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Spirale

2001/1 (no 17)

  • Pages : 192
  • ISBN : 9782865868216
  • DOI : 10.3917/spi.017.0135
  • Éditeur : ERES

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Serge Lebovici a consacré sa vie au développement de la psychanalyse et à la connaissance de l’enfant et de la famille.

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Son très long et inépuisable parcours dans les différents champs de la connaissance a produit une œuvre vaste qui comprend plusieurs domaines. Pédiatre à l’origine, Serge Lebovici nous lègue un héritage qui part de la psychanalyse pour s’ouvrir vers l’enfant, l’adolescent, voire le bébé. En remontant à chaque fois plus tôt dans le développement de l’enfant, il s’intéresse aux relations précoces entre le bébé et ses parents, et finalement au processus mental du devenir parent. Dans cette démarche, il conceptualise la parentalité, comme différente de la parenté qui concerne le processus biologique de reproduction, en affirmant : « Avoir un enfant ne signifie pas qu’on en est le parent : le chemin qui mène à la parentalité suppose qu’on ait “co-construit” avec son enfant et les grands-parents de ce dernier un “arbre de vie” qui témoigne de la transmission intergénérationnelle et de l’existence d’un double processus de parentalisation-filiation grâce auquel les parents peuvent devenir père et mère [1][1] Serge Lebovici, Présentation de L’école de la parentalité,.... »

La parentalité dans la culture actuelle et dans l’histoire

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Envisager la parentalité aujourd’hui suppose d’accepter que ce phénomène humain comporte l’intrication d’éléments biologiques, psychologiques et culturels. C’est une notion qui contient un paradoxe, puisqu’elle est à la fois naturelle sur le plan biologique et du point de vue de l’organisation sociale, mais aussi extrêmement complexe sur les plans psychique et culturel. Il s’agit, au fond, d’un processus transgénérationnel à l’origine de l’être humain.

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L’accès à la procréation n’est pas difficile : il suffit en principe d’avoir un rapport sexuel sans contraception et de préférence à une date favorable du cycle menstruel des femmes pour qu’il y ait grossesse. Il faudrait ajouter par ailleurs les pma (procréation médicalement assistée) et l’adoption. Cependant, comme le propose Serge Lebovici, devenir parent dans sa tête est une tâche beaucoup plus difficile.

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Devenir père et devenir mère, c’est passer de la dimension individuelle à la dimension de vie en couple, dans un espace de conjugalité, biologiquement ou potentiellement fécond. C’est franchir les étapes intergénérationnelles pour construire une triade dont le produit est l’enfant.

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Lebovici affirme que la succession de générations introduit des conflits transgénérationnels. Par exemple, entre la mère et la fille, tout se passe comme si la jeune femme devait annoncer sa grossesse avec une certaine prudence. Car lorsqu’elle lui annonce sa grossesse, elle contracte une dette à l’égard de sa mère à qui elle dit en substance : « Tu n’es plus une femme, tu n’es qu’une grand-mère. »

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Lors d’un échange que j’ai soutenu avec Serge Lebovici sur le thème de la parentalité il disait : « Actuellement c’est souvent la femme qui décide d’interrompre la méthode contraceptive et demande à son mari de faire un enfant. Et il réagit en conséquence.

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« En général il s’agit d’une grossesse plutôt tardive sur laquelle sont greffés de nombreux espoirs : il faudrait que ce soit un garçon, et qu’il réussisse parfaitement.

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« Les enfants sont peu nombreux en règle générale, et la jeune mère, sans le savoir, sera plus exigeante que les générations précédentes.

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« Bref, la première grossesse conduit à une parentalité d’autant plus exigeante que, par le conflit œdipien, les parents ont du mal à observer leurs propres parents, l’enfant devient le propre porteur du conflit œdipien. Ainsi, ils introduisent dans leur relation avec leur enfant leur propre conflit œdipien.

