Ce numéro ou un abonnement.
Ajouter au panier Ajouter au panier - Spirale| Spirale 2009/3 (n° 51) | 15 € |
Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.
| Abonnement 4 numéros à partir du n°2012/4 | 40 € |
| Abonnement 4 numéros à partir du n°2012/3 | 40 € |
| Abonnement 4 numéros à partir du n°2012/2 | 40 € |
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Spirale Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezSuivi des bébés à risque après hospitalisation en réanimation néonatale : approche globale et fonction psychothérapeutique du pédiatre
AuteurDominique Sandre du même auteur
Dominique Sandre, pédiatre réanimateur, ancien praticien hospitalier du chu de Dijon, médecin-directeur du camsp adpep 21.Quand un nouveau-né est hospitalisé en réanimation parce que sa vie hésite, l’objectif est d’assurer sa survie sans séquelle neurosensorielle grave. Mais l’objectif thérapeutique authentique consiste aussi à permettre l’émergence du lien bébé-parents dans cet univers très technologique, malgré les péripéties angoissantes d’un début de vie qui n’avait pas été imaginé ainsi par les parents. Cette « réanimation de psychologie » est entreprise par l’ensemble du service, avec le soutien de la psychologue qui fait partie intégrante de l’équipe de soins.
2 Quand le bébé sort de l’hôpital, un suivi pédiatrique est proposé aux parents. Il a pour objectif principal le dépistage précoce d’éventuels déficits. Mais le pédiatre doit repérer également les signes de distorsion du lien bébé-parents, dont la prise en charge précoce peut éviter la survenue retardée de difficultés développementales et comportementales chez l’enfant.
Évolution de la prise en charge des bébés en réanimation
3 La réanimation pédiatrique a été ouverte au chu de Dijon en 1976. C’est la seule structure de ce type en Bourgogne. Le Réseau périnatal a été implanté en Bourgogne en 1992. Tête de réseau, la maternité niveau III du chu est associée sur le même site à la réanimation pédiatrique (avec une unité de réanimation néonatale individualisée) et au service de néonatologie avec son unité de soins intensifs néonataux. Cette organisation des soins périnataux a permis la survie d’un plus grand nombre de bébés très prématurés. Mais dépassant cet objectif de survie immédiate, l’équipe de réanimation s’est interrogée sur la qualité de l’existence future de ces enfants. L’approche d’abord organo-génétique de cette question a conduit à :
- mener une réflexion éthique sur les limites inférieures du terme pour initier les soins, et sur les critères d’arrêt des soins de support vital en cas de lésion cérébrale précoce ;
- améliorer les techniques de ventilation pour limiter l’incidence des dysplasies broncho-pulmonaires ;
- optimiser les apports nutritionnels pour faciliter une croissance harmonieuse en évitant l’apparition d’un syndrome métabolique à l’adolescence.
Très engagée dans ces soins de haute technicité, l’équipe aurait pu se consacrer essentiellement à répondre aux besoins physiologiques des corps, sans accorder d’attention aux risques de distorsion relationnelle bébé-parents liés à l’hospitalisation. Mais les résultats du suivi prolongé de ces enfants l’ont conduite à prendre en compte la question du psychisme dans l’organisation des soins. Même quand ces bébés sont indemnes de déficits neurosensoriels et de lésions cérébrales à l’imagerie, des difficultés développementales et comportementales peuvent survenir tardivement. Leur fréquence augmente avec l’âge des enfants pour atteindre 40 % à 4 ans. Elles vont pénaliser ces enfants dans leur capacité à s’autonomiser et à entrer dans les apprentissages scolaires.
4 Les facteurs psychiques participent à l’émergence de ces troubles : pathologie précoce des liens d’attachement, persistance d’un état de précarité psychologique familial, culpabilité ou angoisse enkystée dans la psyché de la mère, dépression maternelle. Ces difficultés interfèrent dans le processus d’individuation de l’enfant.
