Spirale
érès

I.S.B.N.2749200296
192 pages

p. 179 à 182
doi: 10.3917/spi.024.0179

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Musicalement parlant

no 24 2002/4

2002 Spirale Musicalement parlant

Improvisation squiggle  [*]

« L’écoute de l’improvisateur est particulière, elle est double. Il y a l’écoute que l’improvisateur a de lui-même, de la construction qu’il propose à priori, et en même temps l’écoute qu’il a de l’ensemble des propositions extérieures, qui vont éventuellement l’amener à réagir et à prendre d’autres directions dans son jeu. C’est bien sûr la qualité d’écoute de chacun des membres de l’orchestre qui donnera à l’ensemble sa cohésion. »
Éric Barret, De l’improvisation, Séminaire Entretemps Musique/Psychanalyse, avril 2002, Ircam.
Jean-Marc, le musicien, est assis à même le sol. À côté de lui, Mike, un enfant de 14 mois. Devant eux est posé un balafon, sorte de xylophone, un instrument fait de lames de bois à percuter. Jean-Marc débute une mélodie sur trois notes. L’enfant l’observe, une baguette dans la main, son regard alternant entre l’instrument, les mains et le visage du musicien. Jean-Marc, après un silence, reprend sa mélodie, la joue plusieurs fois en boucle, puis fait à nouveau silence. Mike n’a pas bougé, mais, à bien y regarder, son pied nu est venu toucher une des lames de l’instrument, comme pour en sentir la vibration. Le musicien continue son jeu, reprend sa mélodie initiale, l’enrichit d’ornementations, transforme le rythme initial, puis fait à nouveau silence. Cette fois, Mike, en écho au jeu du musicien, frappe à son tour quelques notes. Il semble dire : j’ai compris ton jeu, tu fais une phrase musicale, et moi, je te réponds. Jean-Marc, encouragé par les quelques notes de Mike, continue ses phases mélodiques. L’enfant a, cette fois, changé sa baguette de main et n’attend pas le silence pour se mettre à jouer. Il frappe la pulsation pendant que l’adulte joue. Mike s’arrête à nouveau, cherche le regard du musicien, observe ses gestes. À nouveau une suspension. Puis les deux repartent de plus belle dans un duo improvisé, fait de phrases entremêlées, de rythmes superposés, de suspensions.
Cette séquence, beaucoup de musiciens l’on vécue dans leur travail avec de jeunes enfants, que ce soit autour d’un balafon, d’un autre instrument de musique ou bien de la voix. Cette rencontre avec l’autre, enfant ou adulte, la construction d’un jeu à deux, improvisation où la règle s’élabore et se transforme au gré du jeu, est comme l’élaboration d’un « discours » de l’instant. Deux aires de jeux se chevauchent, pour reprendre Winnicott, et l’échange peut avoir lieu.
Pour Jacques Viret, « le propre de l’improvisation est d’englober, en un acte unique et spontané, création et exécution [1] ». Il s’agit d’une inscription dans le présent, l’instant. Échange de regards, échange de gestes, échange de plaisir et d’émotion.
 
Chanson médiation
 
 
Une improvisation instrumentale comme celle décrite plus haut, de même qu’une chanson, peuvent devenir une sorte de squiggle game, jeu d’échange utilisé par Winnicott et décrit dans La consultation thérapeutique et l’enfant [2]. Initialement, le thérapeute laisse courir son crayon sur le papier et l’enfant en fait quelque chose d’autre en continuant le dessin. Puis c’est au tour de l’enfant de commencer le squiggle et au thérapeute de le transformer. « Il n’y a rien là de particulièrement original et il ne faudrait pas qu’ayant appris à utiliser cette technique, on croie du même coup détenir la recette pour donner ce que je nomme une consultation thérapeutique. Il s’agit là simplement d’un moyen d’entrer en contact avec l’enfant [3]. »
L’adulte commence une chanson, l’enfant la poursuit, lui donne une autre forme, sorte de cadavre exquis vocal ; nommer l’enfant dans une chanson, y introduire les vocalises de l’enfant sont autant de façons d’entrer ou de créer une relation. On lui offre notre voix, notre présence, notre écoute.
La variation est le cœur du jeu musical : reprendre les productions de l’autre et y ajouter ce quelque chose de différent, d’infimement différent parfois, et cette variation va permettre d’être autre.
 
