2007
Sociologies Pratiques
Avant-propos
Les engagements ont-ils vraiment changé ?
Sandrine Nicourd
[1]
Depuis plus de deux décennies, nombre de discours annoncent la fin des idéologies, du politique, des militants... Parallèlement, un quasi consensus social, souvent construit par les médias, insiste sur la « nouveauté » : les nouveaux militants, bénévoles, la nouvelle gauche... A la dépréciation de l’engagement intellectuel, politique ou religieux répondrait une valorisation des engagements de proximité, pragmatiques, circonscrits et affranchis à l’égard des organisations. Même « l’engagé » dont l’étymologie rappelle pourtant son lien aux autres et aux institutions (« il donne des gages
[2] ») serait devenu « individualiste ».
Dans l’analyse des engagements, des obstacles sont particulièrement récurrents. Ainsi, l’idéal démocratique qui les accompagne induit souvent un regard normatif. Certains sont aujourd’hui valorisés dans les sphères publiques et médiatiques (associations caritatives, humanitaires, mouvements altermondialistes…) alors que d’autres, présentés comme «
historiques » parce qu’ancrés dans une matrice syndicale et/ou communiste, seraient plus souvent disqualifiés. Ces légitimités sont fondées sur une opposition entre des « anciennes » formes d’engagement et des « nouvelles » formes d’engagement qui se présentent comme « libérées des pesanteurs du passé »
[3]. Cette double transformation de la réalité et des discours se combine donc pour imposer une rhétorique de la rupture, de la nouveauté.
[4] Au
« militant total » dévoué à son organisation, vivant par elle et pour elle, aurait succédé un «
militant distancié », plus affranchi des appartenances communautaires, n’adhérant à des organisations que pour des temps limités. Chercher la nouveauté des engagements peut conduire par ailleurs à laisser de côté les éventuelles permanences dans des mondes sociaux qui trouvent, malgré l’apparente modernité d’une sémantique, des filiations anciennes notamment dans l’histoire du traitement de la question sociale à partir du
XIXe siècle
[5].
Dans ce numéro, nous ne souhaitons pas nous situer dans ces oppositions parfois schématiques. Les engagements présentés sont considérés comme des pratiques sociales, des interactions organisées, toujours encadrées par des règles organisationnelles. Ainsi « la bonne volonté » ou les « rêves d’utopies » vont s’exprimer dans des espaces normés, des codes sociaux qui délimitent les capacités d’action et peuvent créer engagements comme désengagements, toujours situés dans un contexte socio économique et socio politique.
Aujourd’hui, les collectifs d’engagement évoluent dans un contexte marqué par les recompositions de l’Etat providence, par les contraintes de médiatisation des actions et enfin par la légitimité du modèle de l’entreprise, référence organisationnelle privilégiée. Les engagements, considérés ici comme des pratiques sociales orientées vers l’utilité collective, ne sont pas imperméables à ces éléments de contexte. Ce numéro de la revue « Sociologies Pratiques » présente les ajustements réciproques entre les pratiques associatives, politiques ou religieuses et les contraintes, pour partie nouvelles, dans lesquelles elles se situent. Nous avons fait le choix de donner à voir et d’analyser les conditions sociales qui fabriquent ces implications bénévoles.
Dans ce numéro, les descriptions empiriques sont souvent privilégiées afin que le lecteur approche au mieux les pratiques d’engagement. Nous avons volontairement associé des cas contrastés : un parti politique (la LCR), un groupe militant (les « Motivé-é-es »), des associations internationales (Handicap International, associations pour le commerce équitable, la Délégation Catholique pour la Coopération), un mouvement d’éducation populaire (les Scouts et Guides de France) et une ONG américaine (les Workers Centers). Autre trait significatif : la politique, sous toutes ses formes, côtoie la religion. Les engagements d’aujourd’hui, comme de ceux d’hier, entremêlent, non sans complexité, les deux registres dont on perçoit les traces dans les trajectoires familiales mais aussi dans les fonctionnements organisationnels. Enfin, la variété des collectifs rencontre une grande diversité des formes d’organisation : certains sont proches des normes bureaucratiques alors que d’autres rejoignent les normes fusionnelles d’un groupe faiblement structuré.
