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À quoi sert le bébé ou les infortunes et les vertus de l’utilitarismeAuteurMarcel Sanguet du même auteur
psychologue clinicien, psychanalyste, Chambéry.marcel.sanguet@wanadoo.frÀ quoi servent les bébés ?
Pour étrange qu’elle paraisse, cette question n’est pas dénuée de tout intérêt lorsqu’on se propose d’examiner quelle place vient occuper l’enfant dans un imaginaire social marqué par l’utilitarisme économique dont on considère Jeremy Bentham (1748-1832) comme l’heureux papa. L’utilitarisme est une théorie du bonheur qui, par la comparaison systématique des plaisirs et la quantification matérielle de la vie, promet le bien-être de tous. À partir de principes élémentaires comme « ce qui est utile peut être mesuré de façon rationnelle et objective » ou encore « seul ce qui est utile est bon », l’utilitarisme s’est répandu comme une nouvelle économie efficace et pragmatique dont le pouvoir ne cesse de s’étendre et de nous contaminer selon le triste présage d’Alexis de Tocqueville :
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3 Il est pertinent de rapprocher l’utilitarisme d’une autre invention de Bentham longuement commentée par Michel Foucault dans Surveiller et punir : le panoptique. Celui-ci consiste en une nouvelle architecture carcérale permettant de surveiller sans être vu toutes les cellules, donc d’immiscer dans l’esprit des prisonniers le sentiment d’être constamment sous contrôle ; ce qui n’est pas obligatoirement vrai. Michel Foucault y a vu lui le modèle d’une société disciplinaire et le bio-pouvoir à l’œuvre ; ce qui nous ramène à la remarque précédente de Tocqueville liant bonheur et pouvoir. Il y a là grand mystère qui demeure depuis l’écrit princeps de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, il y a plus de 450 ans : comment les hommes se revendiquant libres acceptent-ils de s’aliéner aussi facilement ? Il évoque le fait que les livres et la pensée « donnent plus que toute autre chose aux hommes le sentiment de leur dignité et la haine de la tyrannie » et fait plus loin une remarque qui a peut-être inspiré monsieur Lelay, ancien pdg de tf1, lors de sa célèbre tirade sur le temps de cerveau disponible pour Coca-Cola : « Ainsi les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir. »
4 L’honnête bébé du xxie siècle est épié, questionné, interrogé, sommé de dire ce qu’il est, ce qu’il fait et ce qu’il pense. Pressé de s’exécuter, il doit acquiescer à l’extraction de précieuses données pour confirmer qu’il est dans la norme, c’est-à-dire qu’il produit, sue et excrète des objets utiles. Et si par malheur, il s’en écartait de trop, l’obsession contemporaine de la mesure s’en inquiéterait précocement et le conduirait en rééducation comportementale, cognitive ou chimique évidemment. Mais ces fabuleuses dispositions du bébé sont utiles à qui ?
Qui les bébés servent-ils ?
5 Au beau milieu des Trente Glorieuses, dans une période de plein emploi dominée par l’obsession de la production industrielle, l’expansion démographique et la volonté de construire une société de consommation sur le modèle américain, Christiane Rochefort publiait en 1961 le roman Les petits enfants du siècle, dont l’incipit est resté célèbre : « Je suis née des allocations familiales. » La France, comme les autres pays européens, avait besoin de bras pour reconstruire après les ravages de la guerre un monde meilleur et soutenait une politique nataliste encourageant à la fabrication intensive de bébés. Bébés qui assurément se rendraient utiles plus tard en occupant les postes vacants et en participant ainsi à l’effort national. La naissance du petit dernier valait promesse d’achat de la machine à laver ou toute autre icône du confort moderne dont la production de masse maximisait le bien-être des populations. Cette époque n’avait pas tout à fait perdu de vue une autre utilisation classique des enfants : celle d’en faire une soldatesque apte à défendre le pays contre l’ennemi toujours en surnombre. Christiane Rochefort ironise sur ce destin commun des fils exposés par leurs pères à l’épreuve du combat :
