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Sociologie de l'Art

2005/2 (OPuS 7)

  • Pages : 220
  • ISBN : 9782747594718
  • DOI : 10.3917/soart.007.0063
  • Éditeur : L'Harmattan

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La recherche sur les sites web a donné lieu, lors de ces dernières années, à une bibliographie abondante au plan international. On a vite constaté que l’Internet était, en même temps qu’un moyen de diffusion de l’information, un espace de communication. L’étude de la spécificité de l’interaction dans le monde virtuel par rapport aux situations de face-à-face a fait l’objet de nombreux travaux et donné lieu à de multiples publications.

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En France, à la différence du monde anglo-saxon, l’observation sociologique des usages culturels d’Internet est une pratique encore peu répandue. À l’exception des recherches consacrées au développement de l’art numérique, il existe peu de recherches sociologiques sur les usages culturels du Net basées sur l’observation participante [1][1] Les sociologues anglo-saxons se sont familiarisés plus.... Outre qu’elle exige l’appropriation d’un minimum de culture technique, cette observation participante sur Internet prive, en effet, le chercheur de l’accès à certaines sources et à certains supports qui servent, traditionnellement, à définir la situation d’un point de vue sociologique. L’anonymat et la décontextualisation de l’échange contrarient l’objectivation des caractéristiques sociodémographiques des personnes effectivement engagées dans cet échange. Cette caractéristique sociotechnique réduit, en retour, l’intérêt des travaux anglo-saxons sur le Net, pour les sociologues français, qui perçoivent ces travaux plus comme des productions idéologiques sans véritable fondement empirique que comme de véritables contributions scientifiques.

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L’objectif de cet article est de montrer l’intérêt, à travers la présentation d’un cas, de l’observation sociologique des usages culturels d’Internet.

1 - La sociologie de la communication numérique

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La plupart des travaux portant sur la communication numérique s’inscrive, d’un point de vue épistémologique, dans une perspective interdisciplinaire et ne relève pas strictement d’un domaine de pensée. Les chercheurs défrichent un terrain qui reste à définir et ne constitue pas encore une discipline à part entière. Tous les instruments d’analyse de la communication déjà éprouvés dans le monde des sciences humaines et sociales sont mobilisés : analyses de contenu, observation participante d’inspiration ethnographique, analyses du discours, analyses d’entretiens, questionnaires, approches biographiques ainsi que des analyses statistiques formelles. Les thématiques analysées couvrent tous les domaines d’activité concernés par la communication numérique : on étudie le rôle d’Internet dans, et les effets d’Internet sur la vie privée, la vie publique, la société civile, l’organisation politique, les relations interethniques, les relations sexuelles, etc.

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Ce champ de recherche, s’il ne constitue pas encore une discipline, n’en est pas moins en voie d’institutionnalisation. Les associations internationales de chercheurs se multiplient, des revues scientifiques spécialisées apparaissent, colloques et congrès consacrés au Web sont désormais régulièrement organisés par des centres de recherche non seulement anglo-saxons mais, de plus en plus, européens. La lecture systématique des bibliographies confirme, en outre, que ce champ de recherche dispose déjà de ses classiques sociologiques, qui fournissent aux chercheurs un modèle de compréhension du développement de la communication sur Internet.

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De fait, deux catégories sociologiques dominent actuellement dans la bibliographie internationale sur le Web : communauté et identité[2][2] Dans un récent article, David Silver appréhende les.... Ces deux catégories d’interprétation n’ont, bien entendu, pas été inventées pour rendre compte de la communication digitale : ce couple de catégories, hérité de la philosophie antique, fait partie de la « tradition sociologique » qui a connu, à partir des années soixante-dix, une très large diffusion dans le corps social.

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La notion de communauté[3][3] Cf. à titre indicatif: M.A. Smith & P. Kollock (eds),... est, le plus souvent, utilisée par les chercheurs anglo-saxons pour mettre en valeur le lien social qu’Internet permet d’établir entre des personnes éloignées dans l’espace; l’idée est que les usagers réguliers d’un même site, dans la mesure où ce site est un moyen d’interaction sociale entre les usagers, constituent une communauté, c’est-à-dire, selon la tradition sociologique, un groupe d’individus doté d’une identité spécifique, fondée sur une mémoire collective et possédant une histoire propre qui légitime son existence. Cette communauté transcenderait toutes les formes de communauté existantes car Internet permet à l’individu de se libérer de son corps, et circuler dans l’espace et de nouer des relations interpersonnelles par l’intermédiaire de l’écran de son ordinateur domestique, sans avoir à rentrer en contact physique direct avec autrui [4][4] Cf. à ce propos l’excellent aperçu de S. Proulx et....

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La notion de « communauté virtuelle » fondée sur l’attachement d’individus à un mode de communication qui les libère des contraintes de représentation sociale inhérentes aux interactions de face-à-face est donc devenue aujourd’hui un lieu commun sociologique [5][5] Selon Barlow (1996), « le cyber-espace est une réalité....

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Cette banalisation de la notion est regrettable pour la sociologie de la culture, dans la mesure où elle conduit à mésestimer, au bénéfice de la fonction sociale, la fonction culturelle d’Internet. C’est-à-dire à la fois l’utilité culturelle d’Internet, et l’inscription des échanges qu’il autorise dans une économie locale de la culture. Internet n’est pas qu’un moyen de faire des rencontres et de nouer des liens avec des personnes que l’on ne connaît pas. C’est aussi un espace de commerce culturel, dans le double sens d’un espace où l’on vend et achète des biens culturels, et d’un espace où l’on parle des objets culturels, pour mieux se les approprier. Son observation confirme l’ancrage historique et linguistique de la consommation culturelle, ancrage dont les usagers doivent tenir compte s’ils veulent communiquer efficacement [6][6] Norris P., « The Bridging and Bonding Role of Online.... Il peut, certes, influencer les modes d’action ou modifier les pratiques effectives. Mais la communication dite « virtuelle » n’en est pas moins réelle. Elle ne se situe pas dans un monde à part : le monde du Net fait partie du quotidien, il n’échappe pas au symbolisme et aux valeurs qui règlent les rapports entre les membres des sociétés préexistantes, comme le soulignent la plupart des travaux sociologiques récents [7][7] Kendall L., « Recontextualizing ‘Cyberspace’ : Methodological....

