Spirale 2009/2
Spirale
2009/2 (n° 50)
184 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749210513
DOI 10.3917/spi.050.0011
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Le cahier : Il est né le nouveau bébé néolibéral

Vous consultezIntroduction

AuteursPatrick Ben Soussan du même auteur

pédopsychiatre, responsable du département de Psychologie clinique, Institut Paoli-Calmettes, Centre régional de lutte contre le cancer Provence-Alpes-Côte d’Aur, Marseille.bensoussanp@marseille.fnclcc.fr

Marcel Sanguet du même auteur

psychologue, psychanalyste, Chambéry.marcel.sanguet@wanadoo.fr

Ce numéro de Spirale parle du bébé et de nous. De cette société dans laquelle nous vivons, occidentale, avancée, industrialisée, libérale et mondialiste. Ne nous y trompons pas, c’est en ce monde que nous faisons des enfants, que nous les élevons, soignons, accueillons, accompagnons vers leur devenir. Bien entendu, ce monde, nous le réinventons à chaque jour, nous le réinterprétons, nous le sur-interprétons – est-ce bien le réel que nous proposent quotidiennement les médias ou une fiction, qui construit notre horizon, manipule nos pensées, nous instantanéise devant l’écran plat de nos jours trop blancs, assoiffés d’informations et d’émotions en temps réel et continu ? Qui fait le monde ? Nous ? Eux ? Derrière ce « eux », toujours, quelque nouveau grand Satan, un grand méchant loup à la mesure de nos angoisses et de nos détresses auquel nous savons donner tant de noms. Nous oublions tout juste de quoi cet ennemi mondial numéro un, ce salaud de prédilection de notre temps, est le nom.

2 Il est notre nom.

3 Il est une part de nous, obscure, ténébreuse mais jamais résolument autre, différente, étrangère, si ce n’est dans notre désir infini de nous en séparer, de la rejeter, de la projeter hors de nous, loin, très loin. Cette part de nous, nous la combattons parfois, nous nous en moquons, nous la questionnons, mais elle continue d’orchestrer nos actes et nos pensées.

4 N’en oublions rien, nous qui continûment poussons des cris d’orfraie devant cette nouvelle barbarie, qu’elle soit intellectuelle, économique, biotechnologique…, que nous dénonçons à tout va et avec force pétitions, sur la toile de nos jours.

5 Nous conjecturons sur la disparition du Monde et la fin de l’Histoire, nous allons être emportés, n’est-ce pas, par cette mutation culturelle et anthropologique qui nous assaille, désubjectivante, déshumanisante, si prompte à attaquer le lien social et à nous faire croire que notre époque est extraordinairement libre et qu’elle ne doit rien, ni aux autres ni aux générations passées. Anhistorique et révisionniste, dégagé de toutes culpabilités et de toute dette, nous avançons, consommons, jouissons toujours plus et encore plus. Ne voulons-nous pas, paraît-il, travailler plus pour gagner plus ?

6 Comment nous y retrouver dans ce monde ?

7 Spirale parle donc ici du monde et du bébé.

8 Depuis Winnicott, Freud aussi, d’autres encore, nous savons qu’un environnement est nécessaire pour accueillir, contenir et transformer les éprouvés du bébé, et que ce dernier en est dépendant.

9 L’environnement de nos sociétés occidentales est aujourd’hui dominé par un discours, des pratiques, des représentations que nous qualifierons ici de libéraux, imposant un modèle particulier de lien à l’autre, à soi et au monde. Certains, comme Jean-Pierre Lebrun, soutiennent que cette économie de marché sauvage, dérégulée et égoïste, organiserait jusqu’à nos psychismes contemporains, passablement modifiés par ses effets. D’autres, comme Dany-Robert Dufour, y lisent une religion nouvelle avec ses croyances, ses dogmes et ses commandements. Beaucoup s’inquiètent d’un nouveau lien social affichant délibérément la satisfaction individuelle comme principe et l’utilisation de l’autre comme moyen d’y parvenir.

10 Ce numéro de Spirale se propose d’interroger les effets de cette nouvelle économie dominante et de l’idéologie qui la fonde sur le bébé contemporain et les adultes qui l’entourent, en déclinant trois aspects idéologiques majeurs, à savoir l’utilitarisme, la marchandisation, la gestion.

À quoi servent les bébés ?

11 Il n’est guère raisonnable aujourd’hui de fabriquer du bébé, c’est pour tout dire un calcul erroné, les bénéfices n’étant pas garantis. Mais peut-être s’agit-il simplement de reproduire du biologique performant grâce aux savoirs des experts et à une technologie de pointe ? Madame Dolto parlait autrefois de « désirs un instant confondus qui se font chair en devenir », de choses un peu folles témoignant simplement de la vie et de l’amour. Et aujourd’hui ?

Marchands de bébé ?

12 Au cœur du système néolibéral fonctionne la dimension marchande, il nous faut toujours plus d’objets à consommer pour en finir avec ce manque constitutif de l’humain, toujours raté et incapable de se suffire à lui-même en dehors de quelques moments heureux autant que fugitifs. Comment saturer le manque semble être le seul mot d’ordre. Le bébé d’aujourd’hui est objet de consommation et les objets de consommation, pour lui, font florès. Les propositions marketing qui lui sont faites ne manquent pas, elles garantissent son éveil, encouragent son développement et rassurent ses parents. Ce petit commerce florissant nous en promet toujours plus mais avec quelles conséquences sur les enfants et leurs familles ?

Gestion des bébés ?

13 Pour améliorer le processus, finaliser le produit et dynamiser les échanges, il faut mesurer, évaluer, classer et au besoin rectifier dès lors qu’on se situe à plus de deux écarts types, que l’on s’éloigne de la norme préconisée. Le bébé n’échappe pas à cette frénésie du contrôle, à cette démesure de la mesure. Il convient de mesurer les bébés. Son comportement et son obéissance seront tout particulièrement étudiés, signes, assure-t-on, d’un bon développement et de la réussite éducative de ceux qui l’entourent. Vraiment ? Le déterminisme génétique a encore de beaux jours.

14 Le bébé postmoderne n’est-il plus qu’objet de convoitise majeur que l’on s’arrache, ou bien roi triste (ou tyran selon) courtisé par les marchands de toutes espèces, ou encore produit à améliorer sans cesse pour satisfaire le système ? Ou bien viendra-t-il toujours s’opposer et résister comme une passion folle au sage ordonnancement de son existence ?

 

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Patrick Ben Soussan et Marcel Sanguet « Introduction », Spirale 2/2009 (n° 50), p. 11-15.
URL :
www.cairn.info/revue-spirale-2009-2-page-11.htm.
DOI : 10.3917/spi.050.0011.