2002
Spirale
Jeu
Le métier des parents : jouer avec leur enfant
Marcel Rufo
[*]
Le jeu est l’activité principale du bébé ; il manifeste son bon développement psychique. L’enfant qui va bien joue évidemment avec ses parents.
Au début, l’enfant est dans une phase de découverte, il est tranquille, comme il l’était auparavant dans sa vie intra-utérine. Il est très à l’écoute, regarde ce qui tourne, adore la répétition, il joue sans cesse quand vous parlez, mais son hochet lui parle aussi. Vous dites vous-mêmes qu’il reconnaît tout autant son jouet que son papa ou sa maman, simplement ses compétences et son talent de communication sont davantage dirigés vers ses parents, notamment sa mère, que vers ses objets. C’est par la possibilité de découvrir et de capter l’objet qu’il va devenir un individu lui-même autonome. Donc, accéder à un jouet, c’est accéder aussi à une liberté de penser, de symboliser et de devenir grand.
La bouche va lui permettre de découvrir le monde en le mordant. Il mordille plus gros, plus rude, plus rugueux, plus mou. Les jouets à mordre sont des jouets essentiels et vont parfois accompagner l’enfant jusque vers 6 ans. C’est la fameuse sucette. La bouche, avant le langage, sert de communication pour la conquête du monde. Lorsque ses dents commencent à poindre, c’est en mordillant qu’il calme ses douleurs, la connaissance les diminue. Le début de la culture du bébé passe essentiellement par la bouche.
Au sixième ou septième mois, il va pouvoir presser un objet et donc provoquer un bruit qu’il va lui-même initier. Cela va l’aider à contrôler ses gestes, à les maîtriser, et il va sans cesse répéter les gammes de ce son qu’il produit, qu’il entend et qu’il finit par posséder. Ce sont les sons des jouets qui préparent l’avènement du langage.
Je fais répéter un son, un portique musical tourne autour de mon berceau, cette répétition du son que je provoque, que j’entends, va faire que finalement je vais répéter les mots et partir ainsi à la conquête de la communication la plus essentielle qu’est le langage
[1]. Les bébés manipulent les objets dès le sixième mois, ils sont attentifs à ce qui est pareil et pas pareil, avant même le « oui » et le « non » beaucoup plus tard (le « non » avant le « oui »).
Il passe alors de la position assise à la position couchée. Un peu passif, le bébé va découvrir tout ce qui arrive dans sa chambre, qui tourne autour de lui. Il va avoir son tapis, il va se regarder dans le miroir, il va attraper ce jouet qui couine et qui fait du bruit. Il va même, en étant assis, davantage jouer dans le bain en éclaboussant, en tapant dans l’eau pour voir les jouets flotter, couler… Apparaissent les éclats de rire avec les jouets qui tombent à l’eau, qui réapparaissent, constituant une préforme du jeu de cache-cache, important dans la relation du sujet que va devoir effectuer l’enfant. Je fais apparaître un jouet au-dessous de l’eau et en dessus de la mousse, et comme cela je me fais apparaître.
Le bébé a beaucoup progressé grâce à vous et aux jeux que vous effectuez avec lui. Il a écouté le mobile, mordillé avec ses dents en partant à la conquête du monde, il a touché le « pareil », le « pas pareil », il a fait répéter les bruits qu’il a entendus dans le bain, il a joué à l’apparition et à la disparition pour devenir autonome. Il va nous prouver qu’il est un individu authentique et presque libéré de l’importance des parents, il va commencer à jouer et cela va durer sans doute toute sa vie pour pouvoir ensuite jouer avec d’autres bébés.
Le signe le plus important du développement de l’enfant au niveau du jouet, c’est son jouet préféré, qui n’est pas toujours un jouet, d’ailleurs. Cela peut être un morceau de serviette, un mouchoir, un drap, mais le plus souvent c’est une peluche, un poupon, un petit ourson. C’est finalement l’objet qui est différent de lui et de ses parents, mais qui va lui permettre de bien nous manifester qu’il est maintenant apparu au monde ; cette fameuse crise de l’angoisse du huitième mois correspond, enfin, au moment où le bébé, par l’objet et le jouet, est devenu une personne à part entière.
C’est par le jouet que le bébé a réussi à conquérir sa liberté et son autonomie. Il va s’amuser pendant de très, très longues années. On pourrait dire qu’au niveau de sa vie, les jouets et la façon qu’il a de les utiliser avec qualité le protègent pour le restant de ses jours. Un bébé bon joueur est à l’abri pour son futur, comme si le jouet constituait une véritable vaccination pour le bonheur.
[*]
Marcel Rufo, pédopsychiatre, professeur des universités, Marseille.
[1]
M. Rufo,
Pensées de bébés.