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La normalisation d’Internet explique cette évolution du regard des chercheurs. Le simple fait de communiquer par le Net ne suffit plus à caractériser sociologiquement les usagers, comme à l’époque où Internet ne concernait qu’une petite « tribu » d’amateurs des sciences et techniques ou lorsque ses usages restaient l’apanage de corps professionnels. L’accès au Net se vulgarise de plus en plus, il se démocratise en même temps que ses fonctions se diversifient. Les termes mêmes d’information et de communication apparaissent trop restreints pour rendre compte de la multiplicité des services rendus par Internet aux gens ordinaires, acheter des produits dans les boutiques du commerce électronique, participer à des enchères, jouer au loto, correspondre avec ses proches, organiser un comité de défense, créer un groupe de réflexion, visiter une exposition, pirater de la musique, etc. Pour mieux comprendre les échanges qui se déroulent sur le Net, il est donc nécessaire aujourd’hui de rendre compte des objets que le Net permet de manipuler en même temps que des comportements caractéristiques des acteurs qui les manipulent.

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C’est ce que nous visons dans ce travail de description de l’échange dans le cadre d’un site littéraire consacré à la critique des livres.

2 - Le Web et la sociabilité littéraire

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L’insertion de la littérature, et de l’art en général, dans le Web se fait de multiples façons : revues littéraires, sites culturels d’actualité dans le cadre desquels fonctionnent (ou ne fonctionnent pas) de chats et des forums.

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Les sites littéraires se situent dans le continuum qui va du non-commercial (tels les sites des groupes de lecture créés et gérés par des bénévoles) aux sites commerciaux (tels les sites des grandes librairies en ligne), en passant par les sites mis en place par des professionnels (écrivains, critiques, etc.) à des fins de sensibilisation et de mobilisation des publics. Le Net oblige à penser en termes de continuum, dans le sens où il fait communiquer les services proposés par les industries culturelles publiques — par exemple, l’accès gratuit à tous les ouvrages numérisés du fonds de la BNF —, les services d’information proposés par des associations de consommateurs, les listes de diffusion créées et gérées par des chercheurs universitaires, les sites personnels de passionnés de littérature, avec le catalogue gigantesque des ouvrages proposés à la vente ou aux enchères par les sites commerciaux [8][8] Qui justifie la caractérisation critique du Web comme..., etc.

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Si l’on admet que la consultation du site est l’indicateur d’une curiosité littéraire, au sens d’une recherche d’informations sur les livres à lire, la caractérisation des usagers des sites littéraires électroniques, du fait de l’anonymat du mode de communication, ne peut s’effectuer généralement qu’en termes de fréquence et de temps de consultation d’un site. Les forums proposés par certains sites permettent, cependant, d’identifier des personnes qui se présentent comme particulièrement intéressées par l’échange sur le livre. Cette situation justifie l’attribution à ces usagers d’une pratique régulière de la lecture qui favorise leur rapprochement affectif, même si les modalités qui régissent cette pratique peuvent présenter de fortes différenciations à la fois du point de vue de l’intensité et du genre de livres lus. Elle justifie également, dans la mesure où la circulation de l’information ne permet pas seulement la découverte de nouveaux livres mais stimule le désir de les acheter, l’inscription des échanges dans le contexte du marché du livre [9][9] Voir à ce propos les travaux critiques suivants: O.....

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Reconnaître qu’une logique marchande participe au développement des sites littéraires sur le Net n’est pas uniquement faire référence à la création des sites commerciaux que sont les librairies en ligne ou les sites d’éditeurs. Les sites littéraires, dans la mesure où ils sont des lieux qui rendent possibles la mise en réseau des savoirs, constituent des moyens d’échange utiles pour les consommateurs [10][10] Wittel A., « Toward a Network Sociality », Theory,.... Dans cette mesure, ils sont des moyens de domestication d’une offre commerciale qui, du fait de sa quantité et de sa nouveauté est difficile à dominer.

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Il n’est pas possible, en ce sens, d’autonomiser l’échange littéraire sur le Net de l’existence du marché, et de réduire le site littéraire non-commercial à la constitution d’une communauté virtuelle d’amateurs de littérature, complètement détachés de toute considération pratique. Ce serait mésestimer à la fois la complexité de la sociabilité littéraire sur le net, et l’ancrage que les individus effectuent de cette sociabilité dans le monde réel.

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Comme nous allons le vérifier à travers l’observation participante d’un site littéraire, l’échange littéraire sur le Net est l’occasion pour de simples lecteurs de produire et de partager une conversation qui les aide à se situer par rapport a) au marché, b) à leurs goûts personnels c) à l’expertise professionnelle et qui leur permet de s’informer mutuellement de la qualité des livres qu’ils consomment, compte tenu de leur positionnement personnel. L’échange est donc pour les participants une occasion de catégoriser le plaisir de lire procuré par les livres qu’ils consomment, compte tenu de règles d’évaluation du plaisir littéraire dont ils se confirment mutuellement la nécessité.

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Le site critiqueslibres.com se prête particulièrement à l’observation de cette utilité de la sociabilité littéraire. Ses participants y formulent des critiques sur les livres qu’ils ont lus, en rendant compte de leur expérience personnelle de lecture de ces ouvrages. Plutôt que d’effectuer une analyse sociologique de cette expérience personnelle, dans la continuité de la sociologie des publics élaborée par Pierre Bourdieu et Alain Darbel, qui permet d’affilier les individus à des communautés de consommateurs prédéfinis [11][11] Bourdieu P., Darbel A., L’amour de l’art. Les musées..., nous nous proposons de rendre compte, d’un point de vue dialogique, de la mesure de qualité littéraire des livres lus dont l’échange sur critiqueslibres.com est l’occasion.

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La présentation d’un extrait caractéristique des critiques que l’on peut trouver sur critiqueslibres.com suffira à éclaircir notre propos et à justifier notre projet :

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Une vie française de Jean-Paul Dubois critiqué par THYSBE, le 14 octobre 2004 (MONTELIMAR - 47 ans)

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La note :

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Confession d’un baby boom. Paul Blick, fils d’une correctrice de presse et d’un concessionnaire Simca, voit sa vie bouleversée par la mort de son frère aîné Vincent, son idole, son modèle. Les parents anéantis par cette disparition, ne s’en remettront jamais. Petit garçon en état de déréliction, il devra donc faire son apprentissage de la vie par ses propres moyens.