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« À l’annonce de la grossesse à sa propre mère, la jeune mariée va annoncer un changement qui s’exprime par “la dette de vie”. La mère du futur enfant dit à sa propre mère : “Maintenant c’est moi la mère, tu n’es qu’une grand-mère.” La mère accepte cette situation en pensant que sa fille prend quelque chose d’elle qui lui rend toute sa compétence de mère. Pour le père, quand il apprend la grossesse de sa fille, il est plutôt content de pouvoir être le père adoptif de l’enfant ; tout son Œdipe est ébranlé et il a envie de prendre la place de son gendre, inconsciemment… Chez la fille souvent cela réactive le sentiment incestueux et la honte à l’égard de son père. Le désir incestueux plutôt symbolique, fait payer cher ce désir d’enfant. Ensuite, elle va harceler ou surprotéger l’enfant pour démentir sa culpabilité. Si le père tombait malade ou mourait pendant la grossesse de sa fille, l’enfant paierait cher cet assassinat symbolique. Quant au père biologique, il se sent atteint dans son narcissisme vis-à-vis de son propre père et de son beau-père.

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« Mais la grossesse va stimuler le narcissisme primaire des parents et va leur permettre d’être de bons parents, heureux d’être parents, et d’exercer leur parentalité. Ainsi le narcissisme primaire définit la parentalité : pour être parents il faut donner à son enfant le sentiment d’être vécu par eux comme un enfant désiré.

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« L’enfant va se sentir protégé par les parents à partir de l’image d’une mère “folle d’envie” de son enfant, bien sûr. Ensuite elle commence à se détacher de lui, pour ressentir ses propres besoins, qu’elle satisfera en assurant la survie à travers le narcissisme primaire qu’elle a hérité de ses propres parents. Grâce au narcissisme primaire, l’enfant devient l’empereur en regardant sa mère qui le regarde. En train d’être vue par lui, elle devient mère ; par ceci, cette interaction semble développer effectivement le sentiment que l’enfant pourrait être bénéficiaire de sa vie sexuelle.

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« Ces échanges interactifs projectifs constituent une narration positive dans l’imaginaire de l’enfant. Toutefois, quand il se réveille d’un sommeil profond pour s’approcher de sa mère, celle-ci lui prête des intentions qu’il n’a pas forcément. Mais l’enfant dans son immaturité nerveuse peut lui faire plaisir en se jetant dans ses bras. Ultérieurement, il veut montrer à la mère le plaisir d’être dans ses bras ainsi que celui de reconnaître sa voix. Ainsi peut-on penser que le bébé s’exprime précocement par le geste. Mais je dirais, comme Brazelton, qu’il s’exprime plutôt par le geste que par la parole.

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« Quand les parents ne sont pas suffisamment parentalisés, ce bébé a besoin d’un homme ou d’une femme qui liront ses besoins à travers ses paroles. Comme Brazelton disait : “Madame, quand vous portez votre enfant dans les bras, il fait de vous une mère en dix minutes.” Ainsi peut-on montrer que, lorsque le bébé est l’objet du désir pour les parents, tout va bien pour lui. Mais les parents ont besoin aussi d’être parentalisés par leur enfant.

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« Ainsi je définis la parentalité comme le produit de la parenté et aussi le fruit de la parentalisation des parents. Pour ainsi dire, la parentalité débute pendant la grossesse et il faut se préparer par le désir d’avoir un enfant.

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« Si cet objet n’est pas bien réalisé, si les parents n’ont pas le désir d’enfant, le nouveau-né va revendiquer sa fonction de parentaliser et peut-être va-t-il être amené à souffrir le refus des parents [2][2] Serge Lebovici, communication personnelle en vue de... ».

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Néanmoins, il semble que cette approche et la question du désir de la parentalité soient des notions relativement récentes dans l’histoire de l’humanité.

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Selon les recherches historiques [3][3] B. Marbeau-Cleirens, « Le désir d’enfants dans la famille..., les attitudes par rapport à la procréation évoluent tout au long des siècles. De façon très schématique, on voit que de l’époque romaine au Moyen Âge, le désir d’enfant semble s’appuyer, non seulement sur des motivations individuelles, mais aussi sur des raisons collectives. Pour les Romains, le pater familias était le détenteur d’un pouvoir absolu sur sa femme et sa descendance. Il était habituel que la sage-femme présente le nouveau-né au père. Celui-ci signifiait par un geste qu’il le reconnaissait comme son enfant. Dans le cas contraire, il était « exposé ». C’était souvent le cas pour les enfants mal formés et les filles.

