Accueil Discipline (Psychologie) Revue Numéro Article

Spirale

2006/2 (no 38)

  • Pages : 182
  • ISBN : 2-7492-0604-9
  • DOI : 10.3917/spi.038.0141
  • Éditeur : ERES


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Quel défi de répondre à la fois aux besoins d’un très jeune enfant et à ceux de notre société ! Un défi d’autant plus grand que les travaux scientifiques en psychologie, psychanalyse et pédopsychiatrie concordent pour reconnaître l’importance capitale de la proximité et de la qualité de la relation mère-enfant et mère-père-enfant, alors que les parents sont conduits à confier leur bébé, quelques semaines après sa naissance aux soins de personnes extrafamiliales [1]  La pression idéologique qui pousse à mettre son bébé... [1] .

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Quelle responsabilité pour les professionnels ! Car nous souhaitons pour nos bébés que la crèche soit plus qu’un simple lieu de garde, ou qu’un lieu d’accueil : qu’elle soit un lieu de construction ! Notre attente est grande et c’est le minimum.

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Nous souhaitons favoriser, assurer et protéger ce qu’il y a de plus précieux pour un bébé : l’accès à la richesse de sa vitalité et à la potentialité de son propre développement, l’élaboration de sa capacité à aimer, penser, garder espoir et contenir ses émotions dépressives.

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Nous souhaitons pour le bébé, que ses premières expériences lui donnent l’envie et l’ouverture nécessaires pour aller à la découverte de deux mondes passionnants et complexes : sa réalité interne et le milieu extérieur ainsi qu’à leur interaction dynamique. Cela suppose :

  • qu’il ait des expériences émotionnelles intimes avec ses proches et qu’il soit présent et sensible à ce qu’il reçoit ;

  • qu’il sente que ce qui vient de lui, son expression libre, spontanée, ce qu’il envoie et renvoie à l’autre soit reçu ;

  • que ses expériences lui permettent de percevoir le monde extérieur comme amical, qu’il puisse aller à sa conquête activement, à son propre rythme ; que la rencontre du monde extérieur lui permette de vivre et d’éprouver des moments joyeux et non une simple adaptation à un environnement contraignant.

Pouvoir donner toutes ses chances d’épanouissement au bébé, voilà un défi considérable !

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Cela demande au niveau personnel mais de façon différente pour chacun, une grande disponibilité psychique et physique pour accueillir et accepter de façon profonde les besoins primaires de ces tout jeunes enfants et en conséquence un engagement personnel pour leur procurer satisfaction par des réponses ajustées. Cela passe par des choses concrètes et la connaissance de petits détails. Savoir comment il aime être couché, ce qui lui permet de s’endormir plus facilement, ce qu’il mange avec réel plaisir et dans quelle quantité, s’il veut se reposer ou bien jouer, quel objet l’intéresse le plus actuellement, ce qu’il aime regarder, toucher, manipuler, comment le consoler, quel geste brusque le fait tressaillir…

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Parents et professionnels, nous apprenons peu à peu à connaître et à comprendre ce bébé en face de nous, ses besoins fondamentaux et personnels mais aussi un certain nombre de choses sur les mouvements et le chemin parfois déroutant de son développement : accompagner son élan d’autonomie, le développement de son vouloir, l’affirmation de ses choix, de ses passions, son désir de grandir. L’accompagner pour trouver sa place dans notre société en comprenant les règles, tout en gardant son libre-arbitre.

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Voilà ce que nous souhaitons pour ce bébé, hors du nid familial, qu’il devienne sujet de sa vie et non pas objet dans la relation avec les adultes, ni même un objet précieux.

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Et lui ? Il arrive dans l’univers de la crèche, après plus au moins de contact avec le lieu et les personnes qui vont s’occuper de lui. Suite à la période d’adaptation plus au moins longue selon les lieux, l’auxiliaire le touche, le tient, le porte d’un endroit à un autre, cherche à entrer dans une proximité intime avec lui, le nourrit, le couche…

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Que peut alors attendre ce bébé, de sa journée à la crèche dans le meilleur des cas ? Comment faire pour qu’il ne passe pas par toutes les phases de l’attente de ses parents, ou de son auxiliaire, allant parfois jusqu’à la résignation ? Comment faire que la crèche soit un lieu avec lequel il va se familiariser et qu’il accepte, un lieu où il peut s’investir et où il se sent bien, un lieu où il va acquérir une expérience dont il pourra tirer profit plus tard ?