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Sur fond d’actualité et politique de la 5ème république, il sera cornaqué aux expériences de l’existence par des compagnons d’infortunes. Ce parcours mené et malmené par les aléas conjoncturels, nous est conté avec humour et tendresse. C’est le bilan d’une vie à la crise de la cinquantaine, avec un regard dérisoire sur ses étapes en tant que frère, fils, amant, mari, père, grand-père, veuf, chômeur … Une vie insignifiante parmi tant d’autres mais relatée sur un ton véhément et humain. Les personnes de cette génération se reconnaîtront. Un livre qui fait chaud au cœur. Une valeur sûre de la rentrée littéraire 2004. (http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/6387, dernière visite le 25/1/05)

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Cette critique, à la fois courte et élogieuse du dernier Fémina (2004) est un exemple de l’activité principale des participants au site. Comme nous l’indiquons ensuite, il s’agit de noter et présenter le texte à lire et donner une indication de l’émotion que celui-ci a su produire au lecteur / critiqueur pendant la lecture (ici, il s’agit d’un livre « qui fait chaud au cœur »). L’expérience du livre faite par chacun constitue, de ce point de vue, la matière de la conversation et l’argument d’un jugement personnel que la conversation permet de relativiser. Nous allons analyser les modalités de la construction d’un jugement sur la qualité littéraire adressé à un étranger, jugement qui, du fait de son énonciation publique, se trouve soumis à des contraintes de justification.

3 - Les fonctions du site critiqueslibres.com

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Le site critiqueslibres.com[12][12] www.critiqueslibres.com, société anonyme de droit belge,... n’est pas directement destiné à la vente de produits, mais il est tout de même lié à des sites marchands par des liens hypertextes. Le site s’adresse « à tous ceux et à toutes celles qui sont attirés de près ou de loin par le monde merveilleux des livres et des BD » (http://www.critiqueslibres.com/i.php/page/corp_apropos/) [13][13] Sauf indication contraire, notre dernière visite aux...

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L’accès au site est gratuit et « l’équipe qui s’occupe de mettre à jour le site, de développer de nouveaux modules, qui interviewe les écrivains etc., travaille entièrement bénévolement pour critiqueslibres.com ». (http://www.critiqueslibres.com/i.php/page.corp_soutenez/)

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Les utilisateurs de critiqueslibres.com doivent procéder à un enregistrement s’ils désirent intervenir dans le site, déposer leurs critiques ou participer aux différents forums. L’usage d’un pseudonyme est de rigueur et une fiche de présentation de chaque membre est disponible sous la rubrique « liste des lecteurs ». Le site est entièrement destiné à la critique des livres qui sont répertoriés sous les catégories suivantes : bandes dessinées, beaux livres, biographies, cinéma TV, musique, correspondance et chroniques, essais et sciences humaines, histoire, actu. et doc., jeunesse et enfants, poésie.

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On voit que le site concerne toutes les formes de loisir littéraire, y compris la littérature de vulgarisation scientifique. Le plaisir de lire, sans aucune exclusive, est la justification de l’existence du site. Aucun mécanisme de censure indirecte n’est activé et les participants y trouvent l’occasion de cultiver leur goût personnel et d’orienter leurs choix dans une ambiance de partage :

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« Notre équipe de lecteurs et de lectrices est une équipe enthousiaste, constituée de jeunes et de moins jeunes, d’hommes et de femmes, de personnalités sobres ou plus folles, d’amateurs de littérature classique ou de romans à l’eau de rose, de bouquins d’horreur ou d’histoire, bref de gens aux goûts complètement différents ». (http://www.critiqueslibres.com/i.php/page/corp_apropos/)

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La participation au site résulte donc de la volonté de cultiver un rapport déjà existant au monde des livres ou bien de nouer un rapport avec ce monde. Si l’on considère que c’est l’habitude de lecture qui a motivé la participation au site, l’écriture de critiques et leur publicisation par l’intermédiaire du site exprime l’importance que le lecteur accorde à l’échange et au partage des émotions ressenties à la lecture. Alors que les chercheurs n’appréhendent souvent la lecture que comme une activité solitaire, le site critiqueslibres.com nous confronte à une situation qui donne une importance majeure à l’échange social que provoque la lecture [14][14] Malgré l’idée répandue qui fait de la lecture une activité.... La lecture se réalise dans une pratique d’écriture. Elle devient elle-même une activité de production littéraire, la production d’un discours (la critique d’un livre) adressé à des lecteurs éloignés et étrangers, dans un espace public (qu’est le site).

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Le bénévolat de la part de l’équipe et l’incitation à la participation au site sont révélateurs de l’implication maximale des usagers. Critiqueslibres.com est un site d’usagers, le contenu et l’information à la fois sont élaborés en commun à travers l’échange et les préférences individuelles se forgent à partir d’un espace autogéré qui favorise l’éclectisme et la reconnaissance des différences culturelles. Cet espace légitime, par son existence, ces deux valeurs. La reconnaissance de l’éclectisme fait partie des conditions de participation au fonctionnement du site, ainsi que le respect des usages multiples du livre, indépendamment de leur reconnaissance institutionnelle ou de leur dignité culturelle.

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La participation au site favorise selon ses auteurs :

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1) L’investissement personnel dans la lecture

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« Pour ceux et celles qui se passionnent pour la lecture, critiqueslibres.com est un lieu d’échange où chacun peut exprimer son avis sur un livre de son choix en écrivant une première critique ou sur une critique déjà existante ». (http://www.critiqueslibres.com/i.php/page/corp_apropos/)

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Cette réalisation pratique constitue une stimulation à intensifier son activité de lecture, en l’organisant et en l’approfondissant.

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2) La découverte de nouvelles lectures

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Le compte rendu proposé par chaque lecteur constitue un signalement ainsi qu’une première indication, qui peut être ressenti comme une invitation à la lecture. Le site critiqueslibres.com, en tant que véhicule du bouche-à-oreille, est également « un site utile et pratique, qui vous guide et vous oriente dans vos choix ». (http://www.critiqueslibres.com/i.php/page/corp_apropos/)

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3) La culture (au sens de l’action de cultiver) du plaisir littéraire

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Le site est un moyen de transmission de l’expérience littéraire, qui renforce le plaisir pris à un livre. Il nous permet d’observer la diffusion du livre en tant que support de joies effectives [15][15] Leenhardt J., « Les instances de la compétence dans... : « nous espérons également communiquer notre joie de lire à ceux qui ne la partagent pas encore ». (http://www.critiqueslibres.com/i.php/page/corp_apropos/)

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4) La possibilité de rencontrer de personnes partageant le même intérêt littéraire

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Le plaisir de converser avec des personnes comprenant ma propre passion est un autre service proposé par le site : « la convivialité s’exprime également à travers nos nombreux forums et si vous ne trouvez pas le sujet qui vous intéresse, vous pourrez créer votre forum ». (http://www.critiqueslibres.com/i.php/page/corp_apropos/)

