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Sociologie

2013/4 (Vol. 4)


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Introduction

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Cet article porte sur l’étude comparée, dans cinq pays d’Europe, des formes de catégorisation de l’espace social. Pour cela, nous avons choisi de nous appuyer sur l’analyse de la réception d’un projet de nomenclature socioéconomique européen, intitulé ESeC (European Socioeconomic Classification). Mis en œuvre dans un contexte particulier, celui d’une volonté d’harmonisation des statistiques européennes sous l’impulsion de la Commission européenne, ce prototype mobilise, à titre principal, la profession et la relation d’emploi.

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En effet, depuis le début des années 1990, un débat s’est ouvert au sein d’Eurostat quant à la pertinence de mettre en place une nomenclature socioéconomique commune à l’ensemble des pays européens. En 2006, après plusieurs années de concertation, un projet baptisé ESeC est soumis à Eurostat par un consortium coordonné par les chercheurs britanniques David Rose et Eric Harrison (Brousse, 2008 ; Pénissat & Rowell, 2012). Parallèlement, la question de l’adoption d’une nomenclature socioéconomique unique en Europe, susceptible de rendre compte convenablement de réalités différentes, voire contrastées, a fait l’objet de travaux et de débats dans la communauté des statisticiens et des chercheurs en sciences sociales. Plusieurs tests du prototype ESeC ont ainsi été conduits afin de mesurer sa capacité à restituer l’état de la différenciation sociale dans différents pays (Maloutas, 2007 ; Tahlin, 2007 ; Rose & Harrison, 2010 ; Brousse et al., 2010 ; Brousse et al., 2011).

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Tout en s’appuyant sur ces travaux, notre enquête se singularise par le point de vue qu’elle adopte puisque nous nous intéressons à la réception [2][2] Le terme « réception », que nous utiliserons ponctuellement... du prototype par des individus ordinaires. Il ne s’agit pas pour nous de vérifier que le prototype constitue un outil statistique adapté aux différentes réalités nationales qu’il est chargé de décrire, mais plutôt d’interroger sa « lisibilité » auprès des populations au sein desquelles il pourrait s’appliquer. Nous nous situons donc au-delà de la compréhension des logiques savantes ayant gouverné la conception du projet de nomenclature ESeC, bien restituées, par exemple, grâce à l’enquête menée, auprès d’Eurostat, par Étienne Pénissat et Jay Rowell, qui ont retracé la genèse de ce prototype (Pénissat & Rowell, 2012). Notre recherche, conduite simultanément en Allemagne, en Belgique, en Espagne, en France et en Pologne, vise plus largement à étudier la façon dont l’espace social peut être appréhendé dans différents contextes nationaux. En regardant comment des individus de différents pays interprètent les principes de catégorisation et de classement d’un même prototype, ce sont leurs propres catégorisations qu’il est possible de mettre au jour et donc de comparer. En confrontant des enquêtés non spécialistes de ces enjeux de catégorisations au prototype ESeC, notre travail répond ainsi à un double objectif : il s’agit tout autant de tester la compréhension profane d’un projet de nomenclature socioprofessionnelle, conçu par des chercheurs, que d’interroger les représentations ordinaires de l’espace social, qui peuvent se révéler en harmonie ou au contraire en divergence avec les représentations savantes portées par les statisticiens et les sociologues (Chenu, in Chauvel et al., 2002, pp. 159-160). Dans la perspective que nous défendons, ces deux dimensions vont de pair, et sont même indissociables, la première éclairant en partie la seconde. En effet, notre objectif n’est pas principalement ici de produire une critique du prototype européen, mais bien davantage d’examiner à partir de quels critères les individus appréhendent l’espace social et dans quelle mesure ces critères varient selon le contexte national. Plus spécifiquement, nous nous situons dans le prolongement de travaux qui ont mobilisé des démarches expérimentales pour comprendre comment et selon quelles logiques les individus évaluent la proximité ou la distance entre des professions ou des métiers (Coxon & Jones, 1978 ; Coxon et al., 1986 ; Boltanski & Thévenot, 1983 ; Lorenzi-Cioldi & Joye, 1988 ; Schultheis et al., 1996). Certes, notre démarche s’en distingue quelque peu puisqu’elle présente l’originalité de s’appuyer sur un prototype spécifique de nomenclature, à partir duquel nous avons constitué la liste de professions soumises à nos enquêtés. Pour autant, notre travail mobilise le même type d’expérience méthodologique, en analysant simultanément la manière dont les enquêtés réagissent face à des groupes de professions (logique de classement) et le lexique qu’ils utilisent pour les désigner (logique de nomination).

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Après avoir rapidement exposé les modalités de construction du prototype ESeC, afin de permettre au lecteur de se familiariser avec les débats qui ont accompagné son élaboration, nous préciserons les caractéristiques méthodologiques de notre recherche (protocole d’enquête, choix des pays et des populations). Nous analyserons ensuite les perceptions indigènes des découpages socioprofessionnels avant de revenir en conclusion sur les enseignements de cette étude expérimentale.

Vers une nomenclature socioéconomique européenne ?

Le projet d’harmonisation européenne

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La volonté politique de faire converger les classifications socio­économiques utilisées par les différents pays européens remonte au milieu des années 1990 et s’inscrit dans le cadre d’un programme plus vaste d’harmonisation des statistiques sociales produites au sein de l’Union européenne (Brousse, 2012 ; Pénissat & Rowell, 2012). Dans ce contexte, Eurostat commande au statisticien français Bernard Grais (1999) un rapport sur les classifications socioéconomiques existantes. Sur les douze pays [3][3] Les douze pays étudiés par Bernard Grais étaient :... pris en compte dans cette enquête, neuf indiquent qu’ils utilisent une classification socioprofessionnelle nationale. Seuls l’Allemagne, l’Italie et le Luxembourg mentionnent ne pas avoir de nomenclature nationale à cette période. L’Allemagne dispose néanmoins d’une classification intitulée « Stellung im Beruf » qui distingue les indépendants, les fonctionnaires de l’État, les employés, les ouvriers et enfin les aides familiaux (Lefèvre, 1998 ; Pfeuffer & Schultheis, 2002). Les neuf autres pays font état d’une classification majoritairement multidimensionnelle et partiellement ordonnée. Les dimensions prises en compte pour construire ces nomenclatures restent toutefois très variables même si a minima elles reposent sur la profession et le statut dans l’emploi [4][4] En France par exemple, cinq autres critères sont intégrés.... En outre, l’existence d’une nomenclature professionnelle internationale, la « classification internationale type des professions » (CITP/ISCO), adoptée par le Bureau international du Travail (BIT) dès 1958 et révisée en 1968, 1988 et 2008, vient parfois concurrencer la classification nationale, comme c’est le cas en Espagne (Duriez et al. 1991), en Allemagne et en Belgique.

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Dans le prolongement de ce premier panorama, un consortium est constitué, qui réunit des universités et des centres de recherche du Royaume-Uni, d’Allemagne, de France, d’Irlande, d’Italie, des Pays-Bas et de Suède. Après un second appel d’offres, Eurostat mandate l’Office National Statistique britannique pour construire un projet de nomenclature européenne. L’équipe britannique, pilotée par des sociologues de l’université d’Essex, produit en 2006 un prototype baptisé ESeC (European Socio-economic Classification) dont l’objectif affiché est de proposer un langage commun européen : « ESeC should serve as a general back-ground variable in social statistics as well as an explanatory tool in basic and applied social research » (Rose & Harrison, 2010, p. 8) [5][5] Précisons que si ESeC n’a pas été retenu en l’état,....

Les fondements du prototype ESeC

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Les chercheurs britanniques se sont donc retrouvés en position de conduire les initiatives relatives à la mise en œuvre d’une classification européenne. Il n’est pas anodin de rappeler que la Grande Bretagne possède une tradition ancienne de nomenclature socioprofessionnelle. La première nomenclature britannique a en effet été élaborée dès le recensement de 1911 (Kieffer & Trehin-Lalanne, 2009). Deux nomenclatures socioprofessionnelles différentes, les Social Classes (SC) et les Socio-economic Groups (SEG), ont ensuite cohabité pendant de nombreuses années au Royaume-Uni (Duriez et al., 1991). Une rénovation majeure a eu lieu en 2001 et a conduit à l’élaboration d’une nomenclature unique, intitulée NS-SEC, qui repose sur le schéma de classe de Goldthorpe (Goldthorpe, 2000 ; Rose & Pevalin, 2005). À la différence de la nomenclature française, qui s’appuie largement sur les découpages institutionnels de l’emploi, des conventions collectives et du statut de la fonction publique, et qui s’inscrit donc dans un principe de « réalisme » affirmé (Desrosières & Thévenot, 2005), la nomenclature britannique est issue d’un cadre théorique fort.

