2006
Sociologies Pratiques
Avant-propos
Avant-propos
Des générations coupables ?
Thomas Troadec
[1]
Durant la période dite des « Trente Glorieuses », les modèles fordien et bureaucratique font de l’âge une des variables essentielles des principes organisationnels et gestionnaires en vigueur. L’individu, en appartenant à une cohorte, intériorise le fait que son avancée en âge est largement conditionnée par des principes statutaires et collectifs de gestion. La séniorité bénéficie de représentations positives puisqu’elle est gage de professionnalisme, de maturité et d’expérience mis à la disposition des évolutions organisationnelles et technologiques de l’entreprise. Elle joue aussi un rôle essentiel dans l’intégration sociale et professionnelle des plus jeunes. Il est alors possible de mettre en évidence un pacte social reposant sur une logique de « fidélisation réciproque » entre le salarié et l’entreprise (N. Alter, 2000). Les dispositifs institutionnels, tels les systèmes de retraite par répartition, produisent des parcours professionnels qui soudent les destinées générationnelles. C. Attias-Donfut (1988) qualifie très justement ces dernières de « destinées de type économique ». En se structurant autour de temporalités sociales communes, les générations favorisent un rapport collectif au temps (É. Durkheim, 1915). Elles s’apparentent ainsi à des « générations historiques » capables de dialoguer les unes avec les autres.
En conditionnant l’intégration des biographies individuelles, l’appartenance générationnelle offre aux individus d’âges différents des protections sociales et des garanties professionnelles. Pour les plus jeunes comme pour les plus anciens, les pouvoirs politiques rendent solidaires, par des mesures législatives mettant l’accent sur l’âge, les différentes périodes de la vie à des rôles sociaux (X. Gaullier, 1999). À l’âge de l’enfance correspond l’apprentissage, à l’âge adulte celui du travail et à l’âge de la vieillesse celui de la retraite. Ces trois temporalités sociales structurent une répartition ternaire du cycle de vie s’articulant autour de repères collectifs et rites de passage particuliers. L’appartenance générationnelle, qu’elle soit historique ou économique, offre alors une source de « sécurité ontologique » (A. Giddens, 1984) et de reconnaissance identitaire. La « société de sécurité » ainsi créée permet à des individus protégés de vivre en société (R. Castel, 2003).
Fin d’un pacte générationnel
Dans les organisations productives, c’est durant cette période que la trajectoire professionnelle repose le plus largement sur un travail continu, à plein temps et pour une période indéterminée. La vie professionnelle se structure autour d’un temps linéaire légitimé par le passé et fondé sur un futur prévisible. Mais les années soixante-dix vont venir marquer les prémices de la fin de ce pacte générationnel autour de l’organisation sociale des âges et du cycle de vie. Pour les entreprises soumises à un marché de plus en plus concurrentiel, l’enjeu est alors de faire porter à la société les effets de son vieillissement démographique. Le recours répété à des dispositifs législatifs de gestion par les âges (préretraites totales ou progressives, préretraite « maison », dispositifs Arpe, Cats
[2]…), s’il va permettre aux entreprises de restructurer en douceur leur appareil productif et leur politique salariale (A.-M. Guillemard, 2004), va progressivement générer des représentations négatives sur l’avancée en âge des salariés.
La séniorité perd progressivement ses anciennes lettres de noblesse. Les termes de « travailleurs vieillissants », de « vieux » et de « salariés âgés » viennent progressivement remplacer ceux de « seniors » ou de « salariés expérimentés ». La France se singularise alors par une fragilisation et une fragmentation des trajectoires professionnelles durant ce qu’il est convenu d’appeler la « deuxième carrière » (X. Gaullier, 1988). Cette nouvelle temporalité professionnelle, débutant dès l’âge de 45 ans et se terminant avant la retraite, devient de plus en plus incertaine tant les dispositifs se succédant opacifient les rôles sociaux qu’il est possible de tenir. Dans ses récents travaux, D. Martucelli (1999, 2002) montre que la modernité et ses situations sociales instables vont de pair avec un processus de différenciation identitaire. La situation et le vécu des personnes situées en seconde partie de carrière sont d’autant plus déstabilisants que l’expérience de leur trajectoire socioprofessionnelle antérieure les y a peu préparées. Elles sont alors dans l’obligation de s’inventer une trajectoire de vie qui devient de plus en plus erratique. Dans ces conditions, l’avancée en âge ne semble plus reposer sur des simples actes d’appartenance collective mais sur des mécanismes et des processus de construction individuelle plus ou moins opaques.
