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Spirale

2006/2 (no 38)

  • Pages : 182
  • ISBN : 2-7492-0604-9
  • DOI : 10.3917/spi.038.0047
  • Éditeur : ERES


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L’institution crèche offre à la famille de l’enfant qu’elle accueille sa première inscription sociale, après celle, essentielle, de la « reconnaissance » de celui-ci par ses parents ; le nommant, le prénommant, demandant son enregistrement à l’état civil.

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Dès avant sa naissance, le bébé est pré-inscrit pour avoir « une place » dans un mode d’accueil de type crèche collective, multi-accueil, halte-garderie ou dans un accueil dit familial, au domicile d’une assistante maternelle dans le cadre de la pmi [1]   pmi : Protection maternelle infantile. [1] , d’un ram [2]   ram : Relais assistantes maternelles. [2] ou d’une crèche familiale. La naissance du bébé doit être « confirmée », confirmation de la vie même de l’enfant et du souhait de ses parents de le confier à un tiers, de quelques heures à quelques jours par semaine et ce, jusqu’à son entrée à l’école maternelle : autre inscription, autre passage. Ce passage, avant d’autres, pour le petit d’homme comporte des rites, des codes, des avatars. Il porte en lui un caractère initiatique à la vie sociale.

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La crèche collective, que nous évoquons ici, véhicule un projet, des représentations pour les familles, les professionnels-accueillants, la société dans son ensemble. Elle est un théâtre où se jouent une infinité de scenarii, où la violence inhérente à la nature humaine et les « petites violences ordinaires » se retrouvent dans les rites, les échanges, l’espace, le temps. Voyage, transport, initiation à la vie sociale ; passeurs, enfants, parents font alliance ou non, créent des liens dans ce lieu qui peut être un sous-marin, un train, où des propos sucrés-salés, des petites phrases assassines peuvent émailler et colorer les rencontres.

Un sous-marin

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Un bâtiment où naviguent ensemble des équipe-ages, pour des voyages plus ou moins longs. Les enfants partent pour un périple de trois ans, accompagnés par des équipes exclusivement du même sexe, en l’occurrence des femmes qui se sont embarquées pour de plus longs voyages, en laissant sur le rivage leurs propres enfants… Elles partent ensemble, sans s’être choisies, et doivent cohabiter durant des jours, des semaines, des mois, des années. Elles vont partager ou juxtaposer leurs soucis professionnels, mais aussi leurs histoires personnelles.

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Histoires d’amour, de mariages, solitude, stérilité, naissances, enfants, maladies, divorces, deuils, remariages. Histoires de femmes, de mères, histoires de vie, tout simplement, où les thèmes de rencontre et de séparation flottent en permanence. Et les enfants des autres femmes sont là, ils ont été embarqués sans leur mère, sans leur père ou frères et sœurs, avec leurs propres histoires de bébés ou de petits enfants. Ils apprennent à se séparer de leur mère, et à faire connaissance avec les autres voyageurs, adultes et enfants, à grandir, accompagnés de ces autres femmes, de cet équipage composé d’auxiliaires de puériculture, de cap [3]   cap : Certificat d’aptitude professionnelle. [3] petite enfance, d’éducatrices de jeunes enfants, et de puéricultrices-directrices (pédiatres et psychologues étant de passage).

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Ensemble, ils vont partager tout ce qui fait le quotidien d’une journée, dans un même lieu, toujours le même, plus ou moins fonctionnel ou exigu, suivant les endroits ; joies, chagrins, émotions, mais aussi des sensations, plus ou moins agréables ou franchement désagréables : odeurs, bruits, chaleur, être touché, poussé, regardé, déplacé, avec pratiquement aucune possibilité de s’isoler. Et, une fois montés à bord, les enfants ne pourront plus descendre d’eux-mêmes. Quant à l’équipage, il lui sera parfois bien compliqué de pouvoir choisir la bonne escale. Rester ensemble, coûte que coûte.

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Dans l’article de l’Encyclopédie universalis consacré aux sous-marins, il est question des équipages : « Les qualités essentielles recherchées, lors des visites d’aptitude, sont : en premier lieu, la facilité d’adaptation à des tâches très différentes, la sociabilité, la conscience professionnelle et la stabilité émotionnelle, toutes qualités indispensables à la vie en commun d’un équipage restreint dans un espace réduit. Il est certain qu’un examen psychologique, aussi poussé soit-il, ne peut que procéder à une première sélection. Ce n’est qu’à l’issue d’un embarquement probatoire de quelques mois que le certificat de sous-marinier pourra être délivré, consacrant alors l’appartenance à cette arme. »

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Adaptabilité, sociabilité, professionnalisme, stabilité émotionnelle, ce sont bien là, effectivement, des qualités essentielles pour la vie dans le sous-marin-crèche, pour les adultes comme pour les enfants. S’il y a bien une visite médicale avant d’embarquer, il demeure impossible de prévoir ceux et celles qui auront des aptitudes particulières. Et il n’est guère possible de choisir l’heure du départ ou plutôt le mois. Le bon moment pour partir, c’est septembre. Ce n’est qu’au cours du voyage qu’on saura si on était vraiment prêt pour vivre cette aventure-là, avec ces compagnons-là.

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Si on ne montre pas de dispositions particulières, ce n’est peut être pas qu’on n’est pas doué pour les voyages, mais sans doute, ce sont les conditions de vie proposées dans ce bâtiment-là qui sont à repenser, afin de bien accueillir tous les passagers. Exiguïté du lieu, espace confiné, où les humeurs des uns viennent faire écho sur l’humeur des autres, mais aussi où les histoires des uns viennent parfois réveiller les souffrances des autres, celles qu’on croyait bien enfouies.

