2002
Spirale
Enjouer les bébés !
Patrick Ben Soussan
[*]
Il a six mois. Il est assis sur un grand lit, dans une pièce aux murs rouge et parme, couleurs passion. Il babille, manipule quelques objets qui sont placés à proximité, regarde autour de lui. Son regard s’arrête sur une guirlande de lumière, de petites lampes entourées de plumes bigarrées. Sa tête suit la trace du collier lumineux qui fait un « U » majuscule sur le mur. Il répète plusieurs fois ce geste, comme une gymnastique matinale, quelques mouvements d’assouplissement du cou. Il part du point bas tout à gauche, remonte jusque l’angle droit, continue à l’horizontale et redescend vers le bas, tout à droite. Puis il revient au premier point, à gauche, et refait le même mouvement, dans le même sens, toujours dans le même sens. Une fois, deux fois, dix fois, il recommence. A mesure, ses yeux s’éclairent, il se met à sourire, de plus en plus nettement. En même temps qu’il suit le trajet lumineux des yeux, le voilà qui s’adonne à une nouvelle gymnastique des zygomatiques : il fait des tas d’effets de bouche, tire sur ses lèvres, marque les grimaces. A l’observation fine, il accentue sa mimique une première fois sur la gauche, rejoint ses lèvres à l’horizontale et réitère sa moue mais alors vers la droite. Une fois, deux fois, dix fois, il recommence. Il abandonne sa poursuite oculaire et s’adonne alors totalement à son nouveau « jeu » qu’il se met à ponctuer de sons, courts, longs, courts.
D’un coup, il s’interrompt dans cette activité qui le mobilisait profondément. Le chauffage s’est remis en marche et les petites plumes de la guirlande, placée juste au-dessus du radiateur, s’affolent dans l’air chaud qui s’élève. Il semble tout étonné, reste un certain temps à contempler intensément, sans ciller, le frémissement des plumes et, peu à peu, il se met à se balancer, tout doucement, comme au rythme des plumes, d’abord d’avant en arrière puis de gauche à droite. Il complexifie très vite son mouvement en y conjuguant sa gymnastique tête-cou déjà exercée. Et les sons de nouveau se font entendre, courts, longs, courts. Une fois, deux fois, dix fois, il recommence.
Il s’accorde quelque pause, de vraie jubilation, éclatant même de rire. Et il reprend sa « tâche ». Avec un sérieux déconcertant et une concentration extrême. Les clins d’œil qu’il nous jette, même rapides, furtifs, l’assurent dans son « activité », il peut continuer de « faire ». À quoi pense-t-il ce faisant ?
Félix est-il en train de jouer ? Il exerce assurément de subtils processus d’observation, d’identification, d’imitation, d’assimilation, appréhendant très rapidement les qualités élémentaires des expériences qu’il vit et les traduisant par autant de correspondances transmodales en formes kinesthésiques, temporelles, corporelles… Autant d’expériences diverses, intégrées, liées et témoignant d’une réelle cohérence. Affectées de vitalité et d’une pulsion marquée pour la découverte et la mise en sens, en récit, du monde qui l’entoure et de ce – et ceux – qui l’habite. Source de plaisir, d’émerveillement et d’ardeur au partage. Ah ! Ce sourire, quand nos regards, furtifs disais-je, se croisent, du style : « T’as vu papa ce que j’ai découvert, compris, tenté… ? » Regard réjoui qu’immanquablement je transmets avec la même élation à sa mère… ou comment faire lien avec trois fois rien, de l’air chaud, des plumes et des loupiottes sur un mur.
Il est trop top, Félix.
Normal, c’est mon fils.
Mais dussé-je briser mon narcissisme débonnaire, je dois vous faire un aveu troublant : tous les bébés de la terre font ces mêmes expériences, découvrent ces mêmes élans et s’adonnent si précocement à ces mêmes jeux. A la condition qu’ils soient soutenus par des conditions de vie et de bien-être suffisantes et une relation affective attestée.
