Spirale
érès

I.S.B.N.2749200296
192 pages

p. 63 à 70
doi: 10.3917/spi.024.0063

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Jeu

no 24 2002/4

Très tôt dans leur développement, les enfants peuvent être capables de conduire des projets, de s’engager avec continuité dans leur activité. Cette continuité se retrouve non seulement sur un laps de temps court, mais aussi d’une séquence de jeu à l’autre. Ce qui suit vise à inventorier les différentes conditions nécessaires (relationnelles, organisationnelles, matérielles) à cette activité autonome.
Dans ce texte, une place particulière sera faite aux caractéristiques de certains objets mis à disposition des enfants, en tant qu’elles déterminent largement le contenu et la qualité de leur activité.
L’un des éléments fondamentaux pour permettre à l’enfant cette autonomie dans l’exercice de ses compétences, c’est la relation individualisée au cours des soins.
En collectivité, c’est au cours de ces moments privilégiés avec l’adulte que l’enfant va réaliser ses premières expériences sociales, connaître ses besoins propres.
L’organisation de la journée selon un déroulement stable et facilement repérable par l’enfant, la continuité du soin, l’attention que l’adulte lui apporte, contribuent à sa sécurité et à son bien-être. La prévisibilité offerte par l’adulte au cours du soin lui-même, à travers ses mots, ses gestes et ses attitudes, aide l’enfant à se préparer même de façon très courte dans le temps aux transitions (« Après avoir changé ta couche, je te poserai sur le tapis », etc.). Il peut anticiper l’action. En outre, la place faite à ses initiatives lui permet d’être acteur. En sécurité intérieure, reconnu en tant que personne, portant en lui cette relation satisfaisante avec l’adulte, il peut s’engager dans son activité autonome.
D’où l’importance d’une organisation réfléchie en équipe et cohérente, permettant d’offrir à l’enfant un environnement facilitateur. Cela signifie d’abord une relation stable et individualisée avec des personnes référentes et des repères temporels structurants tels que nous venons de les évoquer. Mais cela implique également que l’on aura apporté la plus grande attention à d’autres aspects, parmi lesquels :
  • l’aménagement de l’espace ;
  • la sélection de jouets réellement adaptés, en quantité et en qualité, aux intérêts, aux besoins et aux capacités de l’enfant ;
  • au positionnement de l’adulte vis-à-vis du jeu de l’enfant.
En fait, deux sources principales de difficultés se présentent pour l’enfant :
  • la première, c’est quand il est manipulé sans attention dans le soin, surtout quand celui-ci est accompli par plusieurs personnes successives ;
  • la deuxième, quand il est dérangé trop souvent dans son jeu.
Les recherches menées par l’Institut Emmi-Pikler à Budapest en collaboration, pour certaines d’entre elles, avec des cliniciens français, ont permis d’identifier plusieurs choses.
 
La qualité d’intégration
 
 
Chez l’enfant, la qualité d’intégration d’un mouvement ou d’une acquisition est plus grande s’il trouve les ressources en lui pour y parvenir. Prenons pour exemple un enfant qui veut monter quelques marches : il se déplace à « quatre pattes » et franchit sans problème des obstacles comme un banc très bas. Il a devant lui trois marches (ce qui est suffisant pour cet apprentissage) qui mènent à une petite plate-forme. Il est intéressant de voir la démarche de l’enfant qui, au fil des jours, va expérimenter, « vivre » dans son corps les différentes approches possibles et impossibles pour parvenir à son but. En disant cela, je ne sais pas si son but est d’atteindre la plate-forme ou de monter sur les marches, mais je l’observe qui tente de grimper. Il commence par les jambes, il n’y arrive pas. Une autre fois, il tente par les bras, il arrive à monter un genou mais se heurte à la main qui est posée sur la marche. Plus tard, et après répétition des mouvements, l’enfant parviendra à grimper.
Toutes ces étapes, il les a vécues avec son corps et en a intégré les moindres coordinations, ses gestes sont sûrs. Il est plus facile de monter que de descendre. Parfois, l’enfant est « coincé » au milieu de l’escalier et ne peut plus bouger. Il est inutile de lui montrer le chemin en prenant sa main et en la posant à un autre endroit. Dans cette situation, il se concentre sur son équilibre (a fortiori s’il est en difficulté) et ne comprend pas l’explication de l’adulte. Peut-être pouvons-nous, après lui avoir laissé un temps d’expérimentation, le prendre dans les bras et le placer dans une position antérieure qu’il maîtrise parfaitement (assis par terre, par exemple). Quand les enfants peuvent comprendre dans leur corps le processus du mouvement, ils sont beaucoup plus sûrs d’eux. Ils sont les initiateurs du mouvement. Cela nous amène à réfléchir à notre action en termes d’environnement proposé à l’enfant plutôt que d’action sur l’enfant lui-même. Dans cette perspective, l’adulte n’intervient pas dans le jeu de l’enfant, la relation et la sécurité affective sont apportées en grande partie pendant les soins, comme nous l’avons vu précédemment. Mais l’adulte n’est jamais loin ; il est disponible d’un mot ou d’un regard, même à distance.
 
