2001
STAPS
Chronique bibliographique
Analyse d’ouvrages
Physiologie et méthodologie de l’entraînement. De la théorie à la pratique, Véronique Billat, Editions De Boeck Université, Paris, Bruxelles, 1998.
Peu d’ouvrages consacrés à la physiologie du sport permettent au lecteur de transposer leur contenu à l’action sans opérer un effort de traduction et d’interprétation des concepts et des normes qu’ils indiquent pour les rendre applicables sur le terrain. A cet égard, ce livre entreprend une démarche novatrice, dans laquelle la physiologie de l’activité sportive est abordée par le versant des performances sportives et non l’inverse. Les notions essentielles permettant de faire le lien entre les performances et les données de physiologie musculaire, respiratoire, cardiovasculaire, environnementale et de bioénergétique sont les pré-requis nécessaires pour aborder une méthodologie de l’entraînement axée sur les données récentes de la physiologie. Elles sont présentées dans les cinq premiers chapitres de l’ouvrage. Chacun d’eux comporte une partie théorique assortie des données numériques essentielles et une partie d’application de ces données aux sports individuels ou d’équipe, présentant celles-ci comme autant d’outils utilisables dans de nombreuses situations concrètes d’effort sportif. Le chapitre 6 qui est entièrement consacré à l’entraînement sportif est également divisé en deux parties. La première prend appui sur les chapitres précédents en tant que fondements d’une théorie de l’entraînement sportif, pour présenter des méthodes ou techniques principalement bioénergétiques pour l’évaluation des sportifs, leur entraînement et son suivi. Celles-ci débouchent sur des applications techniques auxquelles est consacrée la dernière partie.
Cet ouvrage poursuit le but de combler en partie un vide subsistant entre les sciences physiologiques et le savoir-faire de terrain pour améliorer les méthodes d’entraînement. La tentative est indéniablement un succès dont pourront profiter les entraîneurs et les sportifs, mais tout autant les enseignants et les étudiants en STAPS.
Henri Thys, Université de Liège
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Aptitude et pratique aérobies chez l’enfant et l’adolescent, Michel Gerbeaux et Serge Berthoin, Editions Presses Universitaires de France, Paris, 1999.
Périodiquement des mises en garde sont lancées sur les dangers des méthodes d’entraînement sportif de l’adulte appliquées sans aménagements en période de croissance. L’ouvrage présenté ici contribue à éviter ces écueils en objectivant les caractéristiques physiologiques spécifiques au bagage énergétique de l’enfant et de l’adolescent. Il est le fruit de mesures effectuées sur environ 30000 enfants qui ont permis d’établir des normes par tranches d’âge. Différents systèmes d’entraînement ont été étudiés afin de discerner ceux qui sont le plus adaptés aux différentes étapes de la croissance.
L’ouvrage se présente sous la forme de deux sommaires : le premier destiné aux lecteurs souhaitant aborder l’entraînement sportif de l’enfant (surtout la course) à partir de ses fondements bioénergétiques, le deuxième donne des éléments essentiels permettant une application immédiate sur le terrain et plus particulièrement à l’école. Le sommaire I expose successivement : 1. Des généralités sur le métabolisme aérobie et l’intervention des processus énergétiques dans l’entraînement ; 2. Des techniques de mesure des aptitudes aérobies assorties de recommandations pratiques concernant leur utilisation en classe ; 3. Des indications sur la manière de concevoir et organiser l’entraînement des élèves au primaire, au collège et au lycée. Le sommaire II comporte deux parties au contenu plus technique. Un premier volet porte sur la conception et l’organisation des entraînements : 1. La conception des cycles ; 2. Des propositions de progressions adaptées aux cycles primaire et secondaire assortis d’exemples pratiques sur la programmation de la course en durée et la mesure de la performance aérobie. Le second volet fournit des exemples d’application des données issues de la course d’endurance à d’autres pratiques sportives.
Cet ouvrage s’adresse en premier lieu aux enseignants d’EPS et aux entraîneurs en contact avec des enfants et des adolescents. Sa lecture sera également profitable aux chercheurs en STAPS désireux de découvrir l’application qui peut être faite des données des recherches dans le domaine bioénergétique à l’EPS de l’enfant.
Henri Thys, Université de Liège
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La science en mouvements. Etienne Marey et Georges Demeny (1870-1920), Christian Pociello, Editions Presses Universitaires de France. Collection Pratiques corporelles, Paris, 1999.
Christian Pociello nous offre l’occasion de lire un livre passionnant, à la fois beau et important. D’une part, l’excellence de sa facture et la richesse de l’iconographie (figures, dessins, photographies, chronophotographies), ne cèdent en rien aux qualités littéraires que l’auteur ne cesse de peaufiner au fil de ses publications. D’autre part, en s’intéressant aux débuts de la biomécanique (discipline qui trouve dans le sport et l’éducation physique un champ d’application privilégié), il apporte une contribution majeure à l’archéologie des STAPS.
