Spirale
érès

I.S.B.N.2749200296
192 pages

p. 157 à 173
doi: 10.3917/spi.024.0157

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Je

no 24 2002/4

2002 Spirale Je

À quoi jouait donc le petit Ernst avant la bobine ?...

Fabien Joly  [*]
Il est difficile, sinon impossible, d’entamer une réflexion sur les jeux des bébés sans avoir au moins quelques instants en tête le paradigme de l’enfant à la bobine (Freud, 1920). L’observation inopinée du jeu du petit Ernst (l’aîné des petits-enfants de Freud), rapportée très cursivement par « papy » pour les besoins de la considérable entreprise de réinterrogation théorique qu’est le monumental Au-delà du principe de plaisir, est en effet, par sa force démonstrative, par sa valeur princeps de moment charnière dans le développement du petit d’homme et singulièrement dans le déploiement et la véritable explosion de ses capacités à jouer et à symboliser au décours de sa deuxième année de vie, et enfin par sa « célébrité » (peu d’autres observations de bébés sont aussi connues et partagées par tous), un paradigme, un modèle et un passage obligé …
Pour m’être déjà longuement arrêté (Joly, 1993, 2000, 2002) sur ce paradigme de l’enfant à la bobine, je voudrais proposer ici un très rapide exercice de style, ou plutôt une espèce de jeu : faire travailler – pour le plaisir et la curiosité – une interrogation qui débouche peut-être sur autre chose qu’elle-même et le seul plaisir de l’exercice ludique : à quoi pouvait donc bien jouer Ernst avant de trouver/créer une bobine et d’expérimenter ce jeu célébrissime que l’on dit donc de « l’enfant à la bobine » ou, ailleurs, du « fort/da » ?
Il n’est peut-être pas superflu de rappeler brièvement la séquence ludique précise rapportée par Freud regardant ce tout jeune garçon (18 mois au moment de l’observation). Il n’a (aux dires de tous) rien d’extraordinaire : c’est un « bon garçon [1] », « nullement précoce dans son développement intellectuel », qui ne dit que « quelques mots compréhensibles », certes additionnés d’un « certain nombre de sons » que son entourage sait traduire. Il a « un gentil caractère », ne « dérange pas ses parents la nuit », est « obéissant », « respecte les interdits » et, chose assez frappante, « il ne pleure jamais quand sa mère le laisse », alors même qu’il montre un attachement très fort et tendre à cette maman qui s’en est toujours amoureusement et directement occupée, de manière fiable et « suffisamment bonne ». Il est donc dans sa chambre d’enfant et il joue… Son grand-père, attendri, le regarde du fond de la pièce. Et ce petit Ernst joue avec une sorte de bobine en bois au bout de laquelle est attachée une ficelle. Il tient fermement et assez adroitement la ficelle – « avec une grande adresse », dira-t-on même – et joue avec à lancer au loin la bobine, en colorant son jeu moteur d’une sorte de jeu prosodique. Sur la toile de fond d’un langage encore un peu fruste, on l’a dit, il scande en effet chaque jet d’un « Ooo-o-o » assez discret. Ce jeu est des plus banals, même si c’est pour lui (selon le grand-père que nous avons, quant à nous, bien du mal à suivre dans cette idée, nous y reviendrons) « le tout premier jeu qu’il ait inventé ». Un grand-père qui s’étonne d’abord de ce jeu qui retient donc son attention, mais qui a du mal à s’identifier à ce tout jeune bébé, imaginant plutôt, quant à lui, et en faisant sans doute appel à ses propres souvenirs d’enfance, qu’Ernst aurait plutôt pu traîner la bobine par terre en « jouant à la voiture »… Mais non ! Le garçonnet n’y songe pas et est occupé autrement.
L’intérêt de Ernst semble se décupler à un moment, quand il découvre et invente, dans le même mouvement, une nouvelle figure ludique à donner à voir à son grand-père, dont l’attention s’est également tendue… S’approchant de son petit lit à barreaux, Ernst, tout en tenant toujours fermement la ficelle, jette la bobine en bois au-dedans de son propre lit. Une bobine qui disparaît alors à ses yeux (les quelques instants du moins qui durent avant qu’il ne tire sur la ficelle pour faire, dans un second temps, revenir la bobine), parce que ce petit lit est entouré d’une espèce de rideau molletonné qui fait en quelque sorte écran à son regard d’enfant. Et, pendant que la bobine disparaît ainsi dans le lit, dans le mouvement même du jeter, Ernst projette encore, sinon proclame, son fameux : « Oo-o-o » ; alors que, quand elle réapparaît à ses yeux, il marque une grande satisfaction d’un bref et net : « Da ! ». Les parents autant que le grand-père traduisent ce « Oo-o-o » par « Fort », ce qui signifie « parti » ou « là-bas » en allemand, et ce « Da » par « Ici », « Voilà ».
Voici donc ce jeu dans son entier et dans sa pleine force ludique et jubilatoire : 1. Mouvement de jeter au loin et puis, plus spécifiquement, au-dedans du petit lit à rideau ; 2. Disparition visuelle de la bobine (tenue avec adresse au bout de la ficelle) ; 3. Réapparition jubilatoire de celle-ci quand Ernst décide de tirer la ficelle et de ramener ainsi la bobine à lui ; 4. Ajout d’une scansion pré-langagière en opposition phonématique « Ooo-o » / « Da ».