L’histoire de Jean
 
 
J’ai rencontré Jean pour la première fois il y a quelques semaines dans le service de pédopsychiatrie du Pr Marcel Rufo, à l’hôpital Sainte-Marguerite de Marseille. Jean a 4 ans et jamais je n’ai pu croiser son regard. Il bougeait sans cesse dans la salle, se dévêtissant, marmonnant, n’émettant que des grognements. Aujourd’hui, pour la séance de musique, dès mon entrée dans la salle, il vient vers moi, me prend la main pour la sentir. Malgré ce « contact » surprenant, j’ai l’impression d’avoir, pour la première fois, quitté le statut d’étranger.
Lorsque j’installe le balafon sur le tapis et que je joue, je pense que le son, la musique vont toucher cet enfant. Ses mouvements, ses déplacements ne sont plus les mêmes, ils sont comme en accord avec la musique que j’improvise. Les porte-voix qu’il essaie vainement de tenir dans ses bras me font penser à cette scène de la Guerre du feu, lorsque l’un des hommes veut absolument posséder tous les fruits qui sont au pied de l’arbre : chaque fois qu’il en ramasse de nouveaux, d’autres tombent de ses mains. Quelque chose qui est sans fin, mais en même temps drôle et émouvant, en raison de cette volonté et de l’impossibilité de tout posséder.
Je profite qu’un porte-voix s’échappe pour en jouer comme d’une baguette sur le balafon ; peut-être est-ce là un lien que j’ai trouvé avec Jean…
Mais il continue à vouloir garder contre lui tous ces objets. Plus tard, assis sur le balafon, un contact furtif mais réel va s’établir, jeu de simultanéité, d’écho sonore. Un peu avant, il y a eu également contact, jeu de miroir à travers un jeu de frottement avec les pieds sur le balafon. Jean a besoin d’un contact physique avec l’objet, de sentir le bois, de goûter le caoutchouc qui servent de base à l’instrument.
Des pistes s’ouvrent, parfois fragiles, comme ce moment où, découvrant le petit tracteur en plastique qui traîne dans les coussins, je le fais rouler sur les lames du balafon en l’accompagnant de vocalises (ce jeu étant une conduite fréquente chez lui), morceaux de mélodie empruntés au son produit par Jean.
Les oreilles, les yeux, l’écoute du musicien au sens large sont en alerte. Tous ces « objets sonores » stockés, mémorisés, prêts à resservir, comme un écho, en miroir : « Je t’ai entendu. » Comment leur donner du sens, aller vers l’échange, utiliser tous ces petits cailloux amassés ? Comment passer de la relation à l’objet à l’utilisation de l’objet ?
Pour être disponible à l’enfant, il faut maîtriser la technique (du côté du son, du côté de la musique). Il faut également apprendre à décoder ses attitudes – attitudes corporelles, motrices, les tonalités des voix – pour être en accord avec lui. La perception du temps est particulière pour l’improvisateur. Il y a la perception de ce que l’on joue (présent), inscrit dans la continuité de ce qui précède (passé) et de ce qui suit (futur). Il faut aussi prendre le temps d’écouter, d’observer et d’apprivoiser.
 
NOTES
 
[*] À chaque numéro, Philippe Bouteloup , musicien, responsable de l’association Musique et santé, Paris, nous parle de musique.
[1] J. Viret, « Improvisation », dans Honneger, Science de la musique, Bordas, 1976, p. 483.
[2] D.W. Winnicott, La consultation thérapeutique et l’enfant, Gallimard, 1979.
[3] Ibid., p. 5.
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