L’auteur a réécrit, 25 ans après, la thèse qu’il avait rédigée entre 72 et 74. Il a repris les mêmes données en en renouvelant le système théorique, de manière à dépasser la perspective de Michel Foucault par l’intégration de l’histoire des sujets, de la dynamique sociale qui se crée au sein des laboratoires et dans les relations entre milieux scientifique, artistique, éducatif et industriel. Il fait de l’histoire des sciences, mais avec ce qui confère aux scientifiques leurs caractères humains, leurs passions, leurs faiblesses et contradictions, les conflits qui les opposent et d’où naissent parfois les innovations. En tant que spécialiste des sciences sociales, C. Pociello n’en montre pas moins la richesse de la science du mouvement. Ses multiples contributions (naissance du cinéma, étude de la locomotion pathologique, rééducation des sourds-muets, rationalisation de l’EP, mécanique des fluides, navigation aérienne et invention du pneumatique…) sont soulignées. A ce titre, il exploite une documentation fouillée en ce qui concerne la généalogie des appareils utilisés et mis au point par Marey ainsi que les techniques à l’origine de la cinématographie.
Le lecteur appréciera l’intérêt des différentes études de biomécanique (rôle des bras dans les sauts, capacité des muscles à accumuler de l’énergie de par son élasticité, estimation pour une même cadence du coût énergétique de la course à pied par rapport à la marche) à la mesure des résistances que les théories naïves du mouvement ont opposées aux données issues de la chronophotographie. Il pourra en tirer une leçon en ce qui concerne les rapports entre les savoirs de la science et ceux du sens commun. Sur ce point, les efforts de Demeny pour s’affranchir d’une théorie fondant les capacités du corps sur sa forme extérieure (largement partagée à l’époque dans le milieu des courses de chevaux) sont exemplaires d’une démarche visant à surmonter les obstacles épistémologiques en se référant à une conception de la vérité qui réside davantage dans le caché, l’invisible que le visible. Mais l’auteur montre aussi que des résistances aux progrès scientifique et technique peuvent venir des hommes de science eux-mêmes, à l’instar de Marey pour qui le cinéma n’était qu’une technique produisant l’illusion de mouvement, récusée par la « science ».
C. Pociello nous livre les résultats d’une étude fine des conditions scientifiques et industrielles dans lesquelles les savoirs concernant le mouvement des hommes et des animaux ont été produits et qui sont à l’origine de l’anthropotechnie. Les idées de Jules Guérin (la fonction fait l’organe) ont contribué à rendre la physiologie plus indépendante de l’anatomie. Les préoccupations techniques et économiques concernant le rendement de la machine humaine et le rôle qu’a joué l’application à la biologie des techniques de la physique ont également joué un rôle, de même que le positivisme qui, en luttant contre le cloisonnement des sciences et en valorisant les techniques, a favorisé l’émergence des sciences appliquées. Ces idées, qui ont alimenté la foi dans le progrès technique et social, ont été cimentées par les réseaux de relations créés entre positivistes, républicains, libre penseurs, Francs-maçons, libéraux radicaux sur fond d’idéologie de la dégénérescence de la race.
Mais un éclairage tout aussi essentiel des sciences du sport et de l’éducation physique est donné par l’analyse du couple Marey-Demeny qui réalise l’alliance du savant et du gymnaste, de l’homme de science et de l’homme de terrain, de l’ingénieur physiologiste et du théoricien de l’éducation physique. Cette association qui oppose différentes formes de déterminisme (la physiologie dicte ses lois à la pratique et la pratique offre à la physiologie de nouveaux espaces à explorer) et visions de la réalité, s’avère également source d’inventivité liée au besoin d’harmoniser la science physiologique, la science sociale, la science éducative et la science politique.
C. Pociello écrit de très belles pages concernant les relations entre science et éducation physique, le passage de la physiologie à la pédagogie et de la mécanique à l’éducation du mouvement. Il montre comment le mouvement continu, complet et arrondi, tout en se conformant aux lois naturelles, représente une solution de compatibilité entre l’économie et l’harmonie, l’efficacité et l’esthétique (contrairement aux idées reçues qui lient le beau à l’inutilité). G. Demeny, l’auteur de Mécanisme et éducation du mouvement – qui fut pendant longtemps un manuel de base en éducation physique - trouve dans l’esthétisation et la naturalisation le moyen de défendre son propre secteur : celui du praticien. Cependant, il ne peut pas s’empêcher d’opérer des glissements entre les lois scientifiques qui régissent les gestes efficaces et les prescriptions éducatives qui relèvent aussi de systèmes normatifs.
Comme dans tout couple fondé sur des relations de pouvoir déséquilibrées, des conflits se nouent avec la volonté d’émancipation de la personne dominée. Demeny, que Marey considère comme son ouvrier, fait preuve d’indépendance en entrant dans la logique industrielle, irritant en même temps le « Maître » qui a du mal à accepter de voir une production lui échapper. Ces relations sont éclairées par les ressorts de la personnalité, en particulier, celle de Marey qui est présenté comme l’inventeur de multiples instruments et appareils de mesure ayant aussi tendance à instrumentaliser ses collaborateurs. C. Pociello étend la thèse des déterminants psychologiques de l’aventure à l’invention scientifique. Cette aventure intellectuelle relève d’une quête des origines que l’analyse des points communs entre Marey et Léonard de Vinci permet de rapporter à une homosexualité refoulée. Il s’agit d’une hypothèse, mais qui s’inscrit dans le cadre d’une explication de la production scientifique en termes d’articulation de facteurs de différents niveaux.
Avec l’entrée de l’histoire des sciences dans le cursus de formation en STAPS, le livre de C. Pociello apparaît incontournable. Dans la mesure où il traite des fondements de notre discipline, il montre aussi aux chercheurs les leçons que l’ont peut tirer du passé, en particulier, l’intérêt de renouer avec la recherche de convergences.
Gérard Bruant, Université de Nice