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7 Les chocs pétroliers et les multiples crises économiques ont, depuis, relativisé la croyance en l’exploitation exaltée des ressources et par là même en une société finie faite d’abondance et de profusion. En effet, le capitalisme, dans cet apogée glorieux, se proposait d’offrir au plus grand nombre un maximum d’objets manufacturés supposés non seulement améliorer les conditions de vie de chacun mais procurer le bonheur de tous. Cette société idéale, dite « de consommation », nécessitait, pour fonctionner, une production frénétique de choses hétéroclites destinées à devenir obsolètes le plus rapidement possible pour que d’autres les remplacent. L’histoire des années 1960 pour Georges Perec s’appelle d’ailleurs Les choses et met en scène, non sans désespoir, la vie quotidienne d’un jeune couple de psychosociologues et leur asservissement aux choses promesses de bonheur :
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suite. »
9 Le progrès technologique, et son corollaire le bonheur, passait alors par la prédation systématique des ressources pour alimenter la fabrication d’objets de consommation. Nous parlons d’une époque placée sous le signe de l’avidité, de la pulsion orale poussée jusque dans ses extrémités, à savoir la pulsion de mort ; l’image mythique de l’énorme réfrigérateur débordant de victuailles en reste le modèle, l’obésité généralisée son destin. Certains l’avaient évoqué de façon artistique : en 1973, au cinéma, Marco Ferreri signe La grande bouffe qui retrace le libidineux suicide alimentaire collectif de quatre copains pour dénoncer avec insolence l’inanité de la surconsommation. Le scandale que provoqua le film à sa sortie témoigne de son interprétation d’un refoulé soigneusement enfoui : celui des satisfactions orales. Un seul mot d’ordre semblait organiser les discours dominants, celui de mettre à l’intérieur de soi le plus d’objets possibles du monde externe pour atteindre la satiété et parvenir enfin à l’épuisement du désir.
10 D’où procède ce fantasme trop humain de complétude enfin aboutie ? Une incise psycho-anthropologique nous est ici nécessaire. Parce que le bébé humain naît dans une immaturité constitutionnelle importante, il est totalement dépendant des adultes bienveillants qui l’entourent. Cette incapacité à évoluer librement pendant longtemps est propre à l’espèce humaine et a été théorisée par la recherche paléoanthropologique avec Bolk, au début du xxe siècle, sous le terme de néoténie. Freud parlera lui d’Hiflosigkeit, de détresse première, traduite par Laplanche en termes de « désaide ». Dany-Robert Dufour a longuement commenté avec intelligence cette question dont nous conserverons l’idée que l’inachèvement fonctionnel du petit d’homme nécessite une enveloppe extérieure pour parfaire son développement. S’il y a bien un vieux contentieux entre l’homme et l’état de nature – n’en déplaise à Rousseau et ses épigones – c’est sans doute moins parce que l’homme s’en est extrait que parce que la nature l’a rejeté et condamné ainsi à entrer dans l’histoire. Jeté au monde trop précocement, cet animal raté va bénéficier de soins fondamentaux (les fameuses réponses aux « besoins ») comme la nourriture, le réchauffement, la protection mais également, et peut-être comme un artefact, d’un univers langagier unique qui l’introduira à la culture et au désir. On lui raconte alors des histoires, plein d’histoires à ce petit dont l’immaturité convoque régulièrement des éprouvés de rupture douloureux.
11 Sa fragilité est telle que son sentiment de continuité s’effondre à peine sa mère éloignée un peu trop longtemps, rien n’assurant son retour certain. C’est pour cela qu’il faudra plusieurs années au petit d’homme pour se sécuriser a minima, c’est-à-dire faire avec la charge d’angoisse propre à la condition humaine, à savoir la douloureuse incomplétude et la terrible finitude qui ne sont que les deux faces d’une même impossibilité à habiter l’instant et le monde. L’homme est un être tragique, on lui conte des histoires pour le faire patienter, pour que sa pensée supporte un temps les expériences de perte, et lorsque ce temps est achevé et que l’angoisse surgit, vite on lui en raconte une autre. Souvent les histoires parlent du même rêve, celui de voir la peur disparaître et d’être enfin épanoui, entier, complet pour affronter le monde. Ce sont des pansements contre la douleur d’être inachevé et ça donne l’air de penser mais ça ment : rien ne nous a jamais complété et rien ne nous complétera jamais. Pas plus notre mère, si dévouée qu’elle se devait de répondre avant même notre désir à nos exigences, que nos amours passées ou à venir quelles que soient les tentatives multiples de trouver sa moitié manquante.