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5) Le conseil d’achat

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L’aide au cadeau est un service revendiqué par le site, qui utilise ainsi l’économie du don comme une justification de l’intérêt d’explorer l’actualité du marché littéraire : « et puis, même si vous n’aimez pas particulièrement la lecture, vous aurez toujours un cadeau à faire, et nous espérons que nos critiques vous aideront dans cette tâche ». (http://www.critiqueslibres.com/i.php/page/corp_apropos/)

4 - Le site critiqueslibres.com comme lieu de sociabilité littéraire

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L’observation du site critiqueslibres.com est l’occasion d’analyser le processus d’élaboration intellectuelle constitutif de toute lecture, dès lors qu’elle s’inscrit dans le cadre du loisir. Cette élaboration de l’expérience engage, bien entendu, des savoirs personnels (en évolution constante du fait de l’action d’information des médias et de l’autoformation de l’individu) qui sont liés aux parcours individuels des lecteurs, et des usages de ces savoirs conformes à une éducation ou, à l’inverse, renouvelés par la rencontre fortuite avec des livres, dont le choc entraîne un « redéploiement des possibles » [16][16] Voir à ce propos l’excellent texte de M. Petit, Éloge.... L’imprévisibilité du jugement littéraire de l’individu est, en ce sens, constitutive de l’expérience littéraire, en tant que celle-ci témoigne, à travers la critique du lecteur, d’effets propres à chaque livre et à chaque lecteur [17][17] On retrouve ici la distinction entre prévisibilité....

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Il n’est pas possible, en ce sens, d’analyser les effets de la lecture sur les usagers du site critiqueslibres.com sans en passer par le discours qu’ils produisent sur leurs lectures, et les opérations grâce auxquelles ils transforment leurs expériences en des choses communicables. Dans leur effort pour construire du sens à partir de leurs lectures, les usagers de critiqueslibres.com doivent négocier en commun les catégories du plaisir littéraire, partager des opinions sur ce plaisir et poursuivre sa quête à l’aide d’un rapport qu’ils établissent dans le cadre du site. La poursuite du plaisir s’effectue selon des critères de qualité qu’ils essaient de préserver dans le cadre de l’appropriation personnelle des livres, et qui constituent des moyens pour contrôler leur rapport à l’offre, au marché de l’édition.

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Les échanges qui ont lieu dans le cadre de forums sont indicatifs de la façon dont se nouent les rapports entre les membres du site par l’intermédiaire des livres, mais aussi par rapport au marché du livre.

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Trois opérations caractéristiques sont observables, d’un point de vue sociocognitif, chez les participants, la présentation du soi-lecteur, l’implication émotionnelle dans la critique, et le respect des formes conventionnelles de la critique.

4.1 - La mise en scène du soi-lecteur

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Le souci de rendre compréhensible à autrui l’expérience singulière de lecture dont ils rendent compte incite les participants à proposer, de façon partielle et fragmentaire, une reconstitution de leur carrière de lecteur. L’activation par chacun de son histoire personnelle de lecteur confère au site, au-delà de sa fonction d’information, le statut d’un lieu de partage d’une expérience. La mise en scène du soi-lecteur permet d’obtenir la confiance de l’interlocuteur en lui apportant des informations sur la personne qui juge et le contexte du jugement qu’elle propose, et en lui indiquant jusqu’à quel point il peut partager sa lecture, ses goûts et ses impressions.

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La notion d’histoire et de l’enracinement dans une histoire est ici cruciale : on participe au site parce qu’on a une histoire en tant que lecteur et c’est grâce à cette histoire qu’on a la capacité d’élaborer un discours sur le livre. Le soi lecteur est constitué par des éléments qui n’ont pas nécessairement de rapport direct avec l’univers littéraire; ce qui importe ici c’est que pour faire partie du site en question, les usagers font étalage de leurs histoires, en d’autres termes, ils choisissent de mettre en avant la version de leur identité qui est forgée par et qui a forgé leur univers littéraire personnel. L’observation nous confronte à une forme de communication qui se situe à l’opposé la communication sans corps et sans histoires diagnostiquée par Porter.

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Le choix du pseudonyme est particulièrement révélateur de ce phénomène d’activation de son histoire personnelle, et de la revendication, à travers elle, d’un goût déterminé. Cette construction s’effectue par des emprunts et des références à des objets potentiellement connus des interlocuteurs, ou que la fiche de présentation permettra de reconnaître. Deux exemples de stratégies de présentation de soi qui permet à autrui d’objectiver la personnalité de celui qui parle, stratégies équivalentes à la méthode des « socio-styles » utilisée par les agences de publicité pour s’accorder avec les clients sur le public-cible.

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Le choix du nom d’un personnage est ainsi un moyen de se situer par rapport à la littérature, de signaler un goût personnel, par l’intermédiaire de références littéraires partagées.

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Pseudo : “Paikanne” (22 octobre 2004)

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« Féminisation de Paikan dans La nuit des temps de Barjavel »

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Pseudo : “Fée carabine” (23 octobre 2004)

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« Mon pseudo ? Emprunté à Daniel Pennac bien entendu, parce que j’ai lu la saga Malaussène et Comme un roman avec beaucoup de plaisir, et surtout parce que j’ai été sensible à son enthousiasme communicatif pour les livres et la lecture. Et pour la petite histoire, c’est après que je me suis lancée à l’assaut de Guerre et Paix ».

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Pseudo : “Florie” (23 octobre 2004)

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« Mon pseudo vient du livre de Jeanne Bourin, La chambre des dames… J’avais adoré le feuilleton avec Marina Vlady et surtout Sophie Barjac qui est l’héroïne principale du livre… elle s’appelait Florie… J’avais vu ce feuilleton quand j’étais petite (ma mère m’enlevait tous les passages chauds et il y en avait, vu que ce livre raconte la passion physique de l’héroïne pour le cousin de son mari et que cela va ruiner non seulement son mariage mais aussi sa vie…) et j’avais adoré… Depuis, j’ai lu à peu près tous les livres de Jeanne Bourin… Voilà d’où vient mon pseudo ».

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Le choix d’un nom de lieu emblématique d’un goût littéraire est une autre manière de contextualiser son discours. Les usagers de Critiques Libres construisent leur histoire personnelle à travers l’indication et la présentation de lieux générateurs d’émotion, dont ils cultivent le souvenir. Cette présentation de soi par la médiation de références géographiques peut renvoyer aussi bien à une expérience fondatrice de leur carrière de lecteur, à une expérience littéraire donc, qu’à la découverte d’un territoire géographique auquel ils sont particulièrement attachés.