L’enjeu théorique de cette séquence ludique est d’envergure ; je ne m’y appesantis pas trop ici. Les hypothèses et élaborations princeps de Freud (et de ses successeurs) autour de cette séquence sont connues de tous : la séquence symbolise, dans la reprise ludique de l’enfant, les mouvements de départ et de retour, les absences abandonniques et les présences incontrôlables de la mère. Voici les trois interprétations successives de ce jeu par Freud : 1) On peut y voir une forme de consolation fantasmatique, pour autant que c’est le jeune enfant lui-même qui met en scène des objets susceptibles de partir et de revenir au gré de sa fantaisie ; 2) Le second niveau d’interprétation met plus l’accent sur la composante agressive anale et le besoin de maîtrise qui l’accompagne, avec une transformation de la passivité réellement subie en activité sur le plan du jeu : « L’enfant était passif, envahi par l’expérience, mais quelque pénible quelle fût, en la répétant en tant que jeu il acquérait un rôle actif » ; 3) Le troisième niveau, enfin, évoque plus l’expression d’une sorte de vengeance que l’enfant abandonné par sa mère serait en droit d’éprouver, et cette sorte de défi : « Eh bien, alors, va-t’en ! Je n’ai pas besoin de toi. Je t’envoie promener moi-même, et à ma guise ! » Quoi qu’il en soit, la problématique de réflexion freudienne est bien que toutes ces interprétations gravitent autour d’une question essentielle : l’expérience pénible se répète-t-elle dans le jeu par un processus de répétition primaire indépendamment de toute recherche de plaisir, ou bien cette répétition ludique est-elle commandée par la recherche d’un plaisir dérivant par exemple d’un instinct autonome de maîtrise ? Et l’enjeu théorique de devenir – au-delà du principe de plaisir, donc – l’introduction de l’hypothèse de la pulsion de mort et de l’automatisme de répétition. Le point d’énigme, aux yeux de Freud et de la plupart des commentateurs, étant bien la répétition plus fréquente du premier temps du jeu, là où le petit Ernst passe l’essentiel de son temps à jeter cette bobine, semblant reproduire par là, de manière énigmatique et en contradiction avec les bénéfices exigés du principe de plaisir/déplaisir, le départ angoissant de la mère.
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Afin de traiter notre interrogation personnelle et d’assouvir notre curiosité théorique – à quoi jouait donc Ernst avant la bobine ? – et, ce faisant, de m’inscrire en faux face à la proposition freudienne selon laquelle il s’agirait là du tout premier jeu inventé par l’enfant, il nous faut réinscrire l’observation du jeu dans sa complexité processuelle et dans une trajectoire développementale, et mettre d’abord en discussion – oserait-on dire « épistémologiquement » – le positionnement même de Freud.
On pourra, en effet, regretter un certain nombre de raccourcis, voire de tâches aveugles, dans l’observation freudienne et dans l’énoncé de son interrogation princeps.
a) Seul l’intrapsychique intéresse Freud, dans ce moment d’élaboration métapsychologique majeure, ce qui le pousse à dire : « Il est bien sûr indifférent de saisir si l’enfant l’avait lui-même inventé ou s’il se l’était approprié après que quelque chose le lui eut suggéré » (p. 53). Ainsi se ferme, avant même d’avoir été ouverte, la question de la participation de l’autre dans la constitution sinon du jeu proprement dit, à tout le moins de la capacité à jouer de l’infans. Quid aussi de l’intersubjectif au regard du couple Ernst-Freud et de la place observante et étayante pour le petit-fils de ce grand-père attentif et attentionné ? Quand une part de l’observation renvoie aux absences maternelles, et notamment à la plus définitive de ces absences, quand il s’agira d’évoquer la mort de la maman (qui ne provoquera guère de chagrin chez Ernst), évoquée en après-coup par Freud, précisément en deuil, quant à lui, de sa propre fille Sophie…
b) Il ne regarde, par ailleurs, la séquence ludique que dans le seul rétroviseur de l’achèvement symbolique de ce qu’il considère comme le jeu achevé, seul digne d’intérêt, reléguant du même mouvement tous les précurseurs au rang de brouillons ou d’avatars d’un jeu compréhensible au seul titre de sa forme (prétendument) achevée ; sans jamais tenir compte du point de vue développemental, de l’enchaînement des différentes étapes ludiques, de leur valeur tout autant essentielle, ni de leurs destins…
c) On ne peut que regretter, enfin, le peu d’intérêt (qui perdurera bien au-delà de Freud chez nombre de nos collègues psychanalystes, Michel Soulé et René Roussillon faisant, selon nous, notables exceptions) pour le « moteur », pour l’adresse corporelle et la mise en jeu dans le dispositif d’une « motricité ludique en relation » (Joly, 2002), pourtant repérée et évoquée en passant ou entre les lignes par Freud.