Différentes formes d’attention, particulièrement repérables aux environs de la fin de la première année
 
 
1. L’attention flottante, à travers laquelle l’enfant va être en relation avec le monde environnant. Cette forme d’attention peut donner l’impression qu’il passe d’un jeu à l’autre ; c’est en général une formulation à connotation négative. En fait, il est vraiment en situation d’ouverture.
2. L’attention soutenue : l’enfant s’arrête, il commence à investir le jeu.
3. L’attention concentrée : l’enfant est concentré dans son jeu, il s’abstrait momentanément du monde environnant, il est en contact intime avec lui-même et avec l’objet spécifique de son intérêt du moment. Il est comme « capté [1] ».
Ces trois formes ne sont pas hiérarchisées, chacune a son importance. L’enfant passe de l’une à l’autre de façon souple. Un enfant ne peut pas être en attention concentrée toute une journée. C’est l’observation dans la durée et la régularité qui va nous permettre de mieux en repérer l’alternance. Il est important de laisser l’enfant gérer à sa convenance ces passages spontanés d’une forme à une autre ; c’est pour lui une source de plaisir et, pour nous, un signe d’autorégulation. Il faut vérifier en équipe si nous sommes tous d’accord sur le contenu des mots qu’on utilise. Par exemple, mieux discerner un ordre : un enfant passe d’un jeu à l’autre, l’air absorbé. En fait, il passe d’un jeu rouge à un autre jeu rouge, etc. Dans cette situation, il nous arrive de dire qu’il ne fait rien, alors qu’en réalité une logique sous-tend son activité. De même, l’enfant qui monte sur un toboggan à l’envers et debout, redescend et remonte encore, est-il en attention flottante ? Le mouvement est-il un signe de non-attention ? Il se pourrait que l’intérêt principal du toboggan, pour l’enfant, ne soit pas de descendre mais de monter, trouver des équilibres, jouer avec l’adhérence, etc.
Cette réflexion autour de l’attention de l’enfant au cours de son jeu nous donne une indication de travail dans les lieux d’accueil collectif quand, dans un groupe d’enfants, ceux-ci n’atteignent jamais l’attention concentrée. Il est quasiment impossible que tous les enfants manifestent en même temps et longtemps une telle difficulté. Si c’est le cas, il est alors nécessaire d’interroger l’organisation du lieu.
 
