Spirale 2011/4
Spirale
2011/4 (n° 60)
180 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749215457
DOI 10.3917/spi.060.0165
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Des livres et des bébés

Vous consultezDouce nostalgie

Contribution L’objet de cette rubrique coordonnée par
Dominique Rateau du même auteur

est de nous mettre en appétit de lectures, de nous donner envie de lire, de connaître, de découvrir… Dominique Rateau est chargée de mission à Écrit, cinéma, livre, audiovisuel Aquitaine (écla) et intervenante libérale domi-rateau@wanadoo.fr
« Le passé traîne ses restes dans le présent. »
François René de Chateaubriand
« Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront à glorifier le chasseur. »
afl-Association française pour la lecture[1][1] www. lecture. org ...
suite

Je me souviens d’un temps…

1 … que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, dit la chanson.

2 Un temps où un ministre et une secrétaire d’État[2][2] Le ministre de la Culture, de la Communication, des Grands...
suite
venaient de signer un protocole d’accord pour « mettre en place une politique commune d’éveil culturel et artistique du jeune enfant ».

3 Dans ce protocole, en 1989, les deux signataires affirment « la nécessité d’intégrer au projet éducatif des lieux d’accueil du jeune enfant, des activités d’éveil culturel et artistique, et d’impliquer les familles dans leur élaboration et leur mise en œuvre ».

4 « Ces activités contribuent à améliorer la qualité des conditions de prise en charge du jeune enfant, son éducation et sa socialisation », affichaient-ils.

5 Et plus loin, ils poursuivaient : « Tout projet d’éveil culturel et artistique du jeune enfant inséré dans un projet global de développement dans un quartier, une ville ou un groupement de communes, et mené conjointement avec les familles, contribue à faire d’un lieu d’accueil un espace de rencontre ouvert sur le quartier. »

6 Cet accord préconisait deux axes prioritaires d’intervention :

  • le soutien à des actions – pouvant servir d’exemple – menées dans les lieux de la petite enfance autour de la musique, des arts plastiques, du théâtre, du livre… ;
  • la participation à la formation initiale et continue des personnels travaillant auprès des jeunes enfants.

Ce protocole a permis à des professionnels du livre et de l’enfance de travailler et de réfléchir ensemble. Pendant plusieurs années, de formidables énergies ont été cultivées, et c’est dans cette dynamique que, à l’initiative d’associations, de bibliothèques ou de collectivités territoriales soutenues par l’État, se sont développés dans différentes régions de France des temps de lectures partagées avec de tout petits enfants accompagnés de leurs familles ou de professionnels, dans divers lieux d’accueil ou d’attente.

7 acces (Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations), Enfance et Musique, Promotion de la lecture, le Salon des bébés des lecteurs et quelques autres, avaient montré le chemin au début des années 1980.

8 Ce protocole a permis de développer les lectures partagées entre tout-petits et adultes. acces Armor en Bretagne, Lis avec moi dans le Nord-Pas-de-Calais, mais aussi Antarès à Lyon, le Centre régional des lettres, Alice, Entre les lignes en Aquitaine, la bibliothèque municipale et les Arts du récit à Grenoble, Lire à voix Haute Normandie…, et d’autres encore en ont témoigné. Il y avait de l’enthousiasme, des énergies mais aussi des réticences, des interrogations, des doutes, des craintes… qui suscitaient questionnements, échanges, partages…

9 Car il n’allait pas de soi de lire avec un tout-petit un livre d’images choisi pour ses qualités littéraires et artistiques.

Et maintenant, est-ce plus « simple » ? Pourquoi et comment partager une lecture avec un tout-petit ?

10 Dans son ouvrage Bibliothérapie, lire c’est guérir, le rabbin et psychanalyste Marc-Alain Ouaknin rapporte ces propos de Paul Ricœur : « Nous racontons des histoires parce que finalement les vies humaines ont besoin et méritent d’être racontées. » Et il ajoute aussitôt : « Toutes les vies ! Et non seulement celles des forts, des vainqueurs et des grands hommes. Toute vie possède suffisamment d’importance et d’intérêt pour devenir récit. Le droit au récit est un droit élémentaire de l’humain. […] Il n’y a pas de grands hommes et de petits hommes. Il n’existe que des hommes qui partagent tous les mêmes droits en premier lieu qui partagent la même dignité au droit à être raconté. »

11 Avec les livres et les rencontres qu’ils permettent, nous mettons en vie notre droit au « raconté » – quel que soit notre niveau de langue.