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Pseudo : “Saint-Germain-des Prés” (22 octobre 2004)

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« En référence à Simone de Beauvoir qui affectionnait ce quartier »

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Pseudo : “Sallygap” (23 octobre 2004)

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Sally Gap, c’est un col isolé au bout d’une route déserte, au-dessus de Glendalough, dans les Wiklow Mountains. Les tourbières et la bruyère tout autour… Un petit coin de paradis pour moi.

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Pseudo : “Beautoucan” (23 octobre 2004)

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« D’un inoubliable voyage au Venezuela dont ce bel oiseau est l’emblème ».

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Pseudo : “Andalus” (25 octobre 2004)

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« Parce que j’aime l’Andalousie, que je suis d’origine espagnole, que j’ai vécu 17 ans en Espagne et en hommage à une époque de tolérance pendant laquelle les Arabes ont apporté beaucoup plus que ne l’ont fait les rois catholiques lors de la « reconquête » avec entre autres, l’Inquisition. Et puis, parce que la sonorité du mot me plaît » [18][18] Cf. la note suivante.

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Pseudo : “Sakhti” (22 octobre 2004)

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« Souvenir d’un voyage en Inde avec ma Maman juste avant son départ. Ce nom (qui s’orthographie autrement à l’origine) sonnait bien, sec, comme une claque, ça m’a plu ».

69

Comme on peut le vérifier à travers notre exemple, la communication sur le site critiqueslibres.com loin de neutraliser l’identité sociale des locuteurs [19][19] Comme le montre l’exemple de l’usager qui utilise le... contribue au contraire dans certaines conditions à une valorisation sociale par ces locuteurs de leurs caractéristiques personnelles, de leur origine ethnique, de leur identité sexuelle, âge, etc. La mise en scène du soi-lecteur n’est pas cependant le seule mode d’ajustement des participants à la fonction d’échange sur les livres lus proposée par le site. On relève, de la part des usagers, deux autres formes d’investissement personnel dans l’échange, formes dont la conciliation impose des efforts de coordination entre les personnes impliquées dans la vie du site.

4.2 - L’implication émotionnelle dans la critique et le respect des formes conventionnelles

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Les réflexions critiques sur la qualité des critiques proposées par le site montrent le souci des usagers de procéder à un contrôle, qui s’effectue en commun, de l’appropriation de leur discours à la situation. Cette attitude est inséparable des attentes des usagers et des possibilités de capitalisation de l’expérience littéraire offertes par la participation au site. Si l’on considère la lecture comme une activité collective [20][20] On rejoint par là, comme on l’a souligné plus haut,..., on comprend que la justesse de l’opinion personnelle sur le livre exprimée sur le site puisse faire l’objet d’une attention particulière de ceux qui se reconnaissent comme les animateurs du site.

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Les conditions d’exercice de la critique qui garantissent son utilité, sont donc, à travers la discussion des contributions critiques des usages, interrogées de façon permanente par les usagers. Comme la mise en scène du soi-lecteur, la production d’un discours sur la critique permet de préciser le sens de l’échange, d’en contrôler l’acceptabilité d’un point de vue technique et éthique et d’en optimiser l’utilité. La discussion est particulièrement intéressante, car elle fait apparaître la double contrainte caractéristique de la situation, dès lors qu’elle suppose de rendre compte d’un événement dans lequel le corps fonctionne comme instrument de commune mesure. La tension entre le constat de convenance esthétique — ce livre est fait pour moi, et pour tous ceux qui aiment ce que j’aime — et l’effort de justification technique — ce livre est satisfaisant pour ceux qui recherchent une lecture satisfaisante dans un certain genre — est alors explicitement formulée, comme le montre une dispute sur spontanéité et profes-sionnalité observable sur le forum.

a - La règle de spontanéité de la critique

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Critiquer de façon utile pour tous suppose un effort, la création et le maintien d’une ambiance dans laquelle la sincérité et, par conséquent, la confiance règnent : comment l’identification à ce que dit l’autre serait-elle possible autrement ? La sincérité du compte-rendu, l’effort pour rendre compte du ressenti, l’attention à la simplicité — par opposition à une pratique pédante et formelle de la critique —, le respect de la dimension ludique de la littérature, le refus de toute forme de compétition, et la sauvegarde du suspense lectoral [21][21] C’est-à-dire le fait de ne pas dévoiler le dénouement... sont autant de présupposés de la situation dont le respect conditionne, pour les participants, la félicité de l’échange. Les échanges sont ainsi l’occasion pour certains participants de valoriser la spontanéité qui garantit l’intérêt de l’échange. On relève ainsi :

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— Le rappel du droit à la critique de chacun, quelle que soit sa compétence littéraire.

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Tistou (14 novembre 2004)

75

Mais il n’y a pas d’art de la critique encore une fois ! Chacun fait la sienne comme il l’entend et on n’a pas à formater quoi que ce soit. Liberté est donnée à quiconque le fait du mieux qu’il peut, dans les limites de la politesse, de la décence et de l’honnêteté et la vie est belle !

76

— L’appel à plus de spontanéité dans le jugement et de simplicité dans la formulation pour mieux se conformer au service rendu par le site

77

Bluewitch (14 novembre 2004)

78

Ça m’arrive pas souvent, mais la, ça m’énerve !!!

79

Un peu de spontanéité que diable ! On s’en fiche de savoir si tel ou tel fait bien ses critiques, le tout est de PARTAGER ce que telle ou telle critique nous évoque ! Et pour le format de critique et critique éclair, je pense que le but premier était l’aspect attrayant de la page (qu’on me reprenne si je me trompe), quitte à ce que celui qui a fait la critique « première » développe un peu plus et que les avis suivants n’aient qu’à partager leur ressenti, point. Pourquoi toujours chercher midi à quatorze, nom d’un petit bonhomme ?

80

L’énervement du locuteur s’explique par le fait que certains des animateurs bénévoles du site ont « l’objectif de vouloir rendre les critiques de qualité professionnelle (pour autant que ça existe !) ». En effet, certains participants opposent à l’idée de spontanéité, la nécessité d’une critique plus approfondie

b - La règle de justification technique du jugement littéraire

81

La « protoprofessionnalisation » [22][22] De Swan A., Sous l’aile protectrice de l’État, Paris,... de la conduite du consommateur apparaît bien dans l’effort de réflexivité réclamé par certains usagers pour augmenter l’utilité de l’échange. Il en va ainsi de :

82

— L’appel à un effort d’approfondissement de jugements parfois trop superficiels

83

Jules (13 novembre 2004)

84

Certaines critiques sont tellement belles, d’autres plutôt déroutantes ou carrément insignifiantes… J’ai pensé ici qu’on pourrait en parler… Cela me semble une excellente idée et cela mériterait un forum particulier pour ces critiques ou opinions. Cela pousserait certains à faire un léger effort et encouragerait d’autres à les poursuivre (s’ils en avaient besoin). Nous sommes nombreux, y compris moi-même, à sacrifier l’effort à la rapidité. A commencer par le fait de ne pas relire ou corriger nos fautes.