12 Pourtant les belles histoires, les grands récits nous parlent toujours d’une assomption à venir qui ne serait que juste retour à notre béatitude première où nous ne faisions qu’un avec le grand tout. Le modèle religieux est certainement le plus explicite : aux premiers temps, Adam et Ève, exempts de désir, vivaient dans la complétude la plus absolue au jardin d’Eden mais pour avoir goûté aux fruits de l’arbre de la connaissance et s’être laissé séduire par leurs promesses de liberté, ils furent chassés et chutèrent dans la douleur et le labeur. Fort heureusement une belle histoire raconte qu’ils retrouveront la félicité première pour peu qu’ils se comportent suivant le canon et la norme établis.
13 C’est sans doute ce malheur d’être né si incomplet qui pousse l’homme à se construire une fiction des origines sous le modèle de la formation réactionnelle. Le souvenir éprouvé de ce temps où, malgré tout l’amour et la disponibilité de nos mères, nous ressentions cruellement le manque, fait place à la reconstruction édénique d’un temps de grâce habité d’un merveilleux sentiment océanique. Les mères sont élevées au rang de déesses archaïques offrant leur sein généreux aux bouches affamées et réalisant à elles seules l’exploit de devenir l’environnement idéal pour un petit bien mal adapté au monde. Un proverbe yiddish dit : « Dieu ne pouvant être partout a inventé les mères. » C’est flatteur, mais convenons que le rôle est difficile à jouer et le costume trop large pour que l’on y croit vraiment, mais l’illusion est souvent la plus forte, et le nourrisson acceptera un temps de faire comme s’il ne manquait de rien grâce à une mère tout aussi comblée par sa présence.
14 Là s’écrit le premier grand récit de l’humanité ; un ratage biologique monumental produit une physiologie immature nécessitant de l’autre pour survivre, donc des échanges et du langage. Mais de cette époque étrange où l’un ne pouvait exister sans l’autre nous conservons la plus belle des fictions : la complétude est possible. Cette complétude imaginaire tant souhaitée, venant faire taire les exigences du désir par la saturation de nos manques, se retrouve dans toutes les mythologies des plus anciennes aux plus contemporaines. En se soumettant aux prescriptions du récit, l’homme gagnera son paradis et (re)trouvera l’apaisement de ses premiers jours au jardin d’Eden maternel. La promesse d’apaisement prend des formes différentes selon la culture dans laquelle elle se déploie mais toujours elle domine le discours. Le principe de nirvana, la régression thalassale ou le sentiment océanique sont des tentatives parmi de nombreuses autres de définir cette aspiration à la quiétude par le meurtre du désir et de la subjectivité. Ne faire qu’un avec l’autre pour être enfin entier et ne plus avoir à souffrir de ce qui pourrait nous manquer se théorise avec la psychanalyse dans la tentation de l’inceste : revenir à la configuration imaginaire des premiers temps. Le mythe d’Aristophane exposé dans le fameux Banquet en est une belle formulation mais on peut aussi lui préférer celle du poète Rainer Maria Rilke dans « Vergers » :
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16 Et si l’on doutait encore de cette maudite tentation, le texte d’un monothéisme nous rappelle les paroles du prophète : « Le paradis est sous les pieds des mères. »
17 Isabelle Floc’h et Arlette Pellé dans leur ouvrage L’inconscient est-il politiquement incorrect[2] [2] I. Floc’h et A. Pellé, L’inconscient est-il politiquement...