Il me semble, à tous ces égards, que l’on a moins traité – en rabattant préférentiellement l’évocation de cette séquence ludique, avec et après Freud, dans les seuls termes de l’intrapsychique, avec et après Lacan, dans les seuls termes de jeu pré-langagier du fort/da –, moins élaboré (voire tenu pour allant de soi) d’autres dimensions de ce célébrissime jeu du petit Ernst avec sa bobine ; des dimensions pourtant essentielles à la compréhension de ce qui fait précisément de cette séquence un paradigme du « travail du jouer » (Joly, 2000), alors exportable – mais alors seulement – dans des contrées cliniques ou théoriques très diverses et parfois fort éloignées de l’infans jouant impérativement à élaborer l’absence de sa mère en advenant à la symbolisation subjectivante et langagière de son être psychique. Nous voudrions insister, quant à nous :
  • sur les aspects relationnels et intersubjectifs de cette activité ludique transitionnelle qu’est le jeu de l’enfant à la bobine à ses différents niveaux et dans ses différents registres ;
  • sur l’extraordinaire adresse motrice de Ernst, nécessaire pour soutenir son expérience ludique ; une adresse pointée par Freud lui-même mais absolument pas exploitée dans ses tenants et ses aboutissants, dans ses prérequis et sa genèse psychomotrice et développementale, tout comme dans ses fonctions et ses effets psychiques et relationnels ;
  • sur le dispositif singulier de l’expérience du jeu de l’enfant à la bobine et les fonctions de l’objet bobine, comme de la ficelle, du petit lit à rideau, ou encore de l’observateur attentif, bienveillant et étayant (papy Freud en arrière-plan du jeu) ;
  • sur le jeu complexe de l’acte sensori-moteur qui, entre corps et psyché, via le passage par l’acte et l’expérience psychomotrice, noue l’éprouvé d’une présence à la mise en représentation d’une absence, pour accompagner le déploiement des différents régimes de la symbolisation dans un véritable procès de représentance et d’appropriation subjective (cf. R. Roussillon) ;
  • enfin, sur la trajectoire plurielle processuelle et développementale des nombreux précurseurs ludiques nécessaires, qui mène le sujet, en amont de la scène de la bobine proprement dite, jusqu’aux destins ludiques bien ultérieurs à cette séquence paradigmatique, en passant par les différents temps du jeu lui-même.
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Le jeu dit de « l’enfant à la bobine » est, de fait, un moment témoin de toute une trajectoire du jouer, un nœud essentiel d’un travail du jouer qui s’ouvre bien en amont et dont les destins vont bien au-delà de la seule séquence habituellement décrite. Un processus ludique à plusieurs étages, en vérité une trajectoire évolutive qu’on aurait tort de rabattre sur une simple image arrêtée… fût-elle celle, lumineuse et essentielle, de son terme, quand le procès de symbolisation qu’elle sous-tend se trouve presque achevé dans l’opposition phonématique « Ooo-o »/« Da ! ». Notre attachement à la dimension développementale et processuelle des trajectoires ludiques complexes (pas seulement pour ce paradigme de l’enfant à la bobine) rejoint la proposition faite en son temps par Sami Ali (1974) du retournement du principe pourtant méthodologiquement fondamental de la psychanalyse : « La connaissance des chemins n’en rend pas moins nécessaire celle des forces qui les traversent » ; pour lui adjoindre le complément trop souvent oublié par certains collègues, « la connaissance des forces n’en rend pas moins nécessaire celle des chemins parcourus » !
La séquence centrale de la bobine est déjà, en elle-même et en vérité, double : on pourrait appeler ici les deux temps, « temps 1 » et « temps 2 » du jeu.
Le « temps 1 » s’est joué avec la même bobine, mais tout autant avec beaucoup d’autres jouets par Ernst : c’est le jeter jubilatoire, qui convoque (toujours) un ramené ultérieur ; d’abord et avant tout par un partenaire ludique bienveillant, puis ensuite par l’enfant lui-même, quand le développement de sa motricité autonome le lui permet. Le premier partenaire ludique qui observe de manière amusée et bienveillante ces multiples jeters (souvent épuisants par leur répétition, voire leur systématisme) a là une fonction essentielle de soutien et d’encouragement de l’enfant balbutiant son premier jeu, de partenaire très impliqué dans l’aller-chercher et le ramener de l’objet, mais aussi et surtout (n’en doutons pas) dans la valeur ludique ajoutée qu’il fournit à l’infans et à l’expérience même du jet moteur, une valeur ajoutée tirée de sa propre qualité ludique et interactive, et de sa spécificité psychique ludique symbolique. C’est le mouvement de retour ludique amusé, inspiré par l’adulte cocréateur de cette ébauche du jeu de la bobine qui « anime » en vérité le jeu moteur d’un au-delà de sa simple effectuation jubilatoire, qui va déborder de toute part la pure gestualité explosive du jet. Pourtant, le premier temps incontournable du jeu, si souvent négligé ou considéré comme allant de soi mais absolument nécessaire à l’avènement de son propre dépassement symbolique, est bien le jeu moteur du jeter, la maîtrise extasiée de l’enfant de son emprise sur l’objet et sur sa propre musculature, son pouvoir insensé autant de la création ici et maintenant que du faire-disparaître, ou du rejeter très loin en éclatant de rire…
Sur ce seul fond interactif et psychomoteur du jeu de « jeter » apparaît le « temps 2 », qui est le processus ludique complet de l’observation freudienne devant le petit lit à rideau avec la conjonction menée par l’enfant devant l’observateur (partenaire indirect et bienveillant) d’un jeter/faire-disparaître dans le lit derrière l’écran-rideau, et d’un ramener très adroit (réapparition visuelle) en tirant la ficelle accrochée à la bobine et maintenue par l’enfant, avec une transposition simultanée du jeu moteur et du jeter/ramener dans l’opposition phonématique « Oo-o-o » /« Da ! ».
