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Spirale

2006/4 (no 40)

  • Pages : 200
  • ISBN : 9782749206356
  • DOI : 10.3917/spi.040.0057
  • Éditeur : ERES

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1

Le dernier plan du récent film de Wang Chao, Voiture de luxe, modeste mais pertinent, nous fait entendre un nouveau-né derrière la porte close d’une salle de naissance. Assis le dos tourné dans la salle d’attente, son grand-père, éprouvé par les tourments de la Chine de son temps, l’écoute pensivement.

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Le cri d’un nouveau-né, c’est l’espoir d’un autre avenir, une consolation de nos échecs, une réparation de nos erreurs : « Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui », écrit Nietzsche dans Aurore, citant le Rig Vêda.

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Être humain, c’est vivre au-delà de soi, pour nos disparus et par nos enfants. C’est enjamber la mort par la mémoire et le projet, ce que nos amies les bêtes ne savent pas faire. Mais la naissance n’est pas un simple prolongement de la vie des parents. C’est une autre génération qui survient. C’est une rupture et une relance des enjeux qui dérangent et inquiètent toute continuité. Pour qu’il y ait continuation, il faudra d’abord tout refaire. Comme la mort, la naissance est le moment d’un jugement : cet enfant qui naît est comme un juge, sur le point d’évaluer notre accueil, notre préparation à sa venue.

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Il nous réconforte si nous l’attendions, si nous attendions d’être surpris par sa nouveauté. Mais il nous embarrasse si nous craignons de ne pas être en mesure de la recevoir, si nous pensons que le présent doit rester ce qu’il est, si l’avenir fait peur : si, comme le Chronos dévorant ses enfants de Goya, nous n’aimons pas assez le temps et ce que Bergson appelait son « imprévisible nouveauté ».

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N’est-ce pas le même tragique, l’impossible délivrance du temps, l’impossibilité pour le temps de passer, dont témoigne l’enfant mort de l’anti-Nativité du Guernica de Picasso ? N’est-ce pas le même cauchemar qui trouble et afflige l’esprit de l’un et l’autre peintre de l’une et l’autre guerre d’Espagne ? N’est-ce pas la même folie meurtrière qui se propage des guerres abusives de Napoléon, dénoncées par Chateaubriand, aux bombardements sinistres de la légion Kondor ?

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Pourtant ces violences sont elles aussi novatrices, bâtissent un impérial ordre nouveau qui prétend balayer le passé.

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Mais c’est qu’il y a deux nouveautés, non pas seulement l’imprévisible qui relance le projet humain, mais aussi la prévisible, la trop prévisible, qui surgit de l’oubli de ce projet, qui ne renie le passé que pour nier l’avenir : chute de la Révolution sous l’empire de la Terreur et la terreur de l’Empire, dérives barbares, un siècle plus tard, des renaissances nationales italienne et allemande.

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Comme un enfant maltraité, la bonne nouveauté de la société moderne est mise à mal par un retour en habits neufs du vieil arbitraire impérial. Après le renversement de la République romaine, les nouveaux empereurs se firent diviniser à la manière des pharaons.

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Et c’est cette triste leçon que propose déjà le récit biblique :

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« Et s’est levé un roi nouveau sur l’Égypte
Qui n’avait pas connu Yossef »
(Exode 1,8, traduction Henri Meschonnic, Les noms, éditions Desclée de Brouwer, 2003).
11

Le roi nouveau est le roi de l’oubli, celui par l’oubli duquel les brillantes symbioses culturelles et les projets collectifs prometteurs s’abîment en catastrophes : c’est l’infidèle.

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Et voici, selon le Midrach Yachar Shemot (compilé par Louis Ginzberg dans Les légendes des Juifs, traduit de l’anglais par Gabrielle Sed-Rajna, éditions Cerf, 2001, tome 3, page 182), le cauchemar de ce roi :

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« Dans la cent trentième année de la descente des Israélites en Égypte, le pharaon eut un songe. Il rêva qu’il était assis sur son trône, levait les yeux et voyait un vieillard devant lui, une balance à la main. Il réunit tous les anciens, les nobles et les grands hommes d’Égypte, les attacha et les plaça ensemble dans l’un des plateaux de la balance, et il mit dans l’autre un jeune enfant. L’enfant fit descendre le plateau dans lequel il se trouvait, de sorte qu’il était plus bas que le plateau où se trouvaient les Égyptiens attachés. »

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Le « poids » de l’enfant réjouit les uns, attriste les autres.

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Comme on sait, le roi du récit intime aux sages-femmes de mettre à mort les garçons (Exode 1,16). Mais celles-ci ont plus « peur » de Dieu que de lui, et les épargnent (ibidem, 1,21).