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Ainsi la perspective historique montre que le mariage et la descendance se font d’abord comme une alliance pour affirmer la virilité et assurer la transmission du pouvoir. Du xiii e au xviii e siècles, les manifestations d’ambivalence à l’égard de la progéniture colorent la vie familiale. En Occident, au Moyen Âge, l’enfant était considéré comme un adulte imparfait et il s’intégrait au travail dès le plus jeune âge.

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Ce n’est que vers la fin du xviii e siècle que l’on voit apparaître la naissance du sentiment d’amour pour l’enfant, le souci de son développement individuel et de son éducation, notamment avec J.J. Rousseau.

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La préoccupation pour la place de l’enfant dans la famille et le souci de son bien-être vont se développer vers la fin du xix e siècle jusqu’au point d’arriver à « his majesty the baby », signe des sociétés contemporaines occidentales. Parfois même il s’agit non plus de la place de l’enfant dans la constellation familiale mais de la construction de celle-ci autour de l’enfant et par rapport à lui. Dans d’autres cas, la place de l’enfant est noyée dans l’incertitude des conditions sociales et culturelles des familles en situation de rupture, de mutation ou de migration.

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Lorsqu’il s’agit de la parentalité, nous sommes sur le terrain que Serge Lebovici appelle la transmission intergénérationnelle et qui comprend les contenus conscients, préconscients et inconscients que les parents transmettent à l’enfant sous la forme d’un « mandat familial [4][4] Serge Lebovici, « Les liens intergénérationnels (transmission,... ».

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Lebovici analyse la valeur allégorique de la transmission intergénérationnelle, mais aussi les potentialités de conflits dans les crises familiales. Dans le désir d’enfant qui se manifeste chez les futures mères, il distingue deux aspects différents : l’enfant imaginaire et l’enfant fantasmatique. L’enfant imaginaire est le produit des rêveries conscientes et préconscientes de la mère. Au moment où survient la grossesse, surtout dans le deuxième trimestre, la mère est face à l’enfant qu’elle imagine, qu’elle a probablement programmé et qu’elle désire. L’enfant fantasmatique est différent, il est le produit des désirs anciens de maternité, et lié pour autant à son complexe d’Œdipe ; quand l’enfant vient de naître, elle reconnaît aussi son père et fait souvent un transfert paternel. Ainsi, à travers les soins maternels que la mère prodigue à son enfant, elle lui transmet aussi sa vie fantasmatique.

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Pour Lebovici donc, cette transmission intergénérationnelle se fait à partir des trois générations qui constituent une famille. Ce qui s’y transmet, c’est un système culturel complexe, voire composite, qui définit la famille dans un groupe humain déterminé. Ce sont aussi les valeurs familiales qui apparaissent comme emblématiques. Un équilibre s’établit entre ces membres qui tendent à stabiliser l’histoire malgré les avatars.

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Ainsi il propose que, pour rétablir un équilibre « fâcheusement » mis en cause par un membre de ce système, dont la survie est précaire, un jeune est chargé par un mandat de contrebalancer ces risques de naufrage. C’est la base du « mandat transgénérationnel ».

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La transmission intergénérationnelle est aussi à l’origine d’un chemin qui va de la filiation à l’affiliation. C’est un processus qui comprend la filiation en plus d’un système d’alliances sur l’héritage du lignage et des biens. L’affiliation se situe au carrefour entre le système d’alliances et les pulsions. Il s’agit d’un processus qui permet la transmission de la culture à travers les soins que la mère apporte à son enfant et dans l’interaction de celui-ci avec ses parents.