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Il peut s’attendre à un cadre clair avec un déroulement prévisible de la journée dans lequel il pourra se retrouver, et s’orienter rapidement.

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À son arrivée, le bébé se trouve dans une situation nouvelle, où tout lui est inconnu : les personnes, le lieu, les odeurs, les bruits… Tout un processus d’adaptation lui est nécessaire pour faire connaissance avec ce monde. Pour lui, tout jeune, c’est important qu’il puisse reconnaître son lit, à côté de la fenêtre et avec cet angle du plafond au-dessus de lui, le coin du parc, savoir ce qui se passe pour lui après le repas. C’est important qu’il puisse anticiper les petits événements de sa vie quotidienne. Cette stabilité du milieu lui offre des repères fiables : il va alors pouvoir tourner son intérêt vers la découverte et l’interaction avec son environnement sans être préoccupé à chercher à s’orienter et comprendre les petits changements auxquels il sera confronté seul. La stabilité de l’environnement est donc essentielle.

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L’élément-clé pour faire d’un lieu d’accueil un lieu de construction, reste la création d’une relation affective chaleureuse, significative et fiable avec les adultes, et si possible plus particulièrement avec un adulte de référence, à travers des rencontres régulières et prévisibles. Dans le cadre d’un accueil, dans une collectivité, le bébé peut s’attendre à ce que cette relation se tisse entre lui et son, ses soignant(s), créant un lien intime, mais très différent de celui noué avec sa mère.

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Vu le nombre d’enfants dans un groupe, nous ne pouvons évidemment pas assurer à chaque bébé une disponibilité immédiate de l’adulte au moment précis où le bébé a besoin qu’il soit là pour lui. Par contre nous pouvons, de manière certaine et prévisible, le rencontrer au moment des soins corporels, repas, change… On pourrait même dire que les soins corporels sont les temps et lieux de rencontre par excellence entre bébé et adulte.

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À travers ces temps de soins au cours desquels enfant et adulte vont apprendre à s’écouter et à s’apprécier mutuellement, va se construire une relation affective qui assure au bébé qu’il peut compter sur l’attention et la disponibilité psychique d’un adulte qui veille sur lui, prêt à accueillir ses demandes, ses émotions, sa vie pulsionnelle. Mais ces moments assurent aussi au bébé l’intérêt personnel qui lui est porté et consolident le sentiment de sa propre valeur.

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Il peut s’attendre à une attention particulièrement tournée vers lui avec quelques personnes stables, dévouées. Il peut ainsi avoir l’assurance que ses besoins fondamentaux seront acceptés, satisfaits pour son bien-être corporel et psychique sans qu’il ait besoin de réclamer, revendiquer ou de se rappeler à la vigilance de l’auxiliaire. Il existe un lien important entre le bien-être corporel du bébé et la qualité et l’intimité de la relation qu’il tisse avec son entourage. Cette relation est une mosaïque composée de plusieurs éléments basés sur l’ajustement de l’adulte au vécu corporel du bébé dans un rythme et un tempo adéquats.

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Le bébé peut s’attendre à des mains sensibles, à des gestes doux de la part de l’adulte, une attention à son équilibre.

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Les adultes qui perçoivent que les tensions et les crispations d’un bébé sont autant de signes de défense vont œuvrer à trouver le dialogue corporel qui lui permette de trouver détente et bien-être dans les espaces qu’il va occuper (son lit, la table de change, l’espace de jeux…).

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Favoriser cette détente corporelle, c’est s’assurer que le bébé est à l’aise dans son corps, qu’il n’a pas à se défendre, qu’il peut être disponible – ce qui est de la plus haute importance. Se sentir en sécurité, dans une situation confortable est une condition nécessaire pour s’ouvrir et de rester ouvert à l’autre et au monde extérieur.

