2001
STAPS
Rapport de recherche
Effets du sentiment de liberté sur le locus d’internalité et sur l’apprentissage d’une pratique sportive
Jacques Genty
Nathalie André
Université de Rouen, Faculté des Sciences du Sport, Centre d’Etude des Transformations des APS
[*]
L’objectif de la présente étude est de montrer qu’il est possible de modifier le LOC (lieu de contrôle) d’élèves en situation d’apprentissage moteur en jouant sur leur sentiment d’autodétermination. L’évolution du LOC va dans le sens d’une plus grande internalité quand ils sont sollicités pour la résolution de leurs problèmes. Plus précisément, ce sont les variables chance et effort qui subissent les plus grandes modifications. Autrement dit les sujets n’ayant pas un sentiment de liberté (en fait une soumission librement consentie) se situent sur une norme d’externalité. Ils estiment que leur réussite dépend plus de la chance que de la quantité d’effort qu’ils allouent à la tâche. Ceux qui se trouvent dans une situation inverse maintiennent leur LOC d’internalité. Cette croyance, par ailleurs, favorise l’apprentissage. Face à une tâche au handball qui se caractérise par la recherche d’une progression collective en contre attaque, les élèves en situation d’autodétermination stabilisent plus durablement les choix tactiques appris que ceux qui subissent un apprentissage sous contrainte. Dans l’expérimentation menée, la preuve est faite qu’à court terme les élèves en situation de contrainte et ceux en situation librement consentie obtiennent les mêmes résultats. Mais lors des tests de rétention, ces derniers continuent à pratiquer des progressions collectives, alors que les élèves sous contrainte en reviennent à un comportement plus égocentrique. L’expérimentation s’est déroulée en milieu scolaire dans trois classes de 4e avec 20 élèves par classe. Pour la détermination du LOC nous nous sommes appuyés sur les travaux de N. Dubois.Mots-clés :
lieu de contrôle, croyance, apprentissage, motivation, engagement..
The present study attempts to show that, when acting on self-determination, it is possible to modify the locus of control (LOC) of students in learning. The evolution of the LOC turns toward increased internality when students are requested to solve their problems. More precisely, the variables « luck » and « effort » undergo the greatest changes. In other words, people no having a sense of freedom make external attributions. To success, they prefer to choice chance and not effort. Moreover, the approach about the internal LOC encourages learning. In a handball task which involve team progress in a counter attack, students in self-determination situation, integrate the tactical choice learned which is not the case when learning under constraint. In this experiment, we have shown that in the short-term, students under constraint and students in a freely consensual situation obtain the same results. However, in the test performed later, this group goes on practising collective progression, whereas students in the constraint situation revert to self-centred behaviour. The experimentation has taken place in a school establishment. For the determination of LOC, we have used the N. Dubois’s works.Keywords :
locus of control, belief, learning, motivation, engagement..
Das Ziel der vorliegenden Studie ist zu zeigen, dass der Lokus der Kontrolle (LOK) bei Schülern beim motorischen Lernen durch Veränderung ihres Eindrucks der Selbstbestimmung modifiziert werden kann. Die Veränderung des LOK tendiert zu einer größeren Internalität, wenn die Schüler zur Lösung ihrer Probleme aufgefordert werden. Genauer, es sind die Variablen Glück und Anstrengung, die den größten Veränderungen unterliegen. Anders ausgedrückt, die Versuchspersonen, die nicht das Gefühl der Freiheit haben (eigentlich eine freiwillige Unterwerfung) folgen einer Norm der Externalität. Sie sind der Meinung, dass ihr Erfolg mehr vom Glück als von der Höhe ihrer Anstrengung bei der Aufgabe abhängt. Diejenigen, die sich in der entgegengesetzten Situation befinden, halten an ihrem internalen LOK fest. Übrigens, dieser Glaube erleichtert das Lernen. Angesichts einer Aufgabe im Handball, die durch die Suche einer kollektiven Progression beim Konterangriff charakterisiert ist, stabilisieren die autodeterminierten Schüler länger die erlernten taktischen Varianten als die, welche ein Lernen unter Zwang durchmachten. Im durchgeführten Experiment wird bewiesen, dass für eine kurze Zeit die Schüler, die gezwungenermaßen und die, welche freiwillig der Situation zugestimmt haben, die gleichen Resultate erzielten. Aber bei den Tests zur Stabilität, fahren letztere fort, kollektive Progressionen zu praktizieren, während die Schüler, die in der Zwangssituation sind, in ein egozentrischeres Verhalten zurückfallen. Das Experiment wurde an der Schule mit drei Klassen der 4ème (8. Klasse) mit jeweils 20 Schülern durchgeführt. Zur Bestimmung des LOK haben wir uns auf die Arbeiten von N. Dubois gestützt.Schlagwörter :
Lokus der Kontrolle, Glauben, Lernen, Motivation, Engagement..