Tous les enfants de la terre jouent, dès leur plus jeune âge. L’humanité s’éveille en jouant. Goethe déjà l’affirmait : « L’homme n’est vraiment humain que quand il joue. » Mais voilà, tous les enfants grandissent – sauf un paraît-il, souvenez-vous de Peter Pan. Nous tous avons été des bébés, des enfants, des adolescents, et nous voilà devenus des grandes personnes qui « majusculent » écrivait le poète Prévert, « haut de forme et bas de plafond ». Nous avons grandi, nous avons quitté ce monde enchanté de l’enfance, et nous voilà engagés dans un quotidien tellement éloigné de nos préoccupations d’antan… si nous en avions. Nous travaillons, pour la plupart d’entre nous : lever matin, trajet vers le lieu de travail, déjeuner à la va-vite et retour fin d’après-midi à la maison, auprès de son conjoint et de ses enfants. Enfin, prenons garde aux images d’Epinal ! Les familles monoparentales sont aujourd’hui légion et les enfants se font de plus en plus rares (1,8 par famille en moyenne en France). Nous avons grandi, nous voilà adultes, mais nous gardons en nous, au plus profond de nous, un bébé, un enfant toujours vivant, à jamais, qui n’en finit pas de nous rappeler nos années passées, que nous ne retrouverons jamais, mais qui féconde notre vie. Cet enfant au-dedans de nous maintient en vie nos élans les plus abracadabrants, nos envies les plus folles, nos rêves les plus extraordinaires : il est l’espace de créativité et le lieu de toutes les inventions poétiques en nos existences d’« adultes rassis », comme les qualifie le Petit Prince de Saint-Exupéry. Parfois, espérons souvent, nous retrouvons cet enfant de nos vibrants intérieurs et nous retrouvons nos mots d’enfants, nos goûts d’enfants, nos jeux d’enfance.
Quand on parle jeu, on pense enfant. Les grands auraient-ils perdu cette capacité à jouer ? Une compétence précoce le jeu, un don inné ? Ou encore un fait de culture, profondément humain – les animaux jouent-ils ?
Qu’est-ce que jouer ? Qu’est-ce qu’un jeu ? A-t-on besoin de jouets pour jouer ? Et au total, le jeu ne donne-t-il pas accès au « je » ?
Ce numéro de Spirale a décidé de décliner le verbe jouer aux différents temps et modes du tout-petit. De savants professeurs, des spécialistes de la petite enfance et d’autres encore, sociologues, documentalistes, artistes, psys en tout genre s’y sont pris au jeu. Figure imposée : questionner explicitement ce lien avec l’infantile qui est en nous et qui nous rend si grands, si forts et si… joueurs, dans nos vies.
« S’occuper des enfants est une façon de s’occuper de soi », écrit Ian Mc Ewan dans sa préface à Chien noir. Jouer avec ses enfants, les enfants que l’on accueille ou que l’on soigne, est assurément une façon de se retrouver, Soi, et de partager avec l’autre, un autre si cher, ce tout-petit que nous accompagnons, un temps ou longtemps sur le chemin de sa vie, l’enjouement de l’existence.
Le jeu est un des fondements de la vie ; plus encore, il est indispensable à la vie. Et dès les premiers temps, il est là. Quand donc mettrons-nous en évidence cette disposition de l’humain, constitutive, à jouer ? Cet instinct du jeu ? Qui transcende d’ailleurs les espèces car zoologues et éthologues s’accordent à penser que les animaux jouent aussi.
L’usage premier du mot jeu nous emporte en quelque place de grève, vers le xi
e siècle : il s’agit alors exclusivement d’une pièce de théâtre qui se joue là sous les yeux des spectateurs. À jeu théâtral, entrée en scène. C’est qui qui joue ? C’est quand qu’on joue ?
Commençons au plus tôt de la vie.