En amont – même si Freud ne le dit qu’entre les lignes – il nous faut entendre un « temps 0 », temps originaire lui-même pluriel et indécidable (au sens paradoxal bien exploré par R. Roussillon) de tous les jeux préalables, véritable toile de fond de sécurité, de soins, d’interactions et de continuité des échanges ludiques et préludiques soutenus par la mère, notamment, et tous les partenaires interactifs primaires.
En aval de la séquence de la bobine proprement dite, Freud lui-même, sans s’y arrêter très longtemps, nous donne le témoignage de nombre de destins transformationnels (temps 3, 4, etc.) de la séquence ludique, des destins appelés et modelés par le jeu préalable… et repris en fonction de certaines exigences développementales ou événementielles du moment. Quelque temps après et s’étant « absentée pendant plusieurs heures, la mère fut accueillie à son retour par l’information qui restait d’abord incompréhensible : « Bébé Oo-o-o ! ». Toutefois, l’enfant s’est débrouillé pour révéler à la mère que, durant cette longue (mais relative) solitude, il avait trouvé le moyen de se faire disparaître. Il avait découvert son reflet dans un grand miroir qui n’arrivait pas tout à fait jusqu’à terre, si bien qu’il pouvait se recroqueviller pour faire partir son image spéculaire. Ici, la situation de séparation avec la mère et le énième repassage sur le prototype symbolisant par l’acte moteur du jeu de la bobine se prolonge, se reprend, se concrétise sur le modèle des relations entre le corps propre, le mouvement et l’image du sujet dans le miroir. À peu près un an plus tard, alors (nous dit Freud) que le conflit œdipien devient très nettement articulé, « l’enfant avait contracté l’habitude, quand il était en colère contre un jouet, de le saisir et de le jeter sur le plancher en disant : “Va-t’en à la guerre !” » ; son père absent se trouvait à la guerre et l’enfant apparaissait bien loin de regretter cette absence. Tout au contraire, le bambin faisait clairement entendre qu’il ne voulait pas être dérangé dans la possession exclusive de la mère…
Dans cette trajectoire complexe, Freud, on l’a dit, ne regarde que dans le seul rétroviseur d’une observation d’un jeu déjà très épais qu’il définit, en « images arrêtées », comme « le jeu complet » (le seul qu’il lui ait été donné de voir véritablement, à savoir la séquence de la bobine et du fort/da devant le petit lit à rideau), en proclamant qu’il s’agit là, chez son petit-fils, de la toute première forme de jeu inventée par celui-ci. Freud de travailler alors essentiellement l’énigme, pour lui, de la répétition principale de ce qu’il considère comme le premier temps incomplet du jeu qu’on lui a rapporté : le « jeter » systématique – qui n’apparaît à ses yeux que comme seule répétition du « partir » traumatique (ou à tout le moins déplaisant). Alors même que sa manière de problématiser l’observation de la séquence ludique le pousse à découper, sur le champ de la complexité ludique, une dimension très parcellaire et à négliger un pan entier de « l’énigme » (de sa source, de ses raisons énigmatiques et de sa trajectoire) : la question du développement, de l’enchaînement progrédient des strates du « travail du jouer », et la double problématique de l’interactif et du corporel (de la motricité en relation), sources pourtant indissociables des systèmes de symbolisations précoces (comme B. Golse le proclame depuis déjà longtemps).
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À quoi jouait donc Ernst avant la bobine ? Du côté des précurseurs de cette séquence paradigmatique du jeu de l’enfant à la bobine, nous allons à présent revenir rapidement sur quelques figures ludiques préalables à ce prototype complet observé par Freud regardant son petit-fils jouant.
Peut-on soutenir un seul instant, avec Freud, que le jeu de Ernst avec sa bobine serait « le premier véritable jeu inventé par ce petit garçon » à 18 mois ? D’évidence, non ! Et peut-être même que le double aveuglement freudien sur le seul intrapsychique de l’enfant jouant, et sur la seule forme déjà très achevée et très secondarisée du jeu complet, par refus (ou impossibilité) d’entendre et de voir les jeux plus corporels, psychomoteurs et interactifs des tout-petits, biaise inévitablement a) la bonne compréhension de la trajectoire du jouer impliquée dans les différents temps du dit « jeu de la bobine », autant b) que l’énigme théorique de la surcharge du jeu préalable du jeter systématique sans retour, par défaut d’intégration de la dimension pulsionnelle motrice, tonique, et des enjeux d’emprise musculaire sur le monde et les objets, de jubilation psychomotrice comme étape fondamentale de subjectivation du petit d’homme.