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Sous l’influence des membres britanniques du consortium, le prototype européen ESeC est de fait très proche de la NS-SEC et l’unicité du critère de constitution de la nomenclature est d’ailleurs clairement mise en avant : « ESeC is not contaminated by education or income measures. That is a pure class measure: “one concept, one measure” is the rule that ESeC follows » (Rose & Harisson, 2010, p. 7). Selon les promoteurs d’ESeC, les comportements sociaux s’expliquent avant tout par la position des individus sur le marché du travail, et plus précisément, s’agissant des salariés, par le type de relation de subordination qui les lie à leur employeur. C’est pourquoi le critère fondamental de la classification est celui de la « relation d’emploi » (employment relationship). Formalisée par Goldthorpe, elle oppose en premier lieu les employeurs et les travailleurs à leur compte aux salariés. Parmi ces derniers, le type de relation va ensuite d’une subordination stricte à des relations beaucoup plus souples et informelles (Brousse, 2008). La relation de type « contrat de travail » induit ainsi des situations où le contenu de l’emploi, les conditions de son exercice, et sa rémunération sont entièrement définis dans le contrat passé entre employé et employeur. À l’opposé, la « relation de service » décrit les situations où le salarié dispose d’une large autonomie dans l’exercice de son emploi, liée à des fonctions d’encadrement de haut niveau ou à la possession de compétences techniques lui conférant un pouvoir d’expertise. La relation de service s’oppose également au contrat de travail par les perspectives de carrière, le niveau et le mode de rémunération. Entre ces deux extrêmes existe bien sûr un continuum de situations dites « mixtes ».

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Certes, par certains aspects, ce projet de nomenclature se rapproche de la grille des PCS : on y trouve la même distinction des salariés et des indépendants ; les professions libérales sont pareillement regroupées au sein des professions intellectuelles et les agriculteurs disposent dans les deux nomenclatures d’un groupe spécifique (Brousse, 2012). Néanmoins, des clivages importants persistent comme par exemple l’association des chefs d’entreprise et des cadres dans ESeC [6][6] Comme le note Étienne Pénissat, la principale originalité... ou encore l’éclatement des employés dans trois groupes alors qu’il n’en existe qu’un dans la PCS.

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Techniquement, le prototype ESeC se définit par un simple croisement entre la profession telle qu’elle est identifiée par la classification internationale type des professions (CITP/ISCO) et un petit nombre de variables complémentaires permettant de saisir la relation d’emploi. Ces variables sont : le statut indépendant ou salarié, la taille de l’entreprise en nombre de salariés (moins de 10 / 10 et plus), et l’exercice d’activités de supervision, autrement dit le fait d’encadrer des salariés et, le cas échéant, le nombre de subordonnés. Les salariés initialement placés dans un groupe ESeC donné sont reclassés dans un groupe hiérarchiquement supérieur s’ils exercent des fonctions de supervision (par exemple des groupes H ou I vers le groupe F, ou du groupe C vers les groupes A ou B). L’appartenance professionnelle, le secteur d’activité, ou encore le statut de l’employeur (public / privé) n’interviennent donc pas. Les neuf groupes ainsi obtenus (tableau 1) reflètent bien un ordonnancement social mais ne sont pas complètement hiérarchisés les uns par rapport aux autres.

Tableau 1 - Le projet de nomenclature socioéconomique européenne ESeC(*),(**)Tableau 1

(*) Les auteurs du projet utilisent couramment le terme « classes » pour désigner les groupes de niveau 1 de la nomenclature ESeC. À la suite de Goldthorpe, l’architecture globale du projet est qualifiée de « class scheme ».

(**) Cette catégorie n’est pas équivalente à celle utilisée dans la nomenclature française des PCS (niveau 1).

Source : Eric Harrison and David Rose, The European Socio-economic Classification (ESeC), Draft User Guide (Université d’Essex, février 2006).
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Ce projet de nomenclature européenne s’appuie donc très clairement sur le schéma goldthorpien qui se veut une classification universelle, transposable dans tous les contextes nationaux. Or, ce point de vue a suscité de nombreux débats lors des réunions organisées par Eurostat visant à élaborer ce prototype. Tout d’abord, comme le rappelle Thomas Amossé (2012), la conception d’ESeC met en œuvre une démarche volontairement « top-down ». En effet, « considérant que la construction européenne n’avait pas permis que se structurent des catégories socioéconomiques comparables dans les différents pays, l’équipe d’EseC a estimé que seule une approche théorique mobilisant un concept supposé universel était à même de fournir une architecture solide pour la nomenclature » (Amossé, 2012, p. 230). Ce mode de structuration est également controversé en raison de la centralité attribuée à la relation d’emploi. Plus spécifiquement, trois principaux aspects de la nomenclature posent question : la supervision, la non distinction public / privé (présente notamment dans les nomenclatures française et espagnole) et enfin le fait que la structure des relations hiérarchiques suppose une prévalence du salariat et des grandes entreprises, ce qui ne se retrouve pas nécessairement dans certains pays, notamment au Sud où les indépendants représentent une large part des actifs et où les entreprises familiales, peu hiérarchisées, sont encore très présentes (Maloutas, 2007).

Démarche empirique : une enquête expérimentale

Étudier la réception d’ESeC par des individus ordinaires

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La construction du prototype ESeC interroge directement la capacité d’une nomenclature donnée à rendre compte correctement de la structure socioprofessionnelle de vingt-sept pays européens qui ont des histoires et des appareils productifs très divers. La perspective que nous défendons, et qui repose sur la confrontation des catégorisations ordinaires et savantes du monde social, ne permet certes pas en elle-même de statuer sur la pertinence du prototype, et ne remplace donc pas les travaux statistiques qui ont pu être menés sur la spécificité des systèmes d’emploi et des marchés du travail nationaux, mais elle apporte un autre éclairage sur les liens entre le prototype et les réalités des pays qu’il devrait pouvoir décrire.

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L’étude de la compréhension profane d’ESeC est intéressante d’abord du point de vue de l’utilisation possible d’une telle nomenclature. Celle-ci est en effet susceptible de jouer un rôle dans le débat public et, à ce titre, la question de la perception par des non-spécialistes, des groupes du prototype est en soi une question importante. Dans le cas français, la forte présence de la nomenclature des PCS dans l’espace public, et les enjeux politiques qu’elle revêt, donnent une acuité toute particulière à cette question. Ces interrogations nous semblent d’autant plus cruciales qu’Eurostat peut difficilement s’appuyer sur des catégorisations institutionnelles communes à l’échelle de l’Union européenne et donc faire reposer son projet de nomenclature sur des cadrages juridiques et institutionnels du travail qui seraient largement partagés par les différents pays concernés.

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En nous appuyant sur un dispositif d’enquête original, présenté plus en détails dans la section qui suit, nous avons évalué la manière dont les enquêtés perçoivent la cohérence (ou l’incohérence) des regroupements qui structurent le prototype ESeC, et donc la pertinence du rapprochement, au sein d’un même groupe, de telle et telle activité ou profession.

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Nous nous sommes également interrogés sur la manière dont les individus projettent sur le prototype des principes de classement dont ils supposent qu’ils sont sous-jacents aux regroupements proposés. Ce faisant, il s’agit à la fois d’examiner dans quelle mesure les principes effectifs qui organisent le prototype sont ou non facilement « lisibles » par des individus ordinaires, mais aussi d’observer quels sont les critères que ces mêmes individus mobilisent spontanément pour décrypter la nomenclature à laquelle on les confronte. Enfin, nous avons travaillé la question de la hiérarchisation de l’espace social. Ici encore, tout l’intérêt du protocole d’enquête que nous allons à présent détailler est de saisir simultanément la perception que les individus ont du caractère hiérarchisé ou non des groupes qui leur sont proposés, mais aussi la manière dont ils développent eux-mêmes une conception plus ou moins hiérarchisée de l’espace social.

La mise en œuvre d’un protocole expérimental

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Notre enquête européenne s’est déroulée entre 2008 et 2010, en réponse à un appel d’offres de l’INSEE (Deauvieau et al., 2011). Elle est venue prolonger une enquête conduite en France sur le même principe quelques mois plus tôt (Jayet & Pénissat, 2009). Le dispositif adopté reposait sur un questionnaire composé de deux parties. La première, que nous n’évoquerons pas ici, mobilisait un jeu de 33 cartes représentant différents individus avec leurs caractéristiques (profession, statut, secteur d’activité, âge, diplôme). Les enquêtés devaient ranger les cartes selon leur degré de ressemblance en regroupant les individus qui, à leur sens, occupent des positions équivalentes dans la société. La deuxième partie, sur laquelle s’appuie cet article, portait sur la « réception » du prototype ESeC. On y confrontait les enquêtés à une liste de professions, organisée en différents groupes correspondant aux neuf catégories d’ESeC, mais sans mentionner qu’il s’agissait d’un projet de nomenclature européenne. Différentes questions invitaient les enquêtés à réagir sur ces données.