5 Chez les familles à haut risque psychosocial, ces conditions de naissance très insécurisantes vont perturber encore davantage l’accordage affectif entre le bébé et ses parents, au point que l’enfant, perçu comme persécuteur, peut devenir victime de sévices.
6 L’irruption de la dimension du psychisme dans l’univers technologique de la réanimation néonatale a conduit le service à s’ouvrir aux parents, à la fratrie, à la famille, et à recruter une psychologue dès son ouverture. Elle a ouvert la voie au travail transdisciplinaire de plusieurs psychologues qui lui ont succédé, chacune apportant la pierre de son orientation (clinique ou psychanalytique) à l’élaboration d’une culture de service qui se transmet au gré des changements d’équipe. La psychologue n’est pas un intervenant extérieur, « spécialiste de l’humain » à qui on délègue la responsabilité de gérer les situations de crise. Partie intégrante de l’équipe, sa présence signifie aux yeux de tous que le bébé en réanimation n’est pas seulement un corps malade, mais qu’il est aussi un être humain, sujet en devenir, qui se construit dans la rencontre et les échanges avec ses parents.
7 Le travail de la psychologue se déploie à l’interface somato-psychique dans :
- les entretiens avec les parents, programmés ou dans l’urgence, seule ou en binôme avec le pédiatre ;
- l’observation du bébé avec ses parents, et l’élaboration avec les soignants des soins de développement (en portant une attention toute particulière au soutien de l’oralité) ;
- l’animation des réunions d’équipe pour entretenir une cohérence dans le « portage » des parents ;
- les rencontres individuelles avec les médecins et les soignants pour les aider à verbaliser ce que la souffrance et la mort viennent remuer en chacun d’eux.
Tout en assurant les gestes techniques qui s’imposent, l’équipe maintient une place au travail du lien par la parole et l’écoute, tant à l’intention du bébé que de ses parents et des soignants.
8 M. Grosclaude souligne que « les compétences somatiques et psychiques que le nouveau-né peut déployer sous l’effet du “réchauffement” des liens suscités par l’investissement attentionné des adultes engagés dans les soins, laissent ainsi percevoir comment des points aveugles d’arrêt, de méconnaissance dans l’entourage du bébé peuvent à l’inverse “geler” le processus en ne le reconnaissant pas ou en ne le sollicitant pas, et contribuer à des séquelles ignorées ».
9 Ce travail de prévention, initié et porté par l’équipe de réanimation, doit se poursuivre après la sortie du bébé, quand il est transféré en néonatologie, et après son retour à domicile.
Le séjour en néonatologie
10 Le séjour du bébé en néonatologie va permettre de préparer progressivement son arrivée au domicile familial : début de l’allaitement maternel, participation des parents aux soins de puériculture avec le soutien des soignants qui les aident à prendre confiance en eux.
11 Si le bébé reste dépendant d’un appareillage, l’évolution des matériels permet désormais son retour à domicile et évite de prolonger l’hospitalisation. Les parents sont formés aux gestes techniques avant la sortie.
L’organisation du suivi après la sortie de l’hôpital
12 L’arrivée du bébé à domicile, même bien préparée et organisée en amont, reste un moment difficile à vivre par les parents, même si le bébé paraît aller bien. La mère peut ressentir une sensation de coupure, de vide (probable réactivation du vécu d’arrachement éprouvé lors de la naissance prématurée). Les deux parents décrivent leur solitude et leur isolement. L’équipe hospitalière n’est plus là pour les porter et les contenir. Face à ce bébé dont ils ont l’impression d’avoir été dépossédés (alors que les soignants se sont efforcés de ne pas les supplanter auprès de lui), ils redoutent de ne pas savoir s’en occuper.
