2002
Spirale
Jeu
Quand les parents regardent jouer leur tout-petit
Chantal de Truchis
[*]
Le tout-petit joue, bien sûr, et nous savons tous qu’il ne s’agit pas là d’une banale activité : tout enfant en bonne sécurité affective porte en lui un dynamisme tel qu’il développe une activité spontanée riche et variée. Mais le fait que cette activité s’enrichisse sans arrêt, au fur et à mesure de la maturation physique et physiologique de l’enfant, sans que l’adulte ait besoin de le stimuler, est encore relativement peu connu du grand public et nous voyons beaucoup d’enfants passer des heures dans le maxi-cosi, le baby-trot plus tard, être aidés pour apprendre à marcher, être appelés sans cesse à la prudence : « Attention, tu vas tomber ! » Ce qui entraîne souvent dépendance, exigence, agitation… Beaucoup de parents sont débordés, déçus, inquiets, parfois à juste titre.
Pourtant, il est passionnant de permettre aux parents de découvrir ces capacités de leur bébé, de leur donner l’idée de regarder, de regarder avec eux : qu’ils puissent se faire ainsi leur propre conviction. (Il est évident que tous n’y parviendront pas ou n’en seront pas intéressés, mais cela ne justifie pas qu’on ne le fasse pas pour tous les autres.)
Audrey a 5 mois et est née après plusieurs fausses-couches douloureuses ; la maman investit avec passion et angoisse ce bébé magnifique. Nous la regardons ensemble, chez elle aussitôt après le bain, juste une serviette par terre, elle est toute nue, allongée sur le dos. Tenant déjà un bateau en plastique dans la main, elle attrape une petite cuvette, frappe l’un contre l’autre, écoute le bruit avec attention, puis lâche involontairement le bateau dans la cuvette. Étonnement. Puis elle remue la cuvette avec ses pieds et c’est un autre bruit qu’elle entend, le bateau bouge à l’intérieur, mais elle ne le voit pas. Elle répète le mouvement, semble s’interroger… le bateau tombe hors de la cuvette, le mouvement de celle-ci ne produit plus de bruit ; visage interrogatif…
La maman regarde avec émotion sa fille qui ne fait pas du tout attention à elle, elle me regarde ; elle va bien, cette petite fille ! Émerveillement, petite distance, confiance, début de soulagement : « Je n’ai pas besoin de toujours faire quelque chose pour elle. »
En même temps, un peu de frustration ? Des sentiments contradictoires, mais surtout la conscience de la beauté de cette enfant.
« Regardez bien tout ce qu’elle fait quand elle est sur le tapis… que son papa la voie… Vous me raconterez la prochaine fois… »
Audrey a 6 ans maintenant. Sa maman dit comment la découverte de ce qu’elle pouvait faire par elle-même et le plaisir qu’elle y prenait l’ont aidée à prendre une distance intérieure par rapport à cette petite fille, à diminuer son angoisse, remplacée peu à peu par cet émerveillement pour ce qu’elle faisait.
Quentin a 20 mois et son comportement rend sa maman très malheureuse : il ne supporte pas de la quitter, pleure tellement qu’elle ne peut le confier à la halte-garderie, il la suit partout dans l’appartement, même aux toilettes ; le père ne sait que dire ni que faire, mais il pense qu’elle s’est « mal débrouillée » ; elle tombe sur un texte où est décrite cette capacité d’activité libre chez les petits… Très « troublée », elle rencontre trois mamans qui la « pratiquent » avec leurs enfants de 3, 8 et 20 mois. Elle fait tout un chemin à rebours : « Dès qu’il pleurait, je le gardais dans mes bras. Souvent, avec moi, il attrapait les jouets que je lui tendais, mais dès que je le posais, il se remettait à pleurer. Si j’avais su qu’il pouvait faire tout ça, je me serais mise à côté de lui et il l’aurait fait lui-même… Et maintenant, nous n’en serions pas là. » Elle est épuisée, déçue, un peu honteuse, devant son mari, de n’avoir pas su faire mieux. Les tensions sont grandes dans le couple. Regarder les autres bébés sur le tapis lui permet de se représenter des capacités que Quentin n’a pas pu mettre en évidence mais qu’il portait, donc qu’il porte encore en lui, même si elles ne se voient pas encore. Et c’est, pour elle, tout un travail de réflexion et d’organisation concrète, différente, de sa vie et de celle de Quentin, de la vie de la famille.