Générations en entreprise
La notion de « générations en entreprise » est ici intéressante à mobiliser. Elle rend compte de l’hétérogénéité des processus de socialisation et de professionnalisation qui se jouent dans les entreprises contemporaines. L’approche par les générations en entreprise se réfère aux dispositifs organisationnels et gestionnaires qui ont structuré l’évolution professionnelle d’un ensemble d’individus. La génération en entreprise définit des individus ayant en commun une même empreinte historique, matérialisée par des expériences professionnelles plus ou moins homogènes et un socle commun de règles institutionnelles gérant leur avancée en âge. Mais la malléabilité et le rythme irrégulier des règles organisationnelles et gestionnaires propres aux entreprises contemporaines rendent de plus en plus complexe la délimitation des générations et des âges en entreprise.
La situation se complexifie encore avec les dispositifs de gestion par les âges qui ont, semble-t-il, généré des conflits générationnels. Comme les règles du jeu organisationnelles et gestionnaires ont changé en cours de trajectoire, les mécanismes de coopération au travail en sont affectés. Par exemple, si la construction de la trajectoire professionnelle devient plus importante que les processus d’apprentissage, cette évolution n’est pas sans conséquences sur la manière de vivre le rapport au collectif ainsi que sur les modes de régulation qui lui sont associés. Les salariés, quel que soit leur âge, sont alors situés dans des espaces productifs dont la composante relationnelle l’emportera sur des critères de positionnement propres aux cadres modélisant les conduites collectives antérieures.
Par ailleurs, la coopération devient une condition sine qua non de l’économie contemporaine. La complexification des processus productifs vient certes défier l’intelligence individuelle, mais surtout l’intelligence collective. L’acte coopératif ne se limite plus aux mécanismes de coordination fonctionnelle mais repose sur un système d’échange dans lequel les valeurs, normes et représentations culturelles et professionnelles jouent un rôle central. Il n’est pas étonnant de constater que les notions d’âge et de génération en entreprise contiennent les germes d’un conflit. Leur étude se présente alors comme un nouveau prisme d’analyse pour élucider les tensions dans les dynamiques de changement opérées par des entreprises cherchant à rénover leur pacte social et productif antérieur.
Transformations structurelles inachevées et tensions générationnelles
Dans une situation de « mouvement organisationnel » rendant instables les règles de travail (N. Alter, 2001), les mécanismes d’échange entre l’individu et le groupe semblent aujourd’hui être traversés par des ruptures. Si ce constat peut difficilement être remis en cause, il importe d’en diagnostiquer les effets et les causes. Les travaux traitant de la notion de coopération (L. Boltanski et E. Chiapello, 1999 ; T. Coutrot, 1998, 1999 ; F. Osty, 2003 ; N. Alter, 2004) mettent en évidence que les mécanismes d’échange au travail sont fondés sur des conventions sociales et des normes symboliques dans lesquelles la confiance joue un rôle central. Entendue comme un système d’échange négocié, la coopération est un processus qui se construit dans le temps. Elle favorise l’accès progressif à l’apprentissage de pratiques professionnelles, mais aussi la reconnaissance symbolique. Ces mécanismes de régulation professionnelle et symbolique, en s’inscrivant dans l’histoire des collectifs de travail, permettent la création de « communautés pertinentes de l’action collective » (D. Segrestin, 1980). Si ces communautés historiques ordonnent les échanges et modes d’appartenance, elles obéissent à des routines, « ficelles » et usages souvent transmis par des mécanismes d’apprentissage liés à l’existence d’une « régulation autonome » (Reynaud, 1989). Cependant, les normes collectives d’appartenance professionnelle et de reconnaissance symbolique qui sont associées à cette forme de régulation ne sont pas immuables dans le temps et l’espace. Elles peuvent être déstabilisées par les transformations structurelles de l’entreprise.
À travers de nouvelles modalités d’organisation du travail et de gestion de la main-d’œuvre, la modernisation de l’outil productif redéfinit souvent la prescription des rôles attendus par l’entreprise en matière de conduites et pratiques professionnelles. Afin de ne pas générer des phénomènes de crises durables de modernisation, certaines entreprises associent à la restructuration de leur outil productif une évolution de leur politique salariale. Elles vont par exemple, lors de leur politique de recrutement, modifier les profils des nouveaux salariés. Il n’est alors pas étonnant de constater l’émergence de poches organisationnelles dans lesquelles on demande à ces jeunes recrues de réaliser un nouveau service ou produit reposant sur des logiques productives et professionnelles différentes de celles mises en place précédemment. Ce faisant, ces stratégies de modernisation produisent des effets de génération complexifiant les mécanismes préexistants de coopération au sein des collectifs de travail.
Dans ces conditions, les individus se trouvent dans l’obligation d’arbitrer entre les normes proposées par des générations porteuses d’histoires sociales et professionnelles différentes, et les mécanismes de coordination fonctionnelle mis en œuvre par leur entreprise. Ce sont ces stratégies de modernisation qui introduisent des germes de conflits au sein des générations, et non l’inverse comme bon nombre d’entreprises semblent le dire et le croire. Les conflits générationnels sont en effet le plus souvent liés à la mise en œuvre de dispositifs de gestion et d’organisation peu intégrés, laissant les individus face au problème de l’invention de nouvelles dynamiques de coopération inter et intragénérationnelles.