L’oggetto del presente studio è di mostrare che è possibile modificare il LOC (luogo di controllo) di allievi in situazione d’apprendimento motorio giocando sul loro sentimento di autodeterminazione. L’evoluzione del LOC va nel senso di una maggiore internalità quando essi sono sollecitati per la risoluzione dei loro problemi. Più precisamente sono le variabili chance e sforzo che subiscono le maggiori modificazioni. In altri termini, i soggetti che non hanno un sentimento di libertà (in effetti una sottomissione liberamente consentita) si situano su una nota di esternalità. Essi stimano che la loro riuscita dipenda più dalla chance che dalla quantità di sforzo che dedicano al compito. Coloro che si trovano in una situazione inversa mantengono il loro LOC d’internalità. Questa credenza, d’altronde, favorisce l’apprendimento. Di fronte ad un compito di handball, che è caratterizzato da una ricerca di una progressione collettiva in contrattacco, gli allievi in situazione di autodeterminazione stabilizzano più lungamente le scelte tattiche apprese rispetto a coloro che subiscono un apprendimento sotto costrizione. Nella sperimentazione realizzata, la prova è fatta in modo che a breve termine gli allievi in situazione di costrizione e quelli in situazione liberamente consentita ottengono gli stessi risultati. Ma durante i test di ritenzione, questi ultimi continuano a praticare delle progressioni collettive, mentre gli allievi sotto costrizione sono portati ad un comportamento più egocentrico. La sperimentazione è stata realizzata in ambiente scolastico in tre classi di 4e con 20 allievi per classe. Per la determinazione del LOC ci siamo basati sui lavori di N. Dubois.Parole chiave :
apprendimento, credenza, impegno, luogo di controllo, motivazione..
El objetivo del presente estudio es mostrar que es posible modificar el LOC (lugar de control) de alumnos en situación de aprendizage motor jugando con su sentimiento de autodeterminación. La evolución del LOC va en el sentido de una mayor internalidad cuando son solicitados para la resolución de sus problemas. Más precisamente son las variables suerte y esfuerzo que se someten a las mayores modificaciones. Dicho de otra manera, los sujetos que no tienen un sentimiento de libertad (en realidad una sumisión libremente consentida) se situan sobre una norma de externalidad. Ellos estiman que su suceso depende más de la suerte que de la cantidad de esfuerzo que ellos entregan a la tarea. Aquellos que se encuentran en una situación inversa, mantienen su LOC de internalidad. Por otra parte esta creencia favoriza el aprendizage. Frente a una tarea en hanball, que se caracteriza por la búsqueda de una progresión colectiva en contra-ataque, los alumnos en situación de autodeterminación estabilizan con más durabilidad las elecciones tácticas aprendidas que aquellos que se somenten a una enseñanza obligada. En el experimento llevado a cabo, se comprueba que a un corto tiempo los alumnos en situación de obligación y aquellos en situación libremente consentida obtienen los mismos resultados. Pero en los tests de retención, estos últimos continuan practicando progresiones colectivas, mientras que los alumnos obligados se tornan hacia un comportamiento más egocéntrico. La experimentación se desarrollo en el medio escolar en tres clases de 7mo con 20 alumnos por clase. Para la determinación del LOC nos apoyamos sobre los trabajos de N.Dubois.Palabras claves :
lugar de control, creencia, aprendizaje, motivación, compromiso..