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Accorder le rythme des soins à celui de l’enfant c’est mettre plus ou moins rapidement la cuillère dans sa bouche, attendre qu’il donne sa main pour enfiler le petit cardigan ou son pied pour le chausson ou simplement le laisser s’installer sur la table de change avant de le changer….

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Laisser au bébé du temps pour percevoir ce qu’on fait avec lui, avec son corps, suppose que les gestes de l’adulte ne soient pas trop rapides, intégrant les réactions du bébé (de surprise, de plaisir, d’inconfort) mais aussi que ces gestes soient suffisamment réguliers et continus pour qu’il puisse prévoir ce qui va se passer et donc y prendre une part active.

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Veiller à donner au bébé un espace pour ses mouvements spontanés au cours des soins : il pourra ainsi adopter les postures qui lui conviennent et s’intéresser à son corps comme aux divers éléments de la situation de soin, le gant de toilette ou bien l’eau qui coule. Le bébé peut ainsi élargir le champ de ses connaissances, de ses perceptions et sensations tout en étant accompagné, au lieu de rester inactif et soumis, comme absent de son propre corps (tout en étant accompagné).

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Le bébé peut attendre que l’adulte repère et respecte sa capacité et son plaisir à faire par lui-même son initiation vers une vraie autonomie, que l’adulte accueille ses initiatives et ses centres d’intérêt personnels. C’est une invitation à la participation, une relation dans laquelle il se sent partenaire, considéré comme un sujet. Cet accueil de ce qui vient de lui, dans la régularité des gestes de soins qui lui sont offerts, lui permet de faire l’expérience de la cohérence de sa vie subjectivement perçue et vécue et de constituer ainsi le sentiment de sa propre continuité. Le bébé peut alors s’attendre à construire et exercer ses compétences.

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Certes on compte sur ses capacités d’adaptation pour entrer dans ce monde d’abord étrange qu’est la crèche mais ce monde peut devenir un univers passionnant s’il sent que les adultes sont très attentifs à ses initiatives. Ceci reste valable tout au long des étapes de son évolution, lors des échanges avec l’adulte comme pendant ses jeux et créations ludiques.

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Pendant les temps de jeux, l’enfant dès son plus jeune âge, peut s’attendre à bénéficier de conditions lui permettant de jouer librement dans un environnement aménagé pour lui, au plus près de son intérêt actuel et toujours mouvant.

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Lorsqu’il peut tisser une relation significative et fiable avec l’adulte qui prend soin de lui, le bébé peut alors se sentir « rassasié » et y emporter avec lui ses expériences émotionnelles.

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Pour cela, il aura aussi besoin d’un espace et d’un temps de jeu régulier au cours duquel il pourra jouer et exercer ses activités spontanées, se livrer à tout un travail d’élaboration et donc s’occuper activement pendant une bonne partie de sa journée au lieu de rester dans l’attente.

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Dans des conditions et des organisations adaptées, l’adulte peut, dans cette situation de jeu plus à distance, rester néanmoins présent et à son écoute, et suivre l’enfant dans ses diverses découvertes.

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Cela suppose une grande capacité d’observation de la part des adultes non seulement pour remarquer que tel bébé s’intéresse à ces anneaux et qu’il faudra penser à les mettre de côté pour lui, que tel autre cherche à grimper et qu’une petite estrade serait la bienvenue pour encourager son expérimentation, ou qu’un troisième cherche toujours à mettre dedans et à vider et que des récipients avec de petits objets prolongeraient son activité… mais cela suppose aussi de pouvoir reconnaître les capacités, la persévérance, la diversité, l’inventivité de chaque enfant à savoir se déplacer, se hisser debout, faire des expériences, découvrir. Enfin l’enfant peut attendre de l’adulte qu’il partage avec lui son plaisir quand lui, l’enfant explore toutes ces activités, et aussi qu’il soit juste le témoin de celles-ci et qu’il se retienne dans ses élans pour devancer et accélérer ses acquisitions. Quand l’enfant découvre par lui-même, il apprend à apprendre. Il est donc nécessaire à l’adulte, à son tour, d’apprendre à ne pas intervenir, ni interférer, modifier, transformer, ou initier les activités et la motricité des enfants, car ils ont la capacité de les créer eux-mêmes avec une grande richesse.

