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Spirale

2009/3 (n° 51)

  • Pages : 182
  • ISBN : 9782749211114
  • DOI : 10.3917/spi.051.0173
  • Éditeur : ERES


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L’importance des processus de communication précoce, non verbale, entre la mère et le nourrisson est maintenant bien connue. Dans la description de ces processus, à partir d’observations recueillies dans notre Institut, je souhaiterais porter l’attention sur la signification des activités communes entre adulte et enfant qui se déroulent au cours des temps de soins, à travers ces événements ordinaires qui se répètent plusieurs fois par jour.

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L’action de l’adulte n’est pas indépendante du comportement de l’enfant et ce, dès le plus jeune âge, alors que les soins sont totalement prodigués par l’adulte. Par exemple, pendant qu’on nettoie ses plis, le bébé cède ou résiste aux mouvements de l’adulte ou bien, si l’adulte lui en donne la possibilité, c’est le bébé qui commence l’action : il tète ou ne tète pas le verre ou le biberon porté à sa bouche.

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Par sa conduite, l’enfant rend plus ou moins facile la réalisation des gestes de l’adulte et même, dans une certaine mesure, les influence. La nurse, par exemple, éloigne le biberon ou le verre de la bouche du bébé seulement quand celui-ci a cessé de boire.

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Une certaine coordination de l’activité s’organise alors entre l’adulte et le bébé, dès son plus jeune âge. Et, si l’intervention de l’adulte est appropriée, elle devient de plus en plus une activité commune partagée entre eux : le nourrisson de 2 ou 3 mois, percevant le début du geste de l’adulte qui l’habille, ne relâche pas seulement son bras, il le lève aussi vers la main de l’adulte ; à 3-4 mois, quand il voit que le verre s’approche, il ouvre la bouche dans un mouvement d’anticipation ; les mois suivants, lorsqu’il boit, il pose ses mains sur le verre, puis le prendra des mains de la nurse et, vers 6 mois, le tiendra déjà seul.

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Cette activité commune partagée peut se développer si l’adulte observe le comportement du bébé, attend ses manifestations et peut intégrer les gestes de l’enfant à son activité de soin ou interrompre son propre mouvement pour laisser l’enfant poursuivre son geste.

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Grâce à cette collaboration, c’est de plus en plus souvent que l’adulte, après avoir ébauché le geste, laissera l’enfant le terminer. Par exemple, lorsque la nurse approche le verre de lait, l’enfant le saisit et le porte à sa bouche ; peut-être devra-t-elle l’aider, lors des dernières gorgées, à incliner davantage le verre, puis le tenir lorsque l’enfant le lâche, en général d’un geste brusque.

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Cette collaboration entre l’adulte et l’enfant donne lieu à une activité commune partagée faite d’un enchaînement de mouvements, de gestes se rattachant l’un à l’autre, se complétant, puis se relayant l’un l’autre.

Les gestes ont aussi une fonction de signalisation

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Le début de l’action de l’adulte signale la succession prévisible de ses mouvements et entraîne la mise en action de schémas moteurs chez l’enfant. La diminution de l’activité de l’adulte lui signale également qu’il attend la sienne : laissant l’enfant poursuivre l’action commencée, il lui indique que son activité a été perçue et acceptée.

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Les gestes de réponse du nourrisson qui complètent, continuent les mouvements de l’adulte ont également une valeur de signe : ces gestes lui témoignent que l’enfant est attentif, participant, et qu’il accepte les soins dont il est l’objet.

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A contrario, l’absence de ces gestes de « réponse » a également du sens et peut indiquer un refus de l’adulte inconnu, de la fatigue ou une inattention de l’enfant, un refus de participation à l’action proposée (pour diverses raisons telles que l’absence de faim, de soif), le besoin de se reposer ou encore le désir que les soins soient interrompus...

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Certains gestes peuvent devenir plus tard des signaux indépendants : lorsque, par exemple, le petit enfant tend la main vers le verre qui est encore loin ou bien ne le rendra pas à l’adulte, exprimant dans ces deux cas qu’il voudrait encore boire.

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S’instaure ainsi un véritable dialogue entre l’enfant et son soignant, l’enfant développant alors de plus en plus de moyens pour émettre un signal qui influencera les événements le concernant. Et en retour, l’adulte dispose de plus de moyens pour signaler d’une manière compréhensible à l’enfant son intention, et adapter son activité aux besoins de l’enfant.

