Spirale
érès

I.S.B.N.2749200296
192 pages

p. 150 à 156
doi: 10.3917/spi.024.0150

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no 24 2002/4

 
Description d’une séquence de jeu en crèche collective (temps : 7 mn)
 
 
Leïla, 11 mois et demi
Dans une atmosphère paisible, Leïla, assise, joue avec une sorte de pipette en plastique, longue de vingt centimètres environ. Elle tient cette pipette avec ses deux mains et porte l’extrémité dans sa bouche. Celle-ci s’ouvre largement et enserre complètement l’embout de la pipette. Elle émet un premier son dans la pipette, un deuxième, puis la retire de sa bouche. Elle lâche cette pipette et part, à quatre pattes, à la recherche du bouchon qui ferme la pipette.
Elle est à l’aise dans son corps, utilisant ses mains, ses genoux, ses pieds nus pour se déplacer. Trouvant le bouchon, elle s’en saisit de sa main gauche, le porte à sa bouche en le mordillant, jette un coup d’œil au cameraman (bien connu d’elle), tape le bouchon contre le sol, le frotte par terre et rejoint, à quatre pattes, la pipette.
De nouveau, elle est assise : de sa main droite, elle tente de rapprocher le bouchon et l’extrémité de la pipette tenue par sa main gauche. Elle nous donne l’impression de vouloir les « accoler ». Elle est très concentrée, silencieuse. La pipette s’échappe de sa main… Elle la ramasse et recommence l’exploration, un peu différemment. Dans un premier temps, elle frappe délicatement le bouchon contre l’extrémité de la pipette puis tente de les assembler, l’un dans l’autre. Plusieurs fois, la pipette « glisse »… elle persévère. Alors que ses doigts sont agiles et forment une sorte de ballet dansant, le reste de son corps est mobilisé autour de l’action, tout en restant souple et détendu.
Après plusieurs essais « infructueux », la pipette s’échappe en roulant. Leïla la regarde rouler, soupire, puis pousse un petit cri tout en allant la chercher, sans lâcher le bouchon tenu dans l’autre main. Elle reste calme.
Assise et tenant fermement les deux « morceaux » dans ses mains, elle recommence son jeu. Mais la pipette continue de « glisser », et c’est maintenant le bouchon qui tombe entre ses cuisses. Ses jambes se mettent alors en action et participent activement à l’effort de récupérer le bouchon coincé sous ses cuisses. Elle le ramasse et recommence, mais en formant, avec ses jambes, un arc de cercle plus fermé à l’intérieur duquel la pipette ne peut plus glisser comme auparavant ; elle est « retenue » par ses jambes.
Pendant qu’elle tente toujours d’assembler les deux morceaux, son attention est momentanément attirée vers des voix d’adultes qui prennent soin d’autres enfants, à distance d’elle.
Elle retourne à son jeu… Beaucoup d’adresse des mains et des doigts, qui donnent l’impression de former une enveloppe en mouvement autour de la pipette et de son bouchon.
Voilà maintenant que c’est le bouchon qui s’échappe et s’éloigne d’elle en roulant… Leïla le regarde rouler. Elle veut s’élancer à sa recherche en faisant basculer son buste vers l’avant. Mais elle arrête son mouvement, porte la pipette à sa bouche sans quitter des yeux le bouchon qui a terminé sa course. Elle tape la pipette au sol et, tout à coup, s’élance dans l’espace, toujours à quatre pattes, pour rejoindre son bouchon !
Quand elle atteint le bouchon, c’est au tour de la pipette de rouler très légèrement. Leïla la regarde et la rattrape très rapidement. Elle se retrouve enfin avec les deux « morceaux » en mains, s’assoit, jette un regard aux adultes qui parlent entre eux et recommence son exploration.
Après quelques rapprochés « ratés », Leïla réussit à placer le bouchon dans la pipette. Elle arrête tout mouvement des mains pendant un très court instant, regarde avec un intérêt mêlé de perplexité le « point d’assemblage » qu’elle vient de réussir. Elle touche « l’attache » des deux morceaux en tirant légèrement dessus, très concentrée. De sa main gauche, elle soulève la pipette et le bouchon, qui ne forment plus qu’un morceau ! Elle lève son visage, sourit avec plaisir, regarde le cameraman, puis, avec force, tire sur le bouchon, qui se « décolle » de façon sonore. Elle regarde les deux morceaux l’un après l’autre puis recommence l’assemblage, qu’elle réussit du premier coup !
De nouveau, et par deux fois, elle répète l’expérience. À la troisième fois, au moment où elle veut les emboîter, la pipette lui échappe et s’en va rouler… Elle s’élance pour aller la rechercher… Elle voit alors une autre pipette, apparemment semblable à la première. Elle la ramasse, laissant l’autre de côté. Avec cette nouvelle pipette et l’« ancien » bouchon, elle recommence son jeu.
Elle réussit l’assemblage… tire, à plusieurs reprises, sur le bouchon qui lui résiste… Devant l’insuccès de ses tentatives, elle agite les bras, secoue l’objet. Puis elle se reconcentre, mobilise son corps, utilise plus de force dans son mouvement et finit par détacher bouchon et pipette !