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Dans ce dispositif, chaque enfant peut jouir d’un espace propre et d’une progression dans ses approches personnelles ; il peut découvrir des relations harmonieuses avec ses pairs. Être accompagné dans l’apprentissage du vivre avec les autres sera un autre élément qu’il peut aussi attendre des adultes, à la crèche. Il est primordial pour le bébé d’être dans la continuité entre sa vie familiale et celle de la crèche. Le bébé peut attendre qu’un pont s’établisse entre ces deux mondes grâce à des transmissions quotidiennes entre parents et professionnels, qui ont le souci d’être les uns pour les autres un (éventuel) soutien mutuel dans la connaissance et la compréhension du bébé.

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Le merveilleux moyen dont les professionnels disposent pour aller à la rencontre de chaque bébé confié à leur garde, c’est l’attention, attention consciente et systématisée aux différents domaines de la vie du bébé. Cette écoute par le regard, cette façon de se poser pour regarder, c’est l’observation dans les différents domaines de sa vie (soin, sommeil et jeux).

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Comment peut-on, dans une crèche, obtenir une telle attention-observation-écoute ? C’est la recherche de la coopération avec le bébé qui semble l’élément fondamental : si l’adulte attend réellement une réponse de la part du bébé, il est alors vraiment dans l’attention aux signes individuels et personnels de l’enfant.

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Permettre au bébé de vivre une vie qu’il aime, dans la crèche, voilà notre défi. En sécurité, dans un climat de tendresse, avec des règles claires, le bébé peut s’appuyer sur des adultes qui ne mettent pas à l’épreuve sa capacité d’adaptation, ni en l’inhibant (arrête de bouger pendant que je te mets ta couche !) ni en exigeant de lui (tu dois tout goûter ! Reste tranquille !). Ce qui n’exclut en aucun cas de contenir ou de canaliser ses pulsions, impulsion (non, tu ne peux pas faire cela parce que ça fait mal, ou parce que l’autre enfant n’aime pas).

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C’est donc en sécurité physique et psychique qu’il peut vivre son développement et sa vie à la crèche avec passion, imaginaire et créativité…

Notes

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Julianna Vamos, psychologue, psychanalyste, 7 cité Dupetit-Thouars, 75003 Paris, et formatrice de l’Association Pikler-Lóczy de France.

julianna. vamos@ online.

fr pikler-loczy@ wanadoo. fr

[1]

La pression idéologique qui pousse à mettre son bébé à la crèche peut se révéler très forte et dans bien des cas, plus forte que la pression financière. Il y a des parents qui, malgré tout, résistent. Il serait intéressant de porter attention à ces parents qui réorganisent leur vie pour rester près de leurs jeunes enfants et de réfléchir avec eux sur ce que la société pourrait leur apporter.

Résumé

Français

Dans un monde en perpétuel changement et quelles que soient les différentes formes d’accueil, les besoins fondamentaux du jeune enfant restent les mêmes.
À un moment extrêmement précieux pour son développement, l’enfant ne peut s’organiser qu’autour de relations affectives stables. Ces relations significatives sont différentes de la relation parentale et sont alors tissées lors des soins corporels avec l’adulte. Plein de ces moments avec l’adulte, l’enfant pourra alors s’occuper, jouer et déployer par lui-même des activités et jeux libres, dans un temps et un espace pensés, protégés et dans la continuité de l’attention de l’adulte.
Faire que ces temps se déroulent dans les conditions qui permettent à l’enfant d’en tirer le meilleur profit est un travail considérable.
Ne pas entamer la capacité d’adaptation de l’enfant est une tache délicate ; l’observation fine des soignants est indispensable.

Pour citer cet article

Vamos Julianna, « Ce que le bébé peut attendre de sa journée à la crèche », Spirale 2/ 2006 (no 38), p. 141-147
URL : www.cairn.info/revue-spirale-2006-2-page-141.htm.
DOI : 10.3917/spi.038.0141

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