suite ?, citent Serge Leclaire : « Ce qui est interdit dans notre société, ce n’est pas l’inceste, c’est sortir de l’inceste » et rappellent que seule l’épreuve de la castration autorise cette sortie salutaire. La castration étant la reconnaissance de sa propre limitation et le renoncement à la jouissance mortifère. L’enfant de 2 ans qui ne se satisfait pas de ce que les parents viennent de lui offrir, alors qu’il l’avait précédemment demandé, est une illustration de ce refus. Interprétée aujourd’hui comme le caprice d’un petit sans limites qui justifierait une rééducation comportementale pour lui apprendre l’obéissance, cette attitude peut aussi se comprendre comme un acte de subjectivation de l’enfant désirant échapper à la tentation du comblement absolu. « Tu ne me combleras jamais pas plus que moi je ne te comblerai et de cette désidéalisation, je ferai mon chemin de liberté », pourrait-il dire. Les histoires qui nous rassurent et nous aliènent chantent un bonheur mièvre qui n’est jamais qu’une des déclinaisons de la pollicitation de fusion avec une mère archaïque et merveilleuse. Une des fonctions de l’éducation et de la culture, et non des moindres, est d’enseigner le danger de ces sirènes pour lesquelles il est si tentant de se noyer, mais force est de constater que leur chant existe depuis toujours et se module au gré des époques pour accompagner le tragique de la condition humaine. Dans Le malaise dans la culture, écrit en 1929, année économique noire, Freud interprète le sentiment de culpabilité et l’angoisse comme le prix à payer pour accéder à la culture. Une perte de bonheur est donc consubstantielle à l’œuvre de civilisation même si la religion fonctionne comme une prétention à rédimer l’humanité de ce malheur. Pouvons-nous proposer que le sentiment de culpabilité s’origine dans le premier refus adressé au désir de l’autre sur le modèle de la transgression d’Ève ? Aux douceurs aliénantes de l’Éden, elle oppose sa volonté de vivre et son désaccord – son désacorps pourrait-on dire. La punition pour avoir quitté le paradis est implacable : éternellement elle demeure condamnée à la douleur de voir ses enfants s’arracher d’elle comme elle s’est extirpée de son premier environnement. Enfants qui jamais ne se satisferont de ses compétences et de son amour, et qui continueront à mettre en échec la formation d’une entité parfaitement aboutie donc dépourvue d’angoisse. Liberté et subjectivité ne vont pas sans.
18 Mais revenons à l’économie et ses fictions modernes. Les premières sociétés humaines de chasseurs-cueilleurs nomades vivaient sans doute de peu et leur commerce primitif servait essentiellement à l’échange de marchandises entre groupes distincts. Lorsqu’ils se sédentarisèrent et devinrent éleveurs et agriculteurs, ils purent accumuler des possessions et rêver peut-être que cette nouvelle économie de marché accomplirait leurs souhaits d’abondance et de complétude. L’industrialisation a accéléré le processus jusqu’à former une société de consommation censée assurer le bonheur par la possession d’objets sur le mode oral, l’abondance de marchandises et la possibilité de les acheter garantissant alors le paradis sur terre ; mais cette fiction s’est effondrée avec les premières crises économiques pour laisser place à un avatar d’une autre nature. Le principe de réalité des ressources ayant épuisé la fiction économique des Trente Glorieuses, un système sollicitant non plus l’érotisme oral mais bien plutôt anal s’est progressivement installé : « Une passion morbide plutôt répugnante, une de ces inclinations à moitié criminelles, à moitié pathologiques, dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales » disait Keynes[3] [3] G. Dostaler, B. Maris, Capitalisme et pulsion de mort, Paris,...
suite. Le thésauriseur calme ses angoisses en accumulant et en retenant l’argent. Ce dernier n’est plus dépensé par la société pour des plaisirs aristocrates d’éducation ou de culture mais amassé comme une fin en soi et si dépense il doit y avoir, elle ne peut être pensée que comme investissement. Reconnaissons à la crise économique actuelle la vertu de nous éveiller d’un vilain rêve doré qui n’était que mauvais cauchemar dans lequel on nous assurait que les grands patrons prenaient « des risques » et méritaient leurs émoluments, que les jeux boursiers faisaient et défaisaient des emplois pour favoriser la croissance, que le crédit nous était une bénédiction et les actionnaires des bienfaiteurs de l’humanité. Soudainement ce discours nous apparaît dans sa triste réalité : une sordide névrose.
Après Dieu, la bouffe et le marché, les enfants ?