Un autre enfant, Maxime (7 mois), joue près de Leïla. Il se saisit de la première pipette « abandonnée » par elle pour la frapper contre le sol. Leïla, tout en étant occupée par son action, regarde alternativement « sa » première pipette et l’activité de Maxime.
Malgré ses multiples essais, et bien qu’elle soit encore assez concentrée, elle ne réussit plus ses assemblages. Elle jette un regard à la caméra, puis vers le coin des auxiliaires.
Elle reprend son jeu… La pipette « glisse ». L’autre enfant, tout près d’elle, lâche la sienne. Aussitôt, Leïla s’en saisit et récupère ainsi sa première pipette. C’est alors que Maxime veut lui prendre des mains le bouchon.
Leïla tient son bouchon fermement, lui résistant avec force, sans se fâcher. Maxime abandonne. Elle recommence son jeu d’assemblage et de désassemblage, qu’elle réussit…
Un jeu très bref s’ensuit entre les deux enfants autour d’un grand panier bleu. Peu de temps après, Leïla partira à quatre pattes vers le « coin des auxiliaires », délaissant pipette et bouchon ! Fin de la séquence.
Leïla est dans une crèche qui fonctionne par petits groupes homogènes et dont chaque enfant a un référent.
L’espace y est grand, aménagé et pensé en fonction des besoins des enfants : besoin d’être en sécurité, besoin de se mouvoir, besoin de jouer.
Les jouets mis à disposition de l’enfant sont simples, non dangereux. Leur taille, leur matière, leur poids suscitent la curiosité, le toucher et la « prise en main » chez l’enfant. Pour Leïla, le jouet est simple et astucieux ; il mobilise ses intérêts.
Dans un premier temps, nous observons Leïla jouant avec sa pipette. L’habileté de sa manipulation nous fait penser qu’elle connaît bien ce jouet, déjà exploré auparavant. Elle en a la maîtrise. Elle le porte à sa bouche et émet un son… effet du hasard ? répétition d’un déjà connu ? nouveauté ? Nous ne saurons le dire puisque nous n’avons pas d’autres connaissances sur elle. Cependant, nous pourrions émettre l’hypothèse que l’activité d’un rapproché pipette/bouche/son suscitent chez Leïla des sensations qui la mobilisent et semblent lui rappeler quelque chose puisque, très vite, elle part à la recherche du bouchon.
Leïla assimile l’expérience bouche/pipette à des expériences antérieures ou à des traces mnésiques qu’elle réinvestit et veut retrouver. Il y a une corrélation entre la bouche qui ferme et le bouchon qui ferme.
Elle a la capacité de faire des liens entre l’éprouvé sensoriel qui accompagne la jonction de la bouche et de l’objet et la mise en représentation de ce ressenti avec les objets à sa disposition. Le fait qu’elle soit à l’aise dans l’espace et dans sa motricité corporelle facilite ses déplacements, soutient son choix et son pouvoir d’agir sur le monde environnant.
Par cette démarche, Leïla démontre que toute expérience provient d’abord de l’éprouvé. La mise en représentation avec les objets lui permet un début de différenciation entre le « Soi éprouvé » et la prise de conscience de sa propre personne en tant que Moi agissant sur l’éprouvé.
Arrivée près du bouchon, elle s’en saisit, le mordille, le tape, le frotte. Comme tous les enfants de son âge, c’est une façon de reconnaître l’objet, de se l’approprier comme « c’est bien celui-là que je cherche et que je veux ».
Encore une fois, cela passe par l’éprouvé sensori-moteur et par la perception tactile, orale, kinesthésique. Nous constatons ici l’importance, pour l’enfant, de pouvoir retrouver les jouets connus de lui. Il est fort possible que, bien avant cette séquence, Leïla ait été d’abord attentionnée à la pipette ou au bouchon, sans avoir encore la capacité de les mettre ensemble. Maxime, qui joue près d’elle, a 7 mois ; il ne s’intéresse qu’à la pipette (à sa forme, à sa taille, à son poids, à ses roulers…).
Leïla suit donc son rythme de développement et utilise les jouets en conséquence. La qualité du jouet favorise l’exploration, soutient la volonté de l’enfant, enrichit sa créativité, contribue à l’élaboration d’un travail interne. Des jouets trop lourds, trop compliqués, inadaptés aux besoins de l’enfant empêchent l’exploration subtile, recherchée par lui, qui met en scène sa psyché contenue dans son activité motrice.
C’est en ce sens que le jeu de l’enfant n’est pas un simple « passe-temps » en attendant le retour de l’intimité avec l’adulte. Il éprouve du plaisir à jouer parce qu’il sait ou pressent qu’il a quelque chose à faire.
Ayant en sa possession le bouchon et la pipette, Leïla cherche à assembler les deux morceaux. Elle subit des échecs successifs, la pipette glisse, le bouchon tombe. Elle ne se décourage pas. Elle trouve même des « astuces » avec ses jambes pour retenir la pipette… Son corps, ses mouvements, son tonus participent à la poursuite de l’action et la soutiennent dans sa persévérance. De temps en temps, elle jette un coup d’œil vers les adultes : se rassure-t-elle de leur présence, même à distance ?… Peut-être. À aucun moment elle ne les appelle. Leïla ne subit pas ses échecs. Elle n’est jamais passive, elle reste active. D’ailleurs, est-ce vraiment un échec pour elle ?
