Spirale
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I.S.B.N.9782749207391
120 pages

p. 7 à 10
doi: en cours

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Éditorial

n° 42 2007/2

2007 Spirale Éditorial

7-7-7

« Je suis favorable à un septennat de sept ans »
Jacques Chirac
Des milliers de couples dans le monde vont choisir de se marier le 7 juillet cette année, espérant que la triple conjonction du chiffre 7 leur porte chance. Aux Etats-Unis, la ruée vers le bonheur promis par cette date du 7-7-7 est phénoménale : les organisateurs de mariages, les loueurs de salles, les agences de voyages rapportent tous un nombre record de réservations et ont du mal à satisfaire la demande pour ce jour faste qui tombe en outre un samedi.
Il faut dire que, dans les représentations populaires, le 7 est un chiffre parfait. N’y a-t-il pas sept couleurs dans l’arc-en-ciel comme il existe sept planètes dans notre galaxie, sept jours dans notre calendrier, sept péchés capitaux dans le catéchisme, sept branches à La Menorah juive (chandelier), sept cieux dans la tradition islamique (d’où le fameux septième ciel), sept chakras dans l’hindouisme… ? Et ce chiffre n’est-il pas accommodé à toutes les sauces ? Qui a dit que sept ans c’était l’âge de raison ? Qu’aurait fait Blanche-Neige avec six nains ? Ou encore le Chat botté avec des bottes de huit lieux ? Et Tintin avec cinq boules de cristal ? Combien a de têtes la bête de l’Apocalypse, ou l’hydre ? En combien d’âges de l’homme, Shakespeare divisa une vie humaine ? Et Aristote définit-il combien de couleurs et de saveurs en ce monde ? N’y a-t-il pas 7 merveilles du monde, 7 cordes à la lyre, 7 voyelles dans l’alphabet grec, 7… ?
Cessons.
Nous pourrions recenser ainsi des milliers de liens entre ce chiffre et diverses traditions religieuses, ésotériques ou philosophiques. Ce sept, connu pour son caractère magique, secret, n’en finit pas de signifier. Symbole paraît-il de la totalité et de la complétude, il est la somme du 4 censé représenter l’action et du 3 qui dit le mystique. Symbole de virginité, de perfection et de transcendance, il dispense, nous assure-t-on, vie et mouvement.
C’est fou ce que nous sommes aficionados invétérés de la pensée magique, de superstitions en idées reçues, de croyances en pieuses certitudes, qui déterminent à notre insu ou de très raisonnable manière, ce que nous allons faire, penser, acheter, vivre, aimer… Fou ce crédit que nous accordons au destin, qu’il se pare des oripeaux de la numérologie, de l’astronomie, des prévisions météorologiques, qu’il se camoufle dans les discours de nos politiques, leurs promesses électorales, ou qu’il se découvre en confidences sur l’oreiller et autres secrets d’alcôve. Folle notre propension à croire, à suivre, à prédire. Fou notre besoin de lire dans l’avenir, insatiable, inassouvi, accablant. Fou et terriblement humain, présomptueusement.
Pourrait-on anticiper tel ou tel événement, tel ou tel comportement, tel ou tel risque ?
En 2007, sur la planète Terre, en Europe, aux Etats-Unis, des technologies sont imaginées mais plus encore déjà testées pour tenter d’anticiper les intentions d’un individu, ses pensées, ses actes à venir. Nombre d’entre elles s’établissent à partir des progrès de l’imagerie cérébrale, en particulier fonctionnelle, et de cette assurance que les sciences cognitives vont révolutionner le monde et l’humain en dévoilant les secrets enfouis au plus profond de nos neurones. Mais l’analyse des conduites et des comportements, par la vidéo en particulier, se déploie tout autant. Une entreprise de Virginie propose ainsi toute une série de logiciels « intelligents » susceptibles de « décrypter » certains comportements jugés « potentiellement dangereux » et « validés » lors de leur utilisation par les soldats américains en Irak, par les services de police dans le métro de Barcelone… Si ces outils sophistiqués sont surtout développés à des fins sécuritaires, certaines sociétés ne manquent pas de parier sur leur utilisation à des fins commerciales. Ainsi ibm envisage une utilisation de ces logiciels dans un but clairement marketing : en interprétant par exemple les mouvements d’hésitation d’un acheteur dans un rayon d’une enseigne de grande distribution, on pourra, en fonction du projet de vente, lui procurer en instantané sur un écran, des informations supplémentaires, des comparaisons de prix, des messages publicitaires l’enjoignant à acheter ce produit plutôt que celui-là…