19 Un sondage publié dans le numéro de mars 2009 de Philosophie Magazine nous renseigne sur la motivation contemporaine à faire des enfants. 73 % des réponses sont liées au plaisir, 69 % au devoir et 48 % à l’amour ; mais si faire des enfants reste dans la majorité des cas une satisfaction sexuelle, il peut être étonnant que le plaisir se poursuive après leur conception. Élisabeth Badinter, interrogée dans le même dossier, trouve que la maîtrise des naissances a eu comme effet pervers que l’enfant peut être amené à rappeler aux parents qu’ils ont une dette de bonheur à son égard et peut ne plus se situer comme débiteur d’une dette de vie : « C’est toi qui m’a voulu, tu me dois tout », résume-t-elle. Elle précise très justement que la condition maternelle normale consiste à être médiocre et que cette idée mériterait d’être enseignée plutôt que de faire passer le message désignant les mères comme devant être idéales. Plus loin, c’est Bernard Stiegler qui considère la société consumériste comme responsable de la liquidation de la « différance » intergénérationnelle : « Il n’y a pas d’enfant-roi mais une destruction de l’être-enfant et de l’être-adulte par un marketing totalisant. » Après la religion, la consommation et le marché, les enfants deviendraient-ils les nouveaux objets du bonheur ? En comblant nos narcissismes qu’on dit défaillants en cette époque postmoderne, ne viennent-ils pas occuper une place ordinairement dévolue au mythe du soulagement de la difficulté de vivre ? Les enfants nous comblent de bonheur et c’est bien le problème, car comment devenir un sujet si l’on n’existe que dans la fusion ? Nous avons vu comment les fictions de complétude échouent à transformer la souffrance névrotique en malheur ordinaire selon l’expression de Freud ; utiliser les enfants comme petit bout manquant à nos illusions de plénitude revient à refuser la castration et à former une nouvelle génération à la satisfaction de l’autre et non plus à l’exercice de son propre désir. Pour ce faire il faut évaluer l’enfant très tôt et le modeler au plus près des attentes névrotiques des adultes. Ainsi l’opposition ou l’agitation du petit toujours dérangeante pour le parent pourront être taxées de pathologiques et nécessiter le recours à la pharmacologie ou à la rééducation comportementale et cognitive. L’enfant est la valeur refuge en cas de crise nous disent les sociologues, mais une valeur qu’il nous reste à gérer et à faire fructifier pour qu’elle soutienne notre être.
20 Freud écrivait en 1909 dans « Le petit Hans » : « Il me semble que nous nous préoccupons trop des symptômes et nous soucions trop peu de ce dont ils procèdent. Dans l’éducation des enfants plus qu’ailleurs, nous ne voulons rien d’autre qu’être laissés en paix, ne connaître aucune difficulté, bref dresser un enfant bien sage, et être peu attentifs à la question de savoir si ce parcours de développement profite aussi à l’enfant. » Nous pourrions corriger cent ans plus tard : « Nous voulons qu’il soit à la mesure de notre aspiration au bonheur sans déception possible. » Les grands récits ne nous promettent plus rien, Dieu est mort et le marché agonise. C’est donc dans la relation singulière à l’autre que vient se nicher l’espérance, comme en témoigne la clinique de l’insatisfaction dans laquelle se succèdent les enfants jamais assez conformes à l’idéal parental ou les plaintes confondantes de petitesse des amours impossibles des adultes. L’autre n’est jamais à la hauteur des attentes qu’il soit enfant ou conjoint, et doit être rectifié ou changé pour qu’enfin l’individu accède au bonheur auquel il a droit. Bonheur qui n’est plus sur ordonnance comme le dénonçait A. Ehrenberg mais dans l’utilisation de l’autre à sa propre jouissance, ce qui ne va pas sans une dimension perverse à demi avouée. Jean-Pierre Lebrun nous a enseigné cette dérive car si les individus refusent d’être frappés d’incomplétude et de culpabilité, ce qui semble indispensable pour faire une société humaine responsable, il ne reste que le modèle pervers qui lui est parfait dans l’adéquation de l’aliénation de l’un au pouvoir de l’autre. Les vertus analgésiques, antidépressives et anxiolytiques de ce modèle sont une évidence qu’il s’agit de reconnaître pour mieux comprendre certains comportements aberrants de notre monde. « Je suis enfin moi-même quand je suis comblée par mes enfants » résumait une mère magnifique d’aujourd’hui.
