvre est variable, et la projection dans l’inactivité passe par l’engagement, d’intensité diverse, dans des occupations alternatives destinées à aménager l’attente, plus ou moins longue, de statuts protecteurs. Dans le registre de la recherche d’emploi, ce sont les stratégies de compétition pour l’emploi et les ébauches de plans de carrière qui s’opposent à l’envahissement par le découragement et à l’épreuve de l’impuissance conduisant à une marginalisation dépourvue de toute protection. Dans la zone intermédiaire entre ces deux registres, les récits sont marqués par des perspectives d’avenir problématiques, fragilisées par des difficultés pour se maintenir sur le marché du travail ou par un rejet de l’inactivité, et alimentées par des activités incertaines, qu’il s’agisse d’une recherche d’emploi fragile ou d’activités de débrouillardise précaires.

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La seconde dimension oppose deux manières polaires de répondre au chômage, par l’engagement dans des activités de débrouillardise ou par des conduites de recherche d’emploi. Dans le premier cas, l’expérience du chômage est inscrite dans des réseaux relationnels pourvoyeurs d’activités procurant des revenus ou des espoirs de rétribution, et le chômage devient une composante secondaire de la situation dans la mesure où il est dissous dans un flux, d’importance variable, d’engagements divers. Dans l’autre, la condition de chômeur est structurée autour d’une recherche d’emploi qui lui donne sens, et le chômage devient une composante envahissante d’une situation racontée comme un manque et une privation d’emploi. Cette tension est également graduelle, depuis les cas où la vie quotidienne est fortement réaménagée à distance des obligations normatives jusqu’à ceux qui sont structurés exclusivement par la norme de recherche d’emploi, en passant par ceux qui combinent en proportion variable ces engagements différenciés. Cette différenciation se décline aussi dans l’éventail des anticipations d’avenir. Quand celles?ci sont orientées vers l’emploi, les activités de débrouillardise sont susceptibles d’être converties en opportunités alimentant des projets professionnels, plus ou moins solides, et la recherche d’emploi devient un engagement rationalisé et compétent dans une compétition, affrontée avec confiance sinon certitude sur son issue. Quand l’horizon est marqué par le retrait vers l’inactivité, l’interprétation des activités comme occupations alternatives préfigurant un renoncement à l’emploi s’oppose à la perte de sens de la recherche d’emploi et au renoncement, plus ou moins explicite, sous le poids des échecs et du découragement. Dans la zone intermédiaire entre projection dans l’emploi et orientation vers l’inactivité, les récits se caractérisent par un mélange d’activités hétérogènes dans leur signification ou une instabilité dans les engagements, qui renvoient à une incertitude persistante sur les perspectives d’avenir.

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Le tracé de cette carte des significations du chômage a été produit à mesure que, un à un, les entretiens y étaient situés (schéma n° 3) [3][3] Dans une étape ultérieure, une fois l’ensemble du corpus.... L’opération de cartographie vise donc bien à classer les unités d’analyse, mais pas dans le sens de les agréger à un tas, de les ranger dans une catégorie isolée et étanche. Cette mise en ordre consiste plutôt à les situer dans un espace caractérisé par la continuité et la circulation des positions, des définitions de situation. Pour cela il est nécessaire de considérer le discours de chaque interviewé par rapport aux deux dimensions qui structurent la matrice des significations, ce qui implique de procéder à la fois à une réduction et à une traduction. Une réduction car si cette carte accueille des significations graduées ou encore hybrides, il faut néanmoins trancher chaque fois dans un matériau discursif foisonnant pour privilégier une définition de situation. En ce sens chaque entretien est ramené, ou réduit comme dans la démarche typologique, à une position (ici sur une carte), après comparaison des entretiens relativement proches entre eux. Une traduction car les discours spécifiques à chaque interviewé sont comparés, rapprochés, et finalement situés en proximité, variable, avec une catégorie analytique, la plus pertinente.