Derrière le hublot, ça pue

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Ici, le bâtiment est ancien, peu fonctionnel, mais grand : il peut donc accueillir beaucoup de monde. Des travaux de rénovation sont en cours, mais pas encore dans la section des moyens, groupe constitué de seize enfants de 2 ans environ, accompagnés par trois auxiliaires de puériculture.

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« Pendant que les enfants mangent dans une petite pièce, une auxiliaire de puériculture se détache pour installer les seize lits dans la pièce de vie : c’est là que les enfants sont accueillis le matin, qu’ils jouent, dorment, se réveillent, toussent, se mouchent, font des câlins, se disputent, se bousculent, rient, pleurent, crient, et accueillent leurs parents le soir. Quand tout le monde est à bord, seize lits, c’est beaucoup. L’auxiliaire de puériculture les désempile seule, un à un, et installe sur chacun drap, couette et doudous. Peu à peu, c’est tout l’espace qui est envahi, il va falloir subtilement zigzaguer entre les lits… Dès le repas terminé, les enfants débarquent, s’entravent, se poussent. Les uns ont déjà sommeil, les autres pas encore, mais tous sont à changer avant la sieste, et… seize enfants, c’est beaucoup… surtout quand il n’y a pas de place pour circuler… Vite, il faut s’organiser : deux auxiliaires vont changer les enfants de leur groupe, pendant qu’une, Agnès, va rester avec les quatorze autres qui attendent, puis c’est elle qui ira à son tour changer les enfants pendant qu’une collègue prendra le relais.

On crée un petit espace, dans un recoin, pour lire des livres, raconter des histoires, patienter ensemble… Mais Pierre a trop sommeil, il préfère s’allonger sur son lit, il s’endormirait bien, tant pis pour le caca aux fesses, mais Paul le piétine. Il passait pour aller piquer le doudou de Jeanne, et pour sauter sur le lit, c’est plus drôle. Pierre pleure, Jeanne pleure, Paul s’échappe, tombe, et pleure lui aussi… Agnès s’arrête de lire pour consoler, gronder, mais qu’a-t-elle vu ? Les copains, qui écoutaient l’histoire, regardent, sortent brusquement de l’imaginaire. Matthieu se lève, le livre ne l’intéresse plus, il préfère jouer le justicier, aller taper Paul, qui se rebiffe. Pendant ce temps, Laura en profite pour prendre la place de Matthieu, qui était collé contre Agnès. Elle s’assoit maladroitement sur la jambe de Louis qui hurle, la tape, elle lui rend et ils commencent à se battre. Agnès se fâche, console, explique, “tu n’as pas le droit de taper” ; sa migraine amplifie, elle voudrait aller prendre un cachet, il faudrait que sa collègue se dépêche, elle a faim, elle a chaud, ça commence à puer drôlement… qui a fait caca ? Elle part à la recherche de celui qui pue, ou pue le plus, elle se baisse, écarte un pantalon, renifle, “non, c’est pas toi” ; soulève Pierre qui décolle, pris au dépourvu, se fait renifler les fesses, “c’est toi”.

Plus question de s’allonger, il sera le prochain à partir pour la salle de bains. Il pleurniche, fatigué. Ce qu’il voudrait, c’est qu’on le laisse dormir tranquille. Mais dans la pièce, la tension monte, les occasions de s’énerver sont nombreuses. On se cogne, on tombe, on se pique les doudous, On est les uns sur les autres. Il y a du bruit, des odeurs fortes, il fait chaud, trop chaud, mais on ne peut rien y faire, le chauffage est mal réglé. Ouvrir ? on ne peut pas, si on ouvre la porte maintenant, les enfants risquent de quitter le navire pour aller dans le jardin. Le vasistas-hublot ? Impossible, il est cassé (“le sous-marin classique est un bateau très chaud… il est impossible… de réaliser un conditionnement d’air convenable”…). Il faut juste se dépêcher pour que tout le monde aille au lit au plus vite. Pierre est de mauvaise humeur, il devient susceptible, il pousse violemment Paul qui s’approche de lui, lui tire les cheveux. Agnès se fâche : “Pourquoi tu fais ça ? Il ne t’avait rien fait !” La collègue arrive, amène Pierre se changer en s’étonnant : “Il ne va pas bien, Pierre, en ce moment, il est agressif sans raison, il faudra demander à ses parents s’il ne se passe rien de spécial à la maison”… Après le change, Pierre va enfin retrouver son lit, se coucher, et s’endormir aussitôt, au milieu du bruit et du mouvement ; petit à petit, ce sont tous les enfants qui finissent par retrouver leur lit, leur doudou, et la proximité des auxiliaires qui vont aller d’un lit à l’autre pour caresser une tête, chercher une sucette, gronder celui qui se relève et gêne son voisin, redonner un doudou et rester à côté des plus inquiets, pour les rassurer. »

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Dans l’article de l’Encyclopédie universalis, il est expliqué que seulement dans les sous-marins nucléaires, chaque homme possède sa couchette qui est un peu son « chez-soi ». Dans les autres sous-marins, cette seule opportunité d’intimité n’est pas possible, puisque les hommes pratiquent le système de la « couchette chaude », c’est-à-dire qu’il n’y a que deux couchettes pour trois hommes puisqu‘il y a toujours un tiers du personnel de quart. Personne à bord, en dehors du commandant (directrice), ne possède le moindre coin pour s’isoler.