Complexification du jeu
 
 
Très tôt, l’enfant a la capacité de s’engager dans la durée dans son activité si le cadre le lui permet, s’il n’est pas « dérangé ». Très tôt, il peut retrouver les mêmes objets et, avec le temps, en complexifier l’approche. C’est lui-même qui apporte de la complexité à son jeu, l’enrichissant constamment en fonction de l’évolution de ses propres compétences, comme nous le verrons un plus loin au cours des descriptions de certains jouets. Ce n’est pas, comme l’affirment certains arguments commerciaux, le jouet qui, par sa complexité, rend l’enfant « intelligent ».
Je vous propose une description de différents jouets, des diverses utilisations et de la richesse des processus auxquels ils peuvent donner lieu quand ils sont choisis avec discernement.
Le tissu
Premier objet après que l’enfant a découvert sa main, premier objet qui va lui permettre de maîtriser sa main. L’enfant est posé sur le dos sur un tapis, position de sécurité qui évite les tensions corporelles, le tissu posé à côté de lui. Attrapé par hasard, souple, agréable, facile à modifier dans sa forme, à passer d’une main à l’autre, à lâcher, à reprendre, à tirer, il permet d’affiner la motricité, le travail de la main, le doigt pointé qui court sur les motifs du tissu. L’enfant peut le laisser tomber sur son visage, ça ne lui fera pas mal, et un adulte n’est jamais loin et sera suffisamment attentif pour le lui enlever si l’enfant s’inquiète. Puis, la maîtrise du mouvement venant, celui-ci le laissera peut-être volontairement sur le visage et l’enlèvera. L’enfant sur le ventre va l’utiliser pour frotter par terre, cacher des objets dessous, le poser dans un contenant. Beaucoup d’autres choses encore…
C’est pourquoi il est intéressant que le tissu soit toujours le même, pour permettre à l’enfant d’affiner son expérience dans le temps. Celui-ci aura du plaisir à le retrouver, à « quitter » sa forme générale pour découvrir sa finesse. De par son déplacement et cette nouvelle perception du monde qui l’accompagne, il pourra de façon autonome choisir un autre tissu. Mais, à ce moment-là, il aura déjà découvert de nombreux autres jouets, comme des objets plus lourds, en bois par exemple.
Le couvercle de petit pot
Il doit être bien nettoyé, désinfecté (quel que soit l’objet proposé, la sécurité est impérative, surtout quand, à l’origine, il n’est pas prévu pour jouer). Dès qu’il se positionne sur le côté, l’enfant commence à pouvoir l’attraper, mais c’est lorsqu’il se retourne sur le ventre que ça devient vraiment intéressant. Le prendre à pleine main, plus tard par le rebord, le lever, le lâcher… Parfois, il tombe à plat, parfois sur la tranche et il tourne sur lui-même ; l’enfant, intéressé, recommence inlassablement, observe, la pince fine s’affirme (entre le pouce et l’index). Il se remet sur le dos avec l’objet dans la main, le regarde, le soupèse, le passe d’une main à l’autre, le lâche sur son ventre, tâtonne pour le reprendre. Il passe son doigt à l’intérieur, suit la courbure crénelée, s’attarde sur le creux au milieu, le retourne, promène son doigt sur la partie bombée, sur le rebord lisse. La richesse est grande. La bouche n’est pas en reste, outil de découverte pour le tout-petit. Plus tard, l’objet passe dans une corbeille ou une bassine, il disparaît, apparaît selon le bon vouloir de l’enfant. Quand il est proposé en quantité, il devient objet de transvasement à remplir, vider. Le geste est plus affirmé, l’enfant peut utiliser une bassine, une corbeille ou des boîtes diverses. Dans un gobelet en plastique (incassable) transparent, on peut voir le couvercle. Mais quand le gobelet est opaque, le couvercle « disparaît ». Quand celui-ci tombe au fond, le gobelet fait de la musique. Il devient presque « maracas » quand l’enfant le secoue (mais pas trop fort, car alors le couvercle de petit pot tombe, ce qui demande un travail de contrôle du mouvement du bras).
Plus tard encore, dans un pot en fer de lait en poudre dont on aura pris soin de vérifier que le rebord ne coupe pas, on fera une fente sur le couvercle en plastique et l’objet se fera boîte aux lettres. Les couvercles de petits pots disparaîtront dans cette boîte au lieu de partir dans les radiateurs, derrière les meubles ou dans les interstices les plus compliqués.
La bassine
À l’envers, la bassine va servir d’appui à l’enfant. À genoux, il va commencer à se soulever, à expérimenter l’altitude avec sa tête, un peu plus haut chaque fois, chaque fois vérifier que la stabilité est acquise avant d’aller un peu plus loin. Surtout, garder les trois points d’appui, l’équilibre, et juste un geste maîtrisé de déséquilibre qui permettra de passer au geste suivant. Les mains, le corps, sont en adéquation avec les lois de la physique, cette géométrie du corps qui supporte mal les apports extérieurs qui vont tendre un muscle plus que de raison et fragiliser l’édifice, si précis dans sa construction.
C’est à travers tout cela que va s’installer la confiance dans ce corps, si nécessaire pour l’emmener plus loin avec plaisir. La bassine va être poussée à genoux, « attention transversale encore mais la tête en l’air [2] ».
Par la suite, la bassine peut basculer sur la tête et devenir chapeau ou instrument d’un jeu de cache-cache.
Elle devient indispensable comme contenant entre 1 an et 2 ans, associée à du matériel qui sert de contenu (bobines de fil, cubes, clipos, etc.). Vider, remplir, vider encore et remplir à nouveau, c’est la grande occupation. Les jeux d’eau deviennent importants : vider, remplir, contrôler le débit (intéressant quand arrive le temps de l’apprentissage de la propreté). Transvaser d’un petit récipient vers un grand, ça ne déborde pas. Dans le sens inverse, ça déborde. Perceptions autour de plus petit que…, plus grand que… (approche des mathématiques).
L’enfant devient chercheur scientifique, qui expérimente, réfléchit, tente d’assembler ce qui peut l’être, ce qui ne peut pas l’être, toucher, sucer, porter, assembler, trier, manipuler, regarder, observer, soutenir, lâcher, lancer, tirer, écouter, jeter, déchirer, recommencer, sentir, courir, marcher, ramper, tenir, mélanger, transvaser, rouler, grimper, glisser, sauter, construire, etc. Une très grande diversité d’actions sont possibles avec tous ces objets.
Il est intéressant de réfléchir aux jouets qui suspendent leur vol à quelques centimètres du visage du bébé sur le dos, par exemple les portiques ou les jouets accrochés au plafond par un élastique. D’une part, il ne peut pas les attraper ni les prendre en main et les manipuler. D’autre part, ils ne lui permettent pas d’expérimenter la pesanteur comme il peut le faire avec un objet libre avant de pouvoir le faire avec son propre corps, alors que cette expérience l’aide à mieux appréhender sa propre évolution vers la verticalité.
Certains jouets, trop complexes ou comportant trop d’indications, réduisent les possibilités d’action et l’enfant se lasse. Par exemple, les jouets qui demandent d’appuyer sur un bouton pour obtenir une réaction : même s’il y a plusieurs boutons, la palette des interventions est très pauvre. Au mieux, ce type de jouet a une poignée, ce qui permet à l’enfant de la transporter à travers la pièce. Ou encore, certains jouets trop compliqués qui nécessitent l’intervention de l’adulte et impliquent une dépendance (les poupées ayant des vêtements trop difficiles à mettre, par exemple). Ces jouets mettent l’enfant en échec et peuvent le décourager dans son plaisir de découvrir.
Voici réunis quelques éléments autour de ce « jeu » si important dans le développement de l’intelligence et de la construction de la personne entière. Nous pourrions développer une réflexion similaire pour beaucoup d’autres jouets, l’esprit sera le même autour de ces thèmes :
  • l’observation, qui nous permet d’être au plus proche des besoins de l’enfant, donc de lui proposer du matériel adapté ;
  • la réflexion en équipe autour de l’environnement proposé à l’enfant, suffisamment riche pour lui permettre, en toute autonomie, d’y puiser en fonction de ses besoins ;
  • l’action de l’adulte sur cet environnement et non pas sur l’enfant lui-même ;
  • la confiance dans les capacités et les compétences de l’enfant, la simplicité du jouet et sa présentation en quantité.
Nous pouvons conclure sur le plaisir, plaisir de l’enfant qui maîtrise et se sent compétent dans le jeu, plaisir de l’adulte qui en est témoin et l’accompagne dans ce chemin.
 
