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S'inscrire Alertes e-mail - Spirale Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLa sucette, pour ou contre ? Quels enjeux dans les lieux d’accueil ?
AuteurDenis Mellier[*] [*] Denis Mellier, psychologue clinicien, Université Lyon II,...
suitedu même auteur
« La sucette, pour ou contre ? », telle pourrait être la question qui se pose de mon point de vue avec le plus d’acuité dans les lieux d’accueil. Les modes ont changé. Nous verrons que cette question, éducative, reste intacte, car elle recouvre d’autres questions bien plus intéressantes...
Autrefois, à la crèche
2 Une image, un souvenir : il y a vraiment bien longtemps ; un matin vers 9 heures. Je croise dans le couloir la directrice, toujours en blouse blanche. Elle sort de la section des moyens, j’allais m’y rendre. Elle a plein de « trucs » dans ses mains. Constatant ma surprise, elle me montre une sucette, d’autres sont dans sa poche, ainsi que des petites voitures, des barrettes, etc. Elle m’explique qu’elle passe tous les matins de section en section pour voir si les parents n’ont pas oublié de laisser la sucette dans les casiers. Je comprends très vite qu’il s’agit d’éviter que les enfants s’étouffent, se fassent mal, ou même perdent ce qu’ils ont apporté de la maison. Elle n’a pas besoin de m’en dire beaucoup, tant je sens des craintes par rapport aux enfants. Dans la salle de jeux d’ailleurs, une pièce toute carrée, sans aucun jeu à disposition, aucun module. Un tapis ? Oui, sans doute, mais des jouets qui sont donnés, des caisses de jouets qui s’empilent sous la fenêtre ou que les auxiliaires doivent ranger dans une autre pièce. C’est le tour des jouets que l’on tire : voitures, chiens à roulette, camions, tous les jouets qui roulent sont par terre avec un fil en plastique de couleur ; puis viennent les grosses briques, elles sont inégalement dispersées sur le sol. Toujours quelques enfants avec les jeux ; toujours beaucoup d’autres vers la barrière, qui surveillent ; toujours quelques-uns autour du personnel, sur les genoux ou que l’on mouche ; quand j’entre, c’est la ruée ; certains se précipitent sur moi : m’accroupir et les prendre ? Leur parler ? Accepter le jeu qu’ils me donnent ? Les regarder tout simplement ? Être là ou rester debout ? Les voir de haut ? Parler avec le personnel ?
3 La pratique était : pas de sucette pour les enfants. C’était clair, suivi par tous. Si certains enfants avaient des sucettes, les parents devaient les laisser dans leur casier ; s’ils oubliaient, si l’enfant arrivait à cacher quelque chose, la directrice, en faisant son tour matinal, régularisait les situations.
4 Mais le temps n’est pas très loin où, déshabillés, tous les enfants passaient sur le pot (des banquettes en bois où ils étaient tous alignés) ; à tour de rôle, ils étaient baignés ; on prenait leur température et ils recevaient les habits de la crèche. Maintenant, ils ont chacun leurs propres vêtements. La crèche fournit même des jeux. La sucette ? C’est quelque chose « en plus », comme un luxe, une friandise, « quand maman sera là » ; ou une aberration : je me souviens de toute la théorie d’une directrice sur les méfaits de la sucette (et de la poussette) : nocive pour... tout. Cela n’apprenait pas aux enfants à être autonomes ; c’était une démission des parents. Dans son bureau, une photo représentait de nombreux enfants ; je ne pouvais chasser de mon esprit que c’étaient ses enfants, ceux qu’elle avait élevés. Son appartement était situé carrément à l’intérieur de la crèche, à l’étage ; le personnel constituait « ses filles », c’est d’ailleurs ainsi que l’on appelait le personnel qui dépendait d’elle. Bien sûr, les parents n’avaient pas accès au-delà de la pièce qui leur était réservée.