85

Oui, je trouverais une bonne idée d’un forum permanent, bien en vue, destiné à ces critiques des critiques.

86

— L’appel à un effort de sélection des livres et de sacrifice de son plaisir personnel au bénéfice de tous

87

Moelibée (25 juin 2004)

88

J’ai moi-même plusieurs fois souhaité donner mon avis sur un livre que je croise sur le site, pour en faire une critique éclair. Mais le temps me manque souvent, et de plus, je me retrouve parfois seulement capable de dire « Bon livre », « Ce roman m’a déplu », etc., car il faudrait relire certains livres pour en faire une véritable critique, que de flous souvenirs déformeraient. Alors, je préfère m’abstenir. Certains livres que j’adore n’ont pas besoin de moi pour leur promotion lorsqu’elle est déjà faite, bien faite, et que je n’ai rien d’autre à ajouter. Donner mon avis pour donner mon avis n’a pas grand intérêt, et nuirait à la clarté du site. Comme tu le dis, il ne s’agit pas de talent, mais plutôt d’effort - effort d’honnêteté, de lisibilité

89

— La proposition d’une sélection des meilleures à l’intention des “simples visiteurs”

90

Bolcho (13 novembre 2004)

91

En plus de faire plaisir à celui qui a fait une critique (ou une critique éclair), le procédé aurait un autre effet : signaler aux visiteurs du site (qui n’ont pas le temps de tout lire) les interventions les plus chouettes.

92

Cette préoccupation est particulièrement intéressante car elle rend bien compte, à travers la familiarité des interlocuteurs, du processus de constitution d’une communauté esthétique, d’une communauté d’amateurs de littérature unis par les mêmes valeurs et soucieux de faire partager leur plaisir de la lecture. Le contexte constitué par la mémoire des échanges et la satisfaction qu’en ont retirée les participants justifie ainsi la revendication de l’autonomie du site par rapport au monde professionnel de la critique et à l’espace des relations sociales ordinaires.

5 - Site numérique, goût littéraire et espace public

93

L’attachement des usagers au lieu de communication que constitue le site semble favorisé par la conjonction de l’esthétisation de soi et de l’engagement personnel qu’impose la participation au site, et par la formation à l’exercice de la critique qu’entraîne une participation régulière. Cette situation provoque l’émergence d’un sentiment d’affiliation au site, qui légitime la distinction entre « membres » du site et simples visiteurs.

94

Mais l’officialisation d’une division du travail entre les critiques réguliers et les visiteurs se heurte à une double résistance. Elle contredit l’amateurisme qui, en interdisant toute concurrence professionnelle entre les membres, garantit la valeur et le plaisir de l’échange.

95

Bluewitch (13 novembre 2004)

96

Je ne sais pas si le principe de vote [pour sélectionner la meilleure critique du mois déposée sur le site] par contre me tente tellement… cela ne ferait-il pas entrer une certaine idée de compétition ? On n’est tout de même pas là pour ça…

97

Elle fait courir le risque, symétriquement, d’une professionnalisation du jugement, et d’une perte de la spontanéité du simple consommateur, sachant faire confiance, pour s’orienter face à l’offre marchande, au coup de cœur et à l’inspiration.

98

Lucien (13 novembre 2004)

99

La meilleure critique du mois ? Bof… Le monde ‘réel’ est déjà tellement dominé par la compétition. Si nous évitions d’en rajouter une couche ici? Si nous continuions au coup de cœur, à l’inspiration, et surtout dans un esprit positif, à nous encourager, nous stimuler, nous donner mutuellement la petite tape sur l’épaule qui fait tellement plaisir ?

100

Le débat exprime la tension pratique entre fonction de communication entre amateurs et fonction d’information du consommateur qui résulte de la constitution du site en un lieu de sociabilité. Le dialogue entre amateurs qui aiment à discuter et à confronter leurs goûts littéraires, dans lequel le livre est une occasion de communiquer plutôt qu’un produit sur lequel on recherche une information, peut devenir ainsi une raison suffisante de la fréquentation. Mais cette fonction affective du site ne remet pas en cause la préoccupation marchande commune aux amateurs soucieux comme aux « simples » consommateurs.

101

La gratuité d’accès et le caractère désintéressé de l’activité critique, qui permet à chacun de cultiver son goût littéraire, ne signifient pas, en effet, que la participation au site soit détachée de toute préoccupation marchande. Pour les animateurs contribuant par leurs critiques à la vie du site, tout comme pour les visiteurs utilisant ces critiques comme des conseils d’achat, le site constitue un moyen de s’orienter dans l’actualité littéraire, de s’assurer de la justesse de ses choix, d’éviter la perte de temps et le gaspillage d’argent que représente une lecture qui ne lui convient pas. Un usager rend bien compte du principe de construction de l’échange qui garantit l’intérêt littéraire du site d’un point de vue marchand.

102

Jules (14 novembre 2004)

103

L’utilité des critiques éclair ? Énorme !… En effet, pour quelqu’un qui va sur le site pour chercher un livre à acheter ou à offrir, il a la chance d’avoir plusieurs avis. C’est vachement utile ! Il en lit autant qu’il veut et finira par sentir quel critiqueur semble le plus conforme à ses propres goûts.

104

La confrontation d’opinions contradictoires, dans la mesure où elle révèle la sensibilité personnelle du lecteur, permet à l’usager de réduire l’incertitude inhérente à l’achat d’un nouveau livre, par rapprochement de sa propre sensibilité de celle de l’acheteur qui rend compte de sa satisfaction ou de sa déception. Les usagers du site Critiques Libres procèdent, de ce point de vue, comme les chercheurs qui, dans leurs études du commerce électronique [23][23] Iqbal Z., Verma R., Baran R., « Understanding Consumer..., mettent l’accent sur la nécessité, pour comprendre les choix des consommateurs, de reconnaître leurs attentes sur l’objet à vendre, les possibilités d’insertion de cet objet dans leur vie, la capacité de l’objet (et de son insertion) à produire du sens pour les consommateurs. Le site, en permettant à ses usagers de se faire une opinion, en utilisant leur faculté de jugement critique, sur les livres qui circulent sur le marché est, tout autant qu’un moyen d’intégration à une communauté d’amateurs, une extension de l’espace public, au sens d’Habermas.