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Le principal document utilisé dans la deuxième partie du questionnaire, et traduit dans chacune des langues nationales, est donc une liste de professions classées selon les neuf groupes d’ESeC (tableau 2). Nous avons choisi les professions les plus courantes des différents groupes d’ESeC au niveau européen. On proposait d’abord aux enquêtés de rechercher d’éventuelles professions « discordantes » au sein de chacun de ces groupes, sachant qu’en réalité, selon la logique d’ESeC, toutes les professions étaient bien classées (question 1) [7][7] Pour plus de précisions sur les intitulés exacts des.... Ensuite, les enquêtés devaient formuler librement des intitulés pour désigner chacun des neuf groupes (question 2). Puis ils devaient reclasser dans les neuf groupes des professions incarnant des « cas limites », choisies pour la difficulté qu’elles posent du point de vue de leur identification à un groupe donné (question 3). Enfin, ils se voyaient soumettre un ensemble de critères dont ils devaient indiquer s’ils avaient ou non, selon eux, contribué à différencier les groupes de professions présentés dans la liste principale (question 4).

Tableau 2 - Liste soumise aux enquêtésTableau 2
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Le choix des pays enquêtés s’est fait selon un critère de pluralité des situations. Nous avons retenu des pays d’Europe du Nord, du Sud et d’Europe centrale. Nous avons mis en regard des histoires nationales variées du point de vue de l’ancienneté de l’adhésion à l’Union européenne (UE), des situations des marchés du travail, de la géographie, mais aussi du type de nomenclatures socioprofessionnelles utilisées par la statistique publique. Trois pays ont été des membres fondateurs de la CEE (France, Belgique, Allemagne) en 1957 ; un pays (l’Espagne) est entré dans la Communauté suite à un second élargissement au milieu des années 1980 ; enfin la Pologne a intégré l’Union européenne plus récemment, en 2004. Tout en offrant des profils contrastés, ces pays ont par ailleurs en commun d’être considérés comme de grands pays dans l’UE, soit par leur superficie, soit par leur population, soit par leur économie.

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Le questionnaire a été administré auprès de 495 personnes, majoritairement des étudiants et également pour partie des salariés en formation continue (tableau 3). Nous avons volontairement choisi une population « captive », avec l’idée que ces collectifs forment à la fois une population relativement homogène, facilement accessible et disposant a priori de plus de temps que les actifs pour répondre à un questionnaire dense, dont la passation durait au moins 1h30. Les populations enquêtées dans chacun des pays ne sauraient donc être considérées comme représentatives de la structure socioprofessionnelle de ces différents pays. Dans l’optique de travailler sur un éventuel « effet pays », nous avons seulement cherché à ce que la situation de nos enquêtés soit la plus comparable possible entre nos différents terrains d’enquête [8][8] Notons que selon les pays, le nombre de salariés en.... De ce point de vue, le choix de populations majoritairement étudiantes, tout en facilitant le déroulement de l’enquête, permettait également une certaine homogénéité sociale d’un pays à l’autre.

Tableau 3 - Structure de l’échantillonTableau 3
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Les matériaux recueillis sont de nature diverse. En effet, chaque enquêté a répondu à une batterie de questions fermées portant sur la compréhension du prototype mais a également attribué aux différents groupes des noms qu’il avait toute liberté de formuler et qui constituent un ensemble très riche de données lexicales. Les analyses présentées dans ce texte cherchent à tirer parti de la confrontation de l’ensemble de ces matériaux. Dans une perspective cohérente avec la démarche expérimentale qui était la nôtre, nous avons ainsi privilégié, dans l’exploitation des données, une stratégie d’accumulation d’indices en croisant notamment les analyses statistiques avec une étude plus qualitative des intitulés proposés pour les différents groupes de la nomenclature (ce qui soulevait d’ailleurs d’importants enjeux de traduction puisque ces intitulés avaient été produits dans la langue des enquêtés et donc dans des contextes sociolinguistiques contrastés). Par ailleurs, il convient de préciser que notre propos porte ici exclusivement sur la comparaison entre les pays. Le nombre limité de questionnaires sur lequel reposent nos analyses ne nous permet pas d’envisager l’étude des variabilités internes aux pays étudiés.

Perceptions indigènes des découpages socioprofessionnels : clivages et proximités entre les pays

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Le prototype ESeC nous offre la possibilité de saisir comment des individus ordinaires perçoivent des groupes de professions, quels critères ils mobilisent pour justifier ces classements ou encore selon quelle logique, plus ou moins hiérarchique, ils agencent les groupes les uns par rapport aux autres.

Une cohérence inégalement perçue

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Dans l’objectif de tester la pertinence interne des neuf groupes du prototype, une première question portait sur l’identification d’éventuels intrus parmi une liste de professions. Sur la base de neuf groupes correspondant aux différentes catégories d’ESeC, les personnes interrogées ont entouré les métiers qu’ils considèrent comme des « intrus », c’est-à-dire ceux qui ne devraient pas, selon eux, appartenir au groupe dans lequel ils ont été classés [9][9] Rappelons ici que du point de vue des concepteurs de.... Il apparaît ici clairement que certains groupes d’ESeC sont mieux identifiés que d’autres. Les réponses sont par ailleurs assez homogènes, quel que soit le pays considéré.

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Les groupes qui apparaissent comme les plus cohérents en moyenne, c’est-à-dire au sein desquels peu de professions ont été entourées, sont les groupes F, H et I (tableau 4). Il s’agit de catégories situées au bas de l’échelle sociale : petits employés exerçant des activités d’encadrement (F : Higher grade blue coller workers), ouvriers qualifiés (H : Skilled workers) et non qualifiés (I : Semi- and non-skilled workers) [10][10] Pour faciliter la lecture, nous faisons le choix de.... Le groupe E, qui réunit les indépendants de l’agriculture, est lui aussi un groupe qui fait sens pour les enquêtés [11][11] Excepté toutefois en Pologne où près d’un répondant.... Ces résultats sont d’ailleurs semblables à ceux obtenus dans l’enquête France (Jayet & Pénissat, 2009, p. 38).

Tableau 4 - Cohérence interne des groupes ESeCTableau 4

Champ : 495 enquêtés.

Lecture : Dans chaque groupe est indiquée en gras la profession qui a le plus souvent été entourée par les enquêtés. Par exemple, parmi la liste du groupe A, c’est l’informaticien encadrant 2 personnes qui a le plus souvent été considéré comme un intrus. Dans ce groupe, 20 % des répondants ont sélectionné au moins deux professions.

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Les enquêtés devaient également proposer des noms pour désigner chaque groupe. Cet exercice de labellisation nous apporte des informations complémentaires sur la perception de la cohérence des groupes. Les groupes F et I, qui avaient été perçus comme cohérents à travers la question relative aux intrus, sont également désignés lexicalement de manière assez « unanime ». Plus précisément, l’analyse des intitulés fait clairement ressortir l’activité d’encadrement comme point commun aux professions composant le groupe F (Higher grade blue collar workers). En ce qui concerne le groupe I (Semi- and non-skilled workers), mais aussi – de manière toutefois moins nette – le groupe H (Skilled workers), les enquêtés s’accordent pour mettre en avant l’absence de qualifications : faible niveau (ou absence) de formation, activités subordonnées ne nécessitant aucune compétence spécifique. Dans tous les pays, le groupe I est d’abord désigné par ce que ses membres « ne possèdent pas ». De manière symétrique, le groupe A (Higher salariat), qui ne faisait pourtant pas partie des plus cohérents du point de vue de la question relative aux intrus [12][12] Une première manière d’expliquer ce décalage peut être..., est désigné par un lexique assez homogène, qui met l’accent sur le haut niveau de qualification et de formation des professions concernées.

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Trois catégories d’ESeC posent en revanche problème aux enquêtés. Il s’agit des groupes B (Lower salariat), D (Independents) et G (Lower grade white collar workers). Ainsi, en réponse à la question relative aux intrus, 43 % des enquêtés ont entouré au moins deux professions dans le groupe B et cette confusion est partagée dans l’ensemble des pays. Ce groupe est également celui qui suscite le nombre le plus élevé de non réponses en ce qui concerne l’attribution d’un intitulé. La mixité des statuts (la liste compte un infirmier exerçant en libéral, souvent perçu comme incongru parmi des salariés) mais aussi le mélange d’activités manuelles et intellectuelles, exercées pour certaines, et dans plusieurs pays, sous un statut de fonctionnaire, ont entretenu la confusion.