13 Ces difficultés sont majorées en cas de sortie précipitée, ou si le bébé reste dépendant d’un appareillage.
14 L’accompagnement ne doit donc pas s’interrompre après la sortie. Toute rupture ou discontinuité peut induire un phénomène d’errance chez les parents qui vont de médecin en médecin, sans trouver de cohérence dans les différents discours qu’ils entendent, ce qui majore leurs angoisses. Le bébé dans les premiers mois de vie n’a pas encore le langage des mots mais il a le langage du corps. Il va traduire dans ses dysfonctionnements somatiques et comportementaux ce qu’il a vécu douloureusement au cours de son hospitalisation néonatale, et ce qu’il vit de difficile dans le quotidien avec ses parents, d’où la fréquence des ré-hospitalisations au cours de la première année de vie qui suit l’hospitalisation, indicateur de détresse parentale persistante.
15 Pour éviter la discontinuité et offrir un ancrage sécurisant à ces familles, le suivi de ces bébés a été organisé en Bourgogne dans le cadre d’un réseau régional et mis en œuvre fin 2005.
16 Il est assuré par une centaine de médecins référents volontaires préalablement formés : pédiatres hospitaliers, libéraux et de camsp, médecins de pmi et généralistes. Le maillage des consultations couvre l’ensemble de la région.
17 La première consultation a lieu dans le mois qui suit la sortie de l’hôpital. Il est prévu ensuite une consultation trimestrielle la première année, à 18 et 24 mois d’âge corrigé, puis annuelle à chaque date anniversaire de naissance jusqu’à la fin de la scolarité en primaire.
18 Ce dispositif de suivi est présenté aux parents avant la sortie du bébé. Ils peuvent choisir leur médecin référent au plus près de leur domicile
19 Ce suivi affiche plusieurs objectifs : dépister précocement les déficits neurologiques, sensoriels et les troubles de l’oralité ; repérer à moyen terme les troubles praxiques, les retards de langage et les difficultés relationnelles ; recueillir les données épidémiologiques à l’échelon de la Bourgogne pour évaluer la qualité des prises en charge au sein du réseau de périnatalité.
20 Le médecin référent n’est pas limité dans son exercice par le cadre du réseau de suivi. Il peut proposer aux parents des consultations plus fréquentes si l’état du bébé ou les conditions familiales les nécessitent.
Déroulement des consultations
21 Après avoir travaillé en réanimation pédiatrique de 1976 à 2005, j’ai intégré le réseau de suivi régional en y assurant quatre consultations hospitalières par semaine, et une consultation hebdomadaire au camsp adpep 21.
22 La première consultation est proposée huit ou quinze jours après la sortie, jamais après le premier mois. C’est un « temps fort » qui conditionne la qualité des liens qui vont se tisser entre la famille et moi. Le bébé est accompagné le plus souvent par le couple parental, ou par la mère seule accompagnée d’un parent ou d’une professionnelle de pmi ou du secteur social.
23 Si le bébé est bien réveillé, je m’adresse à lui, je le nomme par son prénom et je propose à la mère de le prendre dans les bras, moment privilégié d’observation des interactions. Elle peut le tenir serré contre elle, la face contre sa poitrine, rappel des temps de peau à peau qu’elle a pu vivre avec lui en réanimation. Elle peut l’installer au creux de son bras, assez haut pour que leurs regards se croisent. Certaines mères le tiennent bas sur elles, à distance, et les échanges visuels sont rares. La survenue des pleurs peut déclencher l’anxiété de la mère, une mise en bouche autoritaire de la sucette, un passage dans les bras du père, une explication sans appel (« il a faim », « il a fait dans sa couche ») ou à l’inverse un bercement, le chant d’une comptine, des mots d’apaisement, un corps à corps plus étroit, voire une mise au sein. Je reste attentif à tout ce qui m’est donné à voir, sans interprétation hâtive. Si le bébé s’avère inconsolable, dans l’impossibilité de se contenir et de se rassembler, j’interviens en m’adressant à lui. Je lui dis que je suis bien placé pour savoir ce qu’il a vécu en réanimation, que cela doit être dur pour lui de revenir aujourd’hui à l’hôpital. Les pleurs peuvent alors cesser ; le bébé tourne sa tête vers moi et me regarde, ce qui suscite toujours l’étonnement des parents : « On dirait qu’il saisit tout ce que vous lui dites. Vous croyez qu’il comprend à cet âge ? » Ces questions facilitent le début de l’entretien : fréquence des pleurs, facilité à le consoler, régurgitations, difficultés d’alimentation, troubles du sommeil...
