Accueil Discipline (Psychologie) Revue Numéro Article

Spirale

2006/2 (no 38)

  • Pages : 182
  • ISBN : 2-7492-0604-9
  • DOI : 10.3917/spi.038.0149
  • Éditeur : ERES


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Confier son bébé à la crèche est un moment difficile pour les parents et particulièrement pour les mères ; la relation est encore fusionnelle et déjà on parle de séparation, d’accueil à la crèche et de reprendre son activité. C’est une aberration de se séparer d’un enfant alors qu’il n’a que 2 mois et demi ou 3 mois. L’enfant doit accepter de se séparer de ses parents et réciproquement.

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Nous devons donc parler de préparation à la séparation et de création d’une relation de confiance. Lorsque l’enfant est accueilli à cet âge à la crèche, c’est très difficile pour lui ; il faut donc un long travail psychique pour que le bébé trouve au-dedans de lui la continuité d’une présence sur laquelle s’étaye son sentiment d’identité. Lorsque l’enfant se retrouve à la crèche, il n’a plus aucun repère : odeur, couleur, bruit. C’est pour cela que la préparation à la séparation est importante, permettant à chacun de se connaître et de se trouver.

Se séparer de son enfant

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Il est très difficile pour la mère d’accepter cette séparation et de confier son bébé à quelqu’un qu’elle ne connaît pas. Cela peut être pour elle une réelle souffrance. Il lui est nécessaire de rencontrer plusieurs fois la personne référente pour que s’établisse entre elles une relation de confiance mutuelle indispensable à un accueil de qualité.

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Les parents doivent trouver une place dans le lieu d’accueil, tout en conservant leur place auprès de leur enfant.

Le massage contenant du bébé : un outil d’aide à la séparation

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Yvette Ménétrier-Stoffel, créatrice de l’association Corps et communication, décrit le massage contenant du nouveau-né dans un article du journal des professionnels de la petite enfance de janvier 2005 et en propose une définition intéressante et détaillée :

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« Ce massage est appelé “contenant” car il permet par des pressions exercées sur l’ensemble du corps de montrer à l’enfant les limites de son corps, sa forme, son épaisseur, le contour de chaque partie de son corps. Autrement dit, il permet de lui donner conscience de sa globalité physique. Ce massage, exercé sur l’ensemble du corps, de façon continue, c’est-à-dire sans lâcher le contact, et symétrique, permet à l’enfant d’intégrer aussi bien son schéma corporel que son image corporelle. »

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L’accompagnement de la séparation enfant-parent tout comme aider les auxiliaires à accueillir les bébés ont toujours été durant mon travail en crèche une priorité, car pour que l’enfant soit épanoui en crèche, la séparation doit être bien préparée.

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Au mois de septembre 2002, au moment des adaptations, Françoise Leveau arrive à la crèche en tant que directrice adjointe et me parle de sa formation « sensibilisation au toucher » ; elle est également en train de suivre une formation de formateurs à l’association Corps et communication [1]  Association Corps et communication, Centre du Parc,... [1] . Elle propose la création d’un « atelier massage bébés » à la crèche, avant l’admission des enfants, pour la rentrée 2004.

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Ce projet nous paraît intéressant car il permettra d’inviter les parents et leur enfant au début du mois de juin, dès l’attribution de leur place en crèche et avant la rentrée effective des bébés. Ils pourront ainsi, parents et bébés, investir les lieux où ils seront accueillis par la suite et déjà faire connaissance avec le personnel. Il nous semble aussi que le massage peut favoriser, en installant le bébé sur un tapis en face de ses parents, un éloignement progressif tout en restant dans le contact.

Création de l’atelier massage

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Après accord de nos responsables municipaux, nous avons donc mis en place l’atelier massage bébés à la crèche mi-juin 2004 pour une section de douze bébés âgés de 3 à 6 mois, avec trois auxiliaires de puériculture, chacune référente de quatre enfants. Seule Françoise Leveau étant formée, elle en assure l’animation cette première année.