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Si la perception de la cohérence des groupes évoqués jusqu’à présent est plutôt convergente dans les différents pays, les groupes D (Independents) et G (Lower grade white collar workers) donnent lieu à des réponses plus variées selon les contextes nationaux. En Pologne, et plus encore en Espagne, la cohérence du groupe D apparaît comme particulièrement problématique. Dans ces pays, où l’activité indépendante est plus développée mais aussi plus marquée par des phénomènes d’auto-emploi au sein de microstructures, on peut supposer que les enquêtés ont été plus sensibles à la diversité des activités réunies dans la liste qui leur a été proposée. Notons également que le chef d’entreprise encadrant huit salariés ne trouve visiblement pas sa place dans l’univers des artisans et des commerçants. Même en France, où le groupe D est perçu comme assez cohérent, et où la nomenclature nationale comporte un groupe d’indépendants, les enquêtés ont nettement distingué la détention d’un commerce de la gestion d’une entreprise avec des salariés, ce qui peut renvoyer à l’identification sociohistorique d’un groupe de commerçants et d’artisans, bien distinct du monde de l’entreprise et de ses patrons-managers (Zarca, 1986).

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Enfin, la catégorie ESeC des employés de niveau inférieur (groupe G : Lower grade white collar workers) est celle pour laquelle les réponses entre pays sont les plus éparses puisque 24 % des enquêtés français ont entouré plus de deux professions contre 45 % des répondants belges. Ces derniers, comme l’indique bien leur identification lexicale du groupe, ont mis l’accent sur le secteur du soin, représenté par plusieurs professions au sein du groupe, ce qui les a conduits à exclure assez systématiquement celles qui ne s’y rapportaient pas.

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De manière complémentaire, une autre question proposait aux enquêtés une liste de dix nouvelles professions (Encadré 1) qu’il s’agissait cette fois de reclasser dans les neuf groupes correspondant aux catégories d’ESeC [13][13] La question était ainsi formulée : « Voici une nouvelle....

Encadré 1 : Liste des 10 professions devant être reclassées par les enquêtés au sein des 9 groupes

Un conducteur de train

Une secrétaire de direction responsable d’une équipe de 4 personnes

Un agriculteur chef d’une exploitation de 15 salariés

Un serveur dans un café

Un professeur d’université

Un cuisinier salarié assisté d’un aide-cuisinier

Un opérateur régleur sur une machine-outil

Une caissière

Un chef d’une entreprise de 30 salariés

Un agent de maîtrise en fabrication de matériel électrique

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Dans l’ensemble des pays, la profession le plus souvent reclassée dans son véritable groupe ESeC est celle du professeur d’université qui a été inscrite en grande majorité dans le groupe A (Higher salariat) et ce bien plus souvent que le chef d’entreprise (tableau 5). Bien qu’il n’exerce pas de fonction de supervision, le professeur jouit d’une qualification et d’un prestige social qui conduisent les enquêtés à l’inclure dans le groupe identifié comme occupant le haut de l’échelle sociale. À l’inverse, et en présence d’une autre catégorie clairement identifiée comme regroupant les indépendants (groupe D), le chef d’entreprise, qui devrait lui aussi relever du groupe A, est plus difficilement perçu comme appartenant à un groupe dans lequel les concepteurs d’ESeC ont pourtant associé des salariés et des indépendants.

Tableau 5 - Taux de reclassement des dix professions dans le groupe EseCTableau 5Tableau 5

Lecture : le conducteur de train appartient, selon ESeC, au groupe H des « ouvriers qualifiés ». 38 % des enquêtés polonais ont mentionné cette catégorie contre seulement 8 % des répondants espagnols et français. Lorsque le groupe ESeC prévu est cité en première position par les répondants, comme c’est le cas en Pologne, en Belgique et en Allemagne par exemple pour le conducteur de train, la dernière colonne indique alors le groupe arrivant en 2e (et éventuellement en 3e) position à savoir les groupes G et I pour la Pologne. Pour l’Espagne et la France, où le conducteur de train n’est pas placé en premier dans le groupe H prévu par le prototype ESeC, il est placé respectivement en premier dans les groupes G et I.

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Pour les neuf autres professions qui n’ont pas été reclassées au premier rang dans la catégorie ESeC prévue, trois cas de figure se présentent. Soit les répondants des cinq pays se rejoignent dans leur choix d’une autre catégorie, ce qui laisse supposer une incompréhension du critère ayant servi aux concepteurs d’ESeC pour constituer le groupe. Soit les choix varient selon les pays, ce qui renvoie probablement à des histoires nationales différentes. Soit, enfin, les réponses sont fluctuantes au sein de chaque pays, ce qui peut manifester une méconnaissance de la profession elle-même par certains enquêtés, mais aussi d’éventuelles disparités intra-nationales que nous ne sommes pas en mesure de traiter ici.

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Ainsi, bien qu’employant quinze salariés, l’agriculteur est difficilement assimilé au groupe A, d’une part parce qu’un groupe d’indépendants du secteur agricole existe par ailleurs (groupe E) et, d’autre part, parce que cette profession ne dispose pas du même prestige social ni des mêmes diplômes que bien d’autres présentes dans le groupe A. Les deux tiers des enquêtés le reclassent donc dans le groupe E. Des écarts sont toutefois visibles entre pays. En Espagne, où le secteur agricole conserve une réelle importance, 75 % des personnes interrogées le placent dans le groupe E, contre 47 % en Allemagne où la spécificité du monde agricole ressort moins nettement.

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Les deux professions les moins souvent reclassées dans la catégorie ESeC prévue par ses concepteurs sont le « cuisinier assisté d’un aide cuisinier », qui fait partie dans la logique d’ESeC du groupe I des semi- and non-skilled workers, et la « secrétaire de direction responsable d’une équipe de quatre personnes », qui entre dans la catégorie B du lower salariat. Il s’agit donc d’activités pour lesquelles l’encadrement et les responsabilités sont particulièrement visibles. Pourtant, la secrétaire a plutôt été considérée par nos enquêtés comme une employée administrative et n’a pas été reconnue à partir de sa fonction d’encadrement. C’est pourquoi elle a largement été incluse – par environ un enquêté sur deux – dans le groupe des employés de niveau supérieur (groupe C). Le cuisinier, sans doute parce qu’il est assisté d’un aide cuisinier, a au contraire majoritairement été classé dans un groupe supérieur à celui prévu dans ESeC. Il a été reclassé parmi les ouvriers qualifiés (groupe H) ou les indépendants (groupe D) alors que le fait de bénéficier d’un assistant n’est précisément pas reconnu dans ce cas comme une fonction d’encadrement.

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Enfin, la caissière, qui appartient selon la nomenclature européenne au groupe G des lower grade white collar workers, a été massivement réintroduite dans la catégorie des semi- and non-skilled workers (groupe I). Du fait de la pénibilité et de la répétitivité des tâches qui lui ont été associées, ou encore du peu de prestige social dont elle jouit, cette profession a rejoint dans tous les pays celle de femme de ménage ou d’agent d’entretien plutôt que celle d’assistante maternelle ou d’aide-soignant.

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D’autres reclassements varient fortement d’un pays à un autre. Ce sont les réponses émises par les enquêtés polonais qui se distinguent le plus fréquemment de celles des quatre autres pays. Les classements allemands pour leur part semblent être les plus proches de la logique d’ESeC, au regard notamment des groupes attribués au professeur d’université, au serveur de café ou encore à l’agent de maîtrise. En effet, alors qu’en Allemagne, 44 % des répondants ont proposé au moins quatre reclassements dans le groupe ESeC approprié, ils sont trois fois moins nombreux en Pologne avec un taux de 14 %. A contrario, 59 % des Polonais ont un nombre de « bons » [14][14] Nous qualifions de « bons » reclassements les reclassements... reclassements inférieur à trois, suivis des Espagnols qui sont 47 % dans ce cas. Ce décalage plus ou moins marqué par rapport à la norme que constitue le prototype, semble confirmer que les enquêtés des pays du Sud et de l’Est de l’Europe sont globalement plus éloignés des logiques présidant à l’organisation d’ESeC, ce qui viendrait conforter l’hypothèse formulée par Maloutas (2007) selon laquelle le schéma de la relation d’emploi peut être pertinent pour les pays d’Europe du Nord mais cadre mal avec les structures productives des pays du Sud qui comptent une part importante de petites entreprises.