Conclusion

105

L’effort des usagers du site critiqueslibres.com pour domestiquer le marché par l’intermédiaire d’un discours personnalisé sur les livres qu’ils lisent montre bien l’impossibilité de séparer et de mettre en tension les deux fonctions que le loisir littéraire remplit [24][24] De Singly F., « Le livre et la construction de l’identité »,.... Les usagers du site agissent en tant que lecteurs opérant dans un cadre marchand et soucieux de domestiquer les marchandises que sont les livres littéraires en objectivant le plaisir qu’ils tirent de leur lecture, objectivation qui leur permet de partager le plaisir pris à une lecture, et d’approfondir leur compétence de lecteur.

106

Si l’on considère l’échange qui se déroule dans le cadre du site critiqueslibres.com sous cet angle, une autre vision sociologique de la communauté de goût que celle, d’un côté, d’une communauté d’habitus (qui attacherait l’individu, sans son consentement, au goût d’un certain groupe social) ou, de l’autre, d’une communauté virtuelle (qui le libérerait de toute inscription dans le monde réel et de toute préoccupation sociale) se dégage de l’observation.

107

Les histoires de vie des lecteurs, leur implication émotionnelle, et l’exercice du jugement critique sont les moyens d’optimisation des possibilités offertes par le site utilisés consciemment par les usagers. Les réflexions sur la critique menés par les usagers dans le cadre du site démontrent pratiquement leur conscience du fait qu’on ne naît pas lecteur (pour paraphraser Simone de Beauvoir) ou critique, mais que le devenir littéraire suppose la prise en compte de son histoire de lecteur dans le cadre d’un espace public où l’on s’expose tout en exerçant son jugement critique sur soi-même et sur les autres. Cette activité est destinée à servir les autres lecteurs prêts à s’exposer à leur tour. Le site critiqueslibres.com fait donc partie des endroits où la mise en réseau des savoirs est possible et dont le contenu d’information peut s’adapter aux caractéristiques des usagers pour se rendre disponible et utile [25][25] Wittel A., 2001, op. cit.. Ainsi, les usagers de critiqueslibres.com agissent sur l’offre culturelle à travers la sélection qu’ils opèrent parmi les objets et les pratiques qui leur sont proposés [26][26] Leveratto J.-M., La mesure de l’art. Sociologie de.... Leur activité numérique participe à la mise en forme de l’expérience collective de la lecture littéraire, en même temps qu’elle renforce l’intensité émotionnelle de leur expérience individuelle de la lecture littéraire. Comme le montre le cas de critiqueslibres.com, si la sociabilité de réseau [27][27] Wittel, 2001, op. cit., p. 71. qu’offre Internet est individualisée et intense, son intensité provient justement de la valorisation de son histoire personnelle, de l’efficacité sensible et de la dimension corporelle de lecture et non pas de l’effacement de cette réalité corporelle au profit de l’immatérialité de l’échange.


Bibliographie

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  • Wittel A., « Toward a Network Sociality », Theory, Culture and Society, Vol. 18 (6), p. 51-76, 2001.

Notes

[1]

Les sociologues anglo-saxons se sont familiarisés plus tôt que leurs collègues européens à l’usage de l’Internet, et il existe d’ores et déjà une production sociologique en anglais très abondante sur les différents usages du Net. En France, les recherches sont encore relativement rares et plutôt limitées aux usages professionnels du Net.

[2]

Dans un récent article, David Silver appréhende les études du Net en tant que méta-champ (meta-field). Cf. à ce propos : D. Silver, « Internet / cyberculture / digital culture / new media / fill-in-the-blank studies », New Media & Society, 6 (1), 2004, p. 55-64.

[3]

Cf. à titre indicatif: M.A. Smith & P. Kollock (eds), Communities in Cyberspace, Routledge, 1999.

[4]

Cf. à ce propos l’excellent aperçu de S. Proulx et G. Latzko-Toth, « La virtualité comme catégorie pour penser le social: l’usage de la notion de communauté virtuelle », Sociologie et Sociétés, Vol. XXXII. 2, 2000, p. 99-122.

[5]

Selon Barlow (1996), « le cyber-espace est une réalité naturelle qui évolue grâce à notre action collective… nous créons un monde dans lequel on pourra tous participer sans préjugés liés à la situation économique, au pouvoir, à la force militaire ou à la naissance ». Cf. J.P. Barlow (1996), A declaration of the independence of cyberspace. http://www.eff.org/pub/Publications/John_Perry_Barlow/barlow_0296.declaration.

Porter (1997) insiste sur l’indépendance libératrice de la communication digitale et sur son aspect à la fois novateur et révolutionnaire : « la plupart de nos interlocuteurs sur le Net n’ont pas de corps, pas de visage, pas d’histoires », in D. Porter (ed), Internet Culture, p. xi - xviii), New York, Routledge, 1997, introduction.

[6]

Norris P., « The Bridging and Bonding Role of Online Communities », Press/Politics, 7 (3), 2002, p. 3-13,

[7]

Kendall L., « Recontextualizing ‘Cyberspace’ : Methodological Considerations for On-Line Research », in S. Jones (ed), Doing Internet Research. Critical Issues and Methods for Examining the Net, London, Sage 1999, p. 57-74, S. M. Wilson & L. C. Peterson, « The Anthropology of Online Communities », Annual Review of Anthropology, 31, 2002, p. 449-467, J. Cummings, L. Sproull, S. Kiesler, « Beyond Hearing : Where real world and online support meet », Group Dynamics, Research and Practice, 6, 2002, p. 78-88.

[8]

Qui justifie la caractérisation critique du Web comme une « cathédrale de la consommation ». Cf. J. Ferrigno-Stack, J. Robinson, M. Kenstbaum, A. Neustadtl, A. Alvarez, « Internet and Society. A Summary of Research Reported at WebShop 2001 », Social Science Computer Review, Vol. 21, n° 1, Spring 2003, p. 91

[9]

Voir à ce propos les travaux critiques suivants: O. Lofgren, « The new economy : a cultural history », Global Networks 3, 3, 2003, p. 239-254, R. Raley, « Empires », Cultural Critique 57, Spring 2004, p. 111-150.

[10]

Wittel A., « Toward a Network Sociality », Theory, Culture and Society, Vol. 18 (6), p. 51-76, 2001.

[11]

Bourdieu P., Darbel A., L’amour de l’art. Les musées européens et leurs publics, Paris, Minuit, 1969.

[12]

www.critiqueslibres.com, société anonyme de droit belge, site entièrement francophone.