Nous pourrions émettre l’hypothèse que la continuité d’attention soutenue par Leïla est en lien avec le sentiment continu d’existence éprouvé dans la relation maternelle.
En effet, la mère, avec sa qualité de contenant et de pare-excitation, procure à son bébé une cohésion interne et, comme le mentionne G. Haag, elle organise les premières perceptions en même temps que les premières émotions.
L’intégration de ce sentiment de continuité d’existence, cette première peau psychique, est une condition essentielle pour l’émergence d’une activité psychique propre au bébé où se « jouent » les toutes premières expériences émotionnelles en lien très étroit avec la mère.
En appui sur cette activité psychique, le bébé pourra alors supporter l’attente et la frustration dues à la discontinuité de la présence maternelle. Le manque et le déplaisir éprouvés dans ces moments-là seront alors utilisés par l’enfant et transformés par lui dans la recherche du plaisir. L’activité motrice et l’activité ludique, initiées par l’enfant, participent à cette transformation : l’enfant découvre l’effet de ses actions sur les objets qui l’entourent ; il se met dans une position active face à son propre développement. Par contre, lorsque l’enfant ne peut supporter et transformer le manque, il est entraîné dans une fuite où le jeu devient pour lui un « passe-temps » vide de sens, répétitif, très proche de l’ennui ou excitant dans une sensorialité stéréotypée.
Pour Leïla, la transformation est possible. L’échec ne la démobilise pas. Elle « sait » qu’elle peut transformer cet échec en quelque chose de l’ordre du plaisir. D’ailleurs, quand elle réussit à emboîter les deux morceaux ensemble, elle sourit de plaisir pour elle-même.
En regardant vers le cameraman à ce moment-là, elle lui fait part de sa réussite, de sa satisfaction, qui font écho au plaisir de l’échange et du partage.
Leïla ne s’arrête pas là : elle poursuit son expérience… Elle fait l’opération inverse de ce qu’elle vient de réussir ; elle décolle le bouchon de l’embout. Elle prend plaisir à se découvrir efficace, et se donne pour but de séparer les deux morceaux et de les rassembler en une seule unité, et inversement !
Cette réversibilité, sans cesse vérifiable, fait partie, dit Piaget, de l’apprentissage d’une pensée logico-mathématique. Elle semble contribuer également à une logique interne de vérification, que nous pourrions définir comme ceci : « On est deux avec maman, puis on n’y est plus, puis on se retrouve… ou… on a la tétine dans la bouche puis on ne l’a plus, puis on la retrouve… »
Ce serait donc tout un travail de séparation-individuation à différents niveaux que Leïla met aussi en scène et qu’elle rassemble en un tout.
Elle poursuit : après avoir répété plusieurs fois son jeu, elle introduit de la nouveauté avec une autre pipette. Elle semble vouloir se compliquer la tâche pour partir à la recherche des différences et des pareils : qui va avec qui ? qui va avec quoi ?
Dans la reprise de son jeu, à un moment donné, elle utilise une force plus active pour retirer le bouchon qui lui résiste. C’est certainement, pour elle, le début d’une nouvelle expérience importante.
Nous pourrions émettre l’hypothèse que la force et la résistance dont partie du travail de séparation/individuation mentionné plus haut. Pour pouvoir se séparer, il faut s’assurer de la force et de la solidité du lien qui « rattache » à l’autre, mais il faut aussi s’assurer de la solidité de ses propres « attaches corporelles et psychiques ».
Leïla a 11 mois, elle se déplace aisément à quatre pattes, reprend et quitte la position assise à son gré. Toutes ces expériences autour des emboîtements, des attaches et des liens vont certainement lui permettre d’accéder, à son rythme, à la position verticale. En effet, pour « quitter » le sol, se mettre debout et s’élancer dans le mouvement de la marche, il est nécessaire de se sentir bien tenu à l’intérieur de soi, rassemblé dans une force dynamique.
Un peu plus tard, quand Maxime voudra lui prendre son bouchon, Leïla lui résistera comme le bouchon lui a résisté. D’une certaine façon, elle lui montre qu’elle peut se défendre, qu’elle ne se laisse pas « intruser » facilement, qu’elle a de la consistance.
À la fin de son jeu, elle part à quatre pattes vers le coin des auxiliaires, éprouvant le besoin de se mouvoir après toute cette tension mobilisée, éprouvant aussi le besoin de « digérer » cette aventure…
Alors, pourquoi jouer ? Leïla pourrait nous répondre ceci : « Je joue parce que ça m’amuse… je joue parce que j’apprends en m’amusant… je joue parce que ça me donne du plaisir… je joue parce que j’existe… ».
 
NOTES
 
[*] Natacha Kukucka-Bizos, psychologue, psychanalyste.
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Natacha Kukucka-Bizos, psychologue, psychanalyste. Suite de la note...