2001
STAPS
Bioénergétique et activités physiques et sportives
Place de l’énergie mécanique dans le déterminisme du coût énergétique de la locomotion
Henri Thys
Université de Liège, Institut Supérieur d’Education Physique et de Kinesithérapie
[*]
Dans la plupart des travaux consacrés à l’énergétique de l’exercice musculaire, l’intérêt est porté principalement sur les réactions chimiques fournissant l’énergie nécessaire aux muscles actifs. Le plus souvent, la part prise par les échanges d’énergie mécanique dans l’économie des mouvements est laissée de côté. Au moyen d’exemples tirés de la locomotion humaine, cet article cherche à montrer que les interactions mécaniques qui ont lieu dans le corps pris comme un tout et/ou dans ses parties constitutives, ou encore l’énergie mécanique stockée au sein des muscles, représentent une fraction importante de l’énergie utilisée pour produire le travail musculaire.Mots-clés :
locomotion humaine, travail mécanique, énergie potentielle, énergie cinétique, élasticité..
In most works dealing with energetics of muscular exercise, a major attention is devoted to the chemical reactions delivering energy to the exercising muscles. Very often, the role played by the mechanical energy exchanges as determinants of the exercise economy is ignored. By taking examples from human locomotion, this paper aims to show that the mechanical energy interplays taking place within the body, and/or between the limbs, or the mechanical energy stored within muscles, represent an appreciable fraction of the energy used to perform muscular work.Keywords :
human locomotion, mechanical work, potential energy, kinetic energy, elasticity..
In den meisten Arbeiten, die sich mit der Energiebereitstellung bei Muskelarbeit beschäftigen, liegt das Hauptinteresse auf den chemischen Reaktionen, die den aktiven Muskel mit der nötigen Energie versorgen. Meist wird der Anteil der mechanischen Energie in der Ökonomie der Bewegung vernachlässigt. Mittels Beispielen aus der menschlichen Bewegung versucht dieser Artikel aufzuzeigen, dass mechanische Interaktionen, die im Körper als Ganzes, oder in seinen konstitutiven Teilen stattfinden, oder auch die im Muskel gespeicherte mechanische Energie einen wichtigen Anteil an der zur Muskelarbeit genutzten Energie haben.Schlagwörter :
menschliche Bewegung, mechanische Arbeit, potentielle Energie, kinetische Energie, Elastizität.
Nella maggior parte dei lavori dedicati all’energetica dell’esercizio muscolare, l’interesse è portato principalmente sulle reazioni chimiche che forniscono l’energia necessaria ai muscoli attivi. Molto spesso il posto assunto dagli scambi d’energia meccanica nell’economia dei movimenti è lasciata da parte. Per mezzo di esempi tratti dalla locomozione umana, questo articolo cerca di mostrare che le interazioni meccaniche immagazzinate all’interno dei muscoli, rappresentano una frazione importante dell’energia utilizzata per produrre il lavoro muscolare.Parole chiave :
elasticità, energia cinetica, energia potenziale, lavoro meccanico, locomozione umana..
La mayoría de los trabajos de investigación consagran el interés en la energía del ejercicio muscular y la reacción química que entrega la energía necesaria a los músculos activos. Es muy común que los cambios de energía mecánicas en la economía de los movimientos son dejados de lados. Uno de los ejemplos es la locomoción humana (marcha), este artículo trata de mostrar que las interacciones mecánicas que tienen lugar en el cuerpo son consideradas como un todo o en sus partes, también la energía mecánica guardada en los músculos representan una parte importante de la energía que utiliza para producir el trabajo muscular.Palabras claves :
locomoción humana, trabajo mecánico, energía potencial, energía cinética, elasticidad..
« From a physiological point of view, working capacity includes the individual’s capacity of energy output and his mechanical efficiency. »
P.O. Åstrand, 1952.
Les performances sportives sont avant tout considérées par une très grande majorité de physiologistes, de médecins du sport et d’entraîneurs, comme l’aboutissement de processus énergétiques d’essence biochimique. Dans ce type d’approche, c’est à juste titre que les muscles sont assimilés à des moteurs, c’est-à-dire des convertisseurs d’énergie chimique en énergie mécanique. En conséquence, les aptitudes physiques individuelles et les performances sont considérées comme l’expression du potentiel bioénergétique et de l’utilisation à plein régime qu’en fait chacun (capacité et puissance des processus aérobie et anaérobie).
