Spirale 2001/1
Spirale
2001/1 (no 17)
192 pages
Editeur
I.S.B.N. 2865868214
DOI 10.3917/spi.017.0033
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Vous consultezIn memoriam : Serge Lebovici

AuteurMarie-France Castarède[*] [*] Marie-France Castarède, Paris. ...
suite
du même auteur



J’ai connu Serge Lebovici en 1963, grâce à des amis communs, Alain et Monique Peyrefitte. Cette rencontre fut déterminante, puisqu’il décida, avec moi, de toute mon orientation future : études de psychologie à Nanterre, cure psychanalytique avec un didacticien de la spp choisi parmi quelques noms qu’il avait cochés sur le liste de l’époque.

2 Nous nous sommes suivis tout au long de ces dernières décennies. Il n’a pas cessé de me prodiguer conseils et encouragements, me mettant le pied à l’étrier dans mes fonctions de psychologue clinicienne à l’hôpital de jour du xiiie arrondissement qu’il dirigeait. Quelques années plus tard, il m’a accordé sa confiance pour me raconter sa vie en psychanalyse, dans ce livre que nous avons composé ensemble L’Enfance retrouvée, publié aux éditions Flammarion en 1992. Ce furent des moments uniques : « Que de fois, comme il l’a écrit dans notre dialogue introductif, avons-nous discuté auprès de mon fidèle Macintosh… »

3 Ma relation avec Serge Lebovici fut profonde, fidèle et affectueuse. C’était un homme d’une générosité exceptionnelle et j’ai eu l’immense chance de croiser sa route. Il n’y eut jamais d’ombre au tableau, ni de fausse note dans la partition, et j’en viens précisément à la musique. Ruth Lebovici, grande mélomane, entraînait Serge aux concerts du jeudi soir de l’orchestre de Paris au Palais des Congrès, puis à Pleyel. En 1975, Daniel Barenboïm créa le chœur amateur de l’orchestre de Paris, sous la direction d’Arthur Oldham, et s’adonna au répertoire choral. J’appartiens à ce chœur depuis sa création et j’ai eu, comme auditeurs assidus de tous nos concerts, Ruth et Serge Lebovici. Double fidélité à travers la psychanalyse et la musique.

4 Serge Lebovici était un homme extrêmement intuitif, tant il sentait, en deçà des mots, les êtres et les situations. La musique ne faisait pas partie, au départ, de son cadre culturel. Comme il me l’a écrit dans un texte à paraître : « La musique fut pour moi l’objet d’une inclinaison tardive. Je dois reconnaître, dans ce domaine, les vertus de mon épouse et l’influence que vous avez eue sur moi. Je savais que vous chantiez dans les chœurs de l’orchestre de Paris. Quand nous allions aux concerts, fidèles abonnés de cet orchestre, je confirmais, en m’identifiant à vous, mon goût pour la musique et le chant. »

5 La musique a, sans nul doute, enrichi la réflexion que Serge Lebovici a menée à propos du bébé. Ses concepts d’empathie et d’énaction, il les a élaborés en pensant à ce domaine mystérieux où règnent les affects. À propos de l’énaction, il écrit : « J’utilise souvent la référence à Gustav Mahler, qui n’a pas pu écrire le chœur de sa deuxième symphonie Résurrection avant d’avoir assisté à l’enterrement de Hans von Bulow, son prédécesseur à l’opéra de Hambourg. Ce n’est qu’après avoir assisté à la messe donnée en l’honneur de ce chef d’orchestre disparu qu’il a pu composer le chœur de sa symphonie. » Mahler écrit, le 12 février 1894 : « L’humeur qui était la mienne tandis que, assis là, je pensais au disparu, correspondait bien à celle de l’œuvre que je portais en moi. Le chœur a entonné le choral de Klopstock, “Résurrection”. Je fus atteint comme par un éclair et tout fut éblouissant et transparent à mon âme. C’est un tel éclair que tout créateur attend ! Ce que j’avais vécu ce jour-là, il me fallait encore le construire en sons. Et pourtant, si je n’avais pas déjà porté en moi cette œuvre, comment aurais-je pu vivre un tel moment ? Il en a toujours été ainsi dans mon cas : c’est seulement lorsque je vis la sensation que je crée par les sons ; c’est seulement lorsque je crée par les sons que je vis la sensation. » Ce sera chose faite au début de l’été, et le 25 juillet 1894, la partition était terminée. Mahler compose ainsi son propre chœur « Résurrection ». Serge Lebovici écrit : « C’est cette inspiration-là que j’appelle l’énaction. L’énaction est du registre de l’empathie et de la métaphore. » Mahler a écouté avec empathie la musique d’un autre compositeur et l’a recréée dans sa propre conception.

6 Voilà pourquoi je peux affirmer, à mon tour, que c’est cette émotion partagée avec le compositeur, grâce aux interprètes, chef d’orchestre, musiciens et chanteurs, qui nous plonge, le soir du concert, dans l’accordage affectif, pierre de touche de la jouissance musicale. La résonance émotionnelle peut alors se déployer : l’empathie s’est transmise en chaîne.

7 Il y a quelques années, Semyon Bychkov, à la tête de l’orchestre de Paris, dirigeait cette 2e symphonie de Mahler à Pleyel. Nous chantions la finale. Après la terreur du Jugement dernier, résonne le chœur céleste des bienheureux : « Résurrection ! » « Une douce et merveilleuse lumière nous pénètre jusqu’au cœur. Tout est calme et heureux. Un sentiment tout-puissant d’amour nous emplit de certitude et nous révèle l’existence bienheureuse », telle est l’inspiration du choral de Mahler.

8 C’est ainsi que, ce soir-là, Serge m’avait invitée à dîner avec Ruth Lebovici, Béatrice Lévy et Françoise Bouchard. Il était venu me chercher dans le hall de Pleyel. Nous avions traversé la rue du Faubourg Saint-Honoré, en dehors des clous, au milieu des voitures, nombreuses à cette heure de sortie de concert. Sa démarche était incertaine. J’étais affolée et confiante : il ne pouvait rien nous arriver après tant de beauté et de recueillement. Installés au restaurant, nous avons devisé longtemps pour que les mots, surgis après la musique, confortent le message bouleversant de cette œuvre, consolatrice s’il en est.

9 Il y eut d’autres souvenirs, avant la tristesse de son départ, mais je voulais terminer mon évocation par cette empathie qui nous traversa ce soir-là, dans une jubilation que seule procure la musique, loin de toute la pesanteur des discussions humaines. Par la grâce de la musique, le ciel s’était entrouvert, permettant la compréhension affective des êtres, à laquelle Serge Lebovici a consacré toute sa vie.

 

Notes

[ *] Marie-France Castarède, Paris.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Marie-France Castarède « In memoriam : Serge Lebovici », Spirale 1/2001 (no 17), p. 33-35.
URL :
www.cairn.info/revue-spirale-2001-1-page-33.htm.
DOI : 10.3917/spi.017.0033.