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Dans les sociétés traditionnelles, la place de l’enfant s’inscrit souvent de manière précise par rapport au contexte culturel, et la transmission de génération en génération se fait en accord avec des règles acceptées par tous. La structure sociale du clan et la famille élargie offrent un cadre favorable et protecteur. Ainsi, le système de rituels et de mythes des sociétés dites traditionnelles prévoit la couverture protectrice nécessaire à l’exercice de la parentalité de la jeune femme et du jeune homme. Mais les impératifs de la transmission intergénérationnelle sont plus difficiles à mettre en évidence dans les familles nucléarisées de la société actuelle, du fait qu’elles sont réduites généralement à la dimension bigénérationnelle. En outre, les vicissitudes de la famille uni-parentale ou recomposée viennent ajouter des éléments qui rendent compliquée la constitution de « l’arbre de vie » de l’enfant.

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La parentalité psychologique suppose donc un cheminement intra et interpsychique qui pourrait se définir comme un modèle d’interaction à l’intérieur d’un double triangle, c’est-à-dire le triangle de l’œdipe « positif » et le triangle de l’œdipe « négatif ». Dans le développement salutaire de la parentalité, ces interactions peuvent et doivent être génératrices de « catastrophes », de « changements de catégorie » dans le mode de relation, le mode d’appréhension du monde. Cela va de la représentation mentale à l’interaction réelle et imaginaire, dans laquelle l’extérieur modifie le symbolique et vice versa.

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La parentalité ainsi analysée par Serge Lebovici supposerait aussi une interaction génératrice de changements dans le mode de relation avec l’objet :

  • l’enfant : dans son double composant narcissique et objectal ;

  • le couple : dans sa relation spéculaire et complémentaire ;

  • soi-même : dans une constante autoredéfinition dans le temps et par rapport à ses objets.

Le champ de la parentalité s’avère donc, dans une première approche, à la fois naturel, complexe et paradoxal. L’enfant construit et parentalise ses parents en même temps qu’il se construit lui-même.

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Le phénomène humain de la parentalité nécessite un encadrement, un accompagnement que facilite la compréhension de cette « étrange naturalité ». Ce cadre serait par définition la culture et le groupe social qui accompagnent la mère et le père dans le processus de « parentalisation ». Or lorsque le cadre culturel est défaillant, la vulnérabilité inhérente à ce processus devient souvent source des problèmes.

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Serge Lebovici le visionnaire développe l’approche de la parentalité et de l’aide à la parentalité comme une notion de notre époque, que J.-P. Sartre définit comme « l’intersubjectivité, l’absolu vivant, l’envers dialectique de l’histoire [5][5] J.-P. Sartre. « Écrire pour son époque ». Paru dans... ».

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L’École de la parentalité et le Centre international pour l’étude de la parentalité, Mappemonde, du vi e arrondissement, sont des projets nés de cette notion et de son initiative.

Notes

[*]

Leticia Solis-Ponton, psychanalyste, professeur invitée à l’université de Paris XIII Bobigny, Laboratoire de psychopathologie Parents-Bébé Pr. M.R. Moro. 208, Boulevard Raspail, 75014 Paris, tél. 01 43 21 71 95.

[1]

Serge Lebovici, Présentation de L’école de la parentalité, conférence de presse vidéo-filmée par Starfilm, mars 1999, Paris.

[2]

Serge Lebovici, communication personnelle en vue de la préparation du livre « Dialogues sur la parentalité », juin 2000, Paris.

[3]

B. Marbeau-Cleirens, « Le désir d’enfants dans la famille à travers l’histoire », dans Parentalités (tome I), cahier n° 31 Institut des sciences psychosociales et neurobiologiques, Université Paris Nord, ufr de Bobigny Santé-Médecine, biologie humaine, 1987-1988, p. 1-19.

[4]

Serge Lebovici, « Les liens intergénérationnels (transmission, conflits). Les interactions fantasmatiques », dans Psychopathologie du bébé, Paris, puf, 1989, p. 141-146.

[5]

J.-P. Sartre. « Écrire pour son époque ». Paru dans Die Umschau et Érasme, 1946 ; Les temps modernes, 1948 ; Le Monde, horizons-document, dimanche 16, lundi 17 avril 2000 p. 15.

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  1. La parentalité dans la culture actuelle et dans l’histoire

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