Les bébés jouent. Avec leur corps d’abord, leurs mains, leurs pieds. Ils jouent avec leur voix, les sons qu’ils émettent, transforment. Ils jouent avec le hochet, le mobile, le doudou… D’abord autocentrés, ces jeux sont en lien direct avec leur sensorialité, leur psychomotricité qu’ils découvrent. Jouer, alors, c’est faire l’expérience de Soi, explorer ses contours, ses limites, ses possibilités, de mouvements en émotions. Jouer, c’est agir. C’est être. Pour l’enfant, c’est vivre. Et grandir. Pour l’enfant qui grandit, le jeu agrandit son univers. La scène de son théâtre privé s’emplit soudain de tout un petit peuple : un Grand Autre, sa mère, puis des tas d’autres, de plus en plus, père, frères et sœurs, famille, relations, plus tard encore d’autres enfants, des pairs, copains de crèche, copines de halte-garderie, et tous ces compères croisés dans ces modes d’accueil les plus variés, auprès d’assistantes maternelles ou d’accueillants de tous ces lieux de parole et d’écoute pour tout-petits et leurs parents qui font foison aujourd’hui.
Les jeux alors deviennent de plus en plus sophistiqués, élaborés, qu’ils s’exercent en solitaire, avec ou en présence de l’adulte ou d’autres enfants. C’est par le jeu que les tout-petits découvrent le monde, lui donnent sens, en un mot l’apprennent et le comprennent ; osons, le domestiquent. Les couleurs, les formes, les matières, les sons, la musique ont ici le plus beau rôle. Les enfants plébiscitent les manipulations, les explorations – par les mains, les pieds mais aussi la bouche et tout le corps dans les balancements par exemple sur les bascules et les porteurs. Ils raffolent de sensations, de déséquilibres, de découvertes nouvelles, changeantes. C’est le temps des encastrements, emboîtements, empilements, assemblages : le monde se construit là. Là aussi, ils découvrent le sens des choses, leur orientation, leur place, leur disposition dans l’espace. Le monde s’ordonne par le jeu. Ou plutôt, c’est en jouant que les petits enfants acquièrent ces grandes fonctions de catégorisation, comparaison, appariement, affiliation, quantification… En jouant, ils font des maths, des sciences exactes, des observations éthologiques, s’appliquent à exercer leurs goûts, leurs oreilles. C’est ainsi en jouant que le tout-petit va faire connaissance avec Archimède (en enfonçant sa balle dans l’eau avec tant de force et en la lâchant d’un coup, il découvre le célèbre théorème dans un éclat d’eau et de rires), Newton (en lâchant les objets de haut, il sait qu’ils vont tomber sur le sol) et tant d’autres.
Dans ces jeux au quotidien, l’enfant enracine les savoirs que l’école, plus tard, mettra en ordre et formalisera. Ce savoir par le jeu est premier et il féconde les apprentissages futurs de l’enfant : les portes du savoir s’ouvrent en jouant. Allez donc le dire et le croire quand, partout, vous ne rencontrerez que cette terrible équation : jeu = temps perdu, et que plus tard même, à l’école, on vous assurera, tout en reproches, qu’« il ne pense qu’à jouer » ou encore que « l’école, ça n’est pas fait pour jouer ». Alors que le jeu est le meilleur outil pédagogique qui soit…
Peu à peu, l’enfant va investir les objets… et les jouets. Pour le plaisir du savoir. Le bonheur du savoir. Car tout jouet – et certains plus que d’autres – porte une part de cette connaissance que l’enfant n’a de cesse de posséder : c’est un attribut essentiel de l’humain, cette quête effrénée du savoir. Jouer, c’est apprendre la vie et apprendre de la vie. C’est une vertu indispensable.
Alors, il faut trouver les « bons » jouets. Ceux qui vont permettre cette construction de l’humain, ceux qui vont développer ses capacités de création, son imaginaire, sa socialisation et son autonomie.
Les enfants ont besoin de jouets et de jeux qui les rendent acteurs de leur vie : reconnaître des formes et des bruits, créer et détruire, faire et imiter, conduire et maîtriser, exercer son pouvoir sur les objets, rire de ses actions et les répéter, pour rire encore. Sentir, percevoir, toucher, se concentrer, expérimenter, comprendre… et puis échanger, se retrouver, se lier, connaître l’autre. Le jouet est aussi un médiateur de liens, de relations. Il permet l’accord premier à l’autre, avant même le langage.