Winnicott, de son temps, qui ne connaissait ni l’irm ni l’ordinateur, nous a légué ce concept de « trouvé-créé », qui s’établit dans l’espace potentiel des tout-petits, assurés que ce qu’ils découvrent là, à leur portée, ce sont eux qui l’ont inventé, fait naître, apparaître. La force de la toute-puissance infantile de la pensée, ajoutait-il, d’une certaine façon hallucine son objet et s’assure ainsi de son contrôle. L’imaginaire se déploie aussi ici, en cette assurance formelle de son pouvoir sur l’autre et les choses.
J’hésite devant un pot de Nutella. Je pense à mes souvenirs d’enfance, au goût de la noisette et du chocolat fondant, aux goûters d’école. Mais je pense aussi à mon bidon, redondant, à ma glycémie vacillante, à ces colorants, édulcorants auxquels je me suis juré de faire la guerre, à mon engagement citoyen contre les multinationales de l’alimentaire, à… Que va lire le logiciel dans mon hésitation ? Que j’en badigeonnerais avec délice ma bien-aimée, avant de la « manger » ? Que je rêvais l’autre nuit que j’y noyais mon petit dernier, après une épuisante après-midi de caprices en tout genre ? Il pourrait lire cela, le logiciel, et l’afficher au regard et aux oreilles de tous. De ce jour, je n’irais plus faire les courses dans ce supermarché, pour sûr !
Le 12 Downing Street, à Londres, a changé de locataire. Tony Blair a quitté ses fonctions. Premier ministre pendant douze ans, il n’a cessé de manifester sa volonté de s’attaquer aux conditions socio-économiques qui étaient susceptibles de favoriser la délinquance. Il a tenu, à la mi-mai 2007, à présenter lui-même son programme de prévention de la délinquance, à l’adresse des familles et notamment des « mères à risque ». Dès la seizième semaine de grossesse, les femmes présentant des difficultés sociales feront l’objet d’un programme de surveillance et de soutien intensif. Toutes les semaines, assistantes sociales, infirmières ou sages-femmes se succéderont au domicile de ces jeunes femmes « à risque » afin de les accompagner dans leurs démarches, leur quotidien, leurs achats, leurs projets. Après la naissance de l’enfant, les rencontres seront bimensuelles et destinées à « renforcer le lien affectif entre la mère et son nourrisson ».
Ce programme, lancé dans les dix régions les plus pauvres du royaume, s’appuie sur les résultats d’expériences similaires menées aux États-Unis, qui affirment qu’un tel accompagnement permet aux enfants une meilleure acquisition du langage, de meilleurs résultats scolaires, et de réduire de façon notable leurs troubles des conduites et du comportement. Enthousiastes, les pédiatres britanniques sont restés insensibles aux réticences, voire critiques virulentes, d’intervenants sociaux et psychologiques de la petite enfance qui dénonçaient la stigmatisation de ces « mères à risque » et de leur enfant.
Ces inquiétudes rappellent celles qui avaient été manifestées en France dans le cadre du projet de prévention de la délinquance et qui avaient valu la mobilisation que l’on sait autour du collectif « Pas de zéro de conduites pour les enfants de moins de trois ans ». Inquiétudes qui pourtant étaient ravivées quelques mois plus tard, en octobre 2006, quand la fondation de la mgen, Mutuelle générale de l’Éducation nationale, lançait son « étude longitudinale sur les problèmes de santé physique et mentale les plus fréquents des enfants scolarisés dans les écoles primaires de la ville de Paris ». Cette enquête a été suspendue fin mai 2007, devant la vive émotion suscitée par certaines questions, vécues comme « intrusives » par de nombreux parents.
La frénésie préventive de notre société n’a d’égale que son aspiration à la prédiction.
Vivement les logiciels intelligents qui pourront débusquer dans les pensées de nos futurs bambins, dans leurs gènes qui sait, dans leurs premiers comportements, des projets naissants déviants.
La police des familles fera le reste…
Le 7-7-7, faites le vœu que tout le bonheur du monde est encore à venir.
À la marelle, la case sept est celle du Ciel. Les enfants de demain auront-ils encore le droit de jouer à la marelle ?
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