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Ce système de partage des lits ne risque-t-il pas de devenir un des effets pernicieux de la psu [4]   psu : Prestation service unique. [4] , puisque l’objectif devient un remplissage maximum des structures d’accueil, où les temps de présence des enfants vont se compléter ? Et les lits, se partager ? Faudra-t-il, chez les bébés, changer à chaque instant les accessoires personnalisés des lits, limites d’un petit coin bien à soi, ou y renoncer ? Attendre que le copain se réveille pour pouvoir aller dormir ? Ne risque-t-on pas, petit à petit, de concessions en renoncements, d’oublier des notions aussi essentielles que le respect du rythme de chaque enfant, quand on sait, et comme on vient de le voir, combien il est souvent difficile d’y arriver, alors qu’on est pourtant convaincu de son bien-fondé ?

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« Quand on rentre, en fin de sieste, c’est la soute. Il fait une chaleur suffocante, ça pue, odeurs des corps mélangées, selles, sueurs, et même de certains doudous… Espace confiné où adultes et enfants tentent de se reposer, de se ressourcer dans l’obscurité. Jeanne fait un cauchemar, elle gémit, les rêves s’entremêlent… et ses pleurs réveillent plusieurs enfants. Mélange de l’intime, proximité des corps, des bruits, on tousse, on tète les pouces, on serre les doudous. Certains ne parviennent pas à se rendormir. Ils patientent un peu, puis s’impatientent. Ils ont besoin d’être câlinés, vont se blottir sur les genoux des auxiliaires, se disputent l’exclusivité. D’autres ont déjà besoin de bouger, ils se lèvent et commencent à jouer, dans le peu d’espace qui leur reste entre les lits.

“Chut, on essaie de ne pas faire de bruit, on attend un petit peu, on ne réveille pas les copains.” Mais Paul et Matthieu débordent d’énergie, ils ont envie de grimper, de courir, d’autres copains les rejoignent. Il va falloir à nouveau vite s’organiser et recommencer à changer les enfants. Les auxiliaires posent ceux qui étaient dans les bras pour commencer à empiler les lits ; Jeanne n’est pas du tout d’accord pour renoncer au câlin, elle se couche par terre en pleurant.

On pousse dans un coin les lits des quelques enfants qui dorment encore pour libérer de l’espace, Agnès reprend Jeanne, et on réorganise le tour de rôle des changes. On ne peut toujours pas aérer, les dormeurs suants ne sont pas habillés, mais les copains reviennent avec leur pull. Mélanges, proximité, promiscuité…

Les auxiliaires ne sont disponibles qu’à tour de rôle ; c’est un moment difficile pour Paul qui pleure chaque fois qu’Agnès quitte la pièce. Les jeux et les jouets ont été sortis, mais Paul demeure insatisfait, il voudrait qu’elle reste, c’est avec elle qu’il veut jouer, pas avec Matthieu qu’il pousse avec colère. Les chagrins, les disputes, la tension monte à nouveau. Certains enfants y sont plus sensibles que d’autres, qui jouent paisiblement, organisent un jeu, ou feuillettent un livre, dans le bruit et la chaleur. »

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Besoins des uns, désirs des autres, qui s’entrechoquent. Parfois on voit, mais parfois, on ne peut pas ou ne veut pas voir, et parfois on ne peut pas répondre. Frustrations d’adultes qui voudraient faire autrement. Sur un autre navire, peut-être… Frustrations d’enfants qui expérimentent les nuisances du confinement, aménagent leur voyage. Quels échos, sur quelles histoires, qui rebondissent sur les hublots fermés…

Le choc des échos

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C’est en tant que psychologue clinicienne en crèche collective que, chaque jour, je pénètre dans un bâtiment différent, à l’écoute des différentes problématiques : soucis ou conflits d’équipes, observation des enfants, repérage des troubles ou souffrances, rencontres de parents. Je suis celle qui vient de l’extérieur, mais qui tente de s’immerger à chaque fois dans chaque structure, pour être dans une écoute attentive. Paradoxe et complexité de ce dedans-dehors, de cette nécessité de distanciation et de proximité ; Je suis attendue, parfois submergée.

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Tant de questionnements, de difficultés à vivre en vase clos, de besoins de parler, d’être rassurées, reconnues ; beaucoup d’histoires affleurent ou se taisent, celles des adultes, celles des enfants, exprimées comme ils le peuvent, ou racontées par les adultes. Tenter de décoder, essayer de comprendre ce qui se joue là, entre tous ces voyageurs, tout en étant celle qui doit rester de passage, et qui a peu de temps.

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Choc des histoires qui s’entrecroisent, entre adultes, entre adultes et enfants, entre enfants. Souffrance qui peut devenir violence ou violence de la souffrance. Peut-on se situer dans la prévention de cette violence ? Tentatives d’élaboration, d’accompagnement, pour que vogue le navire…

Laure et Louis

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« Laure est auxiliaire, Louis est un petit garçon de 22 mois.