Comme le montrait Michel Soulé dès 1970, le petit-fils de Freud a déjà 18 mois quand son activité ludique est observée, du moins lors de la séquence complexe dite de la bobine, et, à cet âge, l’évolution de l’enfant est achevée pour ce qu’il y a de plus essentiel : motricité, élaboration de la fonction symbolique et du langage. On pourrait ajouter qu’a été dépassé le moment si essentiel et si critique du second semestre, et singulièrement de la période 8/9 à 12/13 mois en tant que palier psychomoteur princeps de subjectivation (cf. Joly, 2002). Et Soulé d’ajouter que « si l’enfant peut jouer à ce jeu, s’il y trouve une jubilation, s’il élabore le fort et le da, c’est qu’il peut jeter et faire revenir cette bobine quand il le veut, grâce à un geste très élaboré de la main qui agit désormais adroitement sur un fil qui le relie à distance à cette fameuse bobine. Ainsi, la source de satisfaction offerte par ce jeu réside dans le fait qu’il concrétise, aux yeux de l’enfant, un achèvement et un aboutissement, dans une maîtrise lentement acquise par paliers successifs » (p. 186).
De ces multiples paliers sur l’échelle du jouer, il faut comprendre, avec René Roussillon, que « chaque boucle élaborative du jeu forme un cadre, un fond, pour un nouveau jeu plus complexe qui lui-même étayera la forme suivante, et ainsi de suite jusqu’aux classiques jeux œdipiens de papa/maman » (1991). L’intérêt de mettre en série, d’emboîter les différentes formes de jeux typiques de la présence/absence, tout au long de cette trajectoire (complexe) du jouer, comme différents temps de la capacité d’être seul en présence de l’autre et de la capacité à jouer seul, cet intérêt est de bien faire apparaître comment certains jeux sont la précondition de jeux plus tardifs qui portent eux-mêmes la marque de leur histoire. Il s’agit de montrer la continuité historique et développementale de l’élaboration de l’espace du jeu et comment, au fond, on ne saurait se contenter d’étudier « la bobine » en image arrêtée, et pour l’essentiel au seul niveau de sa symbolisation secondaire naissante. René Roussillon isole, décrit et étudie, quant à lui, quelques séquences ludiques clefs précurseurs de l’observation princeps de Freud dans ce que j’appelle ici la trajectoire développementale du jouer. On les rappellera rapidement, en renvoyant le lecteur intéressé à quelques publications princeps de l’auteur (Roussillon, 1991, 1995) :
  • Le « jeu de coucou », d’abord. Forme précoce dans laquelle – sur la table à langer par exemple – mère et bébé jouent à se cacher les yeux et où la réapparition du visage de l’autre s’effectue dans une grande jubilation ; là où se cacher soi aux yeux de l’autre et/ou cacher l’objet à ses propres yeux, c’est tout un ; où trouver l’autre, c’est se trouver soi-même, se retrouver, et perdre l’autre, c’est se perdre soi-même ; où faire apparaître/disparaître le visage de l’autre, c’est bien le trouver-créer comme même ; là enfin où, ne le perdons pas de vue, c’est la mère qui inaugure le jeu et le conduit en jouant avec/pour son bébé, celui-ci appelant seulement – dans le meilleur des cas – le jeu de la mère. On pourrait évoquer, dans les à-côtés de ce jeu typique, le rituel jeu des chatouilles (cf. D. Marcelli, 2000), lui aussi jeu interactif initié de la place maternelle et de sa propre capacité ludique comme jeu d’investissements, d’éprouvés, de surprise sur une toile de fond continus/discontinus périodiques et rythmés, et dont l’enjeu est bien la mise en représentation via le plaisir d’une représentation de soi et de son corps autant que d’une figure condensée soi-objet en union symbiotique ;
  • Le « jeu de la spatule » (présenté initialement par Winnicott dans une de ses observations de consultations pédiatriques commentées) : en tant que le jeu avec cette spatule métallique comme objet tiers de convoitise et de manipulation s’avère le support d’un premier niveau de jeu de détruit-créé, d’un travail de transformation morsure/mordillage élaboré au pôle de l’objet qui a survécu, et se trouve alors utilisable au sens de Winnicott. Et l’on pourrait ajouter ici tous les jeux de « faire tomber », si rituellement répétés par les jeunes enfants assis dans leur chaise haute au moment du repas.
  • Le « jeu de construction », jeu de cubes, d’emboîtements, où, au niveau psychomoteur précisément, il s’agit d’emboîter, de faire tenir ensemble puis de défaire, de détruire ou déconstruire, dans des alternances maîtrisées aux enjeux majeurs d’unification du corps propre…
D’autres situations ludiques précoces et interactives pourraient être encore détaillées ici dans cette trajectoire ludique qui conduit à la scène de la bobine [2]. On notera simplement, au passage, que dans ce jeu de la bobine, et depuis son précurseur princeps qu’est le jeu de jeter, une nouvelle dimension se creuse dans l’espace : en lançant la bobine là-bas, en s’extasiant de jeter au loin tout ce qui tombe sous sa main encore maladroite, l’enfant définit simultanément et dans le mouvement même du jet un ici où il se tient, un dedans dont le dehors, en s’en expulsant, sert de creuset. Il se localise par rapport à un ailleurs, lequel n’existe, selon Sami Ali (1974, p. 50), que « comme le corrélat d’une intention agressive partant d’ici ». Je suggère de penser que les transformations successives du jeu de jeter – sur le fond des matrices originaires du jeu interactif initié par l’autre : jeux de coucou, jeux de chatouilles, etc., et en parallèle avec les jeux d’emboîtement-construction-destruction (ces transformations qui conduisent du jeter indifférencié en décharge et en exploration de sa propre musculature au jeter loin l’objet, le faire disparaître, jusqu’au lancer-ramener de la bobine et de nombre d’autres figures objectales pré- ou post-bobines, en passant par le jeu interactif de jeter/attente et par les multiples reprises en spirale de toutes les déclinaisons sur soi, sur l’objet et sur l’autre des coucou-cacher-trouver) – témoignent toutes du temps essentiel où la psychomotricité ludique en relation tisse (en présence et dans l’éprouvé) les préformes de la bobine, la trajectoire y conduisant, et ses destins symbolisant – intrasubjectif et en absence –, vectorisant l’essentiel du travail du jouer à sa source vive.