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Nos premières préoccupations furent de trouver le lieu, le jour et la date de démarrage des ateliers.

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Le lieu : dans la section où seront accueillis les bébés, permettant déjà une première imprégnation de leur futur lieu de vie.

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Le jour : le samedi matin, car la section de bébés est libre et la crèche fermée.

  • les parents sont disponibles, surtout les pères ;

  • les enfants sont plus réceptifs le matin ;

  • le personnel est dégagé de ses préoccupations professionnelles.

La date : le plus tôt possible après la décision positive d’admission signifiée, c’est-à-dire début juin.

Déroulement des séances

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Chaque séance commence à 10 heures et finit à 12 heures ; le massage se termine vers 10 h 45, ensuite un temps de parole est consacré aux questions des parents sur la crèche et leurs propres attentes ou ressentis, puis nous leur laissons le temps d’échanger entre eux.

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Au cours de cette première expérience, j’accompagne Françoise à chaque atelier et une auxiliaire assistera à quelques-uns d’entre eux.

Bilan de la première année

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Sur douze familles, deux seulement n’y ont pas participé. Des objectifs importants ont été atteints :

  • intégration de l’enfant et de ses parents facilitée par l’investissement des lieux ;

  • relation sociale établie entre les différents parents au sein et en dehors de la crèche ;

  • rencontre des parents avec d’autres autour d’un projet commun : l’enfant ;

  • déculpabilisation des parents (partage des mêmes difficultés) ;

  • relation privilégiée des pères avec leur enfant (place du père) ;

  • riche contribution à la prévention de problèmes postnatals : baby-blues, isolement des familles ;

  • création d’un lien entre les membres de la triade parents-enfant-auxiliaires de puériculture avant l’entrée en crèche.

Nous avons fait un bilan avec les parents. Tous étaient satisfaits, ils ont vécu la séparation plus facilement (seules deux mamans ont pleuré au moment des premières séparations et c’étaient celles qui n’avaient pas été présentes aux ateliers). Beaucoup d’entre eux ont regretté l’absence de poursuite des séances du samedi matin, et de ce fait plusieurs sont allés ensemble à la piscine aux bébés nageurs.

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Un papa nous a dit : « Entendre d’autres parents parler des problèmes de pleurs, de mal au ventre de leur bébé ou d’autres choses rassure et déculpabilise et cela autour d’une activité ; l’activité sert à cela. Si l’on m’avait proposé un temps de parole sans rien, je ne serais jamais venu, et en plus ce fut un temps consacré à ma fille. » Une maman nous dit : « Le samedi, c’est très bien, nous sommes tous les trois disponibles et sommes heureux de nous préparer pour venir ; c’est un peu notre deuxième maison. »

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Satisfaites de cette expérience, nous décidons de former les auxiliaires et moi-même pour la rentrée suivante, afin que les parents et leur bébé puissent rencontrer leur future référente. Comme Françoise Leveau avait terminé la formation de formateurs, elle décide d’assurer cette formation en interne pour le personnel avec l’aide d’une formatrice de Corps et communication.

La formation « sensibilisation au toucher » au sein d’une même équipe

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La formation s’est déroulée en dehors de la crèche pour que l’équipe soit plus disponible ; les trois premières séances à Alfortville et les deux dernières à l’association pour pouvoir assister à des séances d’atelier massage bébés. Nous avons choisi le mercredi car il y a moins d’enfants à la crèche. Un travail d’équipe s’est mis en place : les auxiliaires ont pris en charge les enfants de leurs collègues assistant aux formations, et les responsables d’autres structures de la ville la garde de notre crèche.

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Françoise a souhaité composer un groupe de six personnes pour sa première formation : trois auxiliaires devant accueillir les bébés pour la rentrée 2004, deux autres auxiliaires de la crèche et moi-même. Durant cette formation, l’équipe a rencontré des difficultés, notamment lors des séances de toucher lorsqu’il s’agissait d’être massée et de masser l’autre. Le fait de se connaître déjà dans une relation professionnelle depuis longtemps, d’être collègues, ne facilitait pas une approche par le toucher ; la présence de la responsable créait une barrière psychologique supplémentaire.