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La représentation graphique ajoute, par son économie même, une autre forme de réduction, puisque chaque entretien est bien réduit à un point, ce qui n’est pas le meilleur moyen de figurer le caractère hybride ou mouvant des définitions de situation. Une tache apparaît comme une représentation plus appropriée, plus conforme aux objectifs, mais incompatible avec la lisibilité des résultats. Situer chaque entretien en un point fixe de la carte est donc discutable et résulte d’une série d’opérations comparatives dont il est impossible de rendre compte avec précision. Mais dans le cadre de la démarche cartographique, le caractère (légèrement) flottant du positionnement de chaque entretien peut être considéré comme un acquis théorique et non comme une approximation méthodologique. En effet, cette méthode procède bien par classement, ce qui est une opération nécessaire pour introduire de l’intelligibilité dans un matériau foisonnant, mais il s’agit d’un classement qui n’introduit pas de discontinuité entre les classes tout en permettant de fournir une description ordonnée du corpus.

Conclusions

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La démarche cartographique s’appuie sur la production d’une typologie, conçue comme étape intermédiaire dans le traitement du corpus d’entretiens. Les deux méthodes présentent d’ailleurs des points communs : elles visent à décrire analytiquement un phénomène en mettant en ordre les matériaux ; elles se placent dans une optique de découverte plutôt que de vérification ; elles procèdent de manière empirique pour dégager by trial and error les critères de catégorisation. Les opérations de base répondent aux mêmes principes, de vraisemblance et de ressemblance, puisqu’il s’agit d’abord de condenser chaque entretien dans un mémo compréhensible puis de procéder à des comparaisons. Celles?ci débouchent, de manière similaire, sur la constitution de classes, de tas. Mais la méthode cartographique s’affranchit des contraintes, à la fois logiques et pratiques, qui imposent de limiter le nombre de tas, de contenir le poids de chacune des classes, de différencier radicalement les types.

40

Cette méthode a été concurremment mise en œuvre et mise au point pour répondre à des difficultés rencontrées dans le traitement d’un volumineux corpus d’entretiens biographiques dans le cadre d’une enquête comparative centrée sur l’expérience du chômage. L’identification de formes typiques de récits a été réalisée, confirmant des résultats antérieurs qui distinguaient des manières typiques de vivre cette épreuve (Schnapper, 1994). Mais les écarts entre la typologie et le matériau demeuraient trop importants : nombre d’entretiens résistaient au classement et les significations incertaines, fluides ou composites étaient trop fréquentes pour qu’elles soient négligées ou simplement réduites par classement dans un tas. Cette difficulté aurait pu être considérée comme une limite des procédures méthodologiques mises en œuvre pour dégager une typologie. Mais, nous appuyant sur des travaux antérieurs (Demazière, 2003), nous l’avons interprétée comme un signe de transformation du chômage, exigeant des ajustements tant théoriques que méthodologiques. Si le chômage est de moins en moins un statut pertinent pour interpréter des expériences qui s’éloignent du script formulé par la norme de recherche d’emploi, il devient alors une activité interprétative qui ouvre l’éventail des significations que les chômeurs peuvent y engager. Dès lors, plutôt que de tenter d’organiser la variété de nos corpus langagiers en classes bien différenciées et dotées d’une forte cohérence interne, nous avons cherché à en rendre compte en termes de modulations des significations, de continuité autant que de différenciation, de fluidité et de circulation.

41

La méthode cartographique procède, traditionnellement, par classification, mais elle préserve la continuité entre significations pourtant bien différenciées. Elle propose une autre manière de prendre en charge les écarts entre phénomènes empiriques et catégories d’analyse, en partant d’un point de vue très classique selon lequel « la majorité écrasante [des] constellations [empiriques] représente une combinaison ou un état de transition entre plusieurs types », certaines mêmes ne pouvant être classées (Weber, 1992, p. 165). L’opposition entre pureté typologique et impureté empirique est exigeante, pour le chercheur traitant ses matériaux et formulant ses résultats, mais aussi pour le lecteur qui en prend connaissance. Les risques de réification des phénomènes sociaux sont grands, et sont alors généralement repoussés par l’appel à la conscience de cette impureté. Mais cette conscience nous apparaît suffisamment précaire pour que l’on tente de produire, selon des méthodes dont la cartographie n’est qu’un exemple, ce que l’on peut appeler, pour faire écho au point de vue wébérien, des distinctions « fluides » (Ibid., p. 164), en précisant, car c’est le sens méthodologique et théorique de la démarche présentée, conceptuellement – et non empiriquement – fluides.


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Notes

[*]

Sociologue, directeur de recherche au CNRS

Centre de Sociologie des Organisations – CNRS?Sciences Po – 19 rue Amélie – 75007 Paris

d.demaziere@cso.cnrs.fr

[1]

Les expressions entre guillemets sont puisées dans le corpus des entretiens.