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Je donnerai ici – avant de conclure – une observation spontanée, elle aussi, comme celle de Freud, très personnelle et impliquante, puisqu’il s’agit de mon plus jeune fils. Marius a 11 mois à ce moment et, depuis les deux-trois derniers mois – ayant sans doute perçu que je m’interrogeais sur les précurseurs de la bobine ! –, il joue beaucoup avec sa motricité, l’espace et les objets. Parallèlement, il supporte évidemment beaucoup moins bien qu’avant que nous disparaissions seulement un instant de son champ visuel, a fortiori de la pièce… Du dedans, du dehors, et de l’interface entre dedans et dehors qu’est le déploiement de la motricité ludique en relation, s’explorent donc, sont comme imposées et en charge d’élaboration – et à tout le moins de métabolisation non traumatique – les questions de la présence, de l’absence, de l’action possible sur le monde, du mouvement, du creusement et de l’appropriation subjective du tout premier sentiment d’espace-temps et de la continuité de l’existence. Marius, donc, « joue »… avec tout ce qui lui tombe sous la main, comme avec son corps, et toujours avec – ou sous le regard – de l’autre ! Jeter, jeter, jeter… et rire ! Prendre, serrer, garder, enfouir au creux de soi : lancer fort et s’étonner de l’absence. Recommencer et rire de son éprouvé musculaire et sensori-moteur jubilatoire. Jeter, regarder ! Jeter… attendre. Appeler (rappeler ?) en grognant ou en riant, c’est selon. Il joue… et nous jouons avec lui (commentant, allant chercher, ramenant, nous enthousiasmant, cachant, câlinant, etc.). Et puis quelques variations nouvelles : jeter loin/jeter tout près, à gauche/à droite, devant/derrière d’un espace qui (sinon pour nous) n’existe pas encore en tant que tel – représenté et a fortiori orienté. Je peux reprendre, je ne peux pas… J’appelle l’autre, « ça revient » de suite, « ça » ne revient pas ; dans tous les cas, l’espace-temps se creuse : le pointing et l’attention partagée se déploient. Apparaissent des variantes multiples du jeu de coucou sur l’objet, sur soi, sur l’autre. Nés sur la table à langer, ces jeux de coucou/disparaître envahissent de manière exponentielle l’espace du monde et des objets dans de grands rires tonitruants. Et puis la motricité s’envole et revisite ces questions… En rampant, à quatre pattes, voire en roulant comme un tonneau : lancer et suivre, explorer, aller vers, se lancer soi-même et tournebouler… Perdre et se perdre, appeler au secours. De nouveaux passages métabolisants sur le jeter/rattraper, sur le partir/revenir, sur la présence/ absence, mon fils joue.
Une séquence dans son entier : Marius (probablement dans sa quête de ne pas nous perdre de vue et dans l’éprouvé nouveau du jeu de sa motricité) se prend de passion pour les portes de l’appartement. Il joue avec toutes les portes, celle de la salle est de loin sa préférée : point stratégique de son espace de jeu, d’une pièce de vie où tout le monde traîne, point stratégique d’où l’on peut surveiller toutes les allées et venues dans l’appartement. Fermer, ouvrir laborieusement cette porte, risquer à chaque mouvement le pincement, vivre dangereusement et faire des sensations à maman (!)… Recommencer, ouvrir-fermer, puis s’en aller de l’autre côté. Disparaître, se faire disparaître, nous faire disparaître, c’est tout un… revenir en jubilant ! Recommencer : s’en aller vite, appeler, et réapparaître aux yeux de l’autre, et de soi-même (!), dans le grand fou rire du « coucou, te revoilà ! », énoncé de la place de l’autre mais « rigolé » de sa place à lui. Repartir encore derrière le verre transparent de cette double porte vitrée qui ferme le salon… Réapparition jubilatoire via la motricité de mieux en mieux maîtrisée, d’un œil seulement qui se penche en éclatant de rire par l’embrasure de la porte (comme pour vérifier) et jeu de coucou encore – c’est son préféré – de l’autre côté… Maîtrise, absence, présence « relatives » ! Quelques instants plus tard, Marius me suit dans la chambre des enfants, attrape une boule caoutchouteuse et rebondissante, la manipule longuement avec plaisir, la fait rouler, la reprend, joue à la jeter… Volontairement ou involontairement, elle roule sous son petit lit à barreaux (je ne crois pas qu’il ait lu Au-delà du principe de plaisir, à moins que son frère pour l’endormir lui fasse lecture de bouquins piqués dans le bureau de papa…). Il reste perplexe, pas désemparé, non, comme arrêté… Le jeu s’arrête alors ; il se tourne vers moi, cherche « les bras ! ». Un moment de retour au calme est nécessaire, de « recharge », si l’on veut, de son désir d’exploration et de jeu. Quelques instants plus tard, il repartira vers d’autres aventures ludiques exploratoires. La balle disparue semble oubliée !