En même temps, elle peut réfléchir à sa propre histoire, à ce qui la gêne intérieurement, mais elle le vit moins comme sa névrose qu’elle doit soigner (atteinte narcissique) que comme la possibilité d’arrêter de bloquer des possibilités qui sont en elle ; et elle voit en même temps Quentin enrichir ses activités quand il est seul.
Il mettra du temps à découvrir le plaisir à jouer seul, à expérimenter, à supporter que sa maman fasse autre chose que de s’occuper de lui, mais observer ses progrès a été réconfortant pour les deux parents, pris isolément et dans leur relation mutuelle. Il a 3 ans maintenant, est heureux de ses premiers jours en maternelle et un petit frère est en route. Les parents attendent avec une certaine impatience de pouvoir lui faire découvrir ce qu’ils ne connaissaient pas pour l’aîné.
Damien (10 mois) est très agaçant à la maison, il geint beaucoup, appelle à l’aide, ne joue pas seul. La maman, qui a déjà deux grands enfants, est fatiguée, souvent exaspérée. L’aménagement du canapé avec un gros coussin de fauteuil pour grimper tout seul dessus, la possibilité d’en descendre de l’autre côté, grâce à un petit matelas placé devant, change le comportement de Damien qui s’absorbe dans l’exploration de ce nouvel espace, grogne, rit, fait de gros efforts. Les parents sont inquiets, puis intéressés. Sur la lancée, ils n’interdisent plus l’escalier quand ils sont présents et Damien se l’approprie peu à peu, à la grande fierté de son père.
Une maman m’a écrit : « L’autonomie de mouvement est une réelle découverte dans ce sens que nous n’aurions probablement pas résisté aux accessoires techniques et autres coussins pour soutenir une position assise non maîtrisée… quelques amis suivent cette voie, étonnés des fruits. »
De très nombreux enfants de 2, 3, 4 ans ou plus viennent en consultation pour agitation, instabilité. Dans les antécédents, on retrouve très souvent l’usage du baby-trot chez des enfants qui ont toujours été très vifs, avec parfois beaucoup de difficultés à dormir. Bien sûr, le baby-trot n’est pas la cause, mais il a sûrement amplifié les difficultés. Lorsque des parents ont regardé leur enfant sur le dos se tendre pour attraper un objet, la jubilation de la réussite, la concentration et la réflexion dont il est alors capable, l’équilibre qu’il est en train d’acquérir à travers la multiplicité de ses mouvements, ils comprennent vite pourquoi le baby-trot est aussi néfaste.
Une maman arrive avec son premier bébé de un mois et demi, exaspérée, déçue. Il ne dort pas, les repas durent de longs moments, elle a le sentiment qu’elle n’aura plus de vie à elle, ni avec son mari, s’il faut s’en occuper ainsi sans arrêt et l’avoir toujours dans les bras. Nous regardons toutes les deux le bébé posé sur un matelas ferme entre nous. D’abord surpris, il ouvre les yeux, le regard est intéressé, il commence à bouger les bras, elle est surprise : « Il a l’air de sentir très fort ce qu’il vit dans son corps, comme de chercher quelque chose… » Devant ce tout-petit, je peux anticiper : comment il va devenir en grandissant ; installé de cette façon, il va regarder ses mains, s’étirer pour attraper… Il va avoir toute une vie à lui. Elle part après lui avoir donné le sein et… avec le livre sur les capacités des tout-petits.