24 Quand le bébé est calmé, il est sur les genoux de la mère au centre de tous les regards. Ceux de ses parents vont sans cesse de lui à moi, comme pour me dire : « Alors, comment le trouvez-vous ? » Occasion pour moi de les inviter à me parler du bébé. Comment le trouvent-ils, eux, ont-ils des sujets d’inquiétude ? À ce moment-là certaines mères tirent de leur sac à main une liste de questions qu’elles ont préparées à l’avance, de peur, disent-elles, d’en oublier dans l’émotion de la consultation. Les préoccupations des parents ne rejoignent pas toujours celles qui travaillent le pédiatre mais il faut les entendre : est-ce que le bébé voit, est-ce qu’il les reconnaît, à quel âge ses yeux auront leur couleur définitive, qu’est-ce que ces taches rouges sur la nuque, il a de la diarrhée, il a tout le temps faim, mon lait n’est pas assez nourrissant, on nous a dit que les prématurés restaient longtemps fragiles, etc. Je ne minimise rien, je réponds à tout, car tant que je n’aurai pas répondu à « ça », nous ne pourrons pas passer à autre chose, les parents ne pourront pas mettre des mots sur leurs vraies angoisses : « Y a-t-il encore un risque vital ? Il aura des séquelles ? On nous a dit qu’il ne marcherait jamais... »
25 Certaines questions sont plus précises encore, nourries par la lecture des magazines ou les résultats d’une recherche sur internet. Ces informations auxquelles les parents ont accès directement, sans la médiation d’un professionnel qui ferait tiers, peuvent avoir sur eux des effets d’une très grande violence. Ces questions concernent les troubles neurologiques, sensoriels, les risques de mort subite, le risque d’une évolution vers un asthme, l’avenir lointain...
26 Adossé à mon « savoir » médical, au nom d’une expérience acquise en vingt-neuf ans de réanimation, je réponds aux questions qui me sont posées, sans jamais assener de conclusions définitives que les parents pourraient recevoir comme une sentence, en laissant la situation ouverte, en me gardant de formuler des prédictions hasardeuses. J’indique que rien n’est fixé par avance, et qu’il faut laisser un peu de temps au bébé pour qu’il nous montre comment il va évoluer.
27 Cet entretien, où la parole circule librement sans être muselée par le cadre rigide d’une anamnèse préétablie, n’est pas sans effet sur les parents. La mère peut entrer dans la narration de sa grossesse, des circonstances de la naissance, de ce qui s’est vécu pendant l’hospitalisation du bébé, voire revenir sur les événements de son enfance. Le mode du récit est variable : logorrhée intarissable, ou au contraire difficulté à dire, récit monocorde, détachement apparent, voire souriante et inquiétante légèreté. Le plus souvent, la mère est dans l’émotion, elle fond en larmes, se met à regarder intensément son bébé, qui est bien là, vivant après toutes ces épreuves. Beaucoup disent : « Je ne devrais pas parler de tout ça devant lui, vous croyez qu’il comprend ? »
28 Le père peut rester figé dans le silence pendant le récit de sa femme, ou à l’inverse prendre toute la place et parler pour elle. Beaucoup expriment leur reconnaissance à l’égard des soignants du service à qui ils doivent la vie de leur enfant. « C’est une équipe formidable. On va monter les voir après la consultation pour leur montrer le bébé. » À l’opposé certains restent dans le registre critique, voire agressif, focalisé parfois sur une personne précise du service désignée comme le mauvais objet.