Qu’est-ce qui différencie alors cette séquence du jeu de Ernst ? Marius n’est pas plus ni moins précoce ou doué, c’est un enfant rieur au développement assez banal, un « très bon garçon », lui aussi ! Mais lui, il ne peut encore perlaborer la disparition totale au regard de la boule sous le lit. Dans le jeu de la porte, il faut qu’il garde presque toujours le contrôle regard. Il a encore toujours besoin de l’appui sur l’autre, le partenaire ludique impliqué, cocréateur de l’espace du jeu et de sa sécurité. Sur une autre ligne, son « gazouillis » est pourtant hautement signifiant, et nos traductions en illusions anticipatrices ne se fixent pas dans l’appropriation subjective symbolisante d’une opposition phonématique (OO-o-o/Ah !) La trajectoire n’est pas encore arrivée à ce cycle. Les expériences psychomotrices, la croissance psychique, le déploiement des compétences cognitives, les multiples sollicitations et situations sociales et interactives ont encore à se développer, à s’enrichir, à se répéter, à se nouer entre elles et à se féconder l’une l’autre pour arriver à ce nœud essentiel des symbolisations et des appropriations subjectives en tension dans le jeu de l’enfant à la bobine, quelques mois plus tard. Pourtant, Marius n’a de cesse de jouer (et Ernst, son « cousin » autrichien, sans doute pareillement à son âge et bien avant la séquence de la bobine) ; pourtant, on ne comprend rien à la bobine si on ne regarde pas cette trajectoire préliminaire.
Quelques semaines plus tard, Marius (il a alors 13 mois) joue longuement. Nous sommes dans un de ces moments ritualisés et très privilégiés du matin, quand, après le premier biberon, repu et éveillé, il est dans mes bras et s’engage quotidiennement dans un jeu qui l’amuse énormément, au point où ses éclats de rire vont bien vite réveiller le reste de la maisonnée : il saisit le bouchon du biberon et tente – de plus en plus adroitement – de mettre ce « chapeau » sur la tétine du biberon vide et encore chaud que nous tenons encore serré entre nous. Ce jour-là, une scansion nouvelle apparaît (probablement inaugurée à mon insu par mes nombreux commentaires et propres éclats ludiques interactifs préalables) : « A / A-pu ! » « A / A-pu ! » Chacun à notre tour, avec autant d’amusement, nous scandons la disparition/réapparition de la tétine sous son « chapeau », et Marius de joindre le geste à la parole en attendant qu’à mon tour je scande avec amusement le jeu. Parallèlement, et ce moment de biberon passé, j’ouvre (là aussi assez rituellement) le bas de la turbulette dans laquelle il a dormi et où je le laisse encore un peu au chaud pendant ce réveil tranquille. Se découvrent ainsi très légèrement les pieds de mon fils. Je ris, je les nomme, je les caresse et, vite je les recouvre. C’est à moi maintenant de jouer : « A / A-pu les pieds ! » « Où y sont les petits pieds ? » « Oh ! Y sont là ! Oh ! A-Pu… ». Fou rire de Marius, qui tire lui-même la turbulette : « A / A-pu ! » Le repassage sur les schèmes précédents est manifeste, l’entrée dans le langage évidemment interactif fait imploser du dedans la valeur représentative-symbolisante du jeu de coucou et de la séquence ludique motrice. La bobine est bientôt là ! Ernst, mon cousin bébé-joueur, tu n’as qu’à bien te tenir, je te rejoins !
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Le jeu (Winnicott nous l’a appris mieux que personne) relève d’une tension paradoxale… Ce paradoxe n’est pas seulement sensible et productif dans les zones les plus élaborées de la transitionnalité, de la créativité et des jeux très secondarisés de l’enfance, de l’adolescence ou de l’âge adulte… Le paradoxe est à la source même du ludique, quand l’infans non encore advenu à ses propres capacités subjectives de joueur demande (quand les choses se passent suffisamment bien) que l’on joue avec lui ; et que le jeu, dans l’interaction et l’emprunt des capacités ludiques prêtées par l’autre à l’expérience interactive sur la dimension psychomotrice, s’auto-organise et s’épaississe. Que, comme le montre Golse (2002) dans un jeu « non-thétique » « au sein duquel le sujet, ou futur sujet, n’a pas encore conscience de la dimension ludique de son action », s’engage de et dans l’intersubjectivité ludique ce qui leur permettra précisément d’accéder à l’intersubjectivité, à la tiercéité, au langage et à la symbolisation, au transitionnel et à la créativité.