5 Dans ce contexte, de multiples raisons poussaient dans le sens de la « prohibition » de la sucette : source de dangers, de rivalités entre enfants, de plaisirs volés. L’urgence était ailleurs : garantir à chacun une place, des conditions d’hygiène et de propreté, une « éducation » à la vie en collectivité. D’ailleurs, nombreuses étaient les directrices qui avaient dirigé des pouponnières dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale.
Aujourd’hui
6 Le temps a passé : Kevin est assis à une grande table à graines dans la salle des toilettes ; tous les enfants sont autour de cette grande « table-cuvette » : au fond, des graines de maïs, des lentilles..., des ustensiles pour les prendre : louches, petites cuvettes, bouteilles d’eau en plastique, mais aussi un moulin avec des godets, et un grand tube transparent. Romi essaie patiemment de le remplir. Kevin a gardé sa sucette, attachée à une chaîne en plastique et surtout à un grand foulard qui pend jusqu’à ses pieds. Cela n’a pas l’air de le déranger, il se déplace du haut de ses « presque 2 ans » (les trois autres doivent avoir plus de 2 ans). Il se baisse, saisit une poignée de graines, ouvre les mains, regarde celles qui sont restés collées à ses doigts, se baisse à nouveau. Le bac étant assez profond, je crains qu’il ne bascule. Il ramène une autre poignée, et une pelle dans l’autre main. Il regarde Juliette qui, très confortablement installée (elle doit avoir presque 3 ans), met les graines pour faire tourner le moulin. Il se déplace, toujours avec ce grand truc qui pend par terre, saisit une cuvette et va la remplir.
7 La scène pourrait se dérouler au même endroit. Si l’enfant a une sucette, il peut la garder, aucune question n’est posée sur le « droit » à la sucette. Si l’enfant a du mal à s’endormir, on va demander au parent s’il n’a pas de sucette.
8 Une demi-heure plus tard, Kevin est dans la salle de jeu. Il doit avoir sa sucette ; il se déplace d’un espace à un autre, regarde, se plonge pour un temps dans un jeu... Je note, sans en être vraiment sûr, qu’il sort une fois de la salle. Peu de temps après, une professionnelle se demande où est sa sucette : il ne l’a plus ; elle regarde tout autour, ne la voit pas. Je fais part de mon observation. Elle va voir si elle la trouve. Finalement, je part avant ; Kevin est attentif à Kamel auprès de qui il s’est assis sur le tapis.
9 Kevin ne vient que quelques demi-journées à la halte- garderie. Le jour suivant, nous parlons de lui en réunion, il semble être assez indépendant, allant au-devant des jeux et des autres, tout en restant prudent. Quand il est arrivé en début d’année (scolaire), il a pleuré, il a cherché la réassurance de l’adulte. Maintenant, les séparations demandent un petit temps pour se dire au revoir ou se retrouver. Parfois il garde la sucette tout le temps ; parfois, elle est dans un coin, on la lui donne, il en dispose.
10 Autre temps, autres mœurs ? La sucette fait partie du « paysage ». Il y a même des graines que les enfants pourraient mettre à la bouche ! Les toboggans ont aussi fait leur apparition, ainsi que les Playmobil. Les craintes ne sont plus les mêmes, les conditions d’accueil ne sont pas identiques, tant du point de vue du nombre de personnes que de l’aménagement des locaux. Les parents entrent et restent quelques instants pour discuter ou observer leur enfant. Les normes éducatives se sont libéralisées. Les sucettes font partie de la « panoplie » de l’éducation d’un enfant. Le lieu d’accueil suit, ou anticipe ; il a appris à gérer cette « extension » comme les « doudous », « nana », ou autres objets « transitionnels » que l’enfant trimballe avec lui partout. Restent alors les joies de la recherche de la sucette cachée ou perdue, du retour des parents qui l’ont oubliée...
Une question d’entente entre parents et lieu d’accueil ?