21 D’autres raisons plus heureuses à fabriquer de l’enfant peuvent néanmoins s’imaginer. Une première considère que l’enfant est le fruit de l’amour porté à l’autre. Sur ses traits se devine le visage de celui et celle qui a été tant aimé et cette esquisse interdit une appropriation exclusive par l’un des parents ; tout au moins tant que la haine n’aura pas remplacé l’amour dans le lien du couple comme dans la chanson de Brel :
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23 Mais l’enfant vient parfois aujourd’hui au cœur d’un « projet parental » selon la formule consacrée, comme si une étude de marché et une évaluation des besoins étaient prolégomènes indispensables à la réalisation de ce futur bien. Dans Peter Pan, les enfants s’enfuient pour le pays de nulle part à l’écoute de l’imaginaire parental qui veut en faire des hommes et qui aligne des calculs financiers pour déterminer si cet enfant vaut l’investissement nécessaire à sa réalisation. Et ce ne sont pas les progrès de la contraception qui ont fait dériver le destin d’enfanter vers la maîtrise du mystère de la naissance, mais bien nos idéologies contemporaines faites d’emprise et de contrôle. Il y a quelques années une lecture naïve de Françoise Dolto faisait interroger les parents sur leur désir d’enfant ; elle qui parlait de « trois désirs un instant confondus se faisant chair en devenir » était, à son corps défendant, devenue la référence en matière de responsabilité parentale. Un désir est toujours inconscient et si l’on peut savoir ce que l’on veut, il reste malheureusement impossible d’accéder directement au désir, à sa complexité et à son ambivalence. Nous voici bien loin de la comptabilité des intérêts et bénéfices au regard des pertes objectivées dans la notion de choix. Le désir d’enfant n’est pas l’envie d’un bébé, et inversement la clinique nous enseigne, en particulier dans les grossesses adolescentes, qu’on peut très bien avoir envie d’un bébé sans désir d’enfant. Le désir c’est avant tout cette formidable énergie – « libido » – qui alimente la pulsion de vie sans beaucoup de lien avec nos envies conscientes. Ainsi, la vie sait se frayer un passage dans la sinistre gestion de la procréation familiale ordonnée comme un plan de carrière : on « tombe » enceinte, on tombe amoureux, avec fracas comme un faux pas merveilleux qui nous échappe autant qu’il nous révèle à nous-même. Le Petit Robert précise que « tomber » vient probablement de l’onomatopée « tumb » évoquant le bruit d’une chute et fut popularisé par la communauté des jongleurs et saltimbanques gallo-romains sachant faire la culbute et d’autres acrobaties. Il est vrai que choir enceinte résonne nettement moins bien…
24 Nous sommes tous nés d’un accident d’amour, d’une catastrophe de la raison, d’un effondrement de la vigilance consciente, c’est-à-dire du désir. Et cela perdurera tant que l’entreprise de création de l’homme par l’homme ne confie pas à la technique et à la science la fabrication et la domestication du parc humain, pour reprendre les expressions du philosophe Peter Sloterdijk. Ce dernier propose une définition du dernier homme : « C’est le consommateur mystique, l’utilisateur intégral du monde – c’est-à-dire un individu qui ne se reproduit pas, mais jouit de lui-même comme d’un état final de l’évolution[4] [4] P. Sloterdijk, Essai d’intoxication volontaire, Hachette...