Avant de jouer à la bobine, de trouver-créer une bobine et d’engager les boucles suivantes de la trajectoire ludique de la symbolisation et de la subjectivation, le petit Ernst, comme tous les petits enfants, a été « joué-avec » (si on me permet ce barbarisme), a interagi – via sa motricité ludique en relation – avec le monde, les objets et les autres… Et il a, pour une part essentielle, commencé à jouer à prendre, perdre, manipuler, jeter… De jeux autosubjectifs en jeux interactifs puis en jeux intrapsychiques, sur les préformes ludiques déjà jubilatoires au plan de la motricité d’où le sujet à cette époque s’érige (jeux de coucou, jeux de prendre, jeux de jeter, jeux de construction et de liens, jeux d’attaque et de destruction), les niveaux ultérieurs de reprise symbolisante et d’appropriation subjective de second rang vont pouvoir apparaître comme le moment de la bobine (elle-même encore irréductible de sa dimension psychomotrice et interactive, contrairement à ce que beaucoup voudraient nous faire croire en n’écoutant que la seule opposition phonématique du « Ooo-o/Da ! »). Ces moments ultérieurs pousseront toujours plus avant le travail du jouer (Joly, 2000, 2003) et le procès de subjectivation qui s’en déduit.
Joue, bébé, joue… en ton corps et de ton corps, en ta psyché naissante et de ta psyché, avec l’autre et de l’autre (c’est-à-dire de toujours plus qu’un autre) ! Joue, bébé, joue, du coucou à la bobine, en passant par le jeu du jeter ; de présence en absence et d’éprouvé en représentation, ton jeu creuse, vectorise et modèle le procès des symbolisations (primaires puis secondaires) dont un sujet se tisse… Joue, bébé, joue ! Tu deviendras un homme…
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·   Freud, S. 1920. Au-delà du principe de plaisir, trad. fr. dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 41-115.
·   Golse, B. 1999. Du corps à la pensée, Paris, puf.
·   Golse, B. « Les bébés savent-ils jouer ? » (à paraître, communication d’auteur).
·   Joly, F. 1993. « Le paradigme du jouer dans les thérapies à médiation », Thérapie psychomotrice, p. 42-63.
·   Joly, F. 2000. « Le travail du jouer et ses déclinaisons », Thérapie psychomotrice, n° 124, p. 4-41.
·   Joly, F. ; Gane, H. 2001. « Un jour, on jouera pour de jouer ! », Enfance & Psy, n° 15, p. 87-94.
·   Joly, F. (sous la direction de). Explorations psychanalytiques (à paraître).
·   Marcelli, D. 2000. La surprise de l’âme, Paris, O. Jacob.
·   Roussillon, R. 1991. Paradoxes et situations limites de la psychanalse, Paris, puf.
·   Roussillon, R. 1995. « Les jeux du cadre », dans Logiques et archéologiques du cadre psychanalytique, Paris, puf, p.185-200.
·   Soulé, M. 1970. « Remarques autour du jeu de la bobine », dans Kreisler, Fain et Soulé, L’enfant et son corps, Paris, puf, p. 185-193.
·   Winnicott, D.W. 1971. Jeu et réalité, trad. fr., Paris, Gallimard, 1975.
 
NOTES
 
[*] Fabien Joly, psychothérapeute, psychologue, psychomotricien (Centre Alfred-Binet, Paris asm xiii e , cmpp de Versailles) ; docteur en psychopathologie fondamentale et psychanalyse (Paris VII) ; enseignant-chercheur (universités Paris V, Paris VI, chu Pitié-Salpêtrière, Paris VII) ; membre titulaire de la sfpea.
[1] Toutes les citations sont extraites de Freud [1920], Au-delà du principe de plaisir, notamment p. 51-56, trad. fr. dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
[2] Je voudrais ajouter de manière plus extrême et moins souvent explorée à ce sujet ce que la clinique de l’autisme nous apporte du côté de l’originaire (y compris dans ses ratés les plus drastiques). Pierre Delion évoquait récemment une hypothèse personnelle qui lui faisait mettre, à l’origine des processus de sémiotisation les plus archaïques au cœur même de la subjectivation symbolisante la plus essentielle, la motricité automatique (réflexes archaïques : grasping reflex ou atnp) permettant une préforme instinctuelle et psychomotrice du pointage et peut-être du futur jeu de jeter au loin. Alors que la psychanalyste italienne Suzanna Maiello évoque et explore, quant à elle, la question du sonore précoce (voie fœtale) pour supposer que, sur la toile de fond des premières perceptions en basse fréquence et en continuité des « bruits » et rythmes maternels perçus dès les premiers mois de la grossesse, le fœtus va progressivement commencer à percevoir les hautes fréquences de la voix de sa mère, qu’il va progressivement reconnaître, investir et même quêter… S’en suivrait un premier jeu d’opposition, de différenciation, voire d’alternance départ/retour (là/pas là) du stimulus attendu de la haute fréquence parlée par la mère et des rythmes du corps (battements du cœur, respiration, digestion, etc.) sur fond du continuum en basse fréquence des rythmes du nid/cadre environnemental interne qui pourrait être, selon elle et nous avec, une préforme du jeu de la bobine… (Toutes ces réflexions ont été présentées aux 3e Journées « Autisme » du Centre Alfred-Binet, mai 2002, et sont à paraître dans un ouvrage collectif : B. Touati, F. Joly, M.C. Laznik et coll. : Voix et langage dans l’autisme infantile).
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