Spirale
érès

I.S.B.N.2749200296
192 pages

p. 71 à 75
doi: 10.3917/spi.024.0071

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Jeu

no 24 2002/4

2002 Spirale Jeu

Le jeu dans une crèche parentale : propos d’éducatrices de jeunes enfants

Christine Aussaguel Laetitia Mialhe Nadine Pécondon-Lacroix  [*]
Le jeu est omniprésent : sens d’une démarche éducative et pédagogique, il est objet de réflexions, d’observations et de pratiques. La place accordée au jeu est en interaction avec le regard porté sur l’enfant et son éducation. Dans cette structure, les adultes – professionnelles et parents – considèrent que l’enfant est un puer ludens : pour lui, jouer c’est grandir, c’est communiquer, c’est vivre. Le jeu permet la rencontre de soi, la rencontre de l’autre.
Nourries de savoirs référentiels – Rousseau, Fröbel, Decroly, Claparède, Wallon, Piaget, Château, Winnicott, pour citer quelques figures emblématiques ayant réfléchi sur le rapport enfant-jeu –, les professionnelles s’inscrivent dans une philosophie éducative : l’enfant est jeu, « le jeu est son métier », le jeu permet un développement global harmonieux (sensori-moteur, affectif, cognitif, social), le jeu est médiation.
Par le jeu et dans le jeu, l’enfant est acteur de sa propre construction identitaire ; par le jeu et dans le jeu, l’enfant est sujet. Être sujet, c’est être dans une relation à l’autre. L’enfant, dès sa naissance, même avant sa naissance, est sujet de jeu. « Toc, toc, toc, es-tu là ? » Un petit pied s’agite, frappe le ventre de maman, les parents sont émus, ils rient et souvent recommencent, « toc, toc, toc… ». Le jeu s’installe, la relation s’affirme, le plaisir est. L’espace de jeu est créé : joie et plaisir en sont les fondations.
Le jeu est un fait social : il s’inscrit dans des projections collectives, dans une image de l’enfant, dans une représentation de sa place dans l’éducation. Le petit d’homme est un être à éduquer. Des interrogations, des prises de positions jaillissent : un sens de la démarche éducative et pédagogique s’établit. Certes, le petit d’homme est un être à éduquer (nous en tirons nos nom et objectif professionnels) ; certes, la relation adulte-enfant est asymétrique (il ne s’agit pas d’escamoter « l’état d’enfance » en le chargeant de responsabilités d’adultes), mais aussi la confiance peut lui être accordée si l’on croit en ses capacités, ses « compétences ». Dans cette approche, l’enfant rejoint le jeu, le jeu rejoint l’enfant, le jeu est la vie de l’enfant… ; tous deux sont reconnus, chacun a « une valeur en soi ». Toutes les interrogations ne sont pas pour autant levées. Le jeu est un terme polysémique et, dans la pratique professionnelle, il se décline sous différentes modalités, selon l’opposition « classique » jeux libres/activités dirigées. Les jeux libres ou spontanés correspondraient à la définition générale du jeu posée par Huizinga [1], reprise par Roger Caillois [2] : c’est une activité libre, séparée, incertaine, improductive, réglée, fictive. La notion de liberté est primordiale, ce qui écarterait de la sphère ludique les « activités dirigées » où le jeu ne serait, selon l’expression de Gilles Brougère, qu’une « ruse pédagogique [3] ». Le jeu ne serait alors qu’un exercice, selon sa correspondance étymologique latine ludus, école, exercice. Nous avons constaté un glissement sémantique, signifiant, selon nous : à l’emploi du terme « activités dirigées » est préféré celui d’« ateliers d’éveil » : ateliers de peinture ou de dessin, atelier de manipulation (terre, pâte à modeler, à sel, semoule), atelier musical, sensoriel, corporel, ou encore atelier contes et histoires. Le terme « atelier » renvoie à l’image de l’artisan, de l’artiste qui crée. Si dans ces ateliers, des consignes sont posées pour l’équilibre et dans le respect d’une vie en collectivité, l’objectif est celui d’une expression libre, improductive, incertaine. Cela ressemble à un jeu, cela doit être un jeu. L’atelier est, disons, « accompagné » par l’organisation dans l’espace et dans le temps, par une mise en place matérielle, par une offre de supports. Venons-en au terme « éveil » : son emploi sous-tend une démarche différente que celle contenue dans le terme « dirigé », la conduite de l’adulte n’a pas le même sens. Nous nous permettons de penser que « éveil » renvoie à nos histoire et identité professionnelles. Friedrich Fröbel (1782-1852) est le père fondateur du jardin d’enfants, premier lieu professionnel des jardinières d’enfants, appellation qui a perduré jusqu’en 1973, date du diplôme d’État d’éducateur de jeunes enfants. Le projet de Fröbel porte sur une pédagogie de la prime enfance et une théorie du jeu : il conçoit une « pédagogie de la vie » où l’enfant est en étroite relation avec la nature. « L’enfant n’a pas seulement une nature spécifique. Sa spécificité est bien plus profonde : il est la nature en train de se produire, natura naturans [4]. » Pour Fröbel, l’enfant est « germe d’une nouvelle vie ». « Il s’agit d’organiser autour de la jeune plante un environnement favorable à son développement. » Tel un jardinier qui arrose, avec précaution et patience, le germe, les jeunes pousses pour qu’ils grandissent, s’épanouissent, la jardinière d’enfants doit « arroser », par des soins attentifs, les jeunes enfants afin que leurs potentialités, les dispositions qui sont en eux par nature, puissent s’éveiller, grandir et s’épanouir.