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C’est pourquoi le temps des soins nous semble un moment propice au développement de ce processus de communication précoce. Le dialogue qui se crée pendant les soins remplit une fonction essentielle dans la mesure où il contribue au succès de l’action : un déchiffrage adéquat des informations que véhiculent les gestes est à même de favoriser la réalisation et la réussite de l’action concrète, dont le succès donne un sens au signal émis par l’enfant.

Le développement de la function de signalisation est facilité

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D’une part, par la répétition des opérations des soins se déroulant de façon similaire, chaque jour. Ainsi, quand l’adulte tend les bras vers le petit enfant pour le sortir du bain ou quand, après avoir prononcé des mots connus, il commence à tourner l’enfant sur le côté, puis sur le ventre, dans une succession de mouvements prévisibles ; quand, pour passer la grenouillère, il passe d’abord une jambe, et toujours la même en premier, et l’autre immédiatement après, il s’établit une répétition de gestes identiques dans une même succession qui permet à l’enfant de connaître la suite probable des mouvements de l’adulte. Cette répétition est la condition nécessaire pour que l’enfant puisse, par ses propres mouvements, participer à ces opérations, en continuant les mouvements de l’adulte. Cette répétition permet une intériorisation des mouvements donnant à l’enfant, ultérieurement, la possibilité d’anticiper le geste dans sa totalité ;

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D’autre part, par le fait que les soins s’effectuent le plus souvent à l’aide d’objets. L’objet même indique l’action que l’enfant peut attendre de l’adulte. Par exemple, au gant de toilette sont associés des gestes relatifs à la toilette, tout comme la chemise à l’habillage et le verre à l’action de boire.

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Le rôle des objets du monde environnant dans le développement des processus psychiques est bien connu : l’activité liée aux objets se transforme progressivement en processus conscients par l’intériorisation des schémas sensori-moteurs rattachés à l’objet. Si ce processus d’intériorisation est bien connu, l’est beaucoup moins le rôle qu’ont les expériences, ressenties et agies pendant l’activité commune au cours des soins, dans le développement des relations.

L’activité commune partagée soutient la construction de la relation

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Durant chaque minute passée avec l’adulte, l’enfant apprend une relation tout autant qu’il la vit. Si de jour en jour, au cours des soins, le bébé peut participer à des « actions communes partagées », il peut éprouver que ses signaux ne demeurent pas inaperçus et ne sont pas incompris.

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La prise en compte de ses gestes et de ses actions, lors de l’alimentation ou de l’habillage, lui permet de découvrir et de reconnaître sa capacité propre d’influencer les événements qui le concernent. Ses premières relations sociales sont alors empreintes d’un sentiment de confiance.

Des conditions sont nécessaires pour que cette communication puisse s’établir aussi en institution

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  • Un soutien des nurses dans leur travail quotidien pour qu’elles puissent prendre soin de chaque enfant de manière à lui procurer un bien-être corporel, en tenant compte de ses rythmes singuliers ;

  • une organisation institutionnelle permettant à chaque enfant de vivre au sein d’un groupe bien structuré et stable avec un déroulement de journée régulier, qui donne du temps aux moments de soin, veillant à une préparation de tous les petits détails favorisant la disponibilité de la nurse pour cette rencontre avec l’enfant, et allégeant son travail au profit de l’enfant ;

  • une bonne coordination entre les différentes nurses assurant les soins des enfants de façon semblable.

L’activité commune partagée qui s’intensifie au cours de soins basés sur la collaboration, crée, par le dialogue des gestes, des conditions favorables pour une communication précoce entre l’adulte et l’enfant, moyen et à la fois conséquence du développement et de l’approfondissement de leur relation.

Plan de l'article

  1. Les gestes ont aussi une fonction de signalisation
  2. Le développement de la function de signalisation est facilité
  3. L’activité commune partagée soutient la construction de la relation
  4. Des conditions sont nécessaires pour que cette communication puisse s’établir aussi en institution

Pour citer cet article

Tardos Anna, « Langage de gestes et communication précoce », Spirale 3/ 2009 (n° 51), p. 173-176
URL : www.cairn.info/revue-spirale-2009-3-page-173.htm.
DOI : 10.3917/spi.051.0173

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