Spirale 2001/1
Spirale
2001/1 (no 17)
192 pages
Editeur
I.S.B.N. 2865868214
DOI 10.3917/spi.017.0023
A propos de cette revue Site Web
Acheter en ligne

Ce numéro ou un abonnement.

Ajouter au panier Ajouter au panier - Spirale
Spirale 2001/1 (no 17) 12 €

Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.

Abonnement 4 numéros à partir du n°2012/4 40 €
Abonnement 4 numéros à partir du n°2012/3 40 €
Abonnement 4 numéros à partir du n°2012/2 40 €

Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.

ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.

Cairn.info respecte votre vie privée
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Spirale

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une publication de Monique Bydlowski
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée

Vous consultezLe « mandat transgénérationnel » selon Serge Lebovici

AuteurMonique Bydlowski[*] [*] Monique Bydlowski, psychiatre, psychanalyste, laboratoire...
suite
du même auteur



Ma reconnaissance à Serge Lebovici est infinie de m’avoir fait confiance lorsque, avec pour tout viatique mon statut de chercheur inserm, je m’aventurai sur un terrain inconnu, celui d’une maternité hospitalière, à la recherche de la psychopathologie maternelle. Il m’a invitée à participer au réseau inserm qu’il avait organisé autour de la psychopathologie périnatale débutante ; depuis 1985, j’ai ainsi eu la chance de le fréquenter. Il nous a transmis des concepts permettant de penser des situations rencontrées en clinique de la filiation.

2 Je me limiterai à commenter le concept de « mandat transgénérationnel », souvent mal compris, car hybride, emprunté à d’autres champs épistémologiques.

3 Le mandat est une opération verbale par différence avec la procuration qui est écrite ; c’est l’acte par lequel le mandant donne à une autre personne le pouvoir de faire quelque chose en son nom. Il s’agit d’une opération verbale, située par conséquent dans le champ de la transmission par la parole et donc possiblement inconsciente.

4 Ce concept, emprunté à la systémique mise en œuvre par les thérapeutes de la famille dès les années soixante aux États-Unis, est repris par Serge Lebovici dans la clinique de la filiation et notamment dans son rapport avec la problématique œdipienne. Pour lui, le modèle de la transmission inconsciente par « mandat » est explicitement donné dans la Tétralogie de Wagner. Je rappellerai de façon non exhaustive les éléments synthétisés de cette mythologie qui vont lui fournir l’argument de sa théorisation.

5 Wotan est le chef des dieux du Walhalla. Il exerce sa puissance sur les vivants en pratiquant de multiples transgressions (en particulier, il est lié par l’inceste à sa fille Brunehilde, l’une des Walkyries) et surtout en ayant accaparé l’or du Rhin. Mais Wotan est épouvanté par la malédiction qui pèse sur celui qui possède l’or du Rhin ; cette malédiction risque d’atteindre et de détruire les dieux du Walhalla. Pour contrer ce danger, il va s’unir à une mortelle et concevoir un enfant, Sigmund, qui devra pérenniser sa puissance et poursuivre son règne. Sigmund, soumis à toutes sortes d’épreuves visant à le fortifier, est néanmoins tué malgré la protection de son propre père Wotan. Avant de mourir, Sigmund a conçu un fils, Siegfried, qui va être porteur à son insu du mandat laissé en suspens par son père. On note déjà que le mandat est transmis au sujet à son insu, mais aussi en dehors de la volonté consciente du mandant (consciemment Wotan visait Sigmund et non Siegfried). Siegfried va être un héros courageux et téméraire car ignorant la peur. Il récupérera l’épée de Sigmund, il sauvera Brunehilde, prisonnière et victime de l’amour incestueux de Wotan, et surtout il récupérera l’or du Rhin. Siegfried suivra ainsi un destin inconnu imposé bien avant sa naissance, et sa mort sera le crépuscule des dieux, l’embrasement du Walhalla et la fin de l’ancien ordre des choses.