Un matin, en observant les enfants, je remarque que Louis, d’habitude un petit garçon gai, dynamique, créatif dans ses jeux, semble triste et fatigué. Il participe moins, reste à l’écart avec son doudou ; je m’en étonne et interroge. Laure confirme la fatigue : “Ce n’est pas étonnant, il est encore enrhumé, ses parents ne l’ont toujours pas amené chez le docteur, comme d’habitude… même malade, il est toujours là. ”

J’ai rencontré les parents de Louis, je les sais attentifs à leur petit garçon ; je persiste dans mes interrogations. Oui, cela fait quelque temps qu’il joue moins, il a de plus en plus besoin de son doudou, il pleure quand ses parents s’en vont, il ne le faisait pas avant. Avant quoi ? En observant mieux, je remarque que Laure aussi semble triste et fatiguée. Je me souviens qu’elle a arrêté de travailler quand son fils était petit, parce qu’il était de santé fragile. Elle a toujours du mal à accepter que les enfants viennent à la crèche quand ils sont malades ou fatigués. Sa tolérance vis-à-vis des parents touche là sa limite, et elle peut alors se montrer désagréable.

Mais il me semble qu’elle est, ce jour-là, particulièrement préoccupée. Seule avec moi, Laure évoque la maladie de son père. Il lui est dur de venir travailler en ce moment, elle voudrait rester avec lui, mais il y a les enfants, les collègues. Elle est inquiète, va le voir très souvent, et la fatigue s’accumule. Elle sait bien qu’en ce moment, elle est moins disponible, moins à l’écoute des enfants ; la culpabilité s’installe, elle réfléchit à sa maladresse éventuelle envers Louis et ses parents. Elle réalise que la maladie résonne en ce moment de façon particulièrement douloureuse. Elle semble fragilisée et je ne me sens pas autorisée à questionner davantage, ce jour-là, le choc des échos ; on réfléchira ensemble à comment mieux se situer, dans ce contexte, face aux enfants et aux parents. Ceux de Louis avaient leurs propres soucis ; ils avaient remarqué la tristesse de leur petit garçon et la lassitude de Laure sans oser l’aborder. Ils ont pu parler avec Laure de Louis et ont parlé ensemble à Louis. Que vivait Louis, depuis quelque temps, confié à Laure par des parents soucieux, mais habitués, de par leur histoire, à relativiser les petites maladies, pour qui un nez qui coule n’a jamais été grave ? Que ressentait-il de la désapprobation de Laure, de son inquiétude ? Où se situer entre des adultes proches et différents ? »

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Soucis et souffrances d’adultes, histoires à côté, qui sont venues faire irruption dans la vie d’un petit garçon, tristesse d’enfant. Violence du non-dit, des projections, des dérapages verbaux possibles, violence d’une situation qui est venue faire obstacle, quelque temps, au bien-être d’un enfant, embarqué dans ce sous-marin.

Sonia et Anna

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« Sonia est auxiliaire, Anna est une petite fille de 20 mois.

Lors d’une réunion d’équipe, Sonia, l’auxiliaire “roulante [5]  Roulante : auxiliaire de puériculture qui n’est pas... [5] ” de la section des moyens, se montre particulièrement préoccupée par le comportement d’Anna, arrivée depuis peu de temps à la crèche. Elle la trouve triste, “elle semble pleurer en silence”, “elle n’ose pas”, “elle attend”, “elle ne vient pas chercher les câlins dont elle a besoin”, auprès de Sophie, l’auxiliaire “référente [6]  Référente : auxiliaire de puériculture qui s’occupe... [6] ”, qui, elle, semble décrire ce comportement comme lié à la construction de leur relation. Sophie souligne l’évolution lente mais positive d’Anna. “Il lui faut du temps.” L’équipe s’interroge, échange ses observations. Échange des regards, importance pour Anna du regard qu’on lui porte. Pour pouvoir être en confiance et s’affirmer, elle a besoin d’être sécurisée, portée par le regard bienveillant de l’adulte. L’équipe se mobilise pour accompagner Anna dans sa réassurance. Sonia reste préoccupée : c’est elle qui se montre la plus sensibilisée à la nécessité de l’aider par ce “portage”, et aussi la plus réservée, encombrée par son inquiétude. Après la réunion, elle est dans un questionnement personnel. Elle a accueilli de nombreux enfants, mais c’est cette petite fille, Anna, qui lui rappelle sa fille à elle, quelques années auparavant, quand elle est entrée à l’école maternelle. C’est sa propre histoire, douloureuse, qui resurgit avec violence : période de divorce, désarroi de sa fille qu’elle laissait tous les matins à une maîtresse qui ne supportait pas cette détresse. Quand Sonia regarde Anna, c’est sa fille qu’elle voit, pleurant en silence au moment de leur séparation. Elle partait, culpabilisée, impuissante, vers les autres enfants. Et c’est l’atsem [7]   atsem : Agent territorial spécialisé des écoles m... [7] qui s’est rendue disponible, a su accompagner sa fille, la rassurer, pour qu’elle puisse apprendre à se séparer. “C’était une femme admirable […] elle a su la porter aussi longtemps qu’il a fallu, […] sans elle, on n’y serait peut-être pas arrivées.”

Sonia comprend que sa place de roulante lui permet cette disponibilité pour Anna, et qu’elle a soudain eu peur de ne pas y arriver. Elle a besoin de reparler avec la référente, de réfléchir avec ses collègues pour que chacune trouve sa juste place, pour qu’émerge un travail d’équipe aidant pour Anna. “C’est si difficile, parfois, d’être avec les enfants des autres.” »

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Ces auxiliaires de puériculture vont alors évoquer leurs différents ressentis. Celles qui essaient de faire avec les enfants des autres comme elles aimeraient qu’on fasse avec les leurs ; celles qui ne peuvent que faire autrement pour que ce soit possible ; celles qui sont toujours dans une ambivalence qui les questionne ; celles qui ne sont pas mères.