Cependant, si l’unanimité se fait d’emblée sur l’importance des mécanismes biochimiques dans le déterminisme de la performance, force est de constater que cette conception occulte presque entièrement le versant mécanique des gestes sportifs ; notamment, la propriété qu’ont les muscles d’absorber de l’énergie mécanique et les échanges et/ou transferts d’énergie mécanique qui ont lieu au cours de nombreux mouvements.
Cet exposé est consacré au rôle tenu par l’énergie mécanique dans les mouvements corporels usuels ou sportifs et à la place qu’elle occupe dans le déterminisme de la dépense d’énergie chimique. Dans cette optique, nous partagerons a priori le point de vue de Mc Mahon (1984) selon lequel, pour comprendre le fonctionnement des muscles, il est tout aussi utile, grâce aux regards croisés que permettent la physique et la biologie, d’accorder une place au point de vue mécanique autant qu’aux points de vue biochimique et histologique.
Au travers d’exemples pris parmi des exercices simples, dont la marche et la course, nous envisagerons deux aspects du rôle joué par l‘énergie mécanique : 1. Comment des transformations et/ou des transferts d’énergie mécanique, siégeant dans la masse corporelle ou dans ses segments constitutifs, contribuent à déterminer le coût énergétique des mouvements ; 2. Comment dans de nombreuses circonstances, les muscles se comportent comme des accumulateurs d’énergie mécanique, capables de la restituer ensuite pour accomplir une fraction importante du travail des muscles.
Dépense et coût énergétiques dans la marche et la course
Tout effort musculaire entraîne une élévation du métabolisme énergétique qui dépend de son intensité. Plus celle-ci est grande, plus grand est le nombre et le degré de sollicitation des fibres musculaire engagées dans l’effort et plus les besoins en énergie s’accroissent.
Dans la marche, la
dépense d’énergie,
E, mesurée par la consommation d’oxygène
par unité de temps, VO
2 (ml O
2.kg
-1.min
-1), augmente de manière curvilinéaire avec la vitesse de progression. En réunissant les résultats de plusieurs auteurs (Brezina & Kolmer, 1912 ; Douglas & Haldane, 1913 ; Benedict & Murschhauser, 1915 ; Atzler et Herbst, 1927 ; Margaria, 1938)
[1], Passmore et Durnin (1955) ont montré l’unanimité de ces auteurs sur la forme de cette relation. Des travaux ultérieurs confirment le caractère exponentiel de cette relation. (Bobbert, 1960). La pente de la relation augmente avec l’inclinaison du sol en montée et diminue avec celle-ci en descente. L’allure du phénomène est un peu différente dans la course où la dépense énergétique est une fonction linéaire de la vitesse (Margaria, Cerretelli, Aghemo & Sassi, 1963).
La dépense énergétique par unité de temps a les dimensions d’une puissance. Ainsi, en divisant E par la vitesse, v, on obtient le coût énergétique par unité de distance parcourue (ml O2. kg-1.km-1), C :
C = E / v
Figure 1
Coût énergétique de la marche normale et de la marche avec béquilles en fonction de la vitesse de progression (Thys, Willems & Saels, 1996).
La figure 1 illustre l’évolution du coût énergétique en fonction de la vitesse dans la marche normale sur sol plat, ainsi que dans la marche assistée de béquilles de coude. Les deux courbes présentent un minimum. Dans la marche normale sur sol plat, celui-ci se situe aux environs de 4 km.h-1 et est de 0,5 kcal.kg-1.km-1 (≅ 100 ml O2.kg.-1.km-1). La marche présente donc une vitesse optimale en deçà et au delà de laquelle C augmente. En montée, C augmente et la vitesse optimale se réduit, tandis qu’en descente, il diminue jusqu’à - 10 % d’inclinaison du sol et la vitesse optimale augmente (Margaria, 1938).
Dans la course, comme la pente de la relation E = f(v) est constante, le coût énergétique est pratiquement indépendant de la vitesse et est généralement estimé à 1 kcal.kg-1.km-1 (200 ml O2.kg.-1.km-1 ; cf. haut de la figure 3) ; selon Brückner (1986), il accuse toutefois une augmentation de l’ordre de 2,5 % par km.h-1 de vitesse supplémentaire. Le coût énergétique de la course est l’un des facteurs physiologiques prépondérant de la performance d’un coureur de demi-fond et de fond (cf. l’article de di Prampero dans ce volume). On peut le considérer comme une caractéristique innée et sa variabilité interindividuelle est importante, allant de 0,8 à 1,2 kcal.kg-1.km-1 (160 à 240 ml O2.kg1.km-1) (Brückner, 1986).