L’injonction à la nouveauté imposée par un contexte concurrentiel
Les offres bénévoles sont de plus en plus nombreuses, alors que les crédits publics diminuent depuis quelques années. Dans un tel contexte, le jeu concurrentiel devient un des éléments du champ associatif. Dès lors, l’enjeu est de se distinguer des autres offres associatives mais également des formes d’action du passé. Ainsi, S. Chauvin analyse les engagements dans une ONG de défense des salariés précaires à Chicago. Les acteurs y définissent leurs modes d’action en opposition à la figure du « travailleur social » ou celle de « l’activiste ». Les contre modèles servent alors de supports pour définir le projet associatif, les actions quotidiennes et acquérir ainsi une plus grande légitimité. B. Giraud, montre que les médias, avides de nouveauté, ont en grande partie fabriqué la notoriété des « Motivé-é-es », lors des élections municipales de 2001. Ce groupe souhaitait démontrer qu’il était possible de faire de la « politique autrement », seule stratégie possible à ses yeux pour exister dans le champ si concurrentiel de la politique locale. Dans les deux cas, pourtant, les pratiques se rapprochent inexorablement des contre-modèles rejetés dans les discours.
La permanence d’une référence communautaire
Tisser des liens sociologiques entre la LCR et le scoutisme peut surprendre. Pourtant, l’analyse des pratiques et des modes de fonctionnement de ces organisations situées aux deux extrémités de l’échelle sociale, fait apparaître qu’elles tiennent et retiennent leurs membres par des logiques communautaires proches. La présence régulière est une obligation, le don de soi est requis selon des « modalités peu négociables ». Dans ces organisations, la norme du collectif est très forte. L’entre soi est une ressource fondamentale. Il redonne régulièrement du sens aux engagements et permet de maintenir les « croyances » quelles que soient les « tempêtes » extérieures. Ces régulations communautaires mêlent rites d’initiation, réseaux d’interconnaissances forts et recrutements homogènes. Les formes d’un engagement total n’ont donc pas disparu. Dans d’autres organisations moins intégrées socialement, l’enchantement fonctionne également sur une mythologie. L’article de S. Lefèvre et S. Ollitrault sur l’association Handicap International qui « brave les frontières et les redresseurs de torts » en apporte la preuve.
Les modes de gestion rationnels des ressources militantes
Comme toutes les organisations, les collectifs d’engagement disposent de mécanismes de régulation de pouvoir plus ou moins formalisés. Dans de nombreuses situations, on observe le rôle essentiel d’un leader, d’un porte-parole. Historiquement, les leaders ont toujours été essentiels pour le recrutement, la mobilité, la formation mais également pour entretenir la fidélité à l’organisation. Aujourd’hui, la technicité et le niveau de spécialisation de l’action, associés pour certaines organisations à l’obligation de qualification des dirigeants invitent les collectifs d’engagement à se rapprocher des normes de l’entreprise.
Alors que la cooptation en est le mode le plus fréquent, il n’est pas rare de constater que certaines procédures de recrutement se formalisent. Même si le nombre des bénévoles a augmenté depuis vingt ans, comme le rappellent M. Hély et D. Bernardeau, leur renouvellement est une incertitude qui pèse sur la vie des associations. La recomposition des formes de division du travail bénévole conduit à spécifier les différents niveaux de responsabilité, d’expertise et de spécialisation des tâches. Sur ce point, un détour par l’analyse quantitative est précieux. Par une analyse secondaire d’enquêtes de l’INSEE réalisées à vingt ans d’intervalle, M. Hély et D. Bernardeau font apparaître la spécialisation croissante des bénévoles mais également le développement de leur participation. Ils sont plus nombreux qu’en 1982 à prendre des responsabilités.