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Elles parlent de leurs soucis d’être des professionnelles, en exerçant un travail où leur affectivité est sans cesse sollicitée. Elles savent qu’à tout moment, comme pour Sonia avec Anna, une histoire d’enfant ou de parent peut venir réveiller leur passé, que l’écho peut être difficile à repérer, parfois douloureux.

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Comment se protéger de cette violence-là qui est peu dicible, peu reconnue, et même méconnue dès qu’on sort de cette embarcation. Tentatives d’élaboration, verbalisation, mise à distance, remise en question, pour que des défenses autres ne s’installent pas, autres processus qui pourraient conduire à d’autres violences… Que d’exigences pour que ces voyages puissent être de qualité pour tous.

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Un peu plus tard, quelque part… De la fatigue, des maladies, des absences… Manque de personnel, pas de remplacement, épuisement… Celles qui restent : maintenir la qualité, tenir bon pour les enfants… Épuisement… Un remplacement, enfin… soulagement… Par un agent technique d’entretien non qualifié… Autre violence… institutionnelle.

Un train encombrant

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51,5 m2 accueillent dix-huit enfants âgés de 12 à 24 mois et quatre auxiliaires de puériculture. Une pièce servant à la fois de salle d’accueil, d’espace de jeu, de salle à manger et de lieu de change ; des peintures à rafraîchir. 8 m2 délimités par des barrières en bois, où s’entassent divers objets : porteurs, baby-relax, dînette, ballons sauteurs, animaux à bascule…

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Au milieu de la pièce, une imposante « structure de motricité » est installée ; c’est un énorme train en bois composé de trois wagons et d’une locomotive. Entre les wagons, un passage étroit pour accéder au fond de la salle. Le coin repas aménagé derrière le train, trois tables et dix-huit petites chaises coincées entre les wagons et le mur. Sur le toit du train, s’amoncellent des vêtements de dix-huit enfants dans des petites corbeilles.

Tout le monde s’y cogne

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« 16 heures, le goûter se termine, les enfants, impatients, se lèvent de table et se dispersent rapidement dans la pièce. Sophie, auxiliaire, attrape une caisse de Legos sur l’étagère et la pose au sol. Aussitôt Tom, Marie, Sacha et Mina courent s’en saisir et la traînent au milieu de la pièce. En chemin, Sacha se cogne la jambe au montant du train, il se frotte en vitesse et repart vers les seuls jouets disponibles : les Legos. Le chariot du goûter est un terrain de jeu amusant pour Camille, Elsa et Thomas qui jouent à cache-cache sur l’étagère du bas. À l’autre bout de la pièce, Maryse, une autre auxiliaire, termine de nettoyer les tables derrière la locomotive. “Sortez de là, ce n’est pas un endroit pour jouer !” Son éclat de voix surprend Émilie qui comme d’habitude joue dans l’habitacle de la loco ; étonnée, elle se relève brusquement et se cogne la tête. Émilie pleure fort, très fort. “Bébé déjà, son cri cassait les oreilles !”

Sophie, dont les jambes sont déjà accaparées par trois enfants, tente d’aller rapidement lui faire un câlin et lui passer un peu de pommade. Elle s’emmêle les pieds à travers les enfants, bouscule un peu Tom, mais persiste à se presser… mauvaise idée, le train est là aussi pour les adultes, le coude de Sophie n’y échappe pas. “Et m… ! ras le bol de ce train, je peux plus le voir !”

Valérie, la troisième auxiliaire, finit de changer la couche de Mathilde. “Et voilà miss, tu sens meilleur, allez, va jouer !” Elle la pose aussitôt au sol et accélère la cadence des changes. “Les premiers parents vont arriver et toutes les fesses ne sont pas propres.”

Mathilde marche depuis peu. Un rapide coup d’œil autour d’elle, tout s’agite ; elle inspire à fond, sourit et se lance. Un pas, deux pas, Thomas passe dans sa trajectoire, la bouscule, elle ne tombe pas, elle titube. Plus que quelques pas pour atteindre Maryse, le train est là, bien planté au milieu de la pièce, lui ne bougera pas si on le bouscule. Mathilde se cogne le genou dans un des montants, perd l’équilibre, et boum ! Elle termine sa chute la tête contre la roue aiguisée du train. Mathilde a mal, très mal ; elle pleure, mais il y a trop de bruit pour que Maryse ou Sophie ne l’entendent derrière le train qui leur barre la vue.

Enfin, il y a le reste du groupe qui erre, court dans toute la pièce : des cris, des bousculades, des enfants plaqués au sol par des copains énervés, des disputes pour les quelques jouets disponibles ou un doudou emprunté… des adultes pressés qui se parlent en montant la voix car le bruit ambiant est fort, trop fort. »

Les enfants s’y cachent

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« Collée aux jambes de Maryse avec son “nin-nin”, Mathilde réclame les bras. Sacha, fatigué, s’agrippe lui aussi au pantalon de l’auxiliaire. Découragée, Mathilde tente de se faufiler entre les jambes de Sophie et une maman qui vient d’arriver. À quatre pattes, elle se fraye un chemin à travers la foule et au bout de quelques minutes, elle se réfugie dans un coin entre la table et le wagon. Valérie, la troisième auxiliaire, est accroupie avec deux enfants, elle se relève pour accueillir un papa, les enfants s’accrochent. “Allez, lâchez-moi un peu, on n’est pas obligé d’être constamment collés, non ?”

