2007
Spirale
Musicalement parlant
D’autres façons d’écouter
[*]
On peut se raconter des histoires sur nos goûts, prétendre en toute bonne foi préférer Schubert à Britney Spears et mimer sincèrement la béatitude ou l’indifférence. On ne triche pas avec la chair de poule, on ne peut pas se tromper soi-même, on plonge dans l’authentique. Et pourtant, authentique est un mot que je répugne à utiliser, tellement il répand derrière lui le parfum du commissaire-priseur
[1].
Connaissez-vous « Pacini » ? Non, il ne s’agit pas là de l’illustre compositeur italien, mais des « corpuscules de Pacini ». Ils nous permettent de percevoir les sons de façon tactile par les terminaisons de la peau sensibles à la pression. Ce sont des récepteurs phasiques sensibles uniquement aux variations rapides d’intensité et donc, à l’accélération de la déformation cutanée. La sensibilité de ces récepteurs est optimale pour des fréquences de vibration cutanée de 300 Hz, mais ils répondent dans une gamme de fréquence allant de 30 à 1 500 Hz. Ils sont localisés dans le tissu adipeux sous-cutané, mais aussi dans les tendons, les articulations et les muscles de la face. Ils sont souvent mis en jeu dans les salles de concert par les basses fréquences et donnent la sensation de « vibrer » à la musique, d’« entendre par le ventre ».
« Sourd comme une taupe » nous disent certains
[2]. Dans le museau de la taupe se trouve l’organe d’Eimer, un corpuscule de type « Pacini » qui perçoit les moindres vibrations dans le sol. Et c’est de cette manière que la taupe chasse les vers de terre.
La musique nous touche-t-elle ?
Toujours dans le registre des expressions populaires, on dit « avoir la chair de poule », quand les poils se hérissent sur notre bras. Les Anglais, quant à eux, prétendent avoir la « chair de canard » et les Allemands « la chair d’oie ». Les médecins appellent ce phénomène la kératose pilaire.
Ce phénomène nous est connu dans différentes situations : celle de la réaction au froid. Réflexe naturel qui nous vient d’une lointaine période ou nous étions encore couverts de poils, le seul moyen de se protéger du froid était alors de dresser ses poils pour créer une barrière destinée à réguler la température à la surface du corps.
L’autre réaction est due à une certaine émotion. Vous ne le saviez peut-être pas mais nous possédons un formidable instrument de mesure objectif qui réagit quand nous éprouvons des émotions musicales. Au même titre que l’on peut rougir de plaisir, trembler de peur, nous avons, dans le domaine de la musique, des sensations dont les manifestations sont des indicateurs de perceptions émotives beaucoup plus fiables que n’importe quel instrument de mesure électronique. Certains appellent cet appareil le frissonomètre, d’autres le chairdepouloscope. L’émotion vous submerge, vous êtes subjugué, emporté… mon Dieu que c’est beau ! Cette réaction réflexe est inattendue et incontrôlable. Serait-ce une émotion esthétique ?
Selon David Le Breton
[3], les Aiviliks (communauté du grand Nord) recourent à une sensorialité multiple au cours de leur déplacement, jamais ils ne sont perdus, malgré les transformations parfois rapides des conditions atmosphériques. Le bruit, les odeurs, la direction et la force du vent leur fournissent des informations précieuses. Ils établissent leur chemin à travers maints éléments d’orientation. « Ces repères ne sont pas constitués d’objets ou de lieux concrets, mais de relations ; relations entre, par exemple, des contours, la qualité de la neige et du vent, la teneur de l’air en sel, la taille des craquements de la glace. Je peux rendre plus clair ce propos avec une illustration. J’étais avec deux chasseurs qui suivaient une piste que je ne pouvais pas voir, même quand je me penchais au plus près pour essayer de la discerner. Ils ne s’agenouillaient pas pour la voir, mais debout, ils l’examinaient à distance ». Une piste est faite d’odeurs diffuses, elle se goûte, se tâte, se sent, appelle l’attention de signes discrets autres que ceux perçus par la vue.
Les Aiviliks disposent d’une douzaine de termes pour désigner les divers souffles du vent ou la texture de la neige et d’un vocabulaire étendu en matière d’audition et d’olfaction. La vue est pour eux un sens secondaire en termes d’orientation. « Un homme d’Anaktuvuk Pass, à qui je demandais ce qu’il faisait quand il se trouvait dans un lieu nouveau, me répondit : ‘J’écoute.’ C’est tout. ‘J’écoute’, voulait-il dire, ce que ce lieu me dit. Je le parcours, tous mes sens aux aguets, pour l’apprécier, bien avant de prononcer une parole. »
Peintre de formation, Knud Viktor
[4] est devenu peintre sonore. « Débusqueur d’inaudible », il sait capter les mélodies insolites du ver glouton, du bébé souris qui tête sa mère, de l’escargot croquant une salade, du trottinement de la fourmi, du lapin qui rêve. (http : //cafcom.free.fr/IMG/wav/lapin.wav)
Il capte l’infime et le terrestre, insectes, limaces, vers, ceux qui rampent et ceux qui creusent, crissent et grésillent. Il en avait fait une Symphonie du Lubéron enregistrée sur deux 33 tours, peut-être difficiles à trouver aujourd’hui.
Chaque son perçu déclenche chez lui une aventure menée jusqu’au bout de l’exploration. Et à l’écoute de ses paysages sonores, on est envahi par des sensations qu’aucune photo, peinture ou film ne peut restituer.
Qu’entendons-nous ? Tout autre chose que ce que l’on croyait voir : « Je n’entends pas mieux que vous. Seulement, une fois qu’on connaît les sons, on reste branché. Il faut aussi savoir se débarrasser des bruits parasites qu’on porte en soi, comme la pression artérielle au niveau des oreilles. En dormant, la pression baissant, on nettoie naturellement ses bruits de fond. Ainsi, j’ai pu entendre les vers qui s’attaquent aux poutres si intensément que cela m’a réveillé. »
Knud Victor a participé à la création de l’univers sonore de l’exposition du « Jardin planétaire » de Gilles Clément et Raymond Sarti organisée en 1999 dans le cadre de la Grande Halle de la Villette à Paris.
Artiste trop rare dans le paysage contemporain, amoureux fou de la nature, il nous invite au plus étrange des voyages… si loin et si proche à la fois.
[*]
À chaque numéro,
Philippe Bouteloup, musicien, responsable de l’association Musique et santé, Paris, nous parle de musique. musique-sante@wanadoo.fr
[1]
http : //colloques-singuliers.viabloga.com
[2]
En fait l’expression populaire est « myope comme une taupe ».
[3]
David Le Breton,
La Saveur du monde. Une anthropologie des sens, Métailié-Traversées, 2006.
[4]
Au pied du Luberon, le monde entier, images de Knud Viktor, texte de Michel Giraud, images en Manœuvres éditions, 1997.