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Heureusement, les techniques de relaxation ont apporté à chacune un état de bien-être et de meilleure connaissance de soi, facilitant ainsi l’approche des techniques du toucher au fur et à mesure de la formation. Elles ont aussi contribué à un meilleur équilibre psychique et physique lié à une plus grande capacité d’écoute et de respect de l’autre.

Bilan de cette formation et de la mise en place de l’atelier massage

Le point de vue des auxiliaires de puériculture

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  • une meilleure connaissance de son corps et du corps de l’autre, de la communication corporelle par le toucher et la sensation ;

  • un apport de bien-être et de détente ;

  • le respect par rapport à l’autre, mieux connaître ses collègues, plus d’aisance dans la communication ;

  • un respect accru des enfants au niveau du toucher par une meilleure compréhension du ressenti et la prise de conscience de la globalité de son corps ;

  • la rencontre des parents avec le bébé, avant leur arrivée en crèche, permettant de mieux observer le bébé avec ses parents : comment ils portent leur enfant, comment ils le consolent, comment est donnée la tétée, etc. ;

  • reconnaissance de leur travail et nouvelle responsabilité en tant qu’animatrice de l’atelier massage bébés.

Le point de vue des responsables

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La formation a été d’une grande richesse ; la sensibilisation au toucher, la connaissance de leur corps et l’apprentissage de la relaxation ont permis une meilleure communication des auxiliaires de puériculture dans leur travail, de se respecter entres elles, de mieux se connaître et de s’apprécier.

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Elle a modifié leurs gestes dans la façon de toucher le corps des enfants : elles veillent et cherchent à ce que l’enfant permette et autorise ce toucher. Ayant fait l’expérience qu’être touché n’est pas toujours agréable, elles sont beaucoup plus attentives aux réactions de l’enfant, à ce que leurs gestes ne soient pas vécus comme une intrusion, un « empiétement », ni dictés seulement par leurs propres élans spontanés.

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Les auxiliaires ont été reconnues et valorisées dans leur profession, ce qui a soutenu et encouragé leur disponibilité pour accueillir ces bébés ainsi qu’une réflexion plus approfondie pour améliorer cet accueil et travailler dans un esprit d’équipe… avec plaisir de surcroît.

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Cette deuxième année a été plus positive de par la présence des auxiliaires référentes. Elles ont pu animer les ateliers, et faire connaissance avec les parents et leur bébé, indépendamment d’un objectif de séparation : au contraire, les auxiliaires étaient là pour accompagner ce qui se passait entre l’enfant et son parent, favorisant et soutenant leur rencontre l’un vers l’autre. En effet, et c’est un point très important, les professionnelles ne massent pas les enfants : le massage est exclusivement effectué par les parents car cela s’inscrit dans une relation intime entre le bébé et son parent, relation que les professionnelles ne peuvent pas s’autoriser. La place de chacun est alors clairement identifiée, énoncée et différenciée [2]  Voir à ce propos le texte de M. David sur les soins... [2] .

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La création d’un véritable lien avec les parents, avant l’entrée à la crèche, leur a permis d’être plus détendues dès le premier jour de l’adaptation, et aux parents d’être plus confiants (en déposant plus facilement leur bébé dans les bras de l’auxiliaire, par exemple). Les bébés ne pouvaient que bénéficier de cette relation entre les adultes On peut parler de préadaptation.

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Pour les parents, ce n’est pas si facile, non plus, de toucher le corps de leur bébé, ce qu’ils font souvent « du bout des doigts ». Ils ont besoin d’être accompagnés individuellement dans cette forme de rencontre avec leur bébé, et plusieurs diront avoir découvert que leur bébé « n’est pas si fragile ». Dans ce lieu, qui sera ensuite pour le bébé imprégné de la présence de ses parents, ce sont les parents qui sont acteurs et c’est la relation avec leur bébé qui est au centre de l’activité. Il nous semble que ce toucher corporel et l’attention portée par les professionnelles renforcent le lien entre le parent et le bébé… et pour pouvoir ensuite se séparer, n’est-ce pas de cela dont ils ont besoin ?