Dans la littérature physiologique, les termes de dépense et de coût énergétique sont souvent confondus. Cependant, leur utilisation correspond à deux conceptions différentes de la charge métabolique de l’effort.
La dépense énergétique rapportée à l’unité de temps a les dimensions d’une puissance. Au sens commun, elle rend compte de l’intensité de l’exercice ou sa pénibilité. Le coût énergétique, rapporté à l’unité de distance parcourue, est indicatif de l’économie de l’exercice ; c’est en quelque sorte un rapport quantité/prix
[2].
Travail mécanique dans la marche et la course
Le travail mécanique accompli par les muscles pendant la locomotion peut être divisé en deux composantes : 1.
Wext, le travail positif
[3] externe accompli par les muscles pour mouvoir le centre de gravité du corps,
CG, par rapport à son environnement et, 2.
Wint, le travail positif interne accompli par les muscles principalement pour déplacer (réaccélérer) les membres par rapport au centre de gravité (Cavagna, Saibene & Margaria, 1963). Le travail mécanique total (Wtot) accompli par les muscles est :
Wtot = Wext + Wint
A chaque pas, le CG subit une translation vers le haut et vers l’avant sous l’effet du Wext accompli par les muscles qui modifient son énergie potentielle, Epot, son énergie cinétique vers le haut, Ecinv, et son énergie cinétique vers l’avant, Ecinf. Wext est la somme algébrique de Wf + Wv, qui sont les fractions du travail externe nécessaire pour déplacer le corps respectivement vers l’avant et vers le haut.
Pendant l’appui au sol, le pied a une vitesse nulle par rapport au sol, tandis que le
CG poursuit sa translation à sa propre vitesse. En revanche, pendant l’oscillation du membre inférieur, il est ramené vers l’avant avec une vitesse supérieure à celle du centre de gravité. Ainsi, à chaque pas, les membres sont, tour à tour, en retard ou en avance sur le
CG.
Wint est donc le travail accompli par les muscles pour
« reconfigurer le système »
[4].
Le travail mécanique produit est mesuré à partir des variations de l’énergie mécanique du centre de gravité du corps (Wext) et de l’énergie cinétique des membres dues à leurs mouvements par rapport au CG (Wint). Les principes des méthodes utilisées pour mesurer d’une part, l’énergie mécanique du CG et, d’autre part, l’énergie cinétique des segments corporels ont été décrits, respectivement par Cavagna (1975), Cavagna et Kaneko (1977) et par Willems, Cavagna & Heglund (1995).
La dépense énergétique entraînée par le travail des muscles couvre Wtot, c’est-à-dire, à la fois Wext et Wint.
Modèles mécaniques de la marche et de la course
Des études commencées dans les années soixante (Cavagna, Saibene & Margaria, 1963) ont abouti à proposer des modèles mécaniques de la marche et de la course chez l’homme sain (Cavagna, Thys & Zamboni, 1976). La figure 2 illustre les caractéristiques mécaniques essentielles de ces deux modes de locomotion.
Figure 2
Variations de l’énergie mécanique. A gauche et en haut : dans la marche ; à gauche et en bas : dans la course (d’après Cavagna, Thys & Zamboni, 1976). En face, les modèles mécaniques correspondants : dans la marche, le pendule inversé (Cavagna et al., 1976) et dans la course, le rebond élastique d’une balle (Margaria, 1976). Explication des symboles dans le texte.
Au principal, la marche se caractérise par des variations en opposition de phase de l’énergie potentielle et de l’énergie cinétique vers le haut (Epot + Ecinv) et de l’énergie cinétique vers l’avant (Ecinf) du CG du corps. L’opposition de phase entre les deux courbes permet la transformation réciproque de ces deux formes d’énergie mécanique l’une en l’autre, comme dans un pendule, à la différence que, dans la marche, il s’agit d’un pendule inversé : pendant la phase de contact unipodal, le CG décrit un arc de cercle au dessus de l’axe constitué par le pied au sol, à une distance équivalant grosso modo à la longueur du membre inférieur. Au cours de chaque pas, le CG s’élève et s’abaisse, gagnant et perdant alternativement de l’(Epot + Ecinv) ; tandis que simultanément, sa vitesse vers l’avant diminue et augmente donnant lieu à des variations correspondantes d’Ecinf.
L’intérêt de cette configuration est de limiter la quantité de travail que les muscles doivent accomplir pour mouvoir le CG. A vitesse spontanée de marche, une fraction substantielle (65 %) de l’énergie nécessaire pour déplacer le centre de gravité corporel (Ecg) provient de ce mécanisme (Cavagna et al., 1976).