Les critères d’identification des groupes

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Ces premiers résultats nous invitent à interroger les critères qui fondent la perception inégale de la cohérence des groupes. À première vue, les groupes les mieux cernés par les enquêtés ne le sont pas nécessairement à partir des mêmes critères et des dynamiques nationales semblent intervenir même si des convergences apparaissent également. Ainsi, le groupe A (Higher salariat) est d’abord identifié par son niveau de qualification, le E (petits indépendants de l’agriculture) est plutôt perçu par le biais d’un critère de cohérence sectorielle et le F (Higher grade blue collar workers) à partir des activités de supervision et d’encadrement exercées par ses membres.

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Une autre série de questions visait donc à saisir plus explicitement la compréhension de la nomenclature et à analyser les critères perçus par les enquêtés comme fondant les regroupements qui leur étaient proposés. Ils devaient pour cela identifier, dans une liste préétablie, les critères de classement (trois au maximum) qui étaient selon eux au fondement des neufs groupes qui leur avaient été soumis. Ces critères mélangeaient volontairement des dimensions explicitement utilisées par les concepteurs d’ESeC et d’autres aspects non pris en compte pour construire le prototype. Or, pour la majorité des enquêtés, à l’exception des Espagnols qui ont privilégié le domaine d’activité, la qualification est identifiée comme un incontournable critère de classement des neuf groupes (tableau 6). Ce résultat, sur lequel nous reviendrons, est déterminant puisque les concepteurs du prototype n’ont précisément pas placé la qualification au cœur de leurs opérations de classement.

Tableau 6 - Perception des critères de classement des neuf groupes d’ESeC (en %)Tableau 6

Lecture : dans l’ensemble, 55 % des enquêtés ont estimé que la qualification était un critère de classement des professions dans les neuf groupes proposés. Ce taux atteint 64 % en Allemagne contre seulement 30 % en Espagne.

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En moyenne, les quatre critères cités par plus d’un enquêté sur trois sont (par ordre d’importance) la qualification, le secteur d’activité, le prestige et le revenu mais des écarts parfois importants apparaissent selon les pays. Ainsi, le caractère manuel ou non manuel du travail apparaît en quatrième position pour les enquêtés polonais, alors qu’il est peu mis en avant dans les autres pays. On peut y voir, bien qu’il soit évidemment difficile de vérifier ici cette hypothèse, un héritage de la période socialiste, qui se manifesterait à travers la persistance d’une manière de concevoir les activités de travail en fonction de la place qu’elles occupent au sein du processus de production. Inversement, les critères les plus rarement repérés comme principes de classement des groupes d’ESeC, et identifiés par tout au plus 15 % des enquêtés quel que soit le pays, concernent, par ordre croissant de rareté, le nombre de personnes encadrées (à l’exception de l’Espagne), l’autonomie dans le travail, la pénibilité du travail, puis la sécurité de l’emploi, la répétitivité des tâches et, enfin, le patrimoine. L’encadrement et l’autonomie dans le travail, qui sont pourtant à la base de la relation d’emploi dans le schéma de classes de Goldthorpe et dans la logique de construction d’ESeC, ne sont donc pas perçus comme des critères décisifs. Quel que soit le groupe ESeC concerné, les professions qui avaient d’ailleurs été majoritairement entourées comme intruses au début du questionnaire concernaient souvent des positions d’encadrement. Paradoxalement, c’est pourtant aussi le groupe F, celui des employés exerçant justement des responsabilités d’encadrement, qui, dans les cinq pays, est apparu comme l’un des plus cohérents et des mieux identifiés. Si la question de l’encadrement est donc bien prise en compte par les enquêtés lorsqu’elle concerne un groupe spécifique, elle n’est toutefois pas identifiée comme véritablement structurante pour l’ensemble des catégories de la nomenclature.

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La manière dont les enquêtés nomment les neuf groupes nous apporte des précisions intéressantes. Comme en témoignaient déjà les réponses à la question des critères de classement, les enquêtés ont rarement adopté une seule logique de catégorisation lorsqu’ils ont été invités à attribuer des noms aux groupes. Dans tous les pays, leurs dénominations font largement intervenir plusieurs dimensions qui, par ailleurs, pour un même individu, varient souvent selon les groupes. En effet, dans leur majorité, les enquêtés ne choisissent pas de chausser les mêmes « lunettes critérielles » pour interpréter le classement qui leur est proposé mais « bricolent » des intitulés composites et multicritères, dont les logiques s’adaptent à chacun des groupes. L’analyse des intitulés met toutefois en évidence deux grands critères dominants, dont on peut supposer qu’ils sont ceux que les enquêtés mobilisent spontanément dans leurs propres catégorisations de l’espace social : la qualification et le domaine d’activité.

Le niveau de qualification, un critère valable en haut et en bas de l’échelle du salariat

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Ainsi, le groupe A (higher salariat) est défini en priorité à partir du critère de qualification ou de niveau d’études dans l’ensemble des pays. C’est tout particulièrement le cas en Allemagne, où le terme spécifique d’« Akademiker » (qui sanctionne des études longues à l’université) est utilisé à 15 reprises (sur 61 réponses) pour désigner ce groupe, en plus d’une vingtaine d’occurrences relatives au niveau élevé de formation. Dans les autres pays, la formation est également fortement présente, bien que sous une forme moins spécifique. Quelques occurrences du type « professionnels » en Espagne ou « spécialistes » en France et en Belgique, peuvent être rapprochées de cette mention allemande de l’« Akademiker ». Ces intitulés renvoient directement à la liste des métiers qui avaient été choisis pour incarner ce groupe dont au moins quatre d’entre eux (ingénieur, médecin, architecte, pharmacien) se caractérisent par des études longues et sélectives. Les deux autres cas, celui du gérant de société et de l’informaticien encadrant deux personnes sont d’ailleurs ceux qui ont globalement été le plus souvent considérés comme intrus. En Pologne, on retrouve cette référence à l’expertise à travers les mots « specjali?ci », « fachowcy » ou encore « profesjonali?ci ».

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Les groupes H (skilled workers) et I (semi- and non-skilled workers) se caractérisent également par la forte présence du critère de la qualification, mais dans une logique opposée consistant surtout à insister sur le faible niveau de formation qui fonde leur cohérence. Toutefois, ce critère est parfois nuancé. C’est le cas pour le groupe H, en Allemagne où les enquêtés mettent d’abord en avant l’aspect manuel des métiers représentés. Le terme de « Handwerker » est ainsi mobilisé par plus de la moitié des enquêtés. Le choix, pour incarner ce groupe, d’activités qui dans l’ensemble relèvent plus de l’artisanat que de l’industrie, n’est sans doute pas étranger à cette forte unanimité. En Belgique, dans une logique qui peut être interprétée comme relativement proche de celle qui prévaut en Allemagne, c’est le mot de « métier » qui est privilégié, alors que les Français choisissent plutôt celui d’« ouvriers », se référant donc à une logique plus statutaire.

Le poids des identifications sectorielles

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Pour sa part, le groupe C (Higher grade white collar workers) est largement identifié comme un groupe d’« employés ». Mais il est aussi et surtout perçu dans une logique sectorielle, puisqu’il est fréquemment nommé en référence à un ensemble d’activités qui vont du travail de bureau au commerce, en passant par l’administration. Peut-être cette cohérence sectorielle explique-t-elle d’ailleurs que la question des intrus n’ait pas posé de problème spécifique, le groupe étant globalement perçu comme cohérent. L’importance du domaine d’activité se retrouve également de manière assez attendue pour le groupe E (agriculture) mais aussi, de façon toutefois plus dispersée, pour le groupe G (Lower grade white collar workers) qui est d’abord décrit comme regroupant des métiers de « service » ou plus précisément des professions du « social » (le paramédical, le soin aux personnes etc.). Les enquêtés belges mettent même volontiers en avant des termes tels que « altruistes », « nécessaires », « utiles à tous », alors que les personnes interrogées dans les autres pays sont plus distanciées dans leurs dénominations. Les intitulés du groupe B (Lower salariat) sont eux aussi éparses. C’est d’ailleurs celui pour lequel le nombre de non réponses est, dans tous les pays, le plus élevé, ce qui constitue un indice supplémentaire d’une identification laborieuse. Le critère de la qualification est toutefois assez présent quel que soit le pays, souvent en référence au groupe A puisque le groupe B apparaît généralement aux yeux des enquêtés comme « un peu moins qualifié » que le A. Mais le groupe B se distingue aussi, dans deux pays au moins, par la référence au secteur public à travers les termes de « fonctionnaires » (France) et de « Beamte » (Allemagne). En Belgique, et dans une moindre mesure en Espagne, c’est plutôt le domaine d’activité (métiers du social) qui est mis en avant. Si les groupes C et E font donc l’objet d’une identification sectorielle assez unanime, les enquêtés belges font preuve d’un usage plus marqué du domaine d’activité, notamment dans leur désignation des groupes G et B. Paradoxalement, ils déclarent pourtant moins souvent que les Français, les Allemands ou les Espagnols, avoir eu recours à ce critère de classement. On voit donc bien ici ce qu’apporte l’étude des intitulés des groupes, au-delà des déclarations faites par les enquêtés lorsqu’on les interroge sur les critères qu’ils ont mis en œuvre.