Il est généralement admis que l’apprentissage est directement corrélé avec le degré de motivation du sujet (Famose 1993). Souvent, les modèles explicatifs privilégient les représentations individuelles où l’apprenant émet des expectations (Locke, Latham, 1985), favorise certaines valences (Vroom, 1964), réduit des dissonances (Festinger, 1957). Toutefois, deux théories se sont intéressées à la manière dont les individus expliquent ce qui leur arrive et ce qui va leur arriver. Il s’agit d’une part de la thèse de Weiner (1979) sur les attributions causales, et d’autre part celle de Rotter (1966) sur le lieu de contrôle (LOC). Ces théories montrent toute l’ambiguïté éprouvée par l’individu lorsqu’il doit admettre que ses comportements peuvent être contrôlés par des influences externes.
Le LOC est le résultat d’une analyse que le sujet se fait à partir des événements qui lui arrivent. C’est une tentative d’explication des renforcements qui dictent sa conduite. Rotter (1966) définit cette variable comme « un jugement exprimé par un individu sur l’origine des renforcements qu’il reçoit. Ou bien ce jugement conduit à un contrôle interne, lorsque l’individu perçoit une relation de causalité entre ses propres actions et les résultats qui en découlent, ou bien ce jugement conduit à un contrôle externe, lorsque l’individu ne perçoit pas l’existence d’un tel rapport et attribue les renforcements à l’action de la chance, du hasard… ». Cet état psychologique entraînerait les sujets a d’autant plus d’efforts qu’ils s’estiment responsables de leurs actes (lieu de contrôle interne), alors que dans le cas contraire, se situant sur un LOC d’externalité, attribuant les événements à des causes qui leur échappent, ils seraient moins motivés pour engager les ressources nécessaires. Cependant à la lecture des critiques effectuées sur ce concept (Palenzuela, 1984 ; Steitz, 1982), il apparaît que cette variable est souvent traduite comme une variable personnologique, générale, relativement stable, caractérisant les individus à partir de leur représentation spontanée du lien conduite-renforcement. Les travaux se sont alors orientés vers l’évaluation des différences interindividuelles (Palenzuela, 1984 ; Steitz, 1982 ; Rothbaum, 1982 ; Thomson 1993). C’est tout naturellement que des comparaisons ont été faites entre la théorie du LOC et celle des attributions causales. Cette dernière s’est attachée à l’étude des causes des comportements alors que la première s’est orientée vers l’étude des anticipations en matière de causes des renforcements. Cependant, le reproche fondamental fait à Rotter, et qui nous intéresse plus particulièrement, est qu’il envisage le rôle des contingences sur le sentiment de contrôle sans les différencier explicitement. C’est ce manque de distinction qui a conduit d’une part à confondre les deux théories, et d’autre part à orienter les différents travaux vers l’évaluation des différences interindividuelles. De plus, il semblerait que cette variable ne soit pas aussi stable que Rotter le prétend. En effet, l’importance de la situation psychologique ou aussi appelée « environnement significatif » serait susceptible de jouer un rôle majeur dans la détermination du LOC. En clair, c’est bien le rôle perçu par l’individu à partir de l’analyse de la situation qui engendrerait ses expectations de contrôle. L’accent doit donc être mis sur le rôle joué par les circonstances dans la détermination de la croyance que les gens ont en leur contrôle personnel. C’est dans cette logique que Weiner (1974) a cherché à différencier le LOC en considérant à la fois le contrôle personnel et les facteurs contextuels. Ainsi, cherche-t-il à distinguer le lieu de causalité (interne versus externe), de la dimension contrôlable (contingent versus non contingent). D’ailleurs, ses travaux, plus ceux de Palenzuela (1984) et ceux de Bandura (1977) montrent bien qu’un individu peut avoir un lieu de causalité externe et en revanche percevoir un lien de contingence entre un renforcement et un comportement. Dans le cadre de notre recherche, nous allons nous intéresser essentiellement à cette situation psychologique, en prenant appui sur les travaux de Dubois (1987) concernant la norme d’internalité. En effet ses travaux constituent à notre sens un bon compromis entre les thèses sur l’attribution et celles du LOC. En créant une situation objective d’apprentissage identique pour tous les individus, il ne devrait y avoir a priori aucune raison pour que les résultats différent sensiblement entre eux sauf si nous considérons que l’apport de consignes différentes entraîne une modification de la perception de la situation.
