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Spirale

2006/2 (no 38)

  • Pages : 182
  • ISBN : 2-7492-0604-9
  • DOI : 10.3917/spi.038.0065
  • Éditeur : ERES


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La crèche est-elle un espace d’éveil aux sons et à la musique ?

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La chose est entendue. Depuis les années 1980, les crèches ont intégré la présence de la musique par le biais des disques, ou de l’activité sonore et musicale (exploration d’instruments, séquences de chansons et comptines). À l’aide d’un musicien intervenant, beaucoup d’équipes se sont lancées dans l’aventure et ont trouvé chez les enfants des échos gratifiants. Le jeune enfant est non seulement sensible à la musique, à la voix chantée, aux sons de l’environnement, mais il se montre aussi particulièrement créatif dans ses jeux sonores.

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Premier jour de crèche, premier bain sonore de la collectivité. D’abord l’acoustique, des acoustiques différentes : les couloirs résonnants, la section généralement sonore, la salle de change aux sons métalliques (par la présence de carrelage), la pièce de repos enfin aux sons plus tamisés. Premier jour de crèche, première découverte de la voix de la personne référente, et de toutes les voix alentour. Voix d’adultes et d’enfants, dialogues, cris, mélodies, appels… Sons des objets usuels, des jouets, de l’interphone, musiques éventuelles complètent ce kaléidoscope audiophonique. À la fin d’une journée, tous, enfants et adultes, éprouvent une fatigue auditive réelle, souvent perceptible par une montée significative du niveau sonore des voix.

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Quel lien l’enfant peut-il effectuer entre son univers familier de la maison, lentement repéré, et cet univers particulièrement riche, intense et changeant ?

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La première question que pose l’éveil sonore à la crèche commence par la prise en compte de ce bouleversement. Il faudrait alors imaginer des moments réguliers de calme, en petit groupe, avec très peu de sons, qui en écho du vécu de la maison, assurent un sas, un rappel, une tranquille exploration.

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Quelle utilisation fait-on de la musique ? À cette question, beaucoup d’auxiliaires de puériculture et d’éducatrices répondent que la musique calme les enfants et qu’elles choisissent des moments de fatigue ou d’excitation pour chanter ou choisir une musique et l’écouter. Il est vrai que la musique, non pas calme, mais intéresse, attire, permet une écoute et une concentration. D’autres fois, elle accompagne au contraire le besoin de mouvement naturel chez les enfants. Aussi faut-il resituer la fonction éducative, culturelle et artistique d’un éveil musical. On privilégiera toutes les situations où le son et la musique sont sources de créativité, d’expression et de jeu. Chanter avec quinze ou vingt enfants à la crèche peut être un véritable plaisir, le partage d’une émotion collective. Chanter avec cinq enfants est très différent. On peut repérer chaque voix, les mouvements qui l’accompagnent, valoriser le rythme trouvé par un enfant, improviser une mélodie sur une comptine connue, associer un jeu instrumental ou une danse… L’intérêt principal de ce moment privilégié réside dans l’écoute mutuelle entre l’adulte et chacun des enfants, et des enfants entre eux. Cette écoute est précieuse, puisqu’elle conditionne directement la perception que l’enfant peut avoir de lui-même. Il est vraiment primordial que chacun, le plus souvent possible, puisse développer cette écoute de soi pour pouvoir évoluer au milieu des autres et profiter de l’environnement.

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La musique, considérée comme temps de découverte et de partage entre adultes et enfants, n’est pas chose facile. Jouer avec des sons nécessite une maîtrise de sa voix, une connaissance des instruments et de leur usage, une confrontation personnelle aux phénomènes sonores. L’adulte non musicien doit « travailler » cette matière avant de se lancer. Une pratique musicale personnelle devra être complétée par une approche spécifique de l’activité sonore avec de jeunes enfants. Cela est évidemment l’idéal que l’on souhaite et que beaucoup de professionnels souhaitent également. Toutefois, sans formation musicale particulière, il est possible de ménager des temps agréables autour de la musique. J’en donnerai quelques exemples ici :

  • créer des espaces-temps en petits groupes le plus régulièrement possible ;

  • solliciter les parents pour venir chanter à la crèche, participer à un temps de jeu commun, apporter une chanson de la maison bien connue de l’enfant, ou dans une autre langue, un instrument de musique ;

  • enregistrer quelques comptines avec les enfants ou entre collègues à offrir aux parents ;

  • chercher des objets usuels ou des matières sonores (en veillant aux critères de sécurité) à mettre à disposition au milieu des jouets ;

  • chanter seul ou avec les collègues, des chansons dans différents styles et pas seulement des comptines pour enfants (en s’aidant de disques ou de livres) ;

  • écouter des extraits de disques comme une activité à part entière, en regardant les pochettes avec les enfants, ou les livres qui les accompagnent.