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De là suit que la crainte de Dieu commence par l’amour des petits enfants, et que la haine de Dieu s’accomplit par le meurtre des enfants, comme le disait Élie Wiesel dans La nuit à propos de la pendaison d’un enfant dans le camp.

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Un million et demi d’enfants juifs, garçons et filles mêlés cette fois, sans doute parce que la réalité dépasse la fiction, ont été mis à mort pour rien par les nazis, maltraités d’abord, puis tués, gazés ou brûlés vifs par camions-bennes entiers déversés dans le brasier.

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Au moins sont-ils à présent en paix tandis que nous portons leur deuil, accompagnés partout comme nous le sommes de la foule de leurs petits fantômes. Mais dans la seule année 2002, on décompte 53 000 meurtres de mineurs dans le monde, dont 3 500 dans les pays dits « développés » ; et outre les maltraitances diverses et le travail forcé, 300 000 enfants soldats, 150 millions de filles et 73 millions de garçons victimes d’abus sexuels (Claire Brisset, Le Monde du 11 octobre 2006).

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Tous ces enfants sont sacrifiés à l’arrogance de ceux qui, toujours à nouveau, font passer leur présent avant l’avenir qui lui donnerait sens. Ils sacrifient leurs enfants à leur Moloch (Lévitique 18,21), qui est le dieu de l’oubli, le Léthé de la mémoire et du projet humain.

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Est-ce à dire que l’enfant soit « sacré » ? En ce sens, hélas, oui, sacré, consacré, et donc sacrifié !

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Car selon l’heureuse distinction de Lévinas, élaborée dans ses Leçons talmudiques, le sacré n’est pas le saint. Et il y a une sainteté biblique des enfants, qui sont « séparés », c’est l’idée (voyez Lévitique 19,1), du retour à l’animalité sans projet de leurs bourreaux, intensément attentifs aux autres et tâchant d’apprendre à parler pour communiquer et participer, à s’humaniser toujours davantage, comme le souligne le pédiatre Brazelton.

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C’est pourquoi le soin des enfants ne relève pas seulement d’une pitié qui serait comme le revers de la cruauté, d’une compassion qui alternerait avec la violence, comme un chien saint-bernard garde ou dévore un bébé. Car la pitié est immédiate, et Bythia – la fille de Pharaon – au grand cœur, qui recueille le berceau d’osier et sauve celui qu’elle nomme Moïse des eaux (Exode 2,6), n’a de vrai mérite que du fait que sa pitié sert un projet qui dépasse son émotion, un projet humain, c’est-à-dire suivi. À l’opposé du cours équivoque que « suit » comme une Séquane la « grande rivière » où l’on noie les enfants (ibidem 1,22), Amram, Jocabed et Myriam, les parents et la sœur de Moïse, remontent la pente. Ils suivent de bout en bout un projet délibéré, un projet de délivrance et de nouveauté, qui passe par le défi à l’oppresseur, la désobéissance et la clandestinité. Et le nouveau-né est caché « trois mois » (ibidem 2,2), et son berceau bien arrangé, et Myriam le suit jusqu’à ce qu’il soit recueilli, et le ramène à sa mère pour qu’elle l’allaite, elle et non une autre (ibidem 1,7-8). La pitié de Bythia est ainsi sublimée, élevée, sanctifiée ; elle devient participation au projet de délivrance auquel elle est rapportée, qui s’accomplit selon le Midrach Yachar Chemot (ibidem p. 195) par son mariage avec Caleb, celui dont la suite des idées ira jusqu’à s’opposer à la dérobade des espions de Moïse, qui dans le livre des Nombres, effrayés par l’ennemi, conseillent de renoncer à l’entrée sur la Terre promise.

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C’est enfin parce que l’enfant nouveau-né n’a pour vocation ni d’être brutalisé ou abandonné par la cruauté, ni d’être un simple objet de pitié, qu’il ne doit pas être gâté. Surprotéger les enfants, c’est encore les abandonner, les priver de l’aventure qui leur permettrait de préparer leur apport, et d’apporter un jour de nouvelles Tables de la Loi.

24

À l’opposé de la dame du monde qui confie son enfant à une nourrice campagnarde, et que dénonce Rousseau au Livre 1 de l’Émile, la mère de Moïse, après l’avoir allaité, envoie son fils au palais du roi, de sorte qu’il en apprenne les usages et connaisse assez les rouages du pouvoir qu’il lui faudra un jour déjouer.

Notes

[*]

Claude Birman, professeur de philosophie en khâgne au lycée Claude-Monet, Paris.

cbirman@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Birman Claude, « La nouveauté du nouveau-né », Spirale, 4/2006 (no 40), p. 57-60.

URL : http://www.cairn.info/revue-spirale-2006-4-page-57.htm
DOI : 10.3917/spi.040.0057


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