Les collectifs d’engagement sont en effet soumis à des contraintes gestionnaires et réglementaires de plus en plus importantes. Les collectivités publiques, bailleurs de fonds ou fondations imposent des modes de gestion centrés non seulement sur des objectifs mais aussi sur des modalités de travail. M. Gateau montre que cette spécialisation du travail bénévole associée à un transfert des compétences professionnelles dans l’engagement peut produire des espaces d’investissement plus rigides et donc moins adaptés à la construction du sens recherché dans les engagements. Dans plusieurs articles (C. Bosselut, S. Lefèvre / S. Ollitrault et M. Gateau), les logiques gestionnaires s’articulent plus ou moins facilement avec les normes confessionnelles et avec les normes professionnelles. B. Eme dans son introduction d’un numéro précédent de
Sociologies Pratiques
[6] intitulé «
Alternatives Associatives » avait déjà pointé cette tension permanente entre plusieurs polarités. Trois ans après, on voit le renforcement de cette tendance avec le développement des contraintes gestionnaires.
S. Lefèvre et S. Ollitrault évoquent une « managérialisation » de la vie des associations à partir de leur cas « Handicap International » qui conduit à une rationalisation des modes de gestion des ressources militantes. On est alors très loin des représentations des bénévoles mobilisés par leur « bonne volonté » et leur générosité. Dès lors, si l’engagement qui consiste à donner son temps en y trouvant du sens, produit de l’identité, un trop fort encadrement gestionnaire peut produire des défections. Il faut noter que ces logiques managériales ne sont parfois que discours qui n’ont pas d’incidences sur des engagements fortement amarrés sur des convictions confessionnelles, comme le montrent C. Bosselut et S. Lefèvre / S. Ollitrault.
Les socialisations initiales marquent encore fortement les engagements
L’analyse des statistiques montre une forte stabilité et une grande homogénéité socioculturelle des « engagés ». Le niveau d’études est notamment un critère déterminant qui s’est renforcé depuis vingt ans. D’autres enquêtes confirment ces résultats sur l’ensemble des collectifs d’engagement.
[7] Enfin, les récits d’engagement de P. Tripier et C. Dubar montrent bien la force des socialisations initiales mais aussi la mise en
Å“uvre concrète des dispositions biographiques dans les engagements d’une époque, celle des années 70. A l’issue de ce cycle de mobilisation, ces compétences militantes sont réactivées dans des engagements centrés sur leur vie professionnelle. Les socialisations initiales portées par le contexte familial, social et générationnel restent effectivement déterminantes. On le voit notamment dans la récurrence du facteur religieux dans les engagements.
Les différentes évolutions et permanences que nous avons pointées grâce aux articles présentés dans ce numéro montrent bien que nous ne pouvons décrire le contexte actuel en opposition à un âge d’or qui unifiait les engagements. Aujourd’hui, se maintiennent à la fois des régulations communautaires, fortement collectives, riches en ressources identitaires et des fonctionnements de plus en plus rationalisés qui rencontrent quelques limites dans les modes de mobilisation des ressources bénévoles. Les engagements ont-ils vraiment changé ? Finalement, ce sont certainement davantage les modes d’organisation des engagements qui renseignent sur ces évolutions. Les engagements restent construits sur des logiques symboliques fortes, une mobilisation d’un sens pour soi, pour les autres et avec les autres dans une époque donnée qui selon les cas, se recomposeront sur des supports institutionnels, sur des organisations rationnelles ou dans des groupes plus informels.
[1]
Université Paris 13/PRINTEMPS, CNRS.
[2]
La notion d’engagement est une notion forte qui combine, comme le rappelle Michelle Perrot, trois origines : féodale, militaire et religieuse. Michelle Perrot, « La cause du peuple »,
Vingtième siècle, n° 60, 1998.
[3]
J. Ion présente dans son ouvrage de synthèse cette figure traditionnelle du militantisme. In
La fin des militants ? C’est à lui qu’on emprunte la terminologie dont le succès est quasiment passé dans le langage commun : engagement total / engagement distancié. J. Ion ;
La fin des militants, Editions de l’Atelier, Editions ouvrières, 1997.
[4]
A.Collovald (Dir),
L’humanitaire ou le management des dévouements, PUR, 2003.
[5]
R.Castel,
Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995.
[6]
Sociologies Pratiques, n°9, 2004, sous la direction de B. Eme.
[7]
« Participations politiques, religieuses et associations dans des collectifs d’engagement », Analyse secondaire de l’enquête INSEE, « histoires de vie », S. Nicourd (à paraître, les cahiers de l’INED).