Et bien d’autres idées viendront avec la pratique et l’apport de chacun.

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La musique est intimement liée à tous les autres modes d’expression du petit enfant, et participe pour une part essentielle à son développement. C’est pourquoi, dans la période de la naissance à 3 ans, nous allons privilégier l’expression libre et lui permettre de tisser des liens avec un environnement sonore varié. Loin de tout apprentissage précoce, il s’agit de partager des émotions, d’échanger des expériences, de jouer sans souci de rentabilité.

Entre éveil et acquisition, entre le geste et l’expression sonore

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Dès les premières images de Se mouvoir en liberté [1]  Film réalisé par Anna Tardos et Agnès Szanto, Institut... [1] , j’ai éprouvé une sensation intense, un parallèle évident entre le fait de reconnaître à l’enfant, non seulement ses propres capacités motrices, mais également la capacité de les développer par lui-même, sans aide particulière de l’extérieur, et celui d’entendre, repérer, apprécier ses capacités d’exploration du monde des sons et de la musique. À travers ces images où les enfants explorent leurs propres mouvements en fonction des objets qu’ils manipulent ou des espaces qui les entourent, se révélait de façon limpide la continuité d’une exploration plurisensorielle que le petit développe à partir de son propre corps. Sensations de toucher, liées à la matière des objets, sensations proprioceptives dans l’effort que demandent certaines actions, sensations de la langue et de la bouche, sensations visuelles, lorsque l’enfant passe d’une position à l’autre ou modifie la tenue de l’objet, auditives enfin, qui l’entraînent d’un endroit à l’autre, ou lorsqu’il se met à chantonner, ou encore dans ses recherches sonores à partir un geste donné pour actionner un objet. Quelle perception guide un mode d’exploration particulier ?

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Le film montre à quel point l’activité autonome de l’enfant est pour lui source de plaisir. Pas un plaisir lié à la rencontre avec autrui, dimension si souvent mise en avant, mais un plaisir à découvrir pleinement les effets de ses propres actions. Parfois, une entreprise n’aboutit pas à son terme ; peu importe, l’enfant cherche d’autres stratégies ou passe à un autre centre d’intérêt. La frustration est peu présente puisque l’enfant n’est pas en attente de l’adulte qui va répondre à sa demande. Lorsque le geste créé par l’enfant produit un résultat intéressant, démarre alors ce fameux plaisir de la répétition puis de la variation. Variation dans l’ampleur, l’intensité, le rythme, la vitesse… Il s’agit d’un véritable travail d’adaptation que l’enfant met en œuvre avec son environnement. La variation et ses applications sont, on le voit, largement communes à l’exploration corporelle ou sonore.

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Cathy a 8 mois. Elle étonne par sa qualité de présence à ses propres mouvements. Chaque geste des mains est maîtrisé et coordonné à un mouvement d’ensemble. Elle semble très à l’aise lorsque, faisant pivoter une cuvette en plastique du bout du pied, elle trouve la position d’équilibre, en appui sur son avant-bras. Ce qui étonne, c’est donc qu’elle trouve la position idéale et juste pour pouvoir poursuivre son jeu confortablement.

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À 8 mois, je rencontre Thomas en crèche familiale. Au milieu d’un petit groupe, il a rampé, cherché et emporté le rahmagong (tambourin à poignée) pour le rapprocher d’un autre instrument identique, de l’autre côté de la pièce. Il récupère la baguette qui se trouvait à côté et se met à taper régulièrement sur un des tambourins, puis sur l’autre, revient au premier puis au second, comme pour expérimenter la différence de hauteurs. Il ramène son doudou, tapote avec, le son n’est plus le même. Il tourne la baguette et tape la peau avec le manche en bois, puis revient au côté en caoutchouc. Il semble le préférer. Son doudou est maintenant rejeté, sa voix accompagne chaque coup donné, ou parfois, le bras remuant en l’air. Et puis recommence l’alternance des sons du tambourin. Est-ce un jeu moteur, un jeu instrumental, un jeu vocal, une expression globale ?