29 Quand le silence revient, je reprends, je reformule, je réexplique en m’appuyant sur les données du dossier médical et en utilisant si besoin le dessin (notamment dans les malformations congénitales). Je tente d’atténuer les effets d’affirmations trop brutales qui ont été faites aux parents pendant l’hospitalisation, et qui les poursuivent comme une malédiction.
L’examen clinique du bébé
30 C’est le temps essentiel de la consultation qui nous ramène non seulement au corps du bébé, mais aussi à son statut de sujet et de partenaire. Déshabillé par sa mère – parfois par son père – le bébé est couché sur le lit d’examen recouvert d’une épaisse serviette éponge dans laquelle je l’enveloppe pour le maintenir dans une enveloppe contenante, rappel des pratiques de nursing en réanimation, où désormais les bébés ne sont plus tout nus dans la couveuse, exposés aux regards de tous. J’invite les parents à se rapprocher, pour qu’ils suivent les étapes de l’examen et pour que le bébé les garde dans son champ visuel. Mon contact avec le bébé passe par le toucher, soutenu par mon regard et les paroles que je lui adresse. J’apprécie sa réaction, détente ou crispation des poings, enraidissement du tronc et crise de pleurs. Si malgré ces aménagements le bébé manifeste trop d’anxiété, d’opposition, ou s’il devient inconsolable, je vais l’examiner sur les genoux de la maman à l’intérieur du cocon contenant de ses bras, ou lors des consultations suivantes, au sol, sur un épais matelas, les parents agenouillés à mes côtés. L’examen commence par la mesure des paramètres auxologiques, rapportés à l’âge corrigé jusqu’à 2 ans. Les parents sont toujours très attentifs à la croissance pondérale qu’ils suivaient de très près pendant l’hospitalisation puisque la date de sortie en dépendait.
31 L’examen neurologique sollicite la participation du bébé et l’aide à amorcer ses initiatives motrices. Si une anomalie isolée est retrouvée, il n’est pas urgent de la signaler dès ce stade aux parents. Les examens ultérieurs devront la confirmer avant d’en faire état. Les étapes du développement psychomoteur sont évaluées en tenant compte de l’âge corrigé. J’attire l’attention des parents sur les compétences que leur bébé extériorise.
32 J’apprécie la motricité oculaire, la poursuite de la cible, la qualité des échanges que le bébé soutient avec moi (regards, sourires, vocalises) et la capacité qu’il manifeste à s’autocontenir.
33 L’examen clinique est toujours complet. Je suis attentif aux réactions du bébé quand j’aborde la cavité buccale, zone érogène qui a pu être « malmenée » pendant l’hospitalisation.
34 La synthèse de l’examen clinique est faite aux parents, qui se détendent s’ils m’entendent dire que leur bébé va bien, annonce qui peut paraître paradoxale alors que je leur fixe une date pour la prochaine consultation. La poursuite du suivi peut signifier que tout danger n’est pas écarté. Leur perception est probablement plus ambivalente, la consultation devient pour eux lieu de vigilance, d’échanges, d’informations au bénéfice du bébé. Ils font souvent la demande d’un suivi mensuel, voire plus fréquent, pendant la première année.
35 La consultation se termine, les parents quittent la pièce, moment où le syndrome du pas de porte peut se manifester : la main sur la poignée de la porte, un des parents se retourne vers moi. Il a encore une question à poser, « un petit détail » dont je sens immédiatement l’importance. Il ne faut pas que je perde cette occasion d’aborder ce qui pourrait être une question fondamentale. J’invite donc les parents à se rasseoir en essayant de gérer au mieux le temps qui passe, car d’autres parents attendent.
Réflexions sur la pratique
36 Ce suivi fait l’objet d’un travail pluridisciplinaire. Au-delà des temps de consultation, je suis amené à solliciter l’avis d’autres professionnels de l’hôpital : pédiatres spécialisés, psychologues, pédopsychiatres, rééducateurs fonctionnels. Ces bébés aux antécédents périnataux très lourds requièrent souvent les compétences de plusieurs disciplines. Mon rôle auprès des parents sera alors de leur faire la synthèse des résultats des bilans diagnostiques et des projets thérapeutiques. Cette démarche vise à maintenir une vision globale de l’enfant aux yeux des parents, de prévenir chez eux la vision d’un morcellement du corps et de maintenir la cohérence des différentes informations qu’ils ont eu à entendre.