Sophie propose de lire calmement une histoire avec quelques enfants. “Ce n’est pas possible de supporter plus longtemps ce vacarme, et puis ça bouge trop !” Elle cherche un endroit pour s’installer. “Au fond, derrière la locomotive ? Non, Émilie s’y repose avec sa poupée. Sur le tapis, à côté de la table de change ? Impossible, Maryse finit de changer un enfant et le robinet coule en permanence. Dans le dortoir ? Non plus, le sol est mouillé, l’agent d’entretien vient juste de nettoyer. Ou… C’est toujours pareil, on ne sait jamais où se mettre, il va falloir qu’on en parle !”

Maryse est enfin disponible. Mathilde arrive rapidement à quatre pattes et s’agrippe au pantalon de l’auxiliaire. “Mais oui Mathilde, j’ai compris ce que tu attends, allez grimpe !” »

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Difficile de circuler aisément ou de trouver sa place dans cet environnement saturé en… mobilier, enfants, adultes, agressions, chocs, agrippements. Chacun, grands et petits, exprime le besoin de trouver un coin tranquille pour s’apaiser, se calmer, jouer, se cacher… un peu d’intimité. Ni enfant ni adulte ne trouve son espace, celui que rien ni personne ne viendra piétiner ou envahir. Le moindre élément qui se rajoute est en trop : chariot, jouets, parents, personnel… Tout s’entrechoque : les enfants entre eux, les têtes et le train, les jambes et le train, les coudes et le train… l’agressivité des uns et celle des autres, l’impatience et l’énervement. Agitation, agressivité, petits accidents, cris, sont les modes de communication qui restent à leur disposition.

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L’atmosphère s’alourdit au fil de la journée. Les tensions se cognent aux murs sans pouvoir s’échapper, alors on se cogne à ce qu’on peut. Le seuil de tolérance et du supportable est rapidement atteint par chacun. Le sol où vivent et évoluent les enfants devient paradoxalement un espace dangereux. La protection se situe un étage au-dessus, dans les bras sécurisants des adultes : c’est tellement mieux là-haut !

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Comment faire en sorte de préserver l’espace intime de tous ? Avec un tel espace, peut-on garantir à chacun une liberté d’action ?

Immobile

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Vingt ans que le train est en gare des moyens.

« Aucun emplacement n’est prévu pour suspendre les vêtements des enfants lorsqu’ils sont déshabillés pour la sieste. Le train fait fonction de… portemanteau. Attention à la fermeture des portes, le train de la sieste va partir : pantalons, chaussettes, tee-shirts, chaussures s’entassent dans des petites corbeilles étiquetées au prénom des enfants. Le train transporte aussi les bagages des adultes : bouteilles d’eau, mouchoirs, lunettes… Au lever de sieste, c’est un peu la panique. Maryse ne retrouve plus les chaussures de Mina et le pull de Paul. “Tout est encore mélangé, c’est toujours le bazar dans ces corbeilles !” La puéricultrice, venue peu de temps pour aider l’équipe, se heurte au bazar et à la tension dans la section. “Ce train ! Il me sort par les yeux, on ne peut même plus bouger !” »

Et tous les jours, c’est comme ça, les corbeilles sont remplies, qui remplissent le train, qui remplit la pièce. C’est la panne : train et équipe sont stationnés quai des moyens. Panne de… portemanteau, de placard, de créativité pour vivre et organiser l’espace. L’équipe veut se remettre en route. Quelles solutions pour reprendre le voyage ?

En marche

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Réunion, la directrice puéricultrice veut remobiliser l’équipe.

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« C’est toujours bruyant dans cette section, les enfants ne se posent pas, ils jouent à tout et à rien, et se disputent souvent pour des histoires de jouets ou de territoire.

– Trop d’enfants se blessent et se piétinent.

– Au lever de sieste, c’est toujours le bazar, ils courent dans tous les sens, se cognent au train, trébuchent en voulant traverser les wagons.

– Et puis, ils nous épuisent, on range constamment derrière eux, ils en mettent partout, on ne peut plus circuler !

– C’est peut-être à cause des parents qui ne savent pas poser de limites.

– On ne peut pas y faire grand-chose, ils font ce qu’ils veulent chez eux, les parents ne savent pas dire non !

– Et certains ont déjà leur caractère. »

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Ces explications ne leur suffisent pas, il y a forcément autre chose :

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« Puisque nous aussi nous sommes toujours sur les nerfs.

– Et ce train, il nous gêne pour circuler, les enfants s’y cognent à longueur de temps !

– Au moins, il nous sert à entasser les vêtements.

– Mais ça fait désordonné, même les parents le disent !

– Que va-t-on mettre à la place ? Si on l’enlève, il n’y aura plus rien dans la pièce !

– On s’y est attaché, depuis le temps ! »

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Supprimer le train, le déplacer ? Inquiétude chez les auxiliaires ! Le train leur semble être la seule possibilité de remplir l’espace, pourtant si difficile à gérer par son exiguïté. Qu’est-ce qui est difficile : gérer le manque d’espace ou gérer les enfants dans l’espace tel qu’il est aujourd’hui ?

L’équipe redémarre

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Le train est éclaté, les wagons déménagent aux quatre coins de la pièce. Les tables et les chaises sont dispersées. Au lever de sieste et à différents moments de la journée, plusieurs espaces de jeu sont mis à disposition des enfants. Un coin douillet est aménagé : tapis, coussins, livres. Les jouets et le petit mobilier entreposés derrière les barrières sont dégagés pour aménager un coin dînette.