NOTES
 
[*] Jean-Robert Appell, éducateur de jeunes enfants.
[1] Cf. article « Quelques résultats de recherches sur le contenu et la structuration de l’activité spontanée de l’enfant au cours des dix-huit premiers mois », A. Tardos, M. David ; et cassette vidéo De l’attention du bébé au cours des jeux, A. Tardos, G. Appell, diffusion par Association Pikler-Lóczy, 20, rue de Dantzig, 75015 Paris.
[2] L’enfant passe de l’attention horizontale à l’attention verticale, la perception de l’environnement et de ses dimensions n’est pas la même. Ce « travail » commence bien avant pour l’enfant, lorsque, par exemple, il s’accoude sur le côté sur le tapis et qu’il lève la tête. Les jouets sont multiples et parfois surprenants (beaucoup d’objets peuvent devenir jouets : qui n’a pas vu, à la période de Noël, les enfants jouer avec les cartons et le papier d’emballage plutôt qu’avec le jouet qui se trouve à l’intérieur ?). L’observation de l’enfant dans son activité est une source sûre dans laquelle nous pouvons puiser afin de lui proposer ce qui correspond à son besoin du moment. Faut-il proposer un objet qui roule à un enfant qui ne se déplace pas ?
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[1]
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[2]
L’enfant passe de l’attention horizontale à l’attention ver...
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