En revanche, dans la course, (Epot + Ecinv) et Ecinf évoluent en phase (Fig. 2), ce qui empêche toute conversion. Les muscles doivent donc produire plus de travail mécanique dans la course que dans la marche pour déplacer le CG.
Cependant, un autre mécanisme permet de minimiser le travail mécanique des muscles : quand le corps prend contact avec le sol, les muscles actifs qui absorbent l’impact contre le sol sont fortement étirés et accumulent à ce moment de l’énergie élastique. Aussitôt après, elle est restituée pendant le raccourcissement des muscles qui propulsent le corps vers l’avant et le haut. La succession des séquences d’étirement et raccourcissement qui ont lieu à chaque pas fait qu’une partie appréciable du travail positif externe est fournie par l’énergie élastique restituée, ce qui permet de réduire la dépense d’énergie chimique qui serait nécessaire pour courir en l’absence de ce phénomène.
On est donc en présence de deux mécanismes conservateurs d’énergie distincts ; dans la marche, un mécanisme pendulaire et dans la course, un mécanisme de rebond élastique du corps (stockage et restitution d’énergie mécanique).
En plus du travail nécessaire pour déplacer le CG du corps (Wext), les muscles doivent également fournir du travail pour assurer la mobilisation des membres, c’est-à-dire pour les replacer dans leur configuration initiale à chaque pas (travail intérieur, Wint) (Cavagna, 1969). Dans la marche, le travail interne représente une fraction plus importante du travail total que le travail externe dès que la vitesse dépasse 3 km.h-1. Dans la course, Wext > Wint jusqu’à environ 20 km.h-1, vitesse au delà de laquelle, c’est l’inverse (Cavagna & Kaneko, 1978 ; Willems et al., 1995).
Conversion de l’énergie potentielle en énergie cinétique
Le mécanisme pendulaire de conversion réciproque de (Epot + Ecinv) et Ecinf caractéristique de la marche a pour effet de minimiser le travail mécanique effectué par les muscles pour mouvoir le CG et, par voie de conséquence, le coût énergétique.
Figure 3
Coût énergétique, C (d’après les données de divers auteurs), travail externe et pourcentage d’énergie mécanique récupérée par le mécanisme pendulaire, R, dans la marche et dans la course (d’après les données de Cavagna et al., 1976) en fonction de la vitesse moyenne de progression dans la marche et dans la course. (Modifié d’après Cavagna, 1988).
Le pourcentage d’énergie récupéré, R, par le mécanisme pendulaire est donné par :
R = [(Wf + Wv – Wext) / (Wf + Wv)] x 100
Dans un pendule idéal, R = 100 % et Wext = 0 parce que : 1. les variations de l’énergie potentielle et de l’énergie cinétique sont en opposition de phase parfaite, 2. ont la même amplitude et 3. sont des images en miroir l’une de l’autre. Tout facteur perturbant l’une de ces conditions a pour effet de diminuer R. Dans la marche (figure 3), R atteint un maximum (? 65 %) vers 4 à 5 km.h-1 (Cavagna et al., 1976) chez l’individu sain. C’est également à cette vitesse que le travail externe et le coût énergétique par unité de distance sont minimum.
Le mécanisme pendulaire constitue la première interprétation physique objective à l’existence d’une vitesse optimale dans la marche. C’est la vitesse à laquelle la marche s’approche le plus des conditions d’un pendule idéal. En deçà, et au delà de cette vitesse, Wext et C augmentent parce qu’un ou plusieurs des facteurs d’optimisation ci-dessus sont contrecarrés.
Toute perturbation apportée au mécanisme pendulaire entraîne, au moins en partie, l’augmentation de C observée dans diverses circonstances dont voici trois exemples.
1. Dans l’hémiplégie, l’adaptation au handicap s’exprime par des changements de modalités d’accomplissement du travail musculaire dus à la disymétrie de l’ambulation, selon qu’elle concerne l’hémicorps sain ou atteint. Cavagna, Tesio, Fuchimoto & Heglund (1983) ont montré que le déséquilibre entre l’amplitude extrêmement faible des variations de Ecin et celle beaucoup plus grande de Epot ne permet pratiquement aucune conversion entre ces deux formes d’énergie mécanique. Presque tout le travail musculaire est destiné à soulever le poids du corps. Dès lors, dans ce type de handicap, la référence au mécanisme pendulaire est, pour ainsi dire, abolie. Dès lors, il n’est pas surprenant que le coût énergétique puisse être quatre fois plus élevé chez un malade hémiplégique que chez une personne valide (Thys, 1985a).