11 La sucette, pour ou contre ? Les lieux d’accueil doivent se poser cette question. Ils suivent les modes et les habitudes éducatives ; ils sont « en alliance » avec les parents. Mais la sucette pose des questions auxquelles ils doivent d’autant plus répondre qu’il s’agit d’un objet « détachable » et pourtant très intime. Au nom de cette première qualité, les crèches ont d’abord mis le haro sur cet objet qui ne pouvait être que source de complications ; au nom de la seconde qualité, on tend à la laisser « envahir » l’espace d’accueil. Des aménagements ont été ou sont utilisés :
- la sucette n’est permise que pour la sieste, comme le « doudou » ; il y a même un panier pour ces objets, un tableau à sucettes avec une étiquette pour le nom de chaque enfant.
- la sucette est parfois laissée, mais remise au tableau si l’enfant la garde tout le temps.
La question qui se pose pour la sucette est celle d’une « maîtrise » sur l’enfant : lui permettre ou non de sucer, donner ou non le « pacifier », pour reprendre sa désignation américaine qui en dit long sur sa fonction, ou le laisser pleurer. Plus il est bébé, plus c’est l’adulte qui met, enlève, reprend, cherche, conserve ; plus il est grand, plus l’enfant pourra garder sa sucette, mais aussi la jeter en s’endormant par exemple, la poser, la perdre, voire la cacher, la mettre dans un endroit inatteignable, etc. Comme il a vécu la dépendance envers l’adulte, il peut, à son tour, jouir d’une telle maîtrise.
12 Cependant, entre parent et personnel, l’enjeu n’est pas simple. Le parent peut se demander si, lors de l’accueil, on ne va pas oublier de donner la sucette à l’enfant, ou si l’on n’oubliera pas de l’enlever ensuite après la sieste, etc. Entre le père et la mère des différences existent également... Un vrai « maquis » pour qui arrive la première fois dans une crèche, une somme incomparable de détails à connaître, la « science » au contraire de l’expérience pour celui qui a appris à reconnaître les enjeux pour un parent, pour un autre et... pour le bébé, car tout le monde ne va pas forcément dans le même sens. Avec la rotation du personnel, difficile de garder ces expériences toujours « à jour », sans compter l’évolution des points de vue des différents partenaires... La sucette ne laisse pas indifférent et conduit à beaucoup de transactions, d’essais, d’erreurs, de confusions, de mélanges... Source de conflits potentiels entre parents et personnels, elle est également l’objet apparent d’un accord.
13 Les désaccords – « À la maison, on lui met tout de suite la sucette à la bouche » ; « À la crèche, je l’ai retrouvé avec une sucette qui n’était pas la sienne, comment pouvait-il dormir ? » – sont un moyen pour critiquer la famille ou la crèche, suivant le cas. Lorsque l’accord est formel, chacun fait bien attention à respecter les va-et-vient de l’objet. Mais quel est le sens de la sucette pour le bébé ? Question bien incongrue.
Quel est le sens de la sucette pour le bébé ?
14 Pour ou contre la sucette ? Dans des réunions de parents avec le personnel, cette question est restée sans réponse, mais avec des « rebondissements ». Une mère dit d’abord qu’elle ne voit pas pourquoi on peut refuser la sucette à un enfant ; elle semble même « outrée » que cela puisse se produire. Une autre mère explique comment, quand son bébé avait un mois, elle a tenté de la lui donner, mais il n’a pas « voulu » la prendre ; maintenant, elle est bien contente qu’il ait pris son pouce. Une autre dit comment toutes les nuits, au début, elle a dû se lever car « il la perdait » ; son enfant avait longtemps sucé son pouce et elle ne veut pas qu’il ait les dents déformés. Les avis divergent, mais des expériences s’échangent, concernant également des différences entre la crèche et la maison : « Il ne prend pas la sucette pour s’endormir ici ? » demande une mère incrédule.
15 Entre la maison et la crèche, ce n’est pas pareil ; entre le désir du parent et ce qui se passe pour le bébé, entre la peur de l’un et le plaisir de l’autre, des choses évoluent aussi dans le temps. Finalement, à partir d’une question binaire à laquelle il suffirait de répondre par « oui » ou par « non », une multitude de chemins sont possibles. Et si c’était cela le véritable enjeu que « recouvre » la sucette ?