Ainsi, c’est à travers la notion d’engagement (Kiesler, 1971) que nous allons chercher à montrer que la situation psychologique joue un rôle dans l’augmentation et la diminution des expectations. Les renforcements ne suffisent pas. D’ailleurs, un certain nombre de travaux (Weiner, 1980 ; Steitz, 1982) ont montré que les individus n’augmentaient pas systématiquement leurs expectations après un succès et ne les diminuaient pas après un échec. Les renforcements ne suffisent donc pas à expliquer l’orientation de l’internalité. Nous allons nous intéresser au degré d’implication de l’individu dans la tâche.
Cette analyse qualitative permet de rompre avec des préjugés sur le concept de LOC. Mais elle permet également de mieux comprendre la différenciation de Weiner concernant le locus de causalité et la dimension contrôlable, puisque des facteurs externes peuvent être perçus comme contrôlables.
L’originalité de notre travail réside donc d’une part dans la remise en cause du caractère stable du concept de LOC, et d’autre part, dans une rupture avec les analyses quantitatives classiques. En effet, c’est parce que l’individu est capable de s’adapter à son environnement que les analyses qualitatives semblent incontournables. Les renforcements ne sont donc pas les seules causes responsables du changement des expectations, la situation psychologique joue également un rôle. Autrement dit, c’est la perception de leur propre rôle dans l’obtention d’un renforcement qui va modifier les croyances ou expectations des individus.
Ainsi, il est facile de comprendre empiriquement à quel point un enseignant ou un entraîneur sportif peut modifier le comportement d’un individu grâce à une batterie de stratégies « manipulatoires » destinées pour certaines d’entre elles à faire émerger chez le sujet des actes qu’il n’effectue pas de son propre chef (Beauvois et Joule, 1981, 1989 ; Beauvois, 1994). A contrario, il est tout aussi aisé de constater des réticences ou des stratégies de fuite (comme s’engager dans la tâche temporairement pour répondre aux exigences du moment) quand la contrainte liée à une autorité supérieure devient pesante.
Dans un contexte scolaire, la relation majoritaire se fonde sur l’autorité du maître et la soumission de l’élève. Cependant, alertés par les travaux sur la motivation intrinsèque (Deci, 1975) et sur certains travaux en didactique (Amade-Escot, 1989), de nombreux enseignants sont enclins actuellement à laisser plus d’initiative aux élèves. La question, parmi d’autres, est de savoir si le choix pédagogique a une incidence sur le lieu de contrôle et en conséquence sur la qualité de l’apprentissage. Autrement dit, en assujettissant l’élève à un enseignement traditionnel, fondé sur une relation autoritaire en terme de transmission du savoir, ou en l’invitant à participer à l’élaboration de ses propres réponses, il est permis de penser que l’impact psychologique sera différent. Dans le premier cas, le sujet sera sur une perception de non contrôle de l’environnement, alors que dans l’autre il sera plus enclin à développer un sentiment de contrôle perçu (Skinner, Wellborn & Connell, 1990).
Désirant apporter quelques réponses, nous avons mené une expérimentation afin d’identifier les modifications qui interviennent dans le lieu de contrôle chez des sujets, soit soumis à une contrainte, soit invités à participer « librement » à une résolution de tâche. Partant de là, nous émettons l’hypothèse que si une variation existe, la qualité de l’apprentissage subira des conséquences d’autant plus profitables que la variation du LOC se fera dans le sens de plus d’internalité. Cela signifie que la situation librement consentie serait à priori plus favorable au développement du locus d’internalité que la situation subie. En ce sens, et c’est la deuxième hypothèse, il est possible d’imaginer que les individus accepteront d’investir plus de ressources qui se traduira par le sentiment de faire plus d’effort. A terme, l’apprentissage pourrait être de meilleure qualité surtout sur le plan temporel avec une mémorisation supérieure.
Sujets
La population qui a participé à l’expérience se compose de 60 élèves répartis dans trois classes de 4e (20 élèves par classe). Ils ont été choisis en fonction de leur homogénéité en âge (4e 2, moyenne 13,8 ans, SD = 0,69 ; 4e 1, moyenne 13,45, SD = 0,60 ; 4e A, moyenne 13,94, SD = 0,79) et en maîtrise en handball (aucun ne pratique en club).