2. Dans la marche assistée (figure 4), R est réduit à moins de 60 % à une vitesse optimale plus basse et C est 2,5 fois plus grand que dans la marche normale (figure 1), en partie à cause d’une diminution notable du rendement du travail musculaire (Thys et al., 1996).
3. Lorsque l’attraction gravifique change, comme c’est le cas sur la Lune et sur la planète Mars ou lors de vols paraboliques, l’
Epot
[5] acquise par le
CG est modifiée (Margaria et Cavagna, 1964). Sur Mars où la gravité est réduite à 0,4 g, la quantité d’
Epot susceptible d’être convertie en
Ecin est moindre. Dans cet environnement hypogravifique, le déséquilibre entre l’énergie cinétique et l’énergie potentielle a pour effet de réduire la vitesse à laquelle
Wext est minimum et le pourcentage d’énergie mécanique récupérée à 50 % (Cavagna, Willems & Heglund, 2000).
Transferts d’énergie
L’hypothèse d’un transfert d’énergie entre Wext et Wint, les composantes du travail mécanique total, fait l’objet d’un débat récurrent initié par Fenn (1930) et qui entretient des incertitudes sur l’exactitude des valeurs de Wtot mesuré au moyen de diverses méthodes. Toutes consistent à mesurer des variations d’énergie mécanique mais utilisent des techniques différentes et admettent ou réfutent, soit des transferts partiels, soit des transferts complets d’énergie, entre les segments corporels dans un même membre, entre membres différents et même entre les membres et le CG. Dans une revue des résultats apportés par différentes méthodes de calcul, Williams & Cavanagh (1983) font apparaître qu’entre celles-ci, on relève des résultats allant jusqu’à différer entre eux de 1000 % pour une allure de course ! De telles disparités ne peuvent conduire qu’à des invraissemblances sur le plan physiologique.
Le problème de ces transferts a une signification physiologique majeure : selon leur grandeur, le rendement mécanique du travail musculaire
[6] s’établit à des valeurs différentes. Comme le rendement constitue une indicateur de l’efficacité des transformations d’énergie chimique en travail mécanique, des résultats du calcul du travail différents sont de nature à entretenir une incertitude sur les paramètres qui déterminent le coût énergétique.
Dans le but de clarifier ce problème, Willems et al. (1995) ont mesuré simultanément Wext et Wint dans la marche et la course à différentes vitesses et ont calculé les valeurs limites de Wtot obtenues selon les divers scenarii de transfert envisagés ci-dessus. Ils concluent que les mesures les plus justes de Wint sont obtenues en mesurant les variations de Ecin des segments n’incluant des transferts d’énergie qu’entre les segments adjacents des mêmes membres. Ces seuls transferts, qui peuvent être considérés comme vraissemblables, seraient responsables d’une réduction de Wtot de 10 % qui se répercuterait sur le coût énergétique de la locomotion.
Rebond élastique du corps
Dès que la marche fait place à la course, l’énergie recupérée par le mécanisme pendulaire devient pratiquement nulle (figure 3) étant donné que les courbes des variations de (Epot + Ecinv) et Ecinf sont en phase (figure 1) et, en conséquence, Wext est notablement augmenté (environ 4 fois plus), entraînant un doublement du coût énergétique, C (figure 3).
Chaque pas de course est composé d’une phase de travail négatif (entrée en contact du corps avec le sol et décélération du corps vers l’avant et le bas), une phase de travail positif (accélération vers l’avant et vers le haut) et une phase aérienne (figure 5) ; à chaque pas, le cycle recommence.
Pendant qu’ils effectuent du travail négatif, les muscles sont fortement étirés et accumulent à ce moment de l’énergie potentielle élastique. Celle-ci est restituée aussitôt après, pendant qu’ils se raccourcissent pour accomplir la phase de travail positif. Une partie du travail positif est donc effectuée grâce à l’énergie élastique qui est restituée pendant cette phase et non aux dépens de l’énergie chimique utilisée par la machinerie contractile. En l’absence de ce mécanisme de rebond élastique, le coût énergétique serait beaucoup plus élevé.
Figure 4
Travail externe (Wext) dans la marche normale et dans la marche avec béquilles et pourcentage d’énergie mécanique récupérée (R) dans les deux types de marche, en fonction de la vitesse de progression (d’après les données de Thys et al., 1996 et de Willems et al., 1995).
