Spirale 2006/1
Spirale
2006/1 (no 37)
168 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-7492-0603-0
DOI 10.3917/spi.037.55
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Le dossier

Vous consultezDu gouvernement des corps par la parole[*] [*] Extrait de texte : propos recueillis par Xavier Molenat,...
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AuteurDominique Memmi[**] [**] Dominique Memmi, politologue sociologue, directrice de recherche...
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du même auteur


1 Dans Faire vivre et laisser mourir, vous avez analysé la mise en place, autour de pratiques comme l’avortement ou l’euthanasie, d’un « gouvernement par la parole ». De quoi s’agit-il ?

2 Ce que l’on constate depuis trente ans, c’est une tendance à la dépénalisation des pratiques autour de la naissance et de la mort. Aucune sanction n’est désormais possible si ces actes sont réalisés sous certaines conditions : par exemple, pour l’avortement, s’il est réalisé dans un cadre médical et que la femme est placée dans un état de « détresse ». De même, concernant l’euthanasie, on voit s’éloigner à certaines conditions le risque de contrôle ou de poursuites. Autre exemple : la légalisation de la stérilisation, qui n’était pas officiellement autorisée avant une loi de 2001[1] [1] Loi n° 2001-588 du 4 juillet 2001 relative à l’interruption...
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3 L’interdit – donc le juge – exerce moins son empire, mais on a confié à d’autres agents sociaux le soin de contrôler ces pratiques : les médecins. Et une des manières pour les médecins de réguler ces pratiques, c’est de recevoir les patients à la faveur d’entretiens dûment prévus par la loi et de leur demander, au fond, ce qui les amène là, devant eux. Voilà donc un gouvernement par la parole, inscrit dans le droit lui-même, qui définit par ailleurs les motifs au nom desquels les candidats pourront recevoir satisfecit. C’est pour l’avortement, on l’a vu, la détresse de la demandeuse et, pour l’assistance médicale à la procréation (amp), la demande parentale d’un couple… De même, ce qui légitime et prouve la « bonne mort » en soins palliatifs, c’est qu’un minimum de parole ait pu se déployer, que les malades aient pu « parler » de leur fin de vie et traverser ainsi certaines étapes psychiques prédéfinies[2] [2] La psychiatre E. Kübler-Ross élabora une description de...
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4 Dans tous ces cas, une sollicitation discursive est prévue pour vérifier qu’il y a bien, face au médecin, un sujet conscient de la position qu’il a prise et capable de l’assumer de manière raisonnable, d’être finalement, par rapport à ces questions très douloureuses, où l’enquête montre que les émotions, les pulsions sont très présentes, dans une position de relative froideur et d’autocontrôle. Ce qui est étonnant, c’est que ce contrôle a priori des motifs est assuré par des gens, les médecins, qui ne sont pas des professionnels de la psyché, mais du corps. Si on prend un peu de distance anthropologique, c’est un dispositif tout à fait singulier !

Concrètement, comment cela se passe-t-il ?

5 Quand on va sur place, on s’aperçoit que le dispositif fonctionne, mais qu’il est en partie formel et ceci pour tout un ensemble de raisons. Il est en partie contradictoire avec le travail médical hospitalier : les médecins ont souvent peu de temps et pas forcément les compétences pour faire parler, ou alors ce sont les patients qui ne sont pas en état de parler pour des raisons linguistiques ou sociales. Bref, la sollicitation biographique sur les bons motifs de la demande s’avère moins intense que ce à quoi les textes nous préparaient. Elle peut être minimale. Par exemple, une femme arrive pour une amp, dit : « Ma sœur a déjà deux enfants et elle est plus jeune que moi ! » et se met à pleurer. Le médecin peut considérer cette production autobiographique comme convaincante, suffisante à justifier la demande parentale. Le dispositif de gouvernement par la parole, s’il est central, n’a pas forcément besoin d’être inquisitorial…

Comment s’exerce alors l’autorité du médecin ?