Tâche
Le choix de la tâche d’apprentissage s’est porté sur la progression de la balle en situation d’attaque en handball. Il a été motivé par la relative facilité à caractériser cette phase et surtout par l’existence de deux indicateurs fiables : le nombre d’entrées en possession de la balle et le nombre de dribbles. Ces derniers se subdivisent en dribbles de conservation, d’élimination et de progression. Il est admis qu’un apprentissage réussi en handball permet de stabiliser les dribbles de conservation et de progression et de diminuer ceux d’élimination dans la mesure où l’enseignement porte sur le remplacement d’un comportement individuel (opposition duelle) au profit d’un comportement de progression collective avec une meilleure circulation de balles (Grehaigne et Guillon, 1992). Pour notre expérimentation nous nous intéressons seulement aux dribbles d’élimination. Eux seuls sont susceptibles de nous renseigner sur l’évolution collective du jeu. Selon l’hypothèse, les élèves en situation de contrainte devraient conserver le même rapport dribbles d’élimination sur nombre de balles reçues, alors que ce rapport avec les élèves en « soumission librement consentie » devrait diminuer durablement. Pour s’en assurer, un support vidéo a été utilisé afin de pointer précisément tous ces repères.
Procédure
Trois conditions particulières de transmission de consignes ont été crées. Dans le premier cas, après avoir eu un constat sur leur faiblesse dans le domaine de la progression de la balle en situation d’attaque, les élèves ont été assujettis à un climat de contrainte par l’obligation absolue d’arrêter tout dribble durant les phases d’apprentissage. Le discours qui leur a été tenu se résume ainsi : « j’ai constaté après l’analyse vidéo, qu’il y avait un manque au niveau de la progression collective du ballon vers le but adverse. Vous allez alors, pendant 15 minutes, jouer en arrêtant tous les dribbles. Chaque fois que l’un d’entre vous dribblera, la balle ira à l’adversaire. » C’est le groupe contrainte (C). Dans le deuxième groupe, avec le même type d’argumentation au début, les élèves ont été invités à réfléchir sur une stratégie de jeu possible pour faciliter la progression collective. L’invitation a été formulée ainsi : « J’ai constaté, après l’analyse vidéo, qu’il y avait un manque au niveau de la progression collective du ballon vers le but adverse. Par conséquent accepteriez vous de réfléchir sur une stratégie de jeu possible qui faciliterait la progression collective ? ». Après réflexion, ils en ont conclu qu’ils devaient cesser le dribble. Nous l’avons appelé groupe soumission librement consenti (SLC). Enfin le troisième groupe, témoin, a subi le constat vidéo mais aucune consigne ne lui a été proposée (T).
Questionnaire
Pour évaluer l’origine des renforcements des sujets selon les modes d’apprentissage subis, il leur a été proposé un questionnaire issu des recherches de N. Dubois (1985 a). Ce test a été validé (Dubois, 1985 b). Il se compose de 42 items : 28 évoquent l’une des sept sources de renforcement spontanément proposées par les individus pour expliquer ce qui leur arrive, à savoir : le hasard, la chance, le destin, les autres, les obstacles, les capacités, les efforts. Chacune de ces sept sources de renforcement a donné lieu à 4 formulations différentes : 2 renvoyant au domaine de la pratique, 2 renvoyant au domaine des relations sociales. Les deux formulations ont été rédigées de façon à ce que l’une soit à connotation positive et l’autre à connotation négative. Ont été ajoutés 14 items de remplissage. Les items sont proposés dans un format de type Likert. Chaque phrase est accompagnée d’une grille d’appréciation comportant 4 échelons permettant au sujet d’indiquer son degré d’accord ou de désaccord.
Ce questionnaire permet de discriminer les éléments de contrôle dans plusieurs domaines de renforcement bien spécifiés. Pour l’expérimentation, rappelons que deux ont été privilégiés : celui relatif à la pratique physique (directement liée à la situation d’apprentissage) et celui concernant les relations sociales (générique, donc non rattaché spécifiquement à la tâche). Selon l’hypothèse de départ, le premier devrait entraîner un changement du lieu de contrôle dans le groupe SLC alors que le deuxième ne devrait rien modifier.