Dans la figure 5, la courbe des variations de (Epot + Ecinv) présente trois parties : 1. une décroissance correspondant à la descente verticale du CG, 2. un plateau correspondant à la phase aérienne du pas et 3. une augmentation qui correspond à la remontée du corps vers le haut. Pendant la poussée vers le haut du CG par le pied au sol, Ecinv augmente en même temps que Epot et, pendant le freinage vers le bas, elles diminuent. Dès que le corps quitte le sol, Ecinv diminue pour se transformer en Epot jusqu’à ce que le CG soit au point haut de sa course (ce qui explique la partie plane de la courbe). A la descente du CG, l’inverse a lieu : à la première partie en chute libre (deuxième moitié de la partie plane) fait suite le freinage de la descente pendant le contact avec le sol jusqu’à son point bas. En divisant la courbe de l’Epot par le poids du corps, on obtient le déplacement vertical, Sv, du CG (figure 6) que l’on peut dissocier en phase de contact avec le sol, Sv,sol, et en phase aérienne, Sv,air. Une fois dépassée une certaine vitesse de course, les déplacements verticaux du centre de gravité diminuent principalement parce que Sv,sol diminue davantage que Sv,air. Cette tendance indique que le corps rebondit sur des structures de plus en plus rigides et que le stockage d’énergie mécanique contemporain du travail négatif accompli au contact du sol augmente avec la vitesse de course. En outre, le temps de contact au sol diminue également avec la vitesse. Ces évolutions suggèrent un rebond plus court et plus rapide sur la jambe au contact du sol, ce qui indique une raideur plus grande des structures qui l’assurent (davantage de fibres musculaires actives) (Cavagna et al., 1976).
Figure 5
Evolution de l’énergie potentielle et de l’énergie cinétique vers le haut (Epot + Ecinv) du centre de gravité du corps pendant l’appui au sol et pendant la phase aérienne dans la course. (Modifié d’après Cavagna et al., 1976).
Figure 6
Déplacements verticaux du centre de gravité corporel, Sv (ligne continue), pendant la phase aérienne du pas (Sv, air) et pendant la phase d’appui au sol (Sv,sol) dans la marche et dans la course (d’après Cavagna et al., 1991).
Applications pratiques
1. La rééducation
Tous les moyens d’améliorer la conversion réciproque de l’énergie cinétique en énergie potentielle du CG devraient se solder par une diminution du C de la marche. L’entraînement associé à des thérapies appropriées produit cet effet. Chez des patients hémiplégiques, soumis à des séances régulières de rééducation à la marche sur tapis roulant couplées à de la balnéothérapie : 1. le coût énergétique diminue notablement après une rééducation d’un an ; 2. la vitesse optimale d’ambulation augmente et 3. la vitesse maximale que le patient peut maintenir pendant 5 min augmente (Thys, 1985a ; Thys, 1985b).
2. L’entraînement
Même si la référence aux mécanismes de stockage et restitution d’énergie élastique n’est pas toujours présente, une grande quantité d’exercices destinés à améliorer la détente sont proposés dans des revues techniques.
Certains ont été spécialement conçus pour des spécialités sportives particulières, par exemple, le triple saut qui comporte trois cycles étirement-détente successifs (Stiévenart, 1996) ou le volley-ball (Bosco, 1988). L’introduction dans les pratiques d’entraînement de mouvements comportant des successions d’étirements et de raccourcissments a été désignée d’un néologisme : la « pliométrie ». Dans ce cadre, la modalité d’exercice consistant à faire précéder un saut vertical d’un saut en profondeur et initialement utilisée par Asmussen et Bonde-Pertersen (1974) pour étudier le stockage d’énergie élastique chez l’homme a, par la suite, été largement exploitée à des fins d’entraînement (Blattner & Noble, 1979 ; Bosco & Pittera, 1982 ; Clutch et al., 1983 ; Brown, 1986). Selon ces auteurs, ce type d’entraînement accroît les performances en détente ; cependant les différences constatées varient notablement selon les observations, étant donné la diversité des protocoles d’entraînement et des méthodes de mesure utilisées.
Toutefois, il semble que l’amélioration de la détente ainsi obtenue puisse, au moins en partie, être attribuée des modifications des propriétés élastiques musculaires et/ou tendineuses : Pousson et al. (1994) ont observé une augmentation de la raideur des muscles dont la détente était améliorée après entraînement, chez des joueurs de basket-ball. A l’inverse, l’immobilité induit une diminution de raideur chez le rat (Almeida-Silvera et al., 1996).