La relation d’emploi, un critère de second plan

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Face à cette prégnance de la qualification et du secteur d’activité, qui concernent une grande partie des intitulés attribués aux différents groupes, le critère de la relation d’emploi est plus inégalement mobilisé, à l’exception du groupe F pour lequel il ressort très nettement. Il s’agit en effet des Higher grade blue collar workers, qui désignent des employés de niveau supérieur exerçant des fonctions d’encadrement. Dans la liste soumise aux enquêtés, ces dernières apparaissaient clairement et ont été bien identifiées comme telles. Dans les autres groupes susceptibles d’être également caractérisés par le critère de l’encadrement, les résultats sont beaucoup plus ambigus. Ainsi, même dans le cas du groupe D, celui des indépendants, qui pouvait se prêter à une identification à partir de ce registre, les dénominations restent très variées. En France par exemple, les réponses mentionnent une grande diversité de termes qui font plus ou moins référence au statut et aux responsabilités exercées : employeurs, entrepreneurs, chefs d’entreprise, artisans-commerçants, gérants, patrons, etc. En Espagne, la responsabilité et l’autonomie sont plus fréquemment mises en avant, ce qui n’est pas le cas par exemple en Allemagne où le terme « selbständig » (indépendant), mobilisé par un gros tiers des enquêtés, semble se suffire à lui-même. En Pologne, c’est le mot « przedsiebiorcy » (entrepreneurs) qui est le plus fréquemment cité. Les enquêtés belges font une fois encore plus souvent ressortir le secteur d’activité (commerce), qui apparaît peu en Allemagne par exemple. Le taux de non réponses est également très élevé pour ce groupe.

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En ce qui concerne enfin le groupe A (Higher salariat), la question de l’encadrement est inégalement mobilisée selon les pays et se décline selon des modalités variées. En France, une expression spécifique apparaît, celle de « cadre (supérieur) », utilisée par un tiers des enquêtés. Elle n’a pas d’équivalent dans les autres pays et se rattache à la nomenclature nationale des PCS et en amont aux conventions collectives du pays (Boltanski, 1982 ; Desrosières & Thévenot, 2005). En Espagne, des termes faisant référence aux responsabilités sont aussi présents mais dans une moindre mesure, alors même que les enquêtés espagnols semblaient se distinguer par le fait qu’ils déclarent, un peu plus fréquemment que les autres, avoir fait usage du critère de l’encadrement. On trouve par exemple l’expression « directivos » ou encore « puesto de gran responsabilidad ». En Pologne, le mot « mened?erowie », importation récente de l’anglais « manager », est également récurrent.

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On le voit donc, malgré quelques spécificités nationales qu’il serait intéressant de chercher à approfondir grâce à d’autres dispositifs d’enquête (par exemple l’importance du domaine d’activité en Belgique ou le poids du diplôme universitaire en Allemagne), les personnes interrogées dans les cinq pays se rejoignent sur deux résultats importants (tableau 7). En premier lieu, la qualification et le secteur d’activité apparaissent bien comme les deux critères les plus fréquemment cités et mobilisés lorsqu’il s’agit d’attribuer des intitulés aux groupes de professions. Ils ne sont pourtant pas, officiellement du moins, centraux pour le prototype. On peut sans doute ici faire l’hypothèse que ces deux critères sont ceux que les enquêtés privilégient dans leurs propres classements, spontanés, de l’espace social, ce qui les conduit, en réponse au questionnaire, à lire le prototype ESeC à travers ce double prisme de la qualification et du secteur d’activité. La convergence observée est assez remarquable si l’on tient compte de l’hétérogénéité supposée des rapports au travail et aux situations d’emploi dans les différents pays d’Europe. En second lieu, le critère de l’encadrement et du niveau de responsabilité, qui est pourtant au principe même de la construction d’ESeC, n’est que peu – ou en tout cas inégalement – mis en avant par les enquêtés.

Tableau 7 - Les critères d’identification des groupes à partir des intitulésTableau 7

Lecture : Le degré de convergence entre pays désigne le fait que les critères mobilisés par les enquêtés sont plus ou moins semblables selon les pays : + = forte convergence ; + / - = convergence moyenne ; - = faible convergence (qui peut aussi correspondre à une certaine dispersion des intitulés au sein d’un même pays, comme c’est le cas pour le groupe D des indépendants hors agriculture).

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Il est sans doute utile de rappeler ici que le prototype ESeC est l’héritier du schéma EGP [15][15] EGP : Erikson, Goldthorpe, Portocarrero, du nom des..., construit dans les années 1970 de manière « empirique » à des fins de comparaison internationale et qui reposait, selon ses concepteurs, sur la qualification des emplois (Erikson et al., 1979). Comme le note Étienne Pénissat, « ce n’est qu’au début des années 1990 que Goldthorpe subsume cette approche empirique et pragmatique sous le concept théorique de relation d’emploi » (Pénissat, 2012, p. 254). Partant de ce constat, Michael Tahlin a d’ailleurs testé sur le cas suédois les rapports entre les catégories d’ESeC et les critères « théoriques » de la relation d’emploi. Il a pour cela isolé les dimensions théoriques affichées de la relation d’emploi, à travers notamment une évaluation subjective par les enquêtés du degré de dépendance réciproque entre l’employeur et l’employé, puis observé empiriquement si effectivement les différentes catégories d’ESeC possédaient les bons attributs du point de vue de la relation d’emploi. Sa conclusion est sans appel : les catégories d’ESeC ne sont pas corrélées aux dimensions de la théorie de la relation d’emploi, mais bien à la qualification des emplois (Tahlin, 2007). Or, nos propres résultats, et ce malgré les limites évidentes d’une enquête expérimentale, montrent bien que la perception indigène des catégories d’ESeC est plus proche des fondements empiriques mis en évidence par Tahlin que des fondements théoriques défendus par les concepteurs du prototype.

Une perception hiérarchisée de l’espace social ?

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Sur l’ensemble des questions posées, les groupes les mieux identifiés se situent donc tout en bas ou tout en haut de l’échelle sociale (groupes A, H et I). À ces trois catégories s’ajoutent les groupes E (indépendants de l’agriculture) et F (Higher grade blue collar workers) [16][16] Ce résultat est confirmé par une autre question, dont.... Nous avons également mené, à partir des intitulés spontanément attribués aux groupes, une analyse visant à repérer les logiques selon lesquelles les enquêtés positionnent ces groupes les uns par rapport aux autres et les situent dans la hiérarchie sociale. Pour cela, nous avons recensé, de manière systématique, les occurrences des indices lexicaux du « haut », du « moyen » et du « bas ». Alors que certains groupes sont effectivement clairement identifiés du point de vue de leur positionnement hiérarchique, d’autres sont au contraire soumis à des appréciations contrastées ou parfois ambivalentes. De manière intéressante, l’attention ici portée à la hiérarchisation de l’espace social vient en partie nuancer les résultats obtenus précédemment, en montrant notamment que la cohérence d’un groupe, qui pouvait être perçue par le biais des déclassements et des reclassements, mais aussi sous l’angle des critères d’identification, n’empêche pas que les enquêtés éprouvent malgré tout des difficultés à le situer sur l’échelle sociale.