Déroulement
L’expérience a duré deux mois. Pour le pré-test, les élèves ont répondu au questionnaire pour déterminer leur LOC (test 1). Trois jours après, ils ont fait un match de 15 minutes vidéoscopé afin de procéder à une évaluation sur leur capacité à jouer collectivement (match 1). Après la phase d’apprentissage selon les modalités explicitées plus haut, ils ont repassé le test du LOC (test 2). Puis une semaine plus tard, ils ont été évalué lors d’un match en situation réelle (match 2) et par la passation du questionnaire de N. Dubois (test 3). Enfin un mois après, ils ont subi un test de rétention selon les mêmes modalités qu’auparavant (match 3 et test 4).
Traitement des données
Rappelons brièvement la méthode de traitement pour dépouiller le questionnaire. Chaque item a été évalué selon le principe suivant : les chiffres « zéro » et « un » ont été considérés comme en désaccord avec la proposition énoncée, les chiffres « deux » et « trois » comme en accord. Ceci a permis de calculer pour chaque sujet :
- un score global d’internalité,
- un score d’internalité pour chacun des deux types de domaines étudiés (pratique physique, relations sociales),
- un score d’internalité pour chaque source de renforcement (hasard, effort…).
Selon les réponses, une cotation interne (I) ou externe (E) a été attribuée à chaque sujet. C’est cette cotation qui sera utilisée lors des tests statistiques. Pour l’évolution de l’apprentissage en handball, nous avons retenu le rapport entre le nombre de dribbles d’élimination sur le nombre de balles reçues. Enfin pour apprécier si les changements des résultats sont significatifs, nous avons utilisé des tests non paramétriques tel que celui de Wilcoxon ou l’épreuve des signes de Fisher (tests d’utilisation simple et indépendants d’une distribution normale).
Les résultats concernent donc deux analyses distinctes, l’une sur l’évolution du LOC, l’autre sur la réduction du nombre de dribbles d’élimination en attaque en handball.
Test du lieu de contrôle
L’analyse porte sur les variations du LOC pour les trois classes de quatrième lors des quatre tests. Nous ne faisons figurer ici que les tableaux où une différence significative est constatée. L’épreuve des signes de Fisher montre que globalement il n’existe pas d’évolution du LOC au cours des différentes passations des tests. Ceci reste vrai pour la variable « Relations sociales » quand nous séparons les réponses des deux domaines initiaux. Ce résultat corrobore une partie de nos hypothèses, puisque aucune action n’a été menée par l’enseignant pour modifier la représentation de cette dimension chez les élèves. En revanche, l’analyse de la partie « Pratique motrice » (tableau 1) indique une évolution très nette du nombre d’individus se situant sur un lieu de contrôle interne dans la classe de 4e 2 (SLC). La comparaison entre les tests sur le LOC (tableau 2) montre une différence significative à p = 0,03 entre T2 et T1 et T3 et T1 et à p = 0,003 entre T4 et T1. L’évolution se fait vers plus d’individus qui deviennent « internes ». Pour les deux autres classes nous ne constatons aucune modification.
Nombre d’élèves privilégiant un lieu de contrôle interne aux différents tests à partir du questionnaire de N. Dubois sur la pratique motrice.
| classes | test 1 | test 2 | test 3 | test 4 |
| 4e 2 SLC | 11 | 17 | 18 | 20 |
| 4e 1 C | 12 | 13 | 9 | 11 |
| 4e A T | 12 | 15 | 15 | 12 |
Nombre d’élèves qui ont modifié leur lieu de contrôle entre les 4 tests, soit vers l’internalité (I), soit vers l’externalité (E).
classes I. t2-t1 E. t2-t1 I. t3-t1 E. t3-t1 I. t4-t1 E. t4-t1
4e 2 SLC 6 0 8 1 9 0
4e 1 C 4 3 3 6 5 6
4e A T 4 1 4 1 5 5
Nombre d’élèves privilégiant un lieu de contrôle interne aux différents tests et modifiant leur LOC soit vers plus d’internalité (I) soit vers plus d’externalité (E) entre les tests pour la source de renforcement « effort ».
