2002
Spirale
Jeu
Un livre, est-ce que c’est comme un jouet ?
Dominique Rateau
[*]
Non, un livre n’est pas un jouet. Un livre est un livre. D’ailleurs, il ne viendrait à l’idée de personne de poser cette question pour la littérature générale destinée aux adultes. Alors, pourquoi se pose-t-elle dans l’univers de la petite enfance ? Ne conviendrait-il pas de s’accorder d’abord sur ces représentations que font naître, en chacun de nous, les mots « jouet », « livre », « tout-petit » ?
« C’est quoi, un jouet, pour vous ? »
Essayez ! Posez la question autour de vous. Vous verrez ce qu’ils vont en dire, les adultes qui vous entourent !
« Et un livre ? »
Un livre, en général, on sait. On est assez facilement d’accord. Mais un livre que pourrait lire un tout petit enfant ? Ah ! Alors là ! Vous en aurez, des réponses et des questions en tout genre !
« Un tout-petit ? Mais il ne sait pas lire ! »
« Ah ! Tu veux dire un truc en plastique, pour mettre dans le bain ? »
« Mais non, en carton ! En carton épais, pour pas qu’il le déchire. »
« Mais non ! un normal, en papier. Avec des mots écrits et des images. »
« Mais, ça les intéresse pas ! »
« Si, moi j’en lis à Pauline. Je t’assure, elle aime ça. »
Sincèrement, essayez. Posez la question autour de vous.
« Et un tout petit enfant ? qu’est-ce que c’est ? »
« Un enfant de 3 ans », vous répondront certains. « Mais non, plus petits, quelques mois », diront les autres. « Oh ! À 5 ans, on est encore bien petit », rajouteront d’autres encore.
Vous comprenez pourquoi il est difficile de savoir de quoi on parle.
Le Grand Larousse universel dit qu’un jouet est « un objet conçu pour amuser un enfant ». Amuser… Le mot est ambivalent.
Amuser, cela peut vouloir dire « distraire », mais aussi « tromper ». Cette notion de duperie apparaît d’ailleurs dès la deuxième définition du Grand Larousse puisque, au mot jouet, est associée immédiatement l’expression : « être le jouet de quelqu’un », avec la définition suivante : « être victime de quelqu’un »…
Pour l’expression « amuser quelqu’un », le dictionnaire dit que c’est à la fois « occuper agréablement son temps, le divertir, lui procurer du plaisir, l’égayer, le distraire… » mais aussi « lui faire perdre son temps, détourner son attention pour l’empêcher d’agir… ».
Un jouet, défini dans ces termes, est donc un objet aux fonctions ambivalentes. Il serait destiné à la fois à « égayer » l’enfant, à lui « faire plaisir », mais aussi à le « duper », à lui « faire perdre son temps ».
Un jouet est, de toute façon, un objet conçu par un adulte, pour un enfant. Ce jouet est donc créé en fonction de la représentation que l’adulte se fait de l’enfant à qui il le destine. Ce jouet parle aussi de ce que l’adulte voudrait « susciter », « provoquer », chez l’enfant : l’amuser ? l’éduquer ? l’occuper ? l’endormir ? l’éveiller ? d’autres choses encore ou… tout à la fois ?
On peut même attirer l’attention sur ce fait que, dans nos sociétés occidentales modernes, le jouet est, le plus souvent, le résultat du regard d’un fabricant/distributeur sur un enfant consommateur. L’enfant devient cible. Et tout est bien étudié pour susciter ses envies. Les fabricants de jouets, soumis aux « normes » de sécurité et autres, se positionnent par rapport à l’« enfant-type » à qui ils destinent leur production et inscrivent, sur les catalogues et sur les boîtes de jeux, l’âge et le sexe, qui indiquent à qui est destiné ce produit. Ils rajoutent aussi, comme si cela pouvait être une preuve de qualité, « Vu à la télé »…
Le jouet est donc inscrit dans un « marché » du jouet. Les catalogues de jouets pullulent. Les publicités à la télévision se multiplient. Et les listes au père Noël ne cessent de s’allonger…
Et un livre-jouet ?
Comment est-il défini, ce terme, dans le Grand Larousse ?
Les définitions sont nombreuses, mais je choisis d’extraire seulement quelques idées. C’est d’abord la notion d’objet qui apparaît dans cette première approche, qui le définit comme « un assemblage de feuilles imprimées et réunies en un volume, broché ou relié ». Plus loin, il est écrit, toujours au sujet du mot livre : « S’emploie suivi d’un nom en apposition, précédé ou non d’un trait d’union, qui indique le thème ou l’utilisation du livre : un livre-jouet, un livre-document, des livres cadeaux. »
Ah ? Le mot jouet apparaît accolé au mot livre ?