Elle me téléphone, comme convenu, deux puis huit jours plus tard : ça va mieux, puis : « Nous avons de la chance, c’est le plus beau bébé qui soit, je croyais qu’il fallait que je fasse tout, mais c’est fou ce qu’il fait déjà lui-même ! »
Il a fallu peu de choses à ce couple pour pouvoir assumer lui-même, et avec bonheur et fierté, l’éducation de leur bébé, mais il le fallait absolument. Le couple n’aurait sans doute pas tenu et le bébé était près de l’hospitalisation.
Marine a 3 ans, ne marche pas encore, parle à peine, est suivie régulièrement… Son papa l’amène pour la première fois. Debout devant la petite table, elle le surprend par la patience avec laquelle elle essaie d’empiler les cubes et comment, observant les chutes successives, elle fait attention et réussit à en faire tenir huit, empilés bien droits. C’est un « baume » narcissique pour ce papa qui va contribuer à plus de confiance dans leur relation et à de plus grands progrès chez Marine. De retour à la maison, il la regarde, racontera-t-il, autrement.
Cette découverte de l’activité spontanée du bébé, de cette concentration, aide à construire une représentation de l’enfant sujet de son développement. Et pas seulement quand il est tout petit ! Cette conviction qui continue à grandir année après année est fort utile à l’adolescence : elle aide à se situer comme parent, à soutenir, accompagner plus qu’à avoir une relation exclusivement d’autorité, un rapport de pouvoir qui conduit souvent à l’impasse.
Sujet actif de son développement. Ainsi, un tout-petit au bas d’un escalier va jouer à explorer la première marche, il touche la seconde avec la main, revient vers le sol, bien « solide », repart, essaie d’atteindre la suivante, se laisse à nouveau glisser vers le bas, etc., éprouvant ainsi son équilibre, intériorisant ses sensations. Il peut tomber, mais on voit qu’il le fait en souplesse, il est naturellement prudent (ce qui n’empêche que la proximité de l’adulte est obligatoire, bien sûr) et, progressivement, il cherche à aller plus haut, sans qu’on ait besoin de l’y engager.
Cette joie de la découverte ne doit pas empêcher les adultes de poser les limites du champ d’exploration : ce canapé, oui, mais le fauteuil, la porte du meuble télé ou celle de ce placard de cuisine, non. L’enfant découvre le plaisir du jeu, en même temps que l’existence d’un « cadre » : des choses sont impossibles, d’autres obligatoires, « automatiques ». Tout de suite, sa découverte du monde, c’est que les deux vont de pair.
Ainsi, il est nécessaire, autant que très émouvant souvent, de donner aux parents l’occasion de regarder comment cette activité libre aide le tout-petit à développer la représentation de son corps, de son équilibre, comment il se représente les distances (par exemple en devant s’étirer, ramper plus ou moins pour atteindre cet objet qu’il convoite), comment il développe une habitude de compter sur lui plus que de tendre les bras, d’appeler ou de pleurer.
Ils peuvent voir, ressentir comment tout le corps de leur petit est en éveil. En le voyant complètement confortable sur le dos, contemplant deux petites boîtes, une dans chaque main, de même forme mais de couleurs différentes, ils découvrent, plein d’étonnement et de réflexion, que « l’intelligence s’enracine dans le corps », que la concentration peut être « naturelle » : il faut donner à l’enfant la possibilité de l’exercer.
Chaque parent, chaque couple de parents s’approprie ces découvertes pour en faire quelque chose d’entièrement personnel. Et quelle joie pour eux : « Je suis émerveillée de voir le plaisir que nous retirons, mon mari et moi, à accompagner notre fille dans sa découverte du monde. »
Bien sûr, le jeu et les moments de jeu ensemble sont aussi source de plaisir, de rires, d’échanges de tendresse, mais ce n’est pas cet aspect-là que nous souhaitions développer dans cet article.
[*]
Chantal de Truchis, psychologue, Ollioules.