16 Cet objet cache trop facilement des enjeux qui touchent aux racines même de l’intimité de chacun : le plaisir, l’auto-érotisme, la peur des pleurs, des cris..., autant s’entendre sur le « pour », le « contre » et rechercher chacun, parent ou personnel du lieu d’accueil, l’objet du délit plutôt que de s’interroger sur ces questions. Mais gare à celui qui rompra cet accord tacite : la sucette pourrait devenir le prétexte de violentes critiques ! De la sucette à la morsure, il n’y a d’ailleurs qu’un pas, celui d’un enfant plus grand qui, sur la scène « publique », celle de la salle de jeu, se permet d’ouvrir la bouche sur un autre, comme lors des relations intimes du maternage, lors des « papouilles », des « bisouillages », des relations de corps à corps où le bébé se trouve mordillé de partout[1] [1] Le film On en mangerait de Michel Soulé au copes décrivait...
suite. La morsure a toujours quelques effets sidérants : elle renvoie fortement à un archaïque de l’oralité qui devient « obscène » à se dérouler parfois répétitivement au grand jour. La sucette voile de tels enjeux : « pacifier », éviter les enjeux conflictuels, tel semble bien être son rôle. Du parent au lieu d’accueil, de l’accueil au parent, comme de l’adulte à l’enfant, on « s’entend », on se « la passe » et « il n’y aura pas de problème ».
17 En France, les lieux d’accueil sont des espaces ouverts pour recevoir des bébés encore très petits, avant même que se pose la question du sevrage. La séparation entre famille et accueil vient complexifier ces enjeux. Parfois, anticipant la séparation, la mère restreint l’allaitement : elle doit penser à introduire le biberon pour la future séparation. La crèche s’est beaucoup « accommodée » de cette situation, jusqu’à prescrire les doses de lait et guider la mère. Faisant œuvre de professionnalisme, elle apporte son savoir et « justifie » sa place. Une relation très fragile s’établit ainsi entre parent et lieu d’accueil, pour que la mère puisse contenir, vivre et suivre les enjeux de cette séparation, pour que la crèche puisse accompagner le bébé dans cette épreuve. La sucette ? Un objet bien banal comparé à ce qui doit être transmis et pensé autour du bébé et de part et d’autre, mais un objet « tellement pratique » pour « faire accord ». Dans certaines situations, la mère avait pu allaiter assez « tardivement » par rapport à nos normes culturelles. Quelque chose semblait faire obstacle entre la mère et la crèche : son « sein » était là, impossible à avoir pour les professionnels ; tout se passait comme si le bébé n’était pas complètement là. Le biberon, la sucette, c’est finalement très pratique pour éviter de penser les séparations. On fait, de part et d’autre, comme si c’était la même chose.
18 Si la sucette révèle des enjeux « pour ou contre », c’est surtout parce qu’elle se situe en lieu et place d’enjeux bien plus importants pour le bébé, sa continuité d’être et ses attachements. Peut-être est-ce bien ainsi : à début de questions, possibilités de penser ? Trop d’accords tuent les différences. Au fait, pourquoi la sucette ?
Notes
[ *] Denis Mellier, psychologue clinicien, Université Lyon II, 5, avenue P. Mendès-France, 69500 Bron. E-mail : mellier@univ-lyon2.fr ; auteur de L’inconscient à la crèche. Dynamique des équipes et accueil des bébés, 
[ 1] Le film On en mangerait de Michel Soulé au copes décrivait très bien les enjeux d’une telle oralité entre mère et enfant.
PLAN DE L'ARTICLE
- Autrefois, à la crèche
- Aujourd’hui
- Une question d’entente entre parents et lieu d’accueil ?
- Quel est le sens de la sucette pour le bébé ?
POUR CITER CET ARTICLE
Denis Mellier « La sucette, pour ou contre ? Quels enjeux dans les lieux d'accueil ? », Spirale 2/2002 (no 22), p. 89-95.
URL : www.cairn.info/revue-spirale-2002-2-page-89.htm.
DOI : 10.3917/spi.022.0089.