37 Le travail de suivi inclut aussi les contacts avec les professionnels de proximité : médecin de famille, puéricultrices et médecins de pmi, travailleurs sociaux, et les personnels des services de la petite enfance.
38 Les parents sont toujours avertis de ces contacts. La solidité du lien entre le bébé et ses parents passe aussi par la qualité des liaisons que tissent entre eux les différents professionnels qui interviennent auprès de la famille.
39 Au fil des consultations, un rapport de confiance se construit peu à peu entre les parents et moi, comme une véritable « alliance thérapeutique ». Le bébé accepte de mieux en mieux les examens. Pendant les entretiens que j’ai avec ses parents, tenu assis sur les genoux de la maman, il me regarde, m’interpelle vigoureusement en vocalisant, me sourit. « Il vous connaît, c’est évident » me disent ses parents. « D’ailleurs avec vous, il ne pleure jamais. »
40 L’observation régulière du bébé et l’écoute empathique de ses parents me permettent de leur confirmer la justesse et la pertinence des observations qu’ils ont pu faire. Parfois, je dois attirer leur attention sur les compétences nouvelles dont le bébé fait preuve. Je conforte le bien-fondé de leurs initiatives qu’ils soumettent à mon jugement. Ce travail clinique aide les parents à élaborer un sentiment de sécurité, à faire évoluer la vision qu’ils ont de leur bébé, et leur apprend à lui faire confiance. Ils peuvent enfin dire : « C’est un battant. Il s’est bien bagarré pendant son hospitalisation », ce que je complète par : « Oui, et vous l’avez bien accompagné » ; parole qui peut m’amener à redire au bébé l’histoire de son parcours initial dans l’hôpital, narration qui capte toujours son attention, ce qui l’engage dans un échange soutenu de regards avec ses parents et avec moi.
41 Le soutien que je peux apporter aux parents dans leurs efforts pour s’adapter à ce bébé, pour le comprendre, pour entrer en communication avec lui, pour accompagner ses initiatives motrices et ses élans relationnels, est un facteur déterminant de sa dynamique développementale.
42 Ce travail de consultation – qui élargit l’objectif initial de dépistage fixé par le réseau régional – renforce et étaye les liens entre le bébé et ses parents, évite que leur douleur initiale ne reste figée dans un impossible à vivre, et permet d’espérer dans le long terme une évolution qui réponde à leurs attentes.
43 Aldo Naouri a repéré dans sa pratique de pédiatre libéral une « fonction de portance » qu’il définit comme l’action de l’adulte assumant, autant dans ses bras que dans ses registres affectifs et pulsionnels, l’existence du tout-petit. Il a formulé l’hypothèse que cette notion de portance pouvait être au principe de sa fonction de soignant.
44 Jean-Pierre Bachman, pédopsychiatre, a attiré l’attention sur la « fonction psychothérapeutique » des pédiatres somaticiens, rarement décrite comme faisant partie intégrante de leur activité même quand ils sont acquis à une conception globale de leur discipline.
45 Rien dans mes études de médecine ne m’a préparé à cette dimension de l’exercice de la pédiatrie. J’ai assuré des consultations en pmi dès 1967 et je me suis longtemps cramponné au principe d’une anamnèse minutieuse, qui évacuait du discours maternel tout ce qui ne me paraissait pas nécessaire pour établir mon diagnostic. Mais par la suite, dans mon parcours à l’hôpital d’enfants de Dijon, toute une série d’expériences m’ont beaucoup enrichi : co-consultation avec une psychologue dans le champ psychosomatique ; participation à un groupe Balint avec des pédiatres ; suivi pédiatrique des enfants d’un institut médico-éducatif ; observation des interactions en consultation mère-bébé avec une pédopsychiatre ; entretiens en binôme pédiatre-psychanalyste en réanimation néonatale ; consultation et travail de synthèse transdisciplinaire en camsp. Ces rencontres ont fait évoluer ma pratique pédiatrique. La fonction de portance et la fonction psychothérapeutique sont probablement à l’œuvre, à mon insu, dans mes consultations de suivi. Sans faire abstraction de mon savoir de pédiatre, je m’autorise encore à me laisser surprendre et à accueillir ce que les bébés et leurs parents peuvent encore m’apprendre sur eux-mêmes et sur moi.