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Ainsi, sans surprise, les enquêtés considèrent aisément le groupe A (Higher salariat) comme situé au sommet de l’échelle sociale tandis que le groupe I apparaît comme le moins valorisé. Pour le groupe B (Lower salariat) en revanche, qui regroupe selon sa dénomination officielle complète les Lower grade professional, administrative and managerial occupations and higher grade technician and supervisory occupations, les réponses reflètent un certain flottement dans tous les pays. En Pologne par exemple, on retrouve parfois le terme « specjalisci » qui est également utilisé pour le groupe A mais aussi d’autres expressions qui renvoient à des registres de langage et de classement social nettement moins positifs, comme « klasa ?rednia » (classe moyenne) ou encore « cci??ko pracuj?cy » et « podw?adni » qui font référence pour la première à la pénibilité du travail accompli, et pour l’autre à son caractère subordonné. Dans l’ensemble des pays, ce groupe mobilise des qualificatifs relevant de la catégorie lexicale du « moyen », parfois sous la forme « classe moyenne supérieure », mais aussi des appréciations assez négatives (« simple main d’œuvre » par exemple). Quant au groupe F, celui des Higher grade blue collar workers, qui semblait a priori cohérent et facilement identifiable par les enquêtés, il apparaît ici, à la lueur des intitulés, comme un groupe dont la position au sein de la pyramide sociale est loin d’être évidente. S’il désigne assez clairement pour les enquêtés des « employés », « salariés », « travailleurs » exerçant des responsabilités d’encadrement, les personnes interrogées ont du mal à le situer dans la hiérarchie sociale et dans la hiérarchie de l’entreprise. Certains enquêtés attribuent « beaucoup de responsabilités » aux membres de ce groupe, alors que d’autres les qualifient de « petits chefs ». Le niveau de formation est lui aussi diversement apprécié (de haut à faible). Parmi les réponses françaises, les termes mobilisés sont très divers : technicien, agent de maîtrise, ouvrier, cadre, contremaître, leader, superviseur, manager, etc. Dans les autres pays, le spectre des dénominations est moins large mais les intitulés sont souvent longs et traduisent la difficulté qu’ont les enquêtés à appréhender ce groupe : « poste peu important mais responsable d’équipe », « métiers avec un statut relativement bas mais une position élevée au sein de l’entreprise », « position élevée dans des activités manuelles ». Enfin, le groupe D, celui des indépendants, est lui aussi inégalement situé dans la hiérarchie sociale. Les Allemands le qualifient plutôt de « moyen », les Français le placent plus bas sur l’échelle sociale (sans doute par une assimilation au monde des « petits » patrons), tandis que les Belges le situent très peu en termes hiérarchiques.

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En définitive, si, dans l’ensemble, les façons de nommer les groupes sont variées, une hiérarchisation s’opère grossièrement entre les différentes catégories. On repère en cela « le haut », « le bas » et « le milieu » de la hiérarchie sociale mais certaines catégories ne font pas l’unanimité et trouvent plus difficilement leur place. La logique adoptée dans ESeC et visant à distinguer les professions en fonction de la relation d’emploi ne semble certes pas aberrante aux yeux des enquêtés mais les hiérarchisations sous-jacentes sont finalement plus ou moins bien saisies, comme le montre le cas assez emblématique du groupe F (Higher grade blue collar workers) qui réunit des professions dont les activités d’encadrement sont clairement identifiées, mais dont le degré de responsabilité est très inégalement perçu. Les hiérarchisations établies par les enquêtés reposent avant tout sur les qualifications, tout en les dépassant largement. Les classements opérés, les critères sélectionnés ou encore les noms attribués aux groupes montrent que les enquêtés n’adoptent pas un seul mode de découpage de l’espace socioprofessionnel. Leur démarche est pluridimensionnelle, et ce sans doute parce que les critères eux-mêmes ne sont pas disjoints les uns des autres.

Conclusion

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En interrogeant la cohérence des groupes ESeC d’un double point de vue, celui des critères de leurs concepteurs d’une part, et celui de leur perception par des enquêtés profanes, notre enquête a permis de faire émerger deux résultats principaux. Premièrement, un décalage apparaît assez nettement entre les critères perçus et mobilisés par les enquêtés, et ceux que s’étaient fixés les concepteurs du prototype. Deuxièmement, des spécificités nationales mais aussi, et sans doute avant tout, des points de convergence entre pays ont été mis à jour.

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Certes le prototype fait en partie sens pour les enquêtés, en particulier dans les pays fondateurs de l’Union européenne. Toutefois, la relation d’emploi n’est pas perçue comme centrale pour classer les professions. La qualification et le secteur d’activités sont plus structurants aux yeux des enquêtés pour découper l’espace social mais aussi pour appréhender la construction de ce projet de nomenclature. À cet égard, nos résultats indiquent que la cohérence des groupes composant le prototype ESeC est très inégalement appréhendée. Les différents matériaux empiriques dont nous disposons montrent bien que cela renvoie à différents enjeux, notamment à la compréhension des critères présidant à la composition des groupes, mais aussi à la capacité des enquêtés à les situer les uns par rapports aux autres, dans la perspective d’une conception hiérarchisée de l’espace social. Ainsi, les enquêtés ont une perception relativement homogène de la position sociale du groupe A (Higher salariat), qu’ils situent en haut de l’échelle sociale, et du groupe I (Semi- and non-skilled workers), qu’ils catégorisent de manière assez unanime comme regroupant des professions du bas de l’échelle sociale. En revanche, d’autres groupes font l’objet d’appréciations contradictoires du point de vue de leur positionnement hiérarchique. À cela s’ajoute que les dimensions les plus structurantes du concept de relation d’emploi, que sont l’encadrement et l’autonomie dans le travail, sont mal perçues par les enquêtés des différents pays, ce qui entretient un certain flottement dans leur compréhension d’ESeC. Qui plus est, les variations entre les pays sur ces différents points sont relativement importantes. L’étude plus qualitative des intitulés attribués aux groupes est ici instructive et on peut faire l’hypothèse que les divergences observées sont le reflet des structurations différentes des marchés du travail nationaux. Pour comprendre plus précisément ces spécificités nationales, il conviendrait à présent de prolonger cette recherche par d’autres travaux répondant à des méthodologies différentes ou complémentaires : par exemple par des enquêtes plus qualitatives, des monographies comparées de professions ou de secteurs d’activité dans plusieurs pays d’Europe, ou encore des questionnaires plus ciblés, traitant d’un spectre moins large de professions et concentrés sur certains pans de l’espace social.

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En analysant les perceptions des individus, nous avons fait le choix d’une approche « par le bas », inductive, tout en sachant que la logique goldthorpienne est inverse. Les fondements du prototype ESeC s’inscrivent en effet dans une perspective théorique forte qui guide la constitution des différents groupes. L’équipe conceptrice distingue d’ailleurs les classifications construites à partir d’une démarche empirique de celles qui, comme c’est le cas d’ESeC, s’appuient sur un schéma conceptuel précis permettant de rompre avec des classifications nationales qui s’inscrivent dans des histoires et des contextes singuliers. Tahlin a cependant montré empiriquement que ce schéma conceptuel n’était pas au principe de la construction des catégories d’ESeC, qui reposent en réalité sur une logique de qualification des emplois. Les lectures spontanées des individus, décrites ici, rejoignent assez largement ce diagnostic. En définitive, ce résultat ne remet-il pas en cause l’idée selon laquelle une perspective théorique « hors-sol », basée sur la relation d’emploi, serait la seule possibilité pour construire une nomenclature européenne ? Ne conviendrait-il pas plutôt de partir de manière pragmatique des convergences existantes en termes de qualification des emplois et de catégorisation des groupes sociaux dans les différents pays européens ? Et ne serait-il pas judicieux d’inclure dans la réflexion la question de la réception de tout projet de nomenclature européenne par les individus ? Les analyses développées ici plaident en ce sens.


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Notes

[1]

Cet article repose sur une enquête collective, menée à la demande de l’INSEE, et qui a donné lieu à un rapport rendu en février 2011 : Jérôme Deauvieau, Alexandra Filhon, Agnès Pelage, Tristan Poullaouec, Laurence Tual-Micheli, Laure de Verdalle, Les catégorisations de l’espace social en Europe, Rapport pour la division Emploi de l’INSEE. Cette recherche a en particulier reçu le soutien de Cécile Brousse. L’enquête empirique a largement bénéficié du soutien de correspondants étrangers, que nous remercions ici pour leur aide précieuse : Caroline Kramer, Karin Kurz, Christian Wagner, Heike Wirth (Allemagne), Marie-Christine Lenain, Eric Mangez, Marcelle Stroobants, Marc Zune (Belgique), Alejandro Almazán, Beatriz Manas, Antonio Felix Vallejos Izquierdo, Jerónimo Maqueda (Espagne), Marcin Darmas et Magdalena Twardowska (Pologne). Dans la phase d’analyse des données, nous avons bénéficié du travail déjà réalisé par Étienne Pénissat et Cyril Jayet à partir de questionnaires administrés en France avec le même dispositif d’enquête.

[2]

Le terme « réception », que nous utiliserons ponctuellement dans ce texte, ne doit pas être compris au sens strict. En effet, nos enquêtés, comme nous le préciserons dans la présentation de notre dispositif d’enquête, n’ont pas été avertis que les groupes de métiers qui leur étaient soumis provenaient d’un projet de nomenclature européenne. Pour autant, nos données empiriques permettent bien de saisir les modalités selon lesquelles les logiques de classement qui président à l’organisation d’EseC sont (ou non) perçues par les enquêtés. Il s’agit bien en cela d’une forme de réception des catégories constitutives de ce projet de nomenclature.

[3]

Les douze pays étudiés par Bernard Grais étaient : le Danemark, l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Irlande, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, l’Autriche, la Finlande, la Suède et le Royaume-Uni.