Après, plus tard, l’enfant, il jouera à. A être musicien avec son xylophone, cuisinier avec sa cuisine, chevalier avec son cheval à bascule. A être papa ou maman. Jeux de rôles, jeux symboliques qui diront la richesse de sa vie psychique et de son imaginaire.
Et plus tard encore, il s’adonnera aux jeux de règles, organisera des groupes de joueurs, intégrera les règles sociales et les interdits de toute vie en communauté. Il devient un joueur citoyen.
Des jouets qui donnent envie de jouer… et de vivre
Il existe des catégorisations savantes des jouets.
Sont-ils d’exercice (sensoriels et moteurs), d’assemblages (combiner, construire, atteindre un but), de règles, simples ou complexes, symboliques… ?
Il apparaît surtout que les « bons » jouets présentent certaines qualités connues concernant leur matérialité (solidité, volume, proportion, matières… et sécurité) et, pour reprendre un néologisme professionnel, leur ludicité (« caractère d’un objet qui peut devenir un support de jeu pour un enfant ou un adulte »). Il est en effet nombre de jouets qui ne sont que des objets de consommation sans intérêt pour le joueur. N’oublions pas que si, pour le père de la psychanalyse, S. Freud, « chaque enfant qui joue se comporte comme un poète », on peut demander un brin de poésie aux fabricants de jouets et à leurs distributeurs. Considérer qu’il est important de mettre à disposition des tout-petits des jouets de qualité, la prime allant à la créativité, témoigne d’une réelle prise en compte de l’enfance et de ses richesses, à féconder.
Les enfants d’aujourd’hui sont les adultes de demain, souvenons-nous-en, dans nos propositions et nos achats. Dans nos façons d’être et de faire aussi. Les enfants ont ainsi besoin de la présence réelle, physique et proximale, de leurs parents auprès d’eux, de leur attention bienveillante. Ils ont besoin du temps qu’en commun parents et enfant passent ou devraient passer. Cet engagement parental est indispensable. C’est une exigence : parents et enfant doivent prendre du temps pour jouer ensemble. Dans leurs jeux, s’ébaucheront bien de leurs liens futurs, leur capacité à être en relation avec leurs semblables et toutes ces identifications qui font le creuset de la construction de leur vie psychique. Il est plus que nécessaire d’accompagner les enfants sur ces chemins du jeu, de soutenir leur curiosité, leur appétit pour le nouveau, leur sens de l’aventure et leur soif de découvertes. Encouragé, reconnu par les adultes, cet espace du jeu se soutient du désir des uns et des autres et de leur plaisir à être ensemble.
Le jeu ouvre alors accès au Je.
« C’est sur la base du jeu que s’édifie toute l’existence expérientielle de l’homme », assurait le célèbre pédiatre et psychanalyste anglais, D.W. Winnicott. Et S. Freud de rétorquer presque en écho que le jeu était à élever au rang de « grande performance culturelle ».
Le jeu est à cultiver. C’est en soi, un soin. Au sens le plus ancien du terme soigner : prendre soin, être attentif à, faire attention à, se préoccuper de… Soignez bien vos bébés et ceux des autres, jouez avec eux et laissez-les jouer aussi, sans et loin de vous. Les jeux savent aussi être solitaires… pour le plus grand bien de ceux qui les pratiquent. Ils ouvrent aux rêves, ensemencent l’imaginaire, piquent la curiosité et instruisent sur l’autre et la vie.
Joue, bébé, joue !
S. Freud l’écrit dans
La création littéraire et le rêve éveillé : « Tout enfant qui joue se comporte en poète
[1]. » Et le poète Pablo Neruda de lui répondre comme en écho : « L’enfant qui ne joue pas n’est pas un enfant… L’homme qui ne joue pas a perdu pour toujours l’enfant qui était en lui. »
Joue, bébé, joue !
[*]
Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre, praticien hospitalier, Marseille, bensoussanp@ marseille. fnclcc. fr
[1]
Dans
Essais de psychanalyse appliquée (1908), Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1933, p. 70.