Quand l’orientation est nécessaire
46 Quand le suivi révèle et confirme des troubles neurologiques, développementaux ou comportementaux, l’orientation vers une structure de soins extra-hospitalière est souvent nécessaire. L’alliance thérapeutique passée avec les parents va faciliter l’élaboration de cette décision, qui peut néanmoins prendre du temps car les parents ont à prendre conscience du handicap de leur bébé.
47 Les enfants porteurs de handicap majeur ou de polyhandicap, et les enfants qui nécessitent un appareillage (trachéotomie, gastrostomie) sont pris en charge à domicile par le sesad.
48 La poursuite du suivi en consultation hospitalière est souvent réclamée par les parents. Une vigilance toute particulière s’impose chez les enfants appareillés dont la mère assure les gestes techniques après avoir été formée par le service hospitalier. L’enfant peut devenir le partenaire biologique d’une mère qui va fonctionner sur le mode opératoire. L’enfant est réduit à un ensemble de besoins physiques, et la mère s’applique à exécuter scrupuleusement les gestes qui y répondent. Une relation dénuée d’affect peut alors s’installer entre eux.
49 Sont orientés vers le camsp les enfants qui présentent les signes neurologiques d’une imc pas toujours évidents à la sortie de l’hôpital, et qui vont apparaître dans les premiers mois de vie, ainsi que les enfants qui présentent des troubles précoces de l’oralité induits par une alimentation sur sonde nasogastrique ou gastrotomie qui court-circuite précocement la sphère orale. En Côte-d’Or, cette orientation est facilitée par un dispositif passerelle camsp-hôpital, qui permet l’intervention précoce pendant l’hospitalisation d’une psychomotricienne et d’une orthophoniste spécialisée dans les problèmes de dysoralité.
50 Sont également orientés précocement vers le camsp les enfants sans atteinte neurosensorielle patente, mais à risque en raison d’un parcours néonatal chaotique, de difficultés psychologiques maternelles, ou d’une situation de précarité socio-économique familiale qui peut exposer l’enfant à un défaut de stimulation. L’aide apportée aux parents par le psychologue et les pédiatres qui travaillent à la fois à l’hôpital et au camsp facilite ce type d’orientation.
51 Ces enfants peuvent extérioriser des symptômes variés : difficultés de la prise alimentaire, troubles du sommeil, troubles du comportement, difficultés relationnelles, plus tardivement retard d’apparition du langage. La structure pluridisciplinaire du camsp permet un accompagnement psychologique mère-enfant, complété si besoin par une prise en charge de la mère pour elle-même dans un autre lieu.
52 Enfin, les enfants qui présentent des signes confirmés d’évitement relationnel, ou de troubles graves des conduites alimentaires sont orientés vers les structures du secteur de pédopsychiatrie.
Conclusion
53 Le suivi d’un bébé après son hospitalisation en réanimation néonatale confronte le pédiatre (au-delà de sa mission de dépistage de séquelles neurosensorielles, pulmonaires, digestives, et développementales) aux problématiques que vivent les parents dans les champs psychosomatiques et psychosociaux. L’abord de ces situations requiert de sa part : vision globale de l’enfant dans son milieu familial ; écoute-guidance-soutien des parents dans le long terme ; recours aux compétences complémentaires d’équipes pluridisciplinaires.
