Spirale
érès

I.S.B.N.2749200296
192 pages

p. 96 à 97
doi: 10.3917/spi.024.0096

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Jeu

no 24 2002/4

2002 Spirale Jeu

Jouer pour les bébés

Anne-Françoise Cabanis  [*]
Depuis une quinzaine d’années, des spectacles pour les bébés ont vu le jour. D’abord objets de suspicion, de rejet, de colère, de peur, les spectacles sont aujourd’hui les bienvenus dans la plupart des lieux de vie des enfants (crèches, haltes-garderies, relais petite-enfance, pmi, etc.) ; de véritables spectacles dans lesquels des artistes (comédiens, danseurs, musiciens, conteurs) donnent le meilleur d’eux-mêmes pour chercher un nouveau moyen de communiquer avec les bébés, pour chercher comment aller vers l’essentiel, vers les sens du tout-petit, dans un grand moment de partage.
Il peut y avoir du texte (haïkus de la nuit), il peut ne pas y en avoir ; tout est fait pour ouvrir vers l’imaginaire et entraîner le petit enfant dans le temps de la paresse et de la rêverie… Au spectacle, il n’est pas là pour apprendre mais pour prendre tout ce qui est donné, tout ce qui est offert.
Bien sûr, le bébé calé sur les genoux de l’adulte accompagnateur, à quatre pattes, dans son transat ou sur son petit banc, ne « joue » pas à proprement parler. C’est l’artiste qui joue, qui bouge, qui parle, qui chahute ou qui fait de la musique. Alors, où est le jeu pour le petit ? Le regard du spectateur forme lui-même le spectacle.
Et si on regarde de près le mot spect-acteur, on comprend bien que celui qui regarde et qui ne parle pas (adulte ou enfant) construit et participe tout autant à l’existence du spectacle que celui qui joue. Pour qu’il y ait spectacle, il faut un artiste et au moins un spectateur, et c’est aussi en développant l’art et le plaisir d’être spectateur que le petit enfant participe, est partie prenante de la création.
Tous les comédiens, musiciens, marionnettistes et danseurs qui « jouent » pour la petite enfance disent la majesté des souffles qu’ils entendent, l’intensité des regards qui se posent sur eux et l’« extra-ordinaire » exigence artistique que requiert ce public. Ils disent aussi combien ces spectateurs les poussent à donner le meilleur d’eux-mêmes et combien le partage de ces temps de représentation est précieux et intense. Ce petit enfant spectateur, porté au rêve, à l’écoute, aux regards… aux rives d’autres mondes, trouve des traces, des empreintes, des reflets de son propre monde dans ce qui lui est proposé.
Ce sont quelquefois des mots, quelquefois le silence habité qui entourent le spectacle. Mais on ne peut pas en douter. L’enfant « joue », fait sien tout ce qui est proposé, par emprunt (empreinte) aux artistes, adultes habités de l’envie de « jouer » ensemble à la poésie, au rêve, au bonheur d’être au monde, au travers de démarches artistiques exigeantes qui se « jouent » des stéréotypes et des idées toutes faites sur le bébé, ce qu’il aime ou doit aimer, et les artistes « ravissent » et entraînent les enfants sur un chemin de liberté…
Qu’ils continuent longtemps à « jouer » pour les publics de tout-petits !
 
NOTES
 
[*] Anne-Françoise Cabanis, conseiller technique pour le jeune public, Noisiel.
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