Les mesures de gestion et d’organisation par les âges n’ont, à ce jour, pas engendré un renouveau du pacte social et productif au sein des entreprises. La mutation démographique, alliée à un contexte de changement de paradigme productif, génère donc une double problématique : celle de la reconnaissance de nouvelles trajectoires identitaires porteuses de mécanismes de socialisation hétérogènes et celle de l’organisation de mécanismes de coopération traversés par des générations aux mécanismes d’intégration et de professionnalisation différenciés.
En montrant que les âges et les générations alimentent de nouveaux mécanismes de régulation au sein des entreprises, le présent numéro
[3] de la revue
Sociologies pratiques ambitionne d’élucider les contours et formes contemporaines propres à ces deux notions. Malgré la variété des objets étudiés et des terrains d’enquêtes mobilisés, les différents articles analysent des situations de transformation socio-organisationnelle inhérentes à de nouvelles pratiques de gestion et de management des âges. Les résultats de ces recherches pointent que les évidences sont souvent trompeuses. «
La face cachée des générations en entreprise » souligne la nécessité de sortir d’une approche stéréotypée de la gestion par les âges distinguant le début, le milieu ou la fin de carrière professionnelle.
À trop découper les étapes de la trajectoire professionnelle par des dispositifs de gestion toujours plus sophistiqués, les entreprises courent le risque de pousser leurs salariés à devenir des « individus marchands » ; des personnes détachées du collectif de travail, forgeant par elles-mêmes leur propre trajectoire et recherchant l’amélioration d’une performance individuelle censée s’additionner à celle des autres pour atteindre une efficacité collective.
Les différents articles montrent au contraire qu’agréger des processus individuels et collectifs ne va pas de soi. En articulant des principes de gestion de la trajectoire professionnelle et de la coopération générationnelle, une réelle organisation des âges devrait favoriser l’émergence d’acteurs dotés de capacités d’autonomie professionnelle, de motivations individuelles et de désirs d’appartenance à une communauté d’objectifs. Telles seraient les conditions à réunir pour permettre aux salariés d’articuler leur participation pour atteindre une efficacité collective avérée. Cette organisation des âges supposerait donc de penser l’intégration d’une complémentarité légitime entre les acteurs des ressources humaines, les responsables hiérarchiques de proximité et les salariés d’âges différents.
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Alter N. (2000), L’innovation ordinaire, Paris, puf.
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Alter N., « Théorie du don et sociologie du monde du travail », Revue du mauss, Paris, La Découverte, 2e semestre, no 20, 2004.
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Attias-Donfut C. (1988), Sociologie des générations : l’empreinte du temps, Paris, puf.
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Boltanski L., Chiapello E. (1999), Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard.
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Castel R. (2003), L’insécurité sociale, qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Seuil.
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Coutrot T. (1998), L’entreprise néo-libérale, nouvelle utopie capitaliste ?, Paris, La Découverte.
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Coutrot T. (1999), Critique de l’organisation du travail, Paris, La Découverte.
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Gaullier X. (1988), La deuxième carrière. Âges, emplois, retraites, Paris, Seuil.
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Gaullier X. (1999), Les temps de la vie. Emploi et retraite, Paris, Éditions Esprit.
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Guiddens A. (1987), La construction de la société, Paris, puf.
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Guillemard A.-M. (2003), L’âge de l’emploi. Les sociétés à l’épreuve du vieillissement, Paris, A. Colin.
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Martucelli D. (1998), Sociologies de la modernité, Paris, Gallimard.
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Martucelli D. (2002), Grammaires de l’individu, Paris, Gallimard.
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Osty F. (2003), Le désir de métier, engagement, identité et reconnaissance au travail, Rennes, Presses Universitaires de Rennes.
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Reynaud J.-D. (1989), Les règles du jeu. L’action collective et la régulation sociale, Paris, A. Colin.
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Segrestin D. (1992), Sociologie de l’entreprise, Paris, A. Colin.
[1]
Sociologue au Laboratoire Interdisciplinaire pour la Sociologie Économique (
lise),
cnam-cnrs – Directeur du master 1 et 2 de
drh&
sga (
icp-fasse).
[2]
Arpe : Allocation de remplacement pour l’emploi ; Cats : Cessation d’activité des travailleurs salariés.
[3]
Le présent numéro n’aurait pu voir le jour sans le soutien actif du conseil de rédaction de
Sociologies pratiques. Parmi ses membres, je tiens tout particulièrement à remercier François Granier qui, tout au long des mois qui ont été nécessaires à la réalisation de ce numéro, n’a cessé de m’apporter une aide précieuse par la justesse de ses remarques et commentaires avisés. Sa contribution illustre que le monde de la recherche est aussi traversé par des dynamiques générationnelles aux ressources cachées…