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De toute évidence, c’est le son qui l’attire mais son corps adapte ses mouvements, son frappé, son rythme, et le geste vocal est tout aussi présent. Regardée de multiples fois en vidéo, cette séquence fait apparaître la qualité d’investissement de cet enfant, son degré de concentration, l’écoute de soi au regard de la découverte d’un objet extérieur, le son devenant passerelle entre l’intérieur et l’extérieur du corps. Cette séquence, comme la première, s’est déroulée sans intervention de l’adulte. Cela ne veut pas dire que l’enfant n’a pas écouté, échangé musicalement avec un adulte auparavant, mais c’est dans ces moments privilégiés de jeu seul, en toute sécurité affective, qu’il semble le mieux profiter de ses acquis, et prendre plaisir à de nouvelles découvertes.

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Nous avons tous une tendance, face à un être qui ne sait pas, à montrer la bonne utilisation d’un objet, bien plus, à faire à sa place. Car l’adulte se pose toujours la question de son utilité. Ce n’est pas facile en effet de passer du temps à simplement écouter, regarder. Cela permet pourtant de repérer, d’apprécier l’investissement et les multiples façons dont l’enfant accueille la nouveauté et développe son activité. Et pour cela, l’enfant a besoin de temps. Pour que l’enfant apprenne « à travers les sensations internes et externes qu’impliquent les mouvements variés et sûrs de son propre corps [2]  Citation tirée du film Se mouvoir en liberté. [2]  », il faut que soit assurée la continuité de son expérience. Si l’attention de l’enfant est entrecoupée par un appel, une stimulation ou simplement trop de bruit ambiant, l’activité en cours peut à tout moment s’interrompre. C’est pourquoi le premier rôle de l’adulte est bien de garantir les moyens de cette expérience dans le temps. Ceci implique le dosage des stimulations, voire de longs moments de jeu autonomes, y compris lorsque l’enfant joue avec plaisir et donne tellement envie d’intervenir. Ceci n’est pas l’apologie du « tout laisser faire » ou du « ne jamais intervenir », mais une capacité, un « effort » de la part des adultes à laisser cette grande liberté d’implication, la venue d’une implication volontaire.

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La musique à la crèche peut permettre de ménager des moments précieux et riches, à condition de respecter le temps de chacun. À travers la musique, les petits nous apprennent à grandir, à faire évoluer nos pratiques, à nous découvrir autrement, plus sensibles, plus authentiques et créatifs.

Notes

[*]

Chantal Grosléziat est directrice de l’association Musique en herbe.

www. musique-en-herbe. commusique-en-herbe@ wanadoo. fr

[1]

Film réalisé par Anna Tardos et Agnès Szanto, Institut Pikler, Budapest, 1995.

[2]

Citation tirée du film Se mouvoir en liberté.

Résumé

Français

À travers la musique, l’enfant s’exprime et découvre toutes les possibilités de son corps et de sa voix. Se mouvoir en rythme ou imiter vocalement les sons de son environnement sont pour lui aussi familiers que le fait pour nous, adultes, de marcher, de danser, de parler.
À travers son éveil sensoriel, il acquiert progressivement des savoir-faire, des techniques de plus en plus complexes. La crèche, lieu qui accueille de nombreux enfants pendant la plus grande partie de leur temps d’éveil jusqu’à leurs 3 ans, constitue une occasion privilégiée d’aborder différents modes d’expression artistique. La musique, matière éminemment affective et relationnelle, occupe une place fondamentale. Mais comment se présente-t-elle à la crèche, avec quels objectifs, selon quelles modalités et par quels moyens ? Ne vaut-il pas mieux une crèche silencieuse à une crèche musicale ?
Quels sont les enjeux d’un éveil à la musique, pour les jeunes enfants tout d’abord, et les professionnels qui les accueillent ?

Plan de l'article

  1. La crèche est-elle un espace d’éveil aux sons et à la musique ?
  2. Entre éveil et acquisition, entre le geste et l’expression sonore

Pour citer cet article

Grosléziat Chantal, « Variation autour du silence », Spirale 2/ 2006 (no 38), p. 65-70
URL : www.cairn.info/revue-spirale-2006-2-page-65.htm.
DOI : 10.3917/spi.038.0065

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