[2]

La proposition pourrait être inversée, et elle ne se justifie que par le fait que ces trois types ont été dégagés dans une phase initiale de l’analyse des matériaux, et correspondent à des pôles attracteurs facilement repérés.

[3]

Dans une étape ultérieure, une fois l’ensemble du corpus analysé et situé sur la carte, il devient possible d’associer à chaque entretien les propriétés sociales du locuteur, ou toute autre caractéristique qui a été collectée et qui peut être reliée aux individus, comme ici le territoire métropolitain dans lequel ils vivent. Ensuite, ces variables peuvent être inscrites sur la carte : ainsi, dans le schéma n°3, les formes différentes des points (ronds, triangles, carrés) représentant les entretiens signalent chacune des trois métropoles. Il est aussi possible de confectionner des cartes spécifiques sur lesquelles on ne fait figurer que certains sous?corpus, en vue de procéder à des comparaisons des distributions spatiales des entretiens (des hommes et des femmes, de classes d’âge, de catégories sociales, de territoires, etc.). Cette étape de l’analyse n’est pas abordée ici, parce qu’elle éloigne de notre argument et que les résultats en ont été présentés ailleurs (Demazière, 2013).

Résumé

Français

La sociologie est indissociable d’opérations de tri, classement et mise en ordre des matériaux empiriques qui, en réduisant la complexité des phénomènes étudiés, en dégagent une meilleure intelligibilité. Dans cette perspective, la production de typologies tend à devenir une routine de recherche, en particulier pour les enquêtes à visée compréhensive fondées sur des entretiens approfondis. La méthode typologique, entendue ici comme une typologie descriptive et non comme la démarche idéal typique wéberienne, apparaît comme une manière commode de rendre compte de matériaux abondants et de réaliser une description organisée et intelligible d’expériences vécues. L’argument développé est que la typologie a souvent un coût important, voire exorbitant, en termes de simplification des résultats, et qu’elle doit dès lors être ramenée au rang de production intermédiaire. En prenant appui sur une comparaison internationale basée sur des entretiens biographiques approfondis auprès de chômeurs, l’article présente une démarche complémentaire : si la typologie permet de repérer des significations saillantes et attractives du chômage, la prise en compte des variations, combinaisons et modulations de ces significations s’appuie sur une démarche cartographique, qui intègre une complexité plus grande des phénomènes sans brouiller pour autant leur intelligibilité.

Mots-clés

  • typologie
  • idéaltype
  • compréhension
  • expériences
  • chômage

English

Typology and description. About the intelligibility of interpretative experiencesSociology is inseparable from sorting, classifying and ordering of empirical materials. These operations reduce the complexity of the phenomena studied, but they exude a better intelligibility from the data. In this perspective, the production of typologies is becoming quite a routine for social science research, especially for comprehensive investigations based on in?depth interviews. The typological method is understood here as a descriptive typology rather than the Weberian ideal?typical approach. In this frame, it appears to be a convenient way to deal with abundant materials and to achieve an organized and intelligible description of interpretative experiences. The main argument is that the typological method often leads to significant or exorbitant simplification of the results. Accordingly, the types should be considered as intermediate products of the research, and not as final results. This article is supported with an international comparison based on in?depth biographical interviews with unemployed. It presents and argues a complementary approach: if the typology identifies salient and attractive meanings of unemployment, the mapping approach allows to take into account variations, combinations and modulations of these meanings. Indeed, this method preserves a greater complexity of the studied reality without blurring the intelligibility of the results.

Keywords

  • typology
  • ideal type
  • comprehensive sociology
  • interpretative experiences
  • unemployment

Plan de l'article

  1. Classer : manières de faire des typologies
    1. La typologie comme abstraction
    2. La typologie comme description
  2. Décrire : un matériau débordant et foisonnant
    1. Dégager des types
    2. Prendre en compte les variations et déclinaisons
  3. Cartographier : un espace structuré et continu
    1. Relier les significations typiques
    2. Une carte des significations
  4. Conclusions

Pour citer cet article

Demazière Didier, « Typologie et description. À propos de l'intelligibilité des expériences vécues », Sociologie, 3/2013 (Vol. 4), p. 333-347.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2013-3-page-333.htm
DOI : 10.3917/socio.043.0333


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