12 Je partage avec Marc-Alain Ouaknin l’idée qu’une grande découverte de Freud, au-delà de celle des forces de l’inconscient, fut d’apporter à travers la psychanalyse une fantastique révolution de notre manière d’être au monde. « En deçà du pouvoir magique des mots qui apportent la “guérison”, il y a le fait pour un individu singulier de se mettre à raconter, à produire le récit de sa vie, à “écrire” son livre pour en être le premier auditeur et le premier lecteur », écrit-il.

13 Lire avec un tout-petit des livres d’images choisis parce qu’ils sont des œuvres de créateurs nous permet de partager nos capacités à écrire notre propre histoire. Lire ensemble pour partager « des langues » et que chacun élabore ainsi sa propre langue. Chacun doit trouver son « je ».

14 Dans les moments de lectures partagées d’albums de littérature, il n’est plus question d’âge biologique, plus question d’adultes et d’enfants… Il s’agit uniquement d’une rencontre entre deux lecteurs.

Plus on lit, mieux on lit

15 Plus on lit des livres d’images (pour soi), plus on y trouve de l’intérêt (pour soi), plus on devient expérimenté. Et plus on est expérimenté, plus vite on « éprouve » la profondeur d’un album. C’est la qualité du travail d’un auteur qui crée la profondeur d’un récit. Ce temps de travail de la création ne se mesure pas, ne s’évalue pas. Il se vit. Il s’éprouve. Il se « lit ».

16 Elzbieta raconte qu’il lui a fallu dix ans pour écrire et dessiner Flon-Flon et Musette. Son travail, son énergie, sa réflexion, ses essais et erreurs, ses doutes, ses désirs, ses joies, ses craintes, ses peines, ses souvenirs, ses émotions…, constituent la qualité littéraire et artistique de ce livre qui devient alors une œuvre.

17 Il ne s’agit pas d’un album sur la guerre, il ne s’agit pas non plus de l’histoire de deux lapins ; il s’agit d’un bout de la vie d’une artiste mis en mots et en images pour dire des émotions, des sensations, des questions, des rencontres, des injustices, des peurs, des violences, des douceurs… Pour tenter de dire l’indicible.

18 C’est pour partager cela que nous lisons avec des tout-petits. Nous ne devons pas juger des albums au nom des enfants. Au nom de la représentation que nous nous faisons des enfants. Car nous ne pouvons pas parler au nom des autres. Chacun ne peut parler qu’en son nom. C’est toujours notre « je » qui parle.

De l’usage de la pédagogie

19 La pédagogie a été détournée : œuvre de création, elle est devenue au fil des années « outil » et « modèle » à appliquer. Or ce n’est pas cela, la pédagogie. La pédagogie est un mouvement. C’est un processus qui a pour objet de donner à voir un processus de création (ou un processus d’apprentissage) afin que chacun mette en route son propre processus de création (ou d’apprentissage). La majorité du temps, nous en faisons mauvais usage. Des spécialistes viennent imposer aux autres leur vision de la création et fabriquent des outils afin que les autres appliquent des méthodes.

20 Lire avec un tout-petit nécessite de créer sa propre pédagogie, de créer son approche personnelle. Et nécessite donc sans cesse de se poser la question : pourquoi je lis ? avec qui ? quels livres ?

21 Lire avec un tout-petit, c’est partager avec lui une expérience unique : donner à entendre son « je » pour que l’enfant mette aussi en route sa capacité à dire « je ».

22 Et cela prendra des années. Toute la vie sans doute. Car un lecteur n’est jamais rassasié de lectures. Et cette nécessité de lire n’a rien à voir avec le diktat de la consommation. Un consommateur consomme. Jusqu’à en être « gavé ». « Ça me gave ! », disent les jeunes. Veulent-ils nous dire que nous les remplissons sans les nourrir ?

23 En partageant la lecture d’un livre d’images, qui a nourri « notre pulsion de vie », nous ne faisons rien d’autre que de dire à un bébé, à un petit, à un auxiliaire de puériculture, à une directrice de banque, à un plombier, à n’importe quel homme, femme ou enfant : cette œuvre m’a nourrie de vie. Et toi ?

24 Lorsque nous partageons des lectures d’albums avec des tout-petits et des plus grands, nous n’avons aucun objectif immédiat à atteindre, seulement celui de cultiver notre capacité à devenir des êtres libres autonomes, respectueux de nous-mêmes et des autres…

25 Nous avons de grandes ambitions, mais agissons avec une grande modestie.

26 Lors de la mise en place du protocole d’accord pour développer l’éveil culturel et artistique du jeune enfant, les milieux professionnels du livre et de la petite enfance ne se connaissaient pas. Nous avons pris le temps de nous rencontrer, de nous parler, pour monter ensemble des projets qui prennent en compte les obligations et nécessités de chacun. Nous avons observé ce qui se passait. Nous avons réfléchi ensemble et interrogé nos pratiques.