6 Il est intéressant de noter que Wagner a composé la Tétralogie à l’envers de l’ordre chronologique : il commence en 1850 par Le Crépuscule des dieux, ensuite il ressent l’obligation, pour rendre crédible cet épilogue, de remonter l’histoire en composant Siegfried et enfin L’Or du Rhin. Rappelons que Wagner compose livret et musique. Ce faisant, il suit une démarche anamnestique, comme celui qui reconstruit sa propre histoire et dans les dédales de sa biographie cherche les clés de son destin.

7 Dans les années quatre-vingt, Serge Lebovici innovait lorsqu’il suggérait aux psychanalystes d’utiliser certains concepts empruntés aux thérapeutes de la famille. Il n’a pas toujours été bien compris. Selon lui, chaque individu, au regard de sa filiation ascendante et descendante, est inscrit sur un génogramme, un arbre de vie (bien différent de ce que les Anglo-Saxons appellent le tree of life et qui correspondrait davantage à l’arbre généalogique). L’arbre que Serge Lebovici nous propose est une métaphore végétale au feuillage épais, dans laquelle s’inscrivent à la fois la filiation de l’enfant, son origine, mais aussi son affiliation, c’est-à-dire sa parentalisation.

8 L’affiliation est, pour lui, le processus complexe par lequel le sujet va adopter sa tradition, sa culture, ses antécédents. Dans la mesure où il s’agit d’un mouvement ascendant, rétrograde (anamnestique si l’on suit la démarche de Wagner), il y sera aidé par le poids des conflits de sa névrose infantile, et centralement par le poids du conflit œdipien. Inversement, on rencontre en clinique des enfants psychotiques incapables de s’affilier et donc de partager la parole et le patrimoine culturel que lui tendent leurs ancêtres et leurs parents. Ainsi, pour Serge Lebovici, l’affiliation se construit à partir de l’influence des conflits infantiles des parents sur le développement de l’enfant. Ou bien ce dernier est condamné par ses « fantômes de la nursery » (S. Fraiberg) à reproduire inéluctablement les conflits infantiles de ses parents avec la génération ascendante, ou bien il aura plus de liberté à l’égard de son mandat et il se développera alors en s’affiliant à la culture dans laquelle il baigne. Serge Lebovici en conclut que les règles qui président à la transmission intergénérationnelle n’ont rien de magique, mais sont celles de la problématique œdipienne.

9 Ainsi, le génie de Serge Lebovici a été de réunir, en les enrichissant, des concepts empruntés à des champs épistémologiques différents, voire opposés, et ce faisant de nous offrir un outil de pensée utile pour la compréhension de la clinique, sa passion de toute une vie.

10 Ce que Serge Lebovici nous a enseigné, les poètes l’avaient déjà dit et je voudrais terminer avec ce poème de Jorge Luis Borgès (qui m’a été signalé et qui a été traduit par notre collègue Luis Alvarez) :

11

À l’enfantJe ne suis pas celui qui t’engendre.Ce sont les morts.Ce sont mon père, son père et ses aïeux, ceux qui, depuis Adam et les déserts d’Abel et de Caïn, tracèrent un long dédale d’amour dans une aurore si ancienne qu’elle est déjà de la mythologie.Ils arrivent, sang et moelle, à ce jour de l’avenir auquel je t’engendre à l’instant.

 

Notes

[ *] Monique Bydlowski, psychiatre, psychanalyste, laboratoire de recherche de la maternité de Port-Royal, hôpital Tarnier. Tél. 01 43 25 96 38.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Monique Bydlowski « Le « mandat transgénérationnel » selon Serge Lebovici », Spirale 1/2001 (no 17), p. 23-25.
URL :
www.cairn.info/revue-spirale-2001-1-page-23.htm.
DOI : 10.3917/spi.017.0023.