[4]

En France par exemple, cinq autres critères sont intégrés pour construire cet indicateur : la qualification, la position hiérarchique, la taille de l’entreprise, le secteur d’activité et la distinction public/privé (Desrosières & Thévenot, 1988 ; Bosc, 2008).

[5]

Précisons que si ESeC n’a pas été retenu en l’état, le travail d’élaboration d’une nomenclature socioéconomique européenne se poursuit aujourd’hui. En 2011, Eurostat s’est tourné directement vers les INS (Instituts nationaux de la statistique) et un groupement d’instituts participe depuis au projet ESeG (European Socio-economic Groups). Ce dernier s’inscrit dans la continuité des travaux antérieurs, menés autour du prototype ESeC. Coordonné par des statisticiens de l’INSEE, il devrait déboucher en 2014 sur une ou plusieurs propositions de nomenclature européenne.

[6]

Comme le note Étienne Pénissat, la principale originalité du schéma de classe de Goldthorpe, est la constitution d’« une classe de dirigeants, la service class, qui rassemble les professionals, les managers, distingués dans la tradition britannique, et les grands employeurs » (Pénissat, 2012, p. 254).

[7]

Pour plus de précisions sur les intitulés exacts des questions, voir l’annexe électronique sur le site de la revue Sociologie présentant le questionnaire dans son intégralité : http://sociologie.revues.org/2035.

[8]

Notons que selon les pays, le nombre de salariés en formation continue auxquels il a été possible d’avoir accès s’est avéré très variable. Les aléas de l’enquête ont notamment rendu difficile la passation auprès de cette catégorie d’enquêtés en Allemagne et en Belgique. Ce qui explique aussi que

le nombre total de questionnaires par pays varie de 66 (Allemagne) à 142 (Espagne). Les traitements effectués n’ont toutefois pas mis en évidence de réel décalage dans les réponses des étudiants et des salariés.

[9]

Rappelons ici que du point de vue des concepteurs de la nomenclature, toutes ces professions sont correctement regroupées. Il n’y a donc aucun intrus véritable.

[10]

Pour faciliter la lecture, nous faisons le choix de rappeler régulièrement entre parenthèses l’intitulé court en anglais de chacun des groupes dont il est question. Ces intitulés n’ayant pas forcément d’équivalent acceptable en français (Cf. tableau 1), nous les conservons dans leur langue d’origine.

[11]

Excepté toutefois en Pologne où près d’un répondant sur trois a entouré au moins deux professions dans le groupe E, soit dix fois plus qu’en Allemagne. Nous faisons néanmoins l’hypothèse que cela peut être lié à un effet de traduction, puisque l’un des métiers souvent perçu comme intrus par les Polonais est celui de paysagiste, qui a été traduit dans cette langue comme « architecte paysagiste » (celui qui conçoit l’organisation des jardins), ce qui a pu conduire les enquêtés à le percevoir, plus encore que dans les autres pays, où sa présence dans le groupe a également suscité des interrogations, comme plus proche d’un architecte que d’un agriculteur ou d’un bûcheron.

[12]

Une première manière d’expliquer ce décalage peut être que l’opération de nommer les groupes intervient seulement après celle qui consiste à exclure des métiers de chaque groupe. Le groupe A aurait ainsi gagné en cohérence suite à l’exclusion des professions identifiées comme des « intrus ». Il ne s’agit pourtant pas d’exagérer cette relation entre la cohérence perçue du groupe et le caractère plus ou moins « évident » de sa dénomination, qui homogénéiserait le lexique mobilisé. Boltanski et Thévenot (1983), dans leur expérience du jeu de cartes, notaient d’ailleurs que la consigne donnée aux enquêtés de nommer les groupes qu’ils avaient constitués à partir des cartes du jeu qui leur était proposé les conduisait souvent à recomposer ces groupes avant de leur attribuer un nom. On pourrait ainsi faire l’hypothèse qu’il est parfois difficile de nommer un groupe, même si celui-ci est perçu comme cohérent. Par exemple, parce que celui-ci n’a pas de véritable consistance en tant que groupe social ou professionnel. C’est bien en ce sens que la question relative aux intitulés nous fournit des éléments complémentaires, plus qualitatifs, quant à la manière dont les enquêtés « lisent » la cohérence des différents groupes. Voir l’annexe 2 « Le jeu de cartes » sur http://sociologie.revues.org/2036.

[13]

La question était ainsi formulée : « Voici une nouvelle liste de professions. Essayez de reclasser chacune de ces professions dans l’un des 9 groupes en fonction du groupe auquel elle correspond le mieux. »

[14]

Nous qualifions de « bons » reclassements les reclassements conformes à ce qui a été prévu par les concepteurs d’ESeC.

[15]

EGP : Erikson, Goldthorpe, Portocarrero, du nom des auteurs.

[16]

Ce résultat est confirmé par une autre question, dont nous ne traitons pas ici, qui consistait à confronter les enquêtés à la liste des véritables intitulés des groupes ESeC, et à leur demander de les associer à l’un des neuf groupes précédemment proposés. Les groupes B, C et G obtiennent les moins bons scores puisque moins d’un tiers des répondants en moyenne parvient à les associer à leur véritable intitulé.

Résumé

Français

Cet article porte sur l’étude comparée, dans cinq pays d’Europe, des formes de catégorisation de l’espace social. Il analyse pour cela la compréhension profane d’un projet de nomenclature socioprofessionnelle européenne (ESeC), conçu par des chercheurs à la demande d’Eurostat. Au-delà de la compréhension des logiques ayant gouverné la conception de ce prototype, notre travail vise plus largement à étudier la façon dont les individus « lisent » l’espace social dans différents contextes nationaux. En effet, en regardant comment les enquêtés des différents pays concernés (Allemagne, Belgique, Espagne, France, Pologne) interprètent les principes de catégorisation et de classement d’un même prototype, ce sont leurs propres catégorisations qu’il est possible de mettre au jour et donc de comparer. Grâce à un dispositif expérimental qui confrontait les enquêtés à une liste de professions ordonnées selon les grandes catégories d’ESeC, nous interrogeons la cohérence de ce projet de nomenclature, au regard d’une réception profane, et nous mettons en évidence le fait que ses principes de classement sont inégalement perçus, ce qui interroge à la fois les critères retenus pour l’organisation de ce prototype, mais aussi la capacité d’une nomenclature européenne à prendre en compte des réalités socioéconomiques encore très contrastées.

Mots clés

  • nomenclature
  • catégorie
  • emploi
  • Europe

English

A project of European socio-economic nomenclature: a scholarly project confronted with national variations of the understanding of social spaceThis article studies the categorization of social space in five European countries (Germany, Belgium, Spain, France and Poland). It relies on the analysis of the reception of a prototype conceived by social science researchers for Eurostat: the European Socioeconomic Classification (ESeC). Beyond the comprehension of the logics governing this prototype, our work points out how “ordinary” people understand the structuration of social space in different national contexts. And indeed, by studying how interviewees react when they are confronted with ESeC categories, we are able to simultaneously address how they develop their own categories to orient themselves in social space. Through an experimental research based on a list of professions, classified according to the ESeC categories, we test the self-consistency of the prototype when it is submitted to uninitiated people. Our results demonstrate that the main organization principles of ESeC are not easy to understand for our interviewees. We conclude by questioning the capacity of such a European nomenclature to take into account the various national socioeconomic realities that still characterize the European Union.

Keywords

  • nomenclature
  • category
  • employment
  • Europe

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Vers une nomenclature socioéconomique européenne ?
    1. Le projet d’harmonisation européenne
    2. Les fondements du prototype ESeC
  3. Démarche empirique : une enquête expérimentale
    1. Étudier la réception d’ESeC par des individus ordinaires
    2. La mise en œuvre d’un protocole expérimental
  4. Perceptions indigènes des découpages socioprofessionnels : clivages et proximités entre les pays
    1. Une cohérence inégalement perçue
    2. Les critères d’identification des groupes
      1. Le niveau de qualification, un critère valable en haut et en bas de l’échelle du salariat
      2. Le poids des identifications sectorielles
      3. La relation d’emploi, un critère de second plan
    3. Une perception hiérarchisée de l’espace social ?
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Filhon Alexandra, Deauvieau Jérôme, de Verdalle Laure, Pélage Agnès, Poullaouec Tristan, Brousse Cécile, Mespoulet Martine, Sztandar-Sztanderska Karolina, « Un projet de nomenclature socioprofessionnelle européenne : une construction savante face aux variations nationales de représentation du monde social », Sociologie, 4/2013 (Vol. 4), p. 373-393.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2013-4-page-373.htm
DOI : 10.3917/socio.044.0373


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