54 Le pédiatre peut aussi s’appuyer sur le camsp, dont les missions[1] [1] Article I de l’annexe XXXII bis du décret n˚ 76-384...
suite incluent des actions préventives spécialisées exercées par des équipes pluridisciplinaires itinérantes. Ce dispositif permet des interventions précoces auprès des bébés à risque et de leurs parents dès l’hospitalisation. L’action médico-psychosociale menée par l’équipe du camsp Rozanoff dans le service de néonatologie de l’hôpital Trousseau (Paris) est à cet égard très convaincante. Le camsp adpep de Côte-d’Or a inscrit cette modalité d’intervention précoce dans son nouveau projet d’établissement en cours d’élaboration.
Bibliographie
Bibliographie
Bachman, J.-P. ; Favrod-Coune, E. ; Fritz, M.T. 1997. « La fonction psychothérapeutique du pédiatre » dans D. Brun, Pédiatrie et psychanalyse, Colloque « Le temps, l’enfance et les périodes de la maladie », Paris, pau, p. 299-316.
Danesi, N. ; Sandre, D. 2000. « Le maintien des liens à l’épreuve des réseaux obstétrico-pédiatriques : l’hospitalisation du bébé grand prématuré dans le cadre du réseau périnatal de Bourgogne », dans P. Marciano, Les réseaux de soins en périnatalité, Xe Rencontres nationales de périnatalité de Béziers, Spirale, 15, p. 39-48.
Druon, C. 2000. « Le prématuré de l’an 2000 », dans P. Ben Soussan, Les bébés de l’an 2000, Spirale, 14, p. 81-85.
Maurel-Ollivier, A ; Raynaud, D ; Chaillou, E 2007. « Quand le cocon vole en éclats ! Pour une action médico-psychosociale dès l’hospitalisation néonatale », Paris, Distribution imaje et did (film vidéo de 38 min).
Naouri, A.1982. L’enfant porté, Paris, Le Seuil.
Sandre, D. ; Danesi, N. 1993. « Silence des enfants, paroles des adultes, dans un service de réanimation néonatale », dans S. Benzaquen, Colloque « Lorsque la vie hésite. Clinique du réel en médecine et psychanalyse », Che Vuoi, Journal de psychanalyse du cercle freudien, Paris (1992) Comp’Act, 11-12, p. 89-102.
Sandre, D. ; Danesi, N. 2007. « Réanimation néonatale : le bébé et ses parents entre rupture et liens. Le travail préventif du binôme pédiatre-psychanalyste », dans M. Grosclaude, L’enfant réanimé. Clinique de la rupture et du lien, Toulouse, érès, coll. « La vie de l’enfant », p. 159-206.
Sibertin-Blanc, D. 2001. « Regards croisés et divergents des professionnels sur les bébés nés grands prématurés », Neuropsychiatr. Enfance adolescence, 49, p. 449-460.
Sibertin-Blanc, D. 2002. « Naître grand prématuré et après », Psychiatrie de l’enfant, XLV, 2, p. 437-482.
Stjemqvist, K. 1999. « Ten year follow-up of children born before 29 gestationnal weeks : health, cognitive development, behavior, school achievement », Acta paediatr., 88, p. 557-562.
Notes
[ 1] Article I de l’annexe XXXII bis du décret n˚ 76-384 du 14/04/1976.
PLAN DE L'ARTICLE
- Évolution de la prise en charge des bébés en réanimation
- Le séjour en néonatologie
- L’organisation du suivi après la sortie de l’hôpital
- Déroulement des consultations
- L’examen clinique du bébé
- Réflexions sur la pratique
- Quand l’orientation est nécessaire
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Dominique Sandre « Suivi des bébés à risque après hospitalisation en réanimation néonatale : approche globale et fonction psychothérapeutique du pédiatre », Spirale 3/2009 (n° 51), p. 93-105.
URL : www.cairn.info/revue-spirale-2009-3-page-93.htm.
DOI : 10.3917/spi.051.0093.