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Le réaménagement est terminé : « Ça va mieux ! On y voit plus clair. » Il est enfin possible de circuler au milieu de la pièce, de se cacher… en toute tranquillité et sécurité. Il y a bien encore quelques petits accidents au contact du train, mais beaucoup moins. L’espace est ouvert, il permet la libre circulation des personnes, des jouets, des actions, des émotions et des tensions aussi. Les enfants sont gais, calmes, occupés à jouer, les auxiliaires souriantes et fières de leur travail. La section est enfin un lieu accueillant et contenant pour chacun. Le train, l’équipe, est relancé de nouveau en marche, avec plein de projets en vue.

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Il est habituel d’évoquer l’agressivité des enfants, notamment en groupe, et plus tard à l’école. Il est devenu plus acceptable de parler de maltraitance, de violences faites aux femmes, aux enfants, aux personnes âgées, tout particulièrement dans le cadre familial, parfois en institution. Nous venons de voir passer devant nos yeux les images de petites violences ordinaires faites sans intention de les donner ; question d’espace, de temps, de rencontres, d’histoires, petites violences du quotidien, au quotidien, à bas bruit, de toute petite évidence. Bien-traitance des équipes, bien-traitance des enfants et de leurs familles ? Projet, illusion ?

Un florilège

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Il semble, que, statistiquement, le mode d’accueil le plus demandé soit de type collectif et les représentations qui s’y attachent ont largement évolué. De la création des crèches en 1844, qui étaient destinées à lutter contre la mortalité infantile, à favoriser le travail des femmes, à normaliser et à intégrer la classe ouvrière ; puis, en 1945, de la tutelle de la médecine sur les crèches (pmi), l’assistance a évolué vers la protection de l’enfance et il est question, à ce jour, de qualité de vie, de socialisation, de qualité d’accueil, de respect des besoins et des rythmes des enfants et de leurs parents…

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Pour les parents, il est question de norme, de choix d’évidence… presque de privilège. Pour les pouvoirs publics, il est question aussi, depuis le 1er janvier 2005 – et la création de la psu va dans ce sens –, d’optimiser et de rentabiliser l’existant en termes de « mode d’accueil » et de l’ouvrir à tous.

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Ainsi, de 8 h 30 à 18 h 30, Ashraf pourra succéder à Marine, dont la mère travaille, qui laissera sa place à Raphaël, accueillis par Christelle puis Sonia, qui, au cours de la semaine, seront « référentes » de dix-huit ou vingt enfants dont les parents justifient ou non d’une activité professionnelle sur des temps qui peuvent aller d’une heure à une journée.

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Attention, danger ! Il va falloir encore et encore bien du talent aux équipes pour maintenir l’exigeant travail d’attention, d’observation, de disponibilité, d’engagement relationnel, que nécessite l’accueil de tout-petits, relais des parents, des familles.

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Nous rencontrons en 2006 une génération de parents qui ont été eux-mêmes élevés en crèche et pour qui celle-ci n’est plus synonyme de pis-aller, de souffrance, d’abandon et de mort comme au siècle dernier, mais plutôt d’une idéalisation de ce mode d’accueil, partenaire d’éducation. Des fantasmes permettent probablement de penser et de mettre à distance une tension agressive inconsciente entre la mère et son relais « accueillante », et en expliquant si bien leur choix, ces parents élaborent psychiquement la séparation d’avec leur petit : substitution d’un modèle d’accueil pouponnière par un modèle d’accueil souvent déjà vécu, connu, reconnu, actuellement promotionné, vecteur d’intégration et d’adaptation sociale. Place magnifiée, enviable, respectable.

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Les fantasmes [8]  G. Cabassu, F. Keruzore, Désir parental et enfant en... [8] de « démultiplication de la relation duelle », celui « du spécialiste et du professionnel » mais aussi celui du « contrôle réparateur ou protecteur » et encore celui « de socialisation précoce » sous-tendent le projet pour l’enfant, qui en crèche « jouera avec d’autres, ne sera pas sauvage, s’habituera à voir du monde, apprendra à partager puisque chaque adulte doit s’occuper de plusieurs enfants. Il sera entouré de professionnelles qui sauront bien s’en occuper, car c’est leur métier, leur spécialité, leur compétence ». De plus, si cela se passe mal, « il y aura toujours quelqu’un pour le voir, pour intervenir ». Ainsi, « il apprendra à jouer avec les autres, ne deviendra ni égoïste, ni jaloux et s’intégrera bien dans le groupe ». Bien adapté, bien intégré, bon citoyen, dès le départ, l’enfant et sa famille devraient-ils correspondre à un profil type de crèche collective ? « Image parentale » et « type de famille » pouvant se renarcissiser et se positionner grâce à la porte d’entrée au monde que constitue l’enfant inscrit en crèche collective.

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Anticipation à l’inscription, horaires, vacances, tarifications ; codes et normes sont au premier plan. Les projets de certaines crèches « acceptent » la ou les différences de certains enfants ou certaines familles : différences clairement répertoriées (difficultés transitoires, précarité, handicap…). À la lisière, qu’en est-il des autres différences ? Familles atypiques au fonctionnement inhabituel, enfant peu conforme, faisant la part belle à l’originalité, à la fronde, à l’évitement à la loi commune. L’institution crèche, tiers au cadre contre lequel des familles se confrontent, réinterrogent consciemment ou non la norme, la pertinence du projet, et l’adéquation de celui-ci à leur projet parental.