Discussion
Les deux mécanismes caractéristiques de la marche et de la course, respectivement le pendule inversé et le rebond élastique du corps permettant tous deux de réduire le travail externe et le coût énergétique ne sont pas propres à la locomotion de l’homme. En effet, les mêmes mécanismes ont été identifiés chez d’autres espèces animales, des bipèdes (caille, dindon, autruche) et des quadrupèdes (chien, mouton, singe) de tailles et de poids différents. Il est surprenant de constater que chez des espèces anatomiquement aussi diverses, la forme des tracés représentant l’énergie mécanique du corps et le travail produit par unité de poids et de distance ne diffèrent pas sensiblement (Cavagna, Heglund et Taylor, 1977 ; Heglund, Fedak, Taylor et Cavagna, 1982). La progression par bonds du kangourou représente un modèle d’utilisation du rebond élastique (Proske, 1980). Les similitudes des mécanismes de production du travail mécanique entre diverses espèces animales leur confère un caractère général.
Les concepts de force explosive et ou de détente sont utilisés par les gens de terrain pour désigner le déploiement soudain d’une grande vitesse par les athlètes. Dans des gestes sportifs comme le lancer de poids (Corbisier, 1969), les coups de poings en boxe (Marion, 1969), le smash en volley-ball (Renaville, 1970), le penalty en football (Guiot, 1971), le mouvement final est spontanément précédé d’un mouvement en sens inverse. Cela produit l’effet de communiquer au membre en mouvement une accélération plus grande.
Des études sur l’homme concernant des exercices comportant des mouvements dans lesquels le travail positif succédait sans interruption au travail négatif (par exemple, des flexions et extensions répétées des genoux à vitesse maximale) ont montré que la dépense énergétique était nettement plus basse (- 22 %) que lorsqu’un temps de relâchement était alloué entre les deux phases du travail. Dans la modalité avec rebond, le rendement mécanique était supérieur à celui calculé dans la modalité avec relâchement intermédiaire (Thys, Farraggiana et Margaria, 1972). Dans le premier cas, l’énergie élastique emmagasinée pendant l’étirement des muscles était restituée pendant le raccourcissement, tandis que dans le second elle était dissipée en chaleur pendant le relâchement. Des résultats allant dans le même sens ont été obtenus par Asmussen & Bonde-Petersen (1974). Dans un exercice consistant en sauts sur place répétés à la fréquence de 116/min, Thys, Cavagna et Margaria (1975) calculèrent des valeurs de rendement nettement plus hautes que dans l’exercice de flexion-extension des genoux mentionné ci-dessus (44 et 58 % au lieu de 26 %). Ces différences suggèrent que la contribution de l’énergie élastique à la production de travail positif est d’autant plus grande que l’amplitude du mouvement est plus petite. Il est vraissemblable que la contribution des structures élastiques au raccourcissement musculaire représente une fraction plus importante quand l’amplitude est réduite.
D’autres observations relatives au rôle de l’élasticité dans les gestes sportifs ont été présentées dans une revue antérieure (Thys, 1987).
Des travaux sur le muscle isolé ont révélé que l’étirement forcé précédant le raccourcissement avait pour effet de potentier la machinerie contractile (Cavagna & Citterio, 1974 ; Edman, Elzinga & Noble, 1978) ; ce phénomène a un caractère transitoire (Cavagna, Citterio & Jacini, 1975). Les propriétés élastiques elles-mêmes sont également modifiées de manière transitoire par un étirement préalable, effet d’autant plus marqué que l’étirement est rapide (Cavagna, Citterio & Jacini, 1981) Les modifications induites rendent les éléments élastiques aptes à céder davantage d’énergie mécanique pendant le raccourcissement. Dès lors, il faut considérer que les muscles s’adaptent de façon particulière à la séquence étirement-raccourcissement.
Au début d’un tétanos isométrique, la matière contractile se raccourcit en allongeant les éléments élastiques en série avec elle. Si le muscle se relâche l’énergie mécanique qui s’y trouvait emmagasinée se dissipe en chaleur, mais s’il peut se raccourcir, l’énergie élastique participe au raccourcissement. Selon Hill (1950), l’énergie stockée dans la composante élastique en série du muscle pendant l’augmentation de la tension
« peut être utilisée pour produire une vitesse finale plus grande que celle à laquelle la composante contractile seule pourrait se raccourcir. Ceci peut revêtir une grande importance dans des mouvements tels que les sauts ou les lancers ». Cette hypothèse est étayée par les travaux de Plaghki, Goffart, Beckers-Bleukx et Moureau-Lebbe (1981) sur le singe nocturne
Aotus trivirgatus. Cet animal est reputé pour ses déplacements par bonds « à la vitesse de l’éclair ». Malgré la vitesse extraordinaire de ceux-ci, il est surprenant de constater qu’il dispose d’un équipement myofibrillaire qui ne diffère pas significativement de celui du rat dont les vitesses de déplacement sont beaucoup plus lentes. Les caractéristiques physiologiques des muscles extenseurs d’
Aotus ne permettent pas non plus d’expliquer les vitesses atteintes par cet animal. Ceci suggère une aptitude particulière à emmagasiner et restituer de grandes quantités d’énergie élastique, hypothèse qui reste à vérifier par des mesures de compliance et de raideur musculaires. Cette manière de tirer parti du stockage d’énergie élastique se retrouve notamment chez la puce et dans un type de plongeon de départ en natation
[7].