Quand survient l’ère de l’évaluation…

27 Peu à peu l’ère de l’évaluation a remplacé celle de l’observation, de la réflexion et de la concertation. Désormais, des grilles d’analyses remplacent nos intelligences sensibles, et plutôt que de prendre le temps d’élaborer notre pensée, de prendre le risque de notre parole, de prendre le temps d’élaborer nos points de vue à partir de nos expériences, nous sommes soumis à des grilles d’analyses qui nous engagent à regarder et observer ce que ceux qui ont bâti les grilles demandent d’observer.

28 L’évaluation devait interroger les systèmes. Elle a été pervertie par ceux qui souhaitent exercer un pouvoir. Ils en ont fait un moyen de renforcer les pouvoirs en place et les hiérarchies installées. L’évaluation n’est intéressante que si elle est réalisée par un observateur neutre qui analyse un fonctionnement avec ceux qui le vivent et l’initient.

29 Dans le cas contraire, nous encourons le risque qu’un directeur évalue des salariés qui eux-mêmes évaluent d’autres salariés, qui eux-mêmes vont devoir évaluer des tout-petits… Si aucune médiation extérieure n’est engagée – témoignant ainsi de notre conscience de la nécessité d’interroger notre façon d’exercer un pouvoir ou une responsabilité —, le plus opprimé, le plus maltraité est toujours le plus faible : « le petit dernier », celui sur qui repose toutes les expressions de violence et de frustration.

30 En 2009, un lecteur avait écrit à un hebdomadaire de télévision : « La crise, elle a bon dos ! Nous n’étions pas dans la rue uniquement à cause de la crise, un avatar du capitalisme déréglementé. Nous étions là car l’autoritarisme, la paranoïa, le contrôle social remplacent l’humanisme, la culture, l’éducation, le “prendre soin de l’autre”. »

La nostalgie, ça fait du bien

31 Elle permet de se souvenir. Jamais elle ne me ferait écrire : c’était mieux avant ! Je ne pense pas cela. Je ne pense pas de cette façon. Déjà en 1996, je m’inquiétais des effets pervers de nos propositions de rencontres autour des livres.

32 J’écrivais : « Méfions-nous de nous-mêmes. Méfions-nous également de nos institutions : à trop vouloir organiser, donner à tous les mêmes choses, ne risque-t-on pas de provoquer l’inverse de ce qui est souhaité ? Un des mérites fondamentaux d’acces a été de construire son projet en regroupant des personnes qui n’avaient aucune raison administrative de travailler ensemble. Ce n’est pas un aspect mineur de cette action. Prenons garde de préserver cette approche en ce qui concerne la vie culturelle du jeune enfant.

33 Méfions-nous que trop d’organisation ne lamine les talents individuels de chacun. Apprenons à travailler ensemble en respectant les compétences de tous et préservons-nous d’établir un “moule culturel” par lequel tous les bébés devraient passer pour être de “bons bébés”[3][3] « Un livre, un adulte, un bébé : une rencontre culturelle...
suite
. »

34 Ne nous serions-nous pas assez méfiés ?

35 Pour conclure, revenons à l’essentiel : les albums ! En voici trois qui parlent d’amour. Lisez-les ! Nous en parlerons une prochaine fois.

36 Elzbieta, Flon Flon et Musette, Paris, Pastel, 1994.

37 Henri Meunier, La famille ogre, Paris, L’atelier du poisson soluble, 2004.

38 Christine Davenier, Léon et Albertine, Paris, Kaléidoscope, 1997.

 

Notes

[1] www.lecture.org Retour

[2] Le ministre de la Culture, de la Communication, des Grands travaux et du Bicentenaire, et la secrétaire d’État auprès du ministre de la Solidarité, de la Santé et de la Protection sociale chargé de la famille. Retour

[3] « Un livre, un adulte, un bébé : une rencontre culturelle bien particulière », Spirale, n° 0, « Le bébé, les livres et la culture », sous la direction de Patrick Ben Soussan, Toulouse, érès, 1996.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

« Douce nostalgie », Spirale 4/2011 (n° 60), p. 165-171.
URL :
www.cairn.info/revue-spirale-2011-4-page-165.htm.
DOI : 10.3917/spi.060.0165.