suite. » La référence à Nietzsche et au prologue de Zarathoustra est nette : « Je leur veux parler de ce qui est le plus méprisable ; or c’est le dernier homme », la variante est la suivante : « Le dernier homme : il toussote et jouit de son bonheur. » Plus loin on trouve également cette belle description du refus de la différenciation au motif de l’individualisation : « Pas de pasteur, un seul troupeau ! Chacun veut même chose, tous sont égaux. » Quand on sait que selon Zarathoustra, l’esprit après avoir été chameau puis lion est destiné à sa dernière métamorphose sous la forme d’un enfant, force est de constater que ce n’est pas gagné…
25 Donc, une conséquence malheureuse de la procréation qui justifierait l’engouement pour le célibat ou les mouvements de refus de l’enfantement serait que l’enfant est une limitation à soi-même. La seule façon d’être à soi-même son propre idéal serait alors de refuser d’éduquer une génération suivante pour enfin jouir seul tel un moine postmoderne conscient de représenter la finalité évolutive de l’homme. C’est une réflexion très pertinente qui nous entraîne, si on l’inverse, à concevoir le couple et l’enfant comme une limitation nécessaire à notre volonté de toute-puissance. Lacan disait qu’il n’y avait pas de rapport sexuel, c’est-à-dire pas de complétude homme-femme assurant de ne faire plus qu’un. Pour être au monde et aux autres, il faut bien en passer par le renoncement à être entier, même en s’y prenant à deux ; en d’autres termes accepter la castration et la désillusion. L’enfant ne peut être un « plus de jouir » au risque de nous transformer tous en particules élémentaires isolées dans notre autisme merveilleux et n’acceptant l’autre que sous contrat garantissant un juste bénéfice à chacun. Considéré comme un « moins de jouissance », l’enfant est notre brevet d’humilité et la condition de l’obligeance envers l’autre ; il nous humanise et marque par sa présence et son immaturité notre limitation, notre finitude et nos devoirs. L’enfant gagne sa subjectivité en luttant contre les tentatives d’appropriation par le narcissisme parental, tout comme le parent se dégage de ses idéaux d’omnipotence en se confrontant aux difficultés éducatives. Que reste-t-il de ce modèle dans les idéologies postmodernes utilitaristes et narcissiques ?
En conclusion : les bébés ne servent à rien !
26 Oscar Wilde se désolant de son époque avait cet aphorisme magnifique : « De nos jours, ces gens savent le prix de tout et ne connaissent la valeur de rien », rejoignant par là un autre faiseur de bons mots, F. Nietzsche, pour lequel « les choses ont soit un prix soit une valeur ». Notre époque semble avoir fait son choix dans une ironie féroce : « Pour tout ce qui ne s’achète pas » était le slogan d’une publicité pour… une carte de crédit. Les enfants coûtent aussi et plutôt cher. Quel retour sur investissement faut-il en attendre ? Aucun sans doute car l’utilité n’explique pas l’intégralité de la culture humaine, fort heureusement. Le Dieu qui nous a faits a eu l’intelligence de ne guère se passionner pour des créatures aussi désobéissantes et décevantes. Il est dit qu’il nous aime quand même. En pouvant choisir, grâce à la maîtrise de la procréation, leur venue, nous nous sommes passionnés pour les bébés et comme le sculpteur Pygmalion, se désolant des mœurs corrompues de son époque, s’éprend de sa statue, nous risquons fort de rêver à la fabrication en chaîne de petits Galatée destinés à nous consoler du monde cruel qui nous accueille. Si tel devient le cas et que nos enfants nous servent d’objet d’épanouissement, ce refuge narcissique ne serait que passion triste au sens de Spinoza, de celles que le pouvoir se doit d’engendrer pour diminuer le désir de chacun et l’obliger à la soumission. Il faut croire à l’inutilité des bébés.
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Notes
[ 1] G. Perec, Les choses, Paris, Julliard, 1965.
[ 2] I. Floc’h et A. Pellé, L’inconscient est-il politiquement incorrect ?, Toulouse, érès, coll. « Actualité de la psychanalyse », 2008.
[ 3] G. Dostaler, B. Maris, Capitalisme et pulsion de mort, Paris, Albin Michel, 2009, p. 78.
[ 4] P. Sloterdijk, Essai d’intoxication volontaire, Hachette littérature, 2001, p. 30.
PLAN DE L'ARTICLE
- À quoi servent les bébés ?
- Qui les bébés servent-ils ?
- Après Dieu, la bouffe et le marché, les enfants ?
- En conclusion : les bébés ne servent à rien !
POUR CITER CET ARTICLE
Marcel Sanguet « Le bébé est-il un objet économique normal ? », Spirale 2/2009 (n° 50), p. 27-40.
URL : www.cairn.info/revue-spirale-2009-2-page-27.htm.
DOI : 10.3917/spi.050.0027.