Conclusion

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Après toutes ces années de réflexion pour aider à la séparation, et devant cette amélioration – voir les mamans quitter leur bébé sans cette souffrance et les auxiliaires être plus confiantes et détendues –, nous nous devions de continuer dans notre crèche, mais aussi de partager cette expérience avec les autres structures de la ville.

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J’ai donc, à mon tour, suivi la formation de formateurs. Au mois de mai 2005, avec Françoise, nous avons alors assuré la formation de nouvelles personnes dans notre crèche et dans une autre structure de la ville qui avait un projet de mise en place d’un atelier massage bébés pour le mois de juin 2005.

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Après trois ans de « massages bébés » dans la crèche, nous avons pu observer avec les auxiliaires de puériculture l’établissement d’une profonde confiance réciproque entre elles et les enfants. Ceci a permis aux enfants d’être très à l’aise dans ce lieu d’accueil et de revenir de vacances (ou de maladie) sans difficulté, facilitant ainsi le travail de l’auxiliaire de puériculture, puisqu’il n’était plus nécessaire de recommencer une adaptation progressive après chaque séparation, et témoignant d’un véritable sentiment de sécurité interne dans le vécu de cette situation.

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Nous avons pu aussi remarquer la confiance des parents vis-à-vis de l’équipe, la fonction de chacun ayant été réciproquement reconnue et considérée.

Notes

[*]

Évelyne Vergnangeal, infirmière de et puéricultrice, diplômée de l’institut de puériculture de Brune, a exercé pendant plus de trente ans comme directrice de crèche en région parisienne, après une carrière de huit ans en milieu hospitalier. Elle est aujourd’hui membre de l’association Corps et communication qui a pour but de développer la formation de « sensibilisation au toucher » auprès des personnels de santé en France. evelyne. vergnangeal@ free. fr

[**]

Françoise Leveau, infirmière de et puéricultrice, diplômée de l’institut de puériculture de Brune, est actuellement directrice de crèche à Alfortville dans le Val-de-Marne, membre de l’association Corps et communication. francoise. leveau@ free. fr

[1]

Association Corps et communication, Centre du Parc, 17-19 bd du général Leclerc, 93260 Les Lilas, tél. : 01 43 60 84 83. Email : cetc@ wanadoo. fr

[2]

Voir à ce propos le texte de M. David sur les soins professionnels et les soins parentaux, dans l’introduction de la revue Spirale Le bébé, ses parents, leurs soignants, Toulouse, érès, 2005.

Résumé

Français

Cet article présente l’un des tout premiers projets réalisés en France d’ateliers de « massage contenant » des bébés par leurs parents en crèche, ceci pour faciliter la séparation et l’adaptation en structure multiaccueil. Il présente un premier bilan positif de l’impact du projet – conduit et développé sur plus de deux ans – sur les bébés, les parents et les personnels. Mené en équipe, le projet s’est appuyé sur la formation préalable des personnels chargés d’animer les ateliers parents-bébés à la « sensibilisation au toucher » par les équipes de l’association Corps et communication.

Plan de l'article

  1. Se séparer de son enfant
    1. Le massage contenant du bébé : un outil d’aide à la séparation
  2. Création de l’atelier massage
    1. Déroulement des séances
  3. Bilan de la première année
  4. La formation « sensibilisation au toucher » au sein d’une même équipe
  5. Bilan de cette formation et de la mise en place de l’atelier massage
    1. Le point de vue des auxiliaires de puériculture
    2. Le point de vue des responsables
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Vergnangeal Évelyne, Leveau Françoise, « Le massage bébés : un outil pour l'aide à la séparation en structure d'accueil », Spirale 2/ 2006 (no 38), p. 149-156
URL : www.cairn.info/revue-spirale-2006-2-page-149.htm.
DOI : 10.3917/spi.038.0149

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