6 Tout se passe comme si le corps médical se voyait reconnu – autant voire plus que jadis, et par la loi notamment – un pouvoir considérable (être celui qui encadre des conduites désormais autorisées), en n’ayant plus l’autorité sociale pour l’assumer entièrement. Les médecins ont du mal à refuser ouvertement ce que les patients leur réclament (en procréation artificielle, notamment) et, souvent, ils n’osent pas poser certaines questions (Ce couple a-t-il au moins des relations sexuelles régulières qui lui permettraient d’enfanter « naturellement » ?). Ils tendent aussi à se débarrasser sur le conseiller familial ou conjugal[3] [3] L’entretien avec un conseiller familial ou conjugal, autrefois...
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du soin de vérifier qu’on n’a pas affaire à une demande excessive (avortements à répétition par exemple). Ayant du mal à résister à des désirs pressants, ils essaient alors de faire jouer le temps en leur faveur. Le médecin en amp demande : « Cela fait combien de temps que vous essayez d’avoir un enfant ? » Il a en tête, sans toujours le savoir, un âge, des raisons et un temps d’attente légitimes pour avoir des enfants. Et il lui reste quelques moyens pour les faire valoir : il s’arrangera, entre autres, pour laisser passer du temps. S’il a un « doute sérieux » sur la « validité des motivations », la loi l’autorise même à obliger les patients à rencontrer psychologues et psychiatres ou à se voir « proposer un délai de réflexion supplémentaire »…

Et comment réagissent les patients ?

7 La façon très différente dont médecins et patients évoquent ces entretiens montre que cette situation de dépendance objective n’est pas vécue par eux de la même manière. Les médecins ont l’impression d’être très peu autoritaires et le sont certainement moins qu’avant. Mais c’est le déséquilibre des ressources qui importe ici. Car les patient(e)s sont toujours dans l’urgence : urgence d’avorter ou d’obtenir une amp qui arrive souvent bien tard dans le cycle de vie, urgence de mettre fin à la douleur et à la dégradation physique et psychique en soins palliatifs… Quant aux médecins, ils sont maîtres du temps mais aussi des conditions (de confort physique et psychique) dans lesquelles la demande sera satisfaite. Ces populations concernées par le début et la fin de vie sont étrangement captives… On ne reprochera donc pas trop aux sociologues de la santé de minimiser souvent la domination qui s’exerce sur les patients aujourd’hui. Rien d’étonnant à cela quand on s’intéresse aux séropositifs occidentaux par exemple : pour l’essentiel des hommes jeunes, souvent à très fort bagage culturel, défendus de surcroît par des associations depuis les années 1980 (et même les années 1970 !) et coadministrateurs avec leurs médecins de maladies au très long et très lent cours… Rien à voir, ici.

Vous avez comparé ce gouvernement par la parole à la confession catholique…

8 C’était une opération intellectuelle hasardeuse, mais instructive. Car les ressemblances sont troublantes : les objets évoqués (naissance, mort, sexualité) sont similaires. Patients et ouailles sont obligés (ils n’ont pas choisi ces entretiens) de produire une parole autobiographique pour accéder à ce que le médecin ou le prêtre peuvent leur promettre. Cette parole est produite dans un univers, le cabinet médical comme le confessionnal, qui n’est ni totalement public ni totalement privé, mais mi-clos (on peut y entrer si l’on porte blouse blanche) et où va pouvoir se produire, un peu à l’écart du monde social, un discours sur la vie privée. Le médecin qui sollicite ces paroles est d’ailleurs comme le prêtre un personnage à mi-chemin de l’espace public et de l’espace privé.