classes test 1 test 2 I. t2-t1 E. t2-t1 test 3 I. t3-t1 E. t3-t1 test 4 I. t4-t1 E. t4-t1
4e 2 SLC 9 11 6 4 10 4 3 12 6 3
4e 1 C 15 7 1 9 7 0 8 5 0 10
4e A T 13 14 2 1 14 3 2 12 2 3
Si nous approfondissons l’analyse en nous situant au niveau de chaque source de renforcement, nous constatons, que sur les sept causes retenues par Dubois (1985), seules deux varient significativement : l’effort et la chance, pour une seule classe : la 4e 1, celle qui a été soumise à une contrainte forte (tableaux 3 et 4). Les différences pour la source de renforcement « effort » sont significatives, au test des signes de Fisher, à p = 0,039 entre T2 et T1 à p = 0,016 entre T3 et T1 et à p = 0,002 entre T4 et T1. Pour celles concernant la chance, les différences entre les tests du LOC sont vérifiées à p = 0,021 ; 0,039 et 0,021. Pour ces deux variables les individus évoluent vers plus d’externalité. Pour les classes de 4e 2 (SLC) et pour la classe témoin, les résultats restent identiques.
Test sur la qualité du jeu collectif
Nous avons comparé pour chacune des trois classes le nombre de dribbles d’élimination en tenant compte du rapport avec le nombre de balles possédées (voir tableau 5). Le test s’est fait à partir des résultats individuels obtenus par chaque sujet. Le tableau ne fait que résumer les observations par classe. Cette comparaison s’est faite entre le deuxième et le premier match puis entre le troisième et le premier.
Le test de Wilcoxon indique des différences significatives pour la classe de 4e 2 (SLC) lors de la comparaison des matches 1 et 2 (p = 0,0017) et des matches 3 et 1 (p = 0,02). Comme nous le supposions, les élèves ont continué à jouer collectivement même après un délai assez long (un mois). En revanche, pour la classe de 4e 1 (C), nous ne trouvons une différence significative que pour la comparaison entre les matches 1 et 2 (p = 0,005). Cela suppose que les élèves de cette classe n’ont respecté les injonctions de l’enseignant que durant peu de temps, puisqu’un mois après, les dribbles ont repris avec plus d’ampleur. Pour la classe témoin (4e A) les résultats restent stables.
Nombre d’élèves privilégiant un lieu de contrôle interne aux différents tests et modifiant leur LOC soit vers plus d’internalité (I) soit vers plus d’externalité (E) entre les tests pour la source de renforcement « chance ».
classes test 1 test 2 I. t2-t1 E. t2-t1 test 3 I. t3-t1 E. t3-t1 test 4 I. t4-t1 E. t4-t1
4e 2 SLC 12 15 5 2 12 5 5 13 6 5
4e 1 C 12 4 1 9 5 1 8 5 1 9
4e A T 12 14 5 3 8 3 7 8 3 7
Sommes de balles possédées et de dribbles d’élimination observés chez les élèves de chaque classe durant les trois matches de handball
Match n° 1 Match n° 2 Match n° 3
Classes B. possédées Dribbles E. B. possédées Dribbles E. B. possédées Dribbles E.