[13]

Sauf indication contraire, notre dernière visite aux différentes rubriques du site a eu lieu le 5/12/04)

[14]

Malgré l’idée répandue qui fait de la lecture une activité solitaire, individualiste et désintéressée, les travaux anglo-saxons sur les groupes de lecture mettent l’accent sur son caractère profondément social. Cf. J. Hartley, Reading Groups, A Survey Conducted in Association with Sarah Turvey, Oxford, Oxford University Press, 2001, E. McHenry, Forgotten Readers. Recovering the Lost History of African-American Literary Societies, Durham, Duke University Press, 2002, E. Long, Book Clubs. Women and the Use of Reading in Everyday Life, Chicago, The University of Chicago Press, 2003.

[15]

Leenhardt J., « Les instances de la compétence dans l’activité lectrice », in M. Picard, (sldd), La lecture littéraire, Paris, Clancier-Guénaud, 1987, p. 306.

[16]

Voir à ce propos l’excellent texte de M. Petit, Éloge de la lecture. La construction de soi, Paris, Belin 2002

[17]

On retrouve ici la distinction entre prévisibilité de la réception collective et imprévisibilité de la satisfaction individuelle, distinction constitutive de la pensée statistique, mais curieusement oubliée aujourd’hui par les chercheurs qui déduisent de la prévisibilité de l’audience commerciale d’un produit culturel, la prévisibilité de la satisfaction individuelle du consommateur.

[18]

Cf. la note suivante.

[19]

Comme le montre l’exemple de l’usager qui utilise le pseudo Andalus — une femme âgée de 47 ans, selon les informations fournies sur la liste des lecteurs disponible sur le site —, qui fait allusion à la sonorité du mot qui motive l’usage de ce pseudo, la caractérisation de l’usager comme un « locuteur » est parfaitement justifiée.

[20]

On rejoint par là, comme on l’a souligné plus haut, le point de vue d’Howard Becker qui appréhende l’art comme une activité collective.

[21]

C’est-à-dire le fait de ne pas dévoiler le dénouement de l’action, pour respecter le plaisir d’autrui.

[22]

De Swan A., Sous l’aile protectrice de l’État, Paris, PUF, 1995, p. 325-327.

[23]

Iqbal Z., Verma R., Baran R., « Understanding Consumer Choices and Preferences in Transaction Based e-Services », Journal of Service Research, Vol. 6, n° 1, August 2003, p. 51-65.

[24]

De Singly F., « Le livre et la construction de l’identité », in M. Chaudron, F. de Singly (sldd), Identité, lecture, écriture, Paris, BPI - Études et Recherche, 1993, p. 131-152.

[25]

Wittel A., 2001, op. cit.

[26]

Leveratto J.-M., La mesure de l’art. Sociologie de la qualité artistique, Paris, La Dispute, 2000, p. 244.

[27]

Wittel, 2001, op. cit., p. 71.

Résumé

Français

Les usages culturels du Net ainsi que la construction du goût littéraire sont les objectifs principaux de cet article. Les sites littéraires se situent dans le continuum qui va du non-commercial aux sites purement commerciaux en passant par les sites mis en place par des professionnels à des fins de sensibilisation et de mobilisation des publics. Le site critiqueslibres.com est un site d’usagers entièrement destiné à la critique des livres. À travers l’observation participante de ce site littéraire nous analysons les modalités de l’élaboration collective du goût littéraire par les usagers. La mise en scène de soi - lecteur et la présentation des expériences de lectures favorisent la crédibilité des critiques et le partage des émotions. La communication littéraire développée dans le cadre de ce site suppose des règles de participation que les lecteurs élaborent en commun. L’intensité du partage et la justification technique du jugement littéraire sont des facteurs décisifs de l’activité que le site permet. Dans le cadre de critiqueslibres.com, la sociabilité de réseau devient intense grâce à la valorisation de l’histoire personnelle des lecteurs, de l’efficacité sensible et de la dimension corporelle de la lecture.

Mots-clés

  • usages culturels du Net
  • la sociabilité de réseau
  • lecture numérique

English

Internet and the making of literary taste : the case of critiqueslibres.comThe analysis of cultural uses of Internet and the making of literary taste are the main goals of this paper. Literary websites are parts of a continuum ranging from purely volunteer reading groups’ websites, to commercial ones or to professional webpages aiming at mobilisation and awakening of different publics. Critiqueslibres.com is a user-centered website exclusively devoted to books and reading. Using participant observations we are analysing the modes of collective elaboration of literary taste among users. The production of self and the presentation of reading experiences favor the validity of book reviews and the sharing of emotions. Literary communication developed within the scope of the site’s activities follows participation rules which users elaborate in common. The intensity of sharing and the approval of literary judgments play an important part in the website’s activity. Network sociability becomes intense with the help of personal history of readers, sensible efficiency and bodily dimension of reading.

Keywords

  • cultural uses of Internet
  • network sociability
  • digital reading

Español

Internet y la construcción del gusto literario : el caso de critiqueslibres.comLos usos culturales del Neto así como la construcción del gusto literario son los objetivos principales de este artículo. Los lugares literarios se sitúan en el continuum que va del no comercial a los lugares puramente comerciales pasando por los lugares establecidos por profesionales a finales de sensibilización y movilización de los públicos. El lugar critiqueslibres.com es un lugar de usuarios enteramente destinado a la crítica de los libros. A través de la observación participante de este lugar literario analizamos las modalidades de la elaboración colectiva del gusto literario por los usuarios. La puesta en escena sí - lector y la presentación de las experiencias de lecturas favorecen la credibilidad de las críticas y el compartir de las emociones. La comunicación literaria desarrollada en el marco de este lugar supone normas de participación que los lectores elaboran conjuntamente. La intensidad del compartir y la justificación técnica del juicio literario son factores decisivos de la actividad que el lugar permite. En el marco de critiqueslibres.com, la sociabilidad de red se vuelve intensa gracias a la valorización de la historia personal de los lectores, de la eficacia sensible y la dimensión corporal de la lectura.

Palabras claves

  • usos culturales del Neto
  • la sociabilidad de red
  • lectura numérica

Plan de l'article

  1. 1 - La sociologie de la communication numérique
  2. 2 - Le Web et la sociabilité littéraire
  3. 3 - Les fonctions du site critiqueslibres.com
  4. 4 - Le site critiqueslibres.com comme lieu de sociabilité littéraire
    1. 4.1 - La mise en scène du soi-lecteur
    2. 4.2 - L’implication émotionnelle dans la critique et le respect des formes conventionnelles
      1. a - La règle de spontanéité de la critique
      2. b - La règle de justification technique du jugement littéraire
  5. 5 - Site numérique, goût littéraire et espace public
  6. Conclusion

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