9 Mais les différences sont aussi intéressantes, la principale étant bien entendu que cette sollicitation de paroles, outre qu’elle ne se fait plus au nom de la morale mais au nom de la santé, n’a ni l’exhaustivité, ni la régularité, ni la profondeur de la confession. Le principal enseignement de cette homologie malgré tout constatée, c’est qu’elle tient sans doute au fait que ces objets restent socialement construits comme « privés » et précieux, et réclament donc des encadrements du même ordre.

En quoi ce dispositif relève-t-il de ce que vous appelez une « biopolitique déléguée » ?

10 Décider qu’on ne va plus réguler les conduites par la sanction mais par un contrôle a priori des motivations, c’est supposer qu’on peut accéder à un sujet capable d’exposer des motivations ou des motifs sur lesquels on peut tomber d’accord. Un sujet capable donc de parler, et de parler raisonnablement des usages qu’on va faire de son corps, capable au fond de contrôler des pulsions probablement assez puissantes sur ces sujets-là (vie, mort, sexualité). Un sujet capable de mûrir ses préférences et à qui on va donner un temps de réflexion. Ce temps est d’ailleurs explicitement prévu dans les textes : pour l’avortement, la femme doit revenir au moins une semaine après le premier entretien pour revoir le médecin (un mois pour une amp, quatre mois pour une stérilisation). On a donc bien l’idée que le caractère raisonnable des pratiques va reposer sur les facultés du sujet à être lui-même raisonnable et réfléchi. D’où l’idée d’une « biopolitique (politique qui prend pour point d’application le corps, le vivant) déléguée » en ce qu’elle repose en partie sur les épaules des patients, les titulaires des corps, et sur leurs capacités à contrôler leurs pulsions.

11 Cet individu autocontrôlé a une histoire longue : c’est à la fin du xviiie siècle qu’on voit apparaître des populations entières qui se mettent à contrôler leurs conduites sexuelles, avec une efficacité remarquable d’ailleurs, au-delà d’un certain nombre d’enfants. De même pour la mort : on a progressivement caché la mort aux familles, puis aux proches pour la confier finalement à l’individu lui-même, aidé par les institutions. Bref, qu’il s’agisse de la reproduction ou de la mort, il devient de plus en plus insupportable que la matière biologique soit abandonnée à son évolution naturelle. On a affaire à une honte devant non pas le sale, le non-propre, mais ce que j’appelle l’« im-propre », c’est-à-dire la non-maîtrise de soi dans l’ordre biologique. Voilà une hantise, me semble-t-il, bien contemporaine, dont j’ai essayé de retracer l’histoire, et sur laquelle s’appuie fortement le très raisonnable gouvernement par la parole contemporain.

 

Notes

[ **] Dominique Memmi, politologue sociologue, directrice de recherche au cnrs, membre du laboratoire Culture et sociétés urbaines (csu). Elle a publié notamment Les gardiens du corps. Dix ans de magistère bioéthique, éd. ehess, 1996 ; Faire vivre et laisser mourir. Le gouvernement contemporain de la naissance et de la mort, La Découverte, 2003. Elle a dirigé récemment, avec Didier Fassin, Le gouvernement des corps, éd. ehess, 2004.Retour

[ *] Extrait de texte : propos recueillis par Xavier Molenat, « Du gouvernement des corps par la parole », entretien avec Dominique Memmi, Sciences humaines, hors-série n° 48, mars-avril-mai 2005.Retour

[ 1] Loi n° 2001-588 du 4 juillet 2001 relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception.Retour

[ 2] La psychiatre E. Kübler-Ross élabora une description de la « résolution du deuil » en cinq étapes (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation) qui inspire largement les pratiques des services de soins palliatifs.Retour

[ 3] L’entretien avec un conseiller familial ou conjugal, autrefois obligatoire, a aujourd’hui disparu.Retour

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Dominique Memmi « Du gouvernement des corps par la parole », Spirale 1/2006 (no 37), p. 51-55.
URL :
www.cairn.info/revue-spirale-2006-1-page-51.htm.
DOI : 10.3917/spi.037.55.