Le jeu est sens, le jeu est acte. Il recouvre, dans notre pratique professionnelle, la totalité de la notion de « libre jeu » formulée par Gilles Brougère [5] : « Le libre jeu suppose une intervention indirecte […] : il s’agit d’observer et de modifier l’environnement en apportant des références aux enfants afin qu’ils mettent en scène des situations plus riches, et qu’ils aillent plus loin, tout en s’appuyant sur leurs initiatives. […] Il faut donner à l’enfant la possibilité de progresser dans son jeu, sans le diriger. » Ainsi, en est-il de l’organisation de « l’espace-bébés » : le tout-petit allongé (sur le dos, sur le ventre) sur un tapis de mousse, blotti dans des coussins, assis en face-à-face dans un transat, « joue » librement avec ses mains, ses chaussettes, le hochet à sa portée ; « joue » avec l’autre, le « copain » par une décharge motrice où les pieds de l’un frappent les pieds de l’autre ; « joue » avec l’adulte, le parent ou le professionnel, dans un jeu d’écholalies, de gazouillis ; « joue » dans le doux effleurement du visage, par une tendre tonalité de la voix, dans une complicité du regard : « Front petit front, Yeux petits yeux, Nez de cancan, Bouche d’argent, Menton fleuri, guili, guili… » Le sourire s’esquisse, le plaisir se signifie, la relation s’installe, les liens se tissent, le jeu est vie. Le jeu, au fil des jours, de la croissance de l’enfant, va se diversifier. L’enfant explore, expérimente, manipule, construit et déconstruit, cherche, propose, demande, l’enfant vit : tout peut être support de jeu, de jeux. La petite cuillère, la bassine, le carton, les brindilles, la fourmi qui court, les feuilles, la flaque d’eau, le trou du grillon dans la terre, le vent…, tout est source de découvertes, de plaisir ; il suffit dans un lieu d’accueil collectif de la petite enfance de permettre des possibles.
Dans notre ère culturelle, les médiations s’établissent davantage par l’intermédiaire de l’objet que par le corps : ainsi l’éducation est plutôt « distanciale » que « proximale ». Dans ce cadre, les jouets sont les « objets » privilégiés destinés à l’enfance. Georges Reddé souligne le rôle séparateur mais aussi unifiant des jouets. Conçus, choisis par les adultes professionnels dans notre structure, ils déterminent ce que cet auteur nomme « le parc des jouets » : « La diversité des jouets et la structure [du parc de jouets] qui en sous-tend l’assortiment concrétisent la mise en relation de l’image que les adultes ont de l’enfance, des étapes de développement et des stratégies éducatives avec les motivations et les intérêts, les pulsions partielles et plus ou moins anarchiques, les compétences et les savoir-faire spécifiques qu’expriment leurs enfants […] les jouets sont à considérer comme des médiateurs proposés à l’activité de l’enfant, des expressions culturelles dont on attend qu’elles stimulent, induisent et entretiennent la croissance et le développement, des supports matériels sémiotisés, investis au cours des interactions [6] ».
Dans toutes les structures d’accueil de la petite enfance, des jouets multiples et variés sont proposés aux enfants de tout âge. Nous pouvons faire un inventaire typologique : des jouets sensori-moteurs : hochets, portiques pour bébés, culbutos, boulons à visser, parcours de perles à déplacer, cubes, etc. ; de nombreux jouets moteurs : trotteurs, tricycles, voitures, tracteurs – nous sommes dans une zone semi-rurale –, ballons, cerceaux, toboggans, structure d’escalade, etc., car nous bénéficions d’un vaste espace extérieur et intérieur, des jeux et des jouets d’imitation : cuisine et dînettes, poupées et accessoires (habits et articles de puériculture type poussettes, landaus), garages et accessoires, téléphones. Les jeux d’imitation sont aménagés en « coins », ce qui procure à l’enfant ou au petit groupe qui y évolue un contexte maîtrisable – en particulier du fait de la miniaturisation –, un cadre stable où il pourra exprimer librement ses projections et perceptions, un espace de socialisation assez loin du regard pour se sentir autonome, assez près pour se sentir sécurisé. Il faut aussi mentionner les marionnettes et les déguisements, supports de création et d’imaginaire, et les jeux de tâtonnement expérimental et de logique, type puzzles, encastrements, jeux de construction. Nous n’employons pas dans notre structure la terminologie « jeux éducatifs » car nous la jugeons redondante dans la mesure où nous considérons que tout jeu est éducatif. Dans notre pratique, nous veillons à une rotation de l’aménagement de l’espace et du « parc à jouets », pour éviter une certaine routine, voire un conditionnement, afin que la curiosité, la découverte soient toujours sollicitées. De même, nous nous attachons à une qualité d’offre : des jouets solides, esthétiques, pertinents et rangés…, tout en permettant bien sûr le jeu spontané ; en effet, nous pensons que des jouets « mis en vrac », mélangés, dispersés dans tout l’espace perdent leur fonction de structuration.
Le jeu est plaisir, le jeu est joie ; quand il est partagé les complicités s’installent entre l’adulte et les enfants : Laetitia a inventé « le jeu de la queue du loup » : un bout de tissu à la ceinture, c’est bien sûr la queue du loup ; le loup court, court, les enfants courent, courent après la queue du loup, un enfant attrape la queue du loup, il devient loup, le loup court, court, ainsi de suite… Que de rires, de jubilation ! Nous avons retrouvé les jeux de notre enfance : « Passez pompon les carillons », « Le petit train », celui qui fait tchou, tchou. « Le facteur n’est pas passé, il ne passera jamais », « Bateaux sur l’eau »… et plouf ! La chaîne des générations, des langages fait maillage. Le jeu à la rencontre de soi, à la rencontre de l’autre. Le jeu, c’est le métier de l’enfant, le jeu, c’est notre métier. Le jeu, c’est la vie et nous aimons la vie.
 