Cela voudrait donc dire que le livre peut être parfois considéré comme un jouet ! Et si j’applique la définition du mot jouet, je rajoute : « Un objet conçu pour amuser un enfant. »
Ah, non ! Ce n’est pas du tout ça, un livre ! Un livre, c’est fait pour partager des pensées. Pour transmettre. Pas pour amuser ! Même si, des fois, c’est amusant. Mais ce n’est pas seulement amusant. Un livre, c’est fait pour semer des mots et des images dans les têtes ! Un livre, ça parle du manque. De l’autre, absent…
Mais je sais aussi que les livres, comme les jouets, sont inscrits dans une économie de marché. Ils sont un peu plus protégés que les jouets, car il existe en France une loi qui instaure le prix unique du livre
[1]. Cela veut dire que nous, les consommateurs, payons nos livres au même prix partout. Quel que soit l’endroit où on les achète. Un prix décidé par l’éditeur et indiqué le plus souvent au dos du livre. Cette loi a sans doute préservé, pour quelque temps encore, les lieux de vente de livres que sont les librairies indépendantes, et nous ne sommes pas encore entièrement soumis aux lois des grands supermarchés de livres pour enfants. Nous pouvons encore découvrir, chez des libraires, des livres dont la fonction n’est pas essentiellement de contenter le plus grand nombre et de répondre ainsi aux nécessités de la grande distribution : vendre vite et beaucoup. Encore, pour quelque temps, nous pouvons découvrir sur l’étagère d’un libraire un livre qui est là, en pièce unique, écrit pour nous. Un livre qui attend son lecteur, le temps qu’il faut. Plusieurs mois. Plusieurs années quelquefois. Mais je suis obligée de faire ce douloureux constat. Nous voyons apparaître actuellement sur le marché du livre, et notamment à destination des tout-petits, des « objets conçus pour amuser les enfants ». Ils ressemblent à certains jouets. Ils sont devenus des produits. Ils ont d’ailleurs souvent, sur leurs couvertures, des indications d’âge de lecture. Ils sont fabriqués comme les jouets de la grande distribution, à partir d’études marketing, et nous pouvons peut-être craindre que dans les années futures on établisse des « normes d’écriture » en matière de livres pour tout-petits !
Un livre n’est pas un jouet. Un jouet n’est pas un livre. Mais peut-être sont-ils tous les deux menacés ? Menacés de devenir des produits !
Il arrive parfois que le matin du 25 décembre, au pied du sapin, les adultes soient bien déçus – ou rassurés – de voir leurs rejetons, une fois retombée la fièvre de la découverte et de l’ouverture des paquets, se désintéresser complètement des « jouets » pour se mettre à « jouer » avec les emballages et les bolducs.…
Il arrive aussi qu’un adulte lisant un livre d’images à son enfant de 3 ans soit très surpris de constater que le tout petit bébé assis à côté sur les genoux d’un autre adulte tourne la tête, suivant de cette façon le mouvement des pages du livre. Comme s’il lisait, lui aussi !
Un livre n’est pas un jouet, un jouet n’est pas un livre. Mais le livre et le jouet interrogent tous deux notre capacité à jouer, à penser, à réfléchir, à sublimer, à différer… à être, plus qu’à posséder.
Pour jouer, il est surtout besoin d’imaginaire, de capacité à rêver, à construire un monde intérieur… Il est besoin de bonne distance entre soi et les autres. D’espace de rencontres où soi et l’autre puissent « partager » sans s’ignorer, ni s’envahir. Il est question d’espaces où chacun puisse dire à tour de rôle – en y croyant assez pour pouvoir entrer dans le jeu, mais sans trop y croire pour toujours savoir que l’on joue. « Alors moi, je serais une princesse. Et toi, tu serais un dragon ! Non, tu serais un prince charmant. Ah ! non, tu serais les deux… » Dans l’espace du livre, l’enfant peut « jouer » à être tout cela à la fois, sans rien en dire à personne. Il pourra même être – pourquoi pas ? – cette petite coccinelle qui ne joue pas de rôle dans cette histoire, mais qui est là, lumineuse, posée sur un pétale de rose…
Cette capacité à jouer rejoint cette « capacité à être seul en présence de sa mère » et la notion « d’espace transitionnel » décrits par Winnicott (Jeu et réalité, Gallimard, 1975).
Elle dépend sans doute des relations établies dès le plus jeune âge entre l’enfant et son entourage, de la place du langage dans cette relation, de la propre capacité des parents à jouer, de leur regard sur le monde, de leur regard sur leur enfant, des valeurs qu’ils ont le désir de lui transmettre… et de tant d’autres choses, liées à la complexité de l’être humain.
S’il est un point commun entre le jouet et le livre, c’est bien celui de créer un espace de rencontre entre l’adulte et l’enfant. Mais ce n’est pas vrai pour n’importe quel livre, ni pour n’importe quel jouet. Et encore faut-il que l’adulte soit disponible à la rencontre…
Sûr, un livre n’est pas un jouet
[2].
[*]
Dominique Rateau, Bordeaux.
[1]
La loi Lang de juillet 1981.
[2]
En guise de conclusion, deux brèves : dans l’hebdomadaire
Télérama, un article récent, intitulé « Les esclaves du père Noël », traitait des conditions de fabrication de certains jouets en Chine… Terrible ! Dans ses
Entretiens (avec Ramin Jahanbegloo, collection « Bibliothèque 10/18 »), George Steiner écrit : « Nous savons déjà, par Pascal et Montaigne, que le but de toute éducation consiste à ne pas avoir peur d’être assis dans une chambre silencieuse. » Or, 90 % de jeunes, selon les statistiques, ne peuvent plus lire sans écouter de la musique ou regarder la télévision du coin de l’œil. Ce phénomène démontre à quel point nous avons peur de la rencontre, dans l’acception qu’a donnée à ce terme Lévinas, peur de la nudité d’autrui.