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L’enfant de crèche collective, devrait-il être – et ce n’est pas exhaustif : « Sociable, vif, enjoué, pas trop malade, peu craintif mais pas trop en retrait, tonique mais pas agressif envers ses pairs ou les adultes, dormant partout, se réveillant peu, ayant faim à 11 heures, même le lundi ! Supportant le bruit, la chaleur, les odeurs, la promiscuité, décodant le double langage, gardant une image fiable de ses parents dont on peut dire sur sa tête tant de propos sucrés-salés, répondant parfois aux surnoms si disqualifiants ou ironiques… » ?

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Petites violences ordinaires faites à sa petite personne soulevée de terre pour l’odeur du caca, dès son plus jeune âge parfois affublé d’une étiquette individuelle ou familiale difficile à décoller… mère débordée, parents séparés, en souffrance ou ne mettant pas l’enfant au centre de leur existence… Nous sommes souvent, là, au bord d’une violence larvée qui s’exprime sur le passeur, l’enfant confié, sa parentèle et l’on sait combien les familles craignent à dire, pressentant le danger, tant que l’enfant est encore à la crèche… ça craint !

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Puis, l’enfant parti, page tournée, enfouie, épreuve initiatique avec traces… Traces d’apprentissages, de soumission, parfois de renoncement, impossibilité de tenir ses convictions et les élans de ses différences. L’originalité est-elle bien portée ? La différence étiquetée pathologie, des différences, étrangeté à la norme sécrétée pour un mode d’intégration. Crèche idéale qui renvoie idéalement à un enfant sociable, bien portant, au cœur de la société… Repères éducatifs remplacés par ceux des spécialistes, mainmise des professionnels sur les familles, qui, implicitement et subtilement, les disqualifient : « Vivement lundi ! », « à la maison, il s’ennuie », « quelle patience vous avez, moi, je ne pourrai jamais ! »

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D.W. Winnicott [9]  D.W. Winnicott, L’enfant et le monde extérieur, Paris,... [9] , dans L’enfant et le monde extérieur, en 1954, nous alertait déjà du côté de la soumission-adaptation :

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« La réussite peut facilement ne signifier rien de plus que la découverte, par un enfant, de la meilleure manière de s’accommoder d’un professeur particulier, d’un sujet particulier ou de l’éducation dans son ensemble, par le moyen de la soumission, ouvrant la bouche mais fermant les yeux, ou bien acceptant tout sans esprit critique. C’est faux, car cela signifie une dénégation complète de doutes et de soupçons très réels.

Un tel état de choses n’est pas satisfaisant par rapport au développement individuel, mais c’est le boire et le manger pour le dictateur.

Dans notre étude de l’influence et de sa place dans l’éducation, nous en sommes venus à voir que la prostitution de l’éducation réside dans le mauvais usage de ce que l’on pourrait presque appeler la qualité la plus sacrée de l’enfant : les doutes quant au self. Le dictateur le sait bien et il exerce son pouvoir en offrant une vie dans laquelle le doute n’a pas de place – mais combien morne ! »

Notes

[*]

Hélène Dutertre-Le Poncin, Christiane Marmie-Besnard, Karine Perez-Bayle, psychologues cliniciennes, Espace famille La Parentèle, crèches de Bordeaux.

h. leponcin@ numericable. fr - christiane. marmie@ hotmail. fr - kari. perez@ laposte. net

[1]

pmi : Protection maternelle infantile.

[2]

ram : Relais assistantes maternelles.

[3]

cap : Certificat d’aptitude professionnelle.

[4]

psu : Prestation service unique.

[5]

Roulante : auxiliaire de puériculture qui n’est pas référente d’un groupe d’enfants ; elle remplace ses collègues en leur absence ou les aide dans la complémentarité.

[6]

Référente : auxiliaire de puériculture qui s’occupe de façon privilégiée et individualisée des enfants d’un groupe.

[7]

atsem : Agent territorial spécialisé des écoles maternelles.

[8]

G. Cabassu, F. Keruzore, Désir parental et enfant en crèche collective, La Feuille-Paris, publication ANAPSY.pe 1990, 9, 5-17.

[9]

D.W. Winnicott, L’enfant et le monde extérieur, Paris, Payot, 1987, 42-43.

Résumé

Français

La crèche collective, comme lieu initiatique aux violences, petites et grandes, de la vie en société. Des vignettes cliniques illustrent ce thème à partir d’images : un sous-marin, où adultes et enfants partagent ensemble le quotidien, dans un espace confiné, où les histoires s’entrechoquent ; un train, espace saturé qui fait obstacle à toute dynamique d’équipe et fait nuisance aux enfants. Des violences liées à l’espace, au temps, aux échanges relationnels, à l’institution. Des représentations qui ont évolué au fil du temps, collectivités idéalisées, lieux d’accueil où peut prévaloir un modèle d’enfant, et de famille. Les risques de la normalisation.

Plan de l'article

  1. Un sous-marin
  2. Derrière le hublot, ça pue
  3. Le choc des échos
    1. Laure et Louis
    2. Sonia et Anna
  4. Un train encombrant
    1. Tout le monde s’y cogne
    2. Les enfants s’y cachent
  5. Immobile
  6. En marche
  7. L’équipe redémarre
  8. Un florilège

Pour citer cet article

Dutertre-Le Poncin Hélène et al., « Crèches collectives. Et si c'était... ? », Spirale 2/ 2006 (no 38), p. 47-64
URL : www.cairn.info/revue-spirale-2006-2-page-47.htm.
DOI : 10.3917/spi.038.0047


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