NOTES
 
[*] Christine Aussaguel, Laetitia Mialhe, Nadine Pécondon-Lacroix, éducatrices de jeunes enfants.
[1] J. Huizinga, Homo ludens : essai sur la fonction sociale du jeu, Paris, Gallimard, 1951.
[2] R. Caillois, Des jeux et des hommes : le masque et le vertige, Paris, Gallimard, éd. rev. et augm., 1967.
[3] G. Brougère, Jeu et éducation, Paris, L’Harmattan, 1995.
[4] M. Soétard, Friedrich Fröbel : pédagogie et vie, Paris, Armand Colin, 1990, p. 52.
[5] G. Brougère, « Libres jeux », Éducation enfantine, n° 7, 1991, p. 10-12.
[6] G. Reddé, « Les parcs des jouets », Autrement, 133, Jouer, 1992, p. 93-106.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Christine Aussaguel, Laetitia Mialhe, Nadine Pécondon-Lacr...
[suite] Suite de la note...
[1]
J. Huizinga, Homo ludens : essai sur la fonction sociale du...
[suite] Suite de la note...
[2]
R. Caillois, Des jeux et des hommes : le masque et le verti...
[suite] Suite de la note...
[3]
G. Brougère, Jeu et éducation, Paris, L’Harmattan, 1995. Suite de la note...
[4]
M. Soétard, Friedrich Fröbel : pédagogie et vie, Paris, Arm...
[suite] Suite de la note...
[5]
G. Brougère, « Libres jeux », Éducation enfantine, n° 7, 19...
[suite] Suite de la note...
[6]
G. Reddé, « Les parcs des jouets », Autrement, 133, Jouer, ...
[suite] Suite de la note...