Les réponses de l’appareil contractile et des structures élastiques aux contraintes externes qui ont été envisagées dans cet exposé constituent autant d’indices de l’adaptabilité des muscles aux forces externes. Les mécanismes de potentiation de la machinerie contractile, de stockage et de restitution d’énergie mécanique dépendent, en effet, des antécédents à partir desquels le travail moteur est effectué. Les transferts d’énergie intersegmentaires, abstraction faite des controverses dont leurs évaluation fait l’objet, dépendent peut-être des mêmes préalables.
Dans la marche, il est surprenant que la relation C = f(v) entre le coût énergétique et la vitesse de la marche aît précisément la même forme en U que celle qui lie le Wext et la vitesse, comme si Wint ne jouait qu’un rôle relativement réduit dans le déterminisme de C qui couvre cependant les deux composantes de Wtot. Cette observation suggère deux hypothèses. La première considérerait que l’énergie interne transférée entre les segments des membres ou entre les membres et le CG est plus importante que ne l’ont estimé Willems et al. (1995). La deuxième considérerait qu’au cours des mouvements des membres par rapport au centre de gravité, les muscles accumulent comme dans la course, une certaine quantité d’énergie élastique qui serait restituée pour réaccélérer les membres. Ainsi, une partie du coût énergétique du Wint serait couverte par la restitution de l’énergie élastique. Ce stockage pourrait avoir lieu tant dans les muscles des membres supérieurs que dans les muscles des membres supérieurs au moment où ces membres sont en arrière du CG, juste avant d’être réaccélérés vers l’avant. L’étirement des muscles et des tendons de la voûte plantaire qui a lieu avant que le pied arrière ne quitte le sol pourrait aussi contribuer à ce stockage. Cette dernière hypothèse expliquerait la concordance entre C et Wext de façon plus satisfaisante que la première.
Conclusion
Les muscles agissent comme des transformateurs d’énergie chimique en travail mécanique. Toutefois, une partie appréciable du travail mécanique peut être prise en charge :
- par la conversion de l’énergie cinétique du corps en énergie potentielle et vice versa ;
- par des transferts d’énergie entre les segments des membres ;
- par la restitution d’énergie élastique stockée pendant les phases d’étirement des muscles.
Tous ces mécanismes réduisent le coût énergétique à un niveau plus bas que ce qu’il serait en leur absence.
L’auteur adresse ses vifs remerciements à Patrick Willems (Université catholique de Louvain-la-Neuve) pour son aide précieuse et la mise à disposition généreuse de son savoir faire dans l’élaboration de l’iconographie.
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[*]
B. 21, B-4000 Sart Tilman, Liège, Belgique
[1]
Pour des références complètes, voir Passmore et Durnin (1955).
[2]
C’est un fait d’expérience qu’il est plus « fatigant » de courir à 15 km.h
-1 qu’à 9 km.h
-1 (dépense plus grande), même si le coût est à pratiquement le même.
[3]
Le travail positif est également dénommé « moteur » ou « concentrique », par opposition au travail négatif, « résistant » ou « excentrique ».
[4]
Concept emprunté à P.A Willems (1993).
Wint est par exemple ce qui est produit par un individu exécutant diverses fugures dans un plongeon au tremplin ou une homme en chute libre agitant ses membres en tout sens. Les forces internes à l’origine de ce travail modifient la quantité de mouvement des membres mais ne modifient pas la quantité de mouvement du centre de gravité (dont dépend la trajectoire).
[5]
Epot =
mgh (où
m est la masse du corps,
g, l’accélération gravifique et
h la hauteur du
CG par rapport au sol).
[6]
Rendement mécanique : rapport entre le travail mécanique accompli et le coût énergétique de ce travail.
[7]
Le grab start.