Spirale
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I.S.B.N.9782749207391
120 pages

p. 183 à 185
doi: en cours

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Le mot de sparadrap

n° 42 2007/2

2007 Spirale Le mot de sparadrap

Information des parents, formation des soignants et aviation civile  [*]

Le père de l’enfant T. se présente à la porte du poste infirmier. Son bébé subit ce jour-là une opération très délicate, elle-même conséquence des complications d’une première opération qui ne l’était pas moins, et qui sera d’ailleurs à reprendre, plus tard… Les ennuis ne sont pas finis. Visiblement très affecté, cet homme mûr, de milieu modeste, au visage marqué fait effort pour se contenir. Il s’inquiète de la longueur de l’opération qu’il trouve excessive. Pour lui cela signifie qu’il doit se passer quelque chose d’anormal. Chacun lui répète que cette durée est habituelle pour ce type d’intervention et qu’on a déjà appelé le bloc opératoire. Il n’est ni convaincu ni rassuré, on lui cache certainement quelque chose. Il en a déjà tant vu…
Je propose alors de rappeler moi-même le bloc opératoire, et sur une impulsion, sachant que je prends un petit risque car à ce moment je ne sais pas ce qui va m’être annoncé, je branche le haut-parleur du poste téléphonique avant de composer le numéro et de demander des nouvelles de l’enfant. Oui, il va bien, tout le monde peut l’entendre, l’opération s’est bien passée, l’enfant sort à l’instant. Une ombre de sourire traverse le visage du père, adoucissant un peu la tension qu’on pouvait y lire.
Alors c’est gagné ? Non, pas vraiment. Le père insiste de nouveau, presque agressif, mais cette fois pour justifier sa demande. Il ne veut pas en rester là : « C’est quand même normal de s’inquiéter, non ? ». Oui monsieur, c’était tout à fait normal… C’est, c’était… Pour le soignant, déjà appelé par d’autres tâches, l’affaire est close, il en parle au passé. Pas pour le parent.
Que voulait-il au juste ? D’abord être informé et rassuré, mais pas seulement. Être sûr qu’on ne lui cache rien de ce qui arrivait à son enfant, mais pas seulement cela non plus. Il voulait aussi qu’on lui reconnaisse le droit à ressentir ses émotions, dans toute leur violence. Et plus encore il voulait les partager. Pas simplement recevoir des informations mais trouver à qui parler. Et la question se pose de savoir si l’ensemble de ces besoins peuvent être satisfaits dans le cadre du fonctionnement, disons habituel, d’un service hospitalier plutôt actif. À cette question je ne prétends pas ici répondre par oui ou non, mais examiner les conditions concrètes de cette demande et de sa possible satisfaction.
En effet si l’affaire n’est pas close, si le « c’est quand même normal… » de ce père en appelle non à une simple transmission d’information mais à un échange intersubjectif, les choses sont bien différentes. Une comparaison : tout passager d’un avion reçoit, c’est le règlement, un certain nombre d’informations de sécurité avant le décollage… et n’y prête pas la moindre attention. Tout simplement il ne s’imagine pas dans la situation que ces informations évoquent. Que survienne ensuite un problème technique et la demande d’information adressée au personnel de bord prendra une tout autre allure… Entre les deux il sera devenu sujet, bien obligé, de ce qui se joue.
La subjectivation du soin… Le thème revient souvent dans les sessions de formation demandées à l’association Sparadrap, sessions dont un des thèmes privilégiés est l’information des patients et de leurs proches. « Le courant de subjectivisation du soin a questionné le mot “soigner” et préféré la notion de “prendre soin” du patient. Celui-ci n’est plus considéré comme un objet de soin mais un sujet de soin », écrit Bénédicte Minguet [1]. « Cette précision requalifie le discours du patient, ses plaintes et ses symptômes. La conséquence est une redynamisation de la relation soignant-soigné fondée sur « l’attention bienveillante portée à l’autre et à sa souffrance, trop souvent troquée au prix d’un savoir toujours grandissant ».
Il serait alors bien simple de se contenter d’une injonction à s’engager résolument dans cette voie, où chacun ne peut être que gagnant. Les processus gagnant-gagnant, win-win si on tient à être moderne, c’est dans l’air du temps. Comment résister à une telle promesse ? Mais attention, poursuit Bénédicte Minguet : « Dans la pratique, s’engager unilatéralement dans cette voie soulève chez les soignants une levée de boucliers tant il leur importe que l’on reconnaisse également leurs propres souffrances. »
Et nous alors ? C’est l’interrogation que les soignants risquent alors de nous adresser, dans une concurrence des narcissismes blessés qui ne trouvera pas d’issue, tant celui qui souffre (ou, devrait-on dire, qui se centre sur sa souffrance) est porté à s’imaginer être seul à souffrir. La souffrance recentre sur soi, ce n’est pas une nouvelle : « Avec les crocs de la détresse vous menacez autrui » (Milarepa, xie siècle ! ). Le formateur ne peut ignorer cette aspiration à être reconnu, sous peine de ne pas être compris. Il aura beau insister sur la réelle et énorme différence de statut et de pouvoir social entre ce père et eux-mêmes, ou sur le fait que les prises de parole agressives sont souvent le fait des dominés, rien n’y fera.
Marika Moisseeff [2] aime aussi se référer aux règlements de l’aviation civile, et en particulier à ce passage où il nous est dit qu’en cas de dépressurisation, si nous avions à assister une autre personne, il nous faudrait d’abord appliquer le masque à oxygène sur notre propre visage avant d’aider cette personne. La leçon est simple : « Si nous ne nous occupons pas de nous-mêmes avant de nous occuper des autres, nous oblitérons une partie de nos moyens. » Et nous risquons au final de ne plus pouvoir aider du tout !
Avec l’humour provocateur qui lui était habituel Stanislaw Tomkiewicz ne dit pas autre chose dans le commentaire du film Soins douloureux en pédiatrie, avec ou sans les parents ? [3] : « Il y a des parents emmerdants c’est vrai, j’en ai rencontré beaucoup et je ne peux pas dire que je les ai aimés […] mais nous sommes payés pour supporter les parents emmerdants alors que les parents emmerdants ne sont pas payés pour nous supporter… ».
Être payé, avoir assez d’oxygène… Comprenons ces deux exigences de la façon la plus large. Les professionnels qui, parce qu’ils s’occupent d’enfants sont amenés à travailler avec leurs parents, bénéficient-ils de tous les moyens, de toutes les ressources nécessaires pour mener à bien leur tâche sans s’y épuiser ? Sont-ils en situation de s’y développer humainement, d’y accroître leur sentiment d’accomplissement professionnel individuel et collectif ? Si ce n’est pas le cas, il ne tient qu’à eux de définir ce dont ils auraient besoin, et de travailler à l’obtenir.
 
NOTES
 
[*]Didier Cohen-Salmon, anesthésiste pédiatrique orl, président de l’association Sparadrap, et Françoise Galland, directrice de Sparadrap, vont à la rencontre des bébés à l’hôpital.didier.cohensalmon@wanadoo.fr - fgalland.sparadrap@wanadoo.fr
[1]Texte non publié.
[2]« Le couple comme espace initiatique », communication au congrès Vent d’ouest, Les traumatismes au quotidien, 9-11 octobre 2002 à Saint Malo.
[3]Édité par l’association Sparadrap.
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