SLC 138 29 122 4 138 17
C 121 29 136 12 116 39
T 173 29 134 27 152 23
Cette étude avait pour objectif de vérifier le rôle du climat motivationnel induit par les consignes de l’enseignant sur le lieu de contrôle et sur la stabilisation de l’apprentissage. Ainsi l’hypothèse de base, selon laquelle la stabilisation des conduites est fonction du degré d’internalisation que l’individu fait entre sa conduite et les renforcements est vérifiée. Les élèves du groupe SLC (4e 2) ont effectivement fixé leur LOC dans le sens d’une plus grande internalité dans le domaine de la pratique motrice. Ceci pourrait signifier que le fait de les inviter à participer à la résolution de leurs problèmes influencerait positivement leur croyance dans le contrôle personnel. De cette croyance découlerait une propension à engager un surplus de ressources d’autant plus important pour trouver la solution qu’ils se sentent autodéterminés et acteurs libres de leurs actes. En effet De Charms (1968) rappelle chez l’homme cette « volonté de se sentir cause ». Brehm (1966) affirme que les menaces à l’endroit de notre liberté d’opinion nous mettent dans un état de motivation. Il affirme que nous sommes sensibles au besoin de contrôle et au besoin d’autodétermination (Deci, 1980). Une fois celle ci trouvée, elle se stabiliserait peut-être par un effet de réduction de la dissonance ou de rationalisation (Joule, 1988), c’est-à-dire par la création d’un lien entre les renforcements et les comportements. Plus que cela encore, il s’agirait, toujours pour le même auteur, d’une rationalisation cognitive puisque l’individu va réduire cette dissonance en adaptant ses attitudes à son comportement, et même, à tous les comportements proches de celui prescrit. A contrario, les élèves en situation de contrainte, ayant un sentiment de non contrôle de leurs actes, soit se désengageraient en faisant des attributions externes ou en adoptant des stratégies d’évitement de l’acte, soit rationaliseraient exclusivement sur le comportement prescrit. Autrement dit, les élèves ne modifieraient que les attitudes en rapport avec ce comportement. Dans ce dernier cas, Joule parle de rationalisation en acte. Cela semble se vérifier pour le manque d’effort. Il n’est pas sûr que cette explication soit satisfaisante pour la variable chance. De nombreux auteurs signalent qu’elle pose problème dans la mesure où elle peut tantôt être considérée comme un critère d’externalité, c’est-à-dire comme attribution situationnelle (ne pas avoir de chance dans tel cas précis), tantôt être pointée comme facteur d’internalité (être une personne qui possède de la chance), autrement dit comme définition d’un état, d’un trait stable (Weiner 1980).
Les résultats peuvent aussi s’interpréter différemment. En partant du postulat que l’autodétermination est à la base du lien conduite – renforcement, les théories de l’influence sociale nous apportent des explications sur le principe de l’incertitude et du consensus. En effet, cette théorie suppose l’établissement d’un consensus entre chaque membre du groupe (Deschamps & Clémence, 1996). La certitude dans ses propres jugements sera fonction du consensus social. Ainsi, le groupe s’autodétermine par le biais du consensus. Dans le groupe soumission librement consentie, la liberté donnée au groupe d’accepter ou non la consigne favorise le consensus social et va engendrer d’une certaine façon un consensus comportemental favorisant la stabilisation des apprentissages. Concrètement, cela semble se vérifier par une évolution du LOC vers plus d’internalité quand il s’agit de raisonner sur une situation précise où l’individu peut se considérer comme acteur (exemple de la pratique motrice). Cette attribution interne pourrait avoir une influence sur la mémorisation et le respect de consignes (ici la stratégie collective) dans la mesure où elle respecte la norme de cohérence imposée par la situation avec choix de maintenir un sentiment de contrôle. Ce qui ne semble pas se retrouver dans le groupe contrainte. Cependant rien ne lui interdit de trouver une autre cohérence (par exemple une stratégie de fuite ou une résistance passive) qui dans la mesure où elle n’a pas été exprimée est difficile à cerner.
Ces résultats peuvent nous pousser à réfléchir sur la relation de pouvoir qui lie un enseignant à ses élèves. La relation pédagogique met le maître en position de domination par rapport à l’élève. Mais elle présente l’inconvénient majeur d’entretenir les dominés dans un sentiment permanent d’arbitraire ou d’incontrôlabilité des événements (Beauvois, 1994). On pourrait alors se demander pourquoi ne pas avoir recours à des moyens détournés lorsqu’il s’agit de prescrire ou d’exiger. Sans remettre en cause l’exercice du pouvoir de l’enseignant sur le plan structurel, il est sans doute possible d’en changer les moeurs afin de favoriser l’engagement des élèves dans les situations d’apprentissage par la création d’un sentiment d’illusion de liberté. Ceci favoriserait grandement les croyances de contrôle perçu (Skinner, Chapman & Baltes, 1988) ou d’efficacité personnelle (Guerin & Brim, 1984) ou de confiance en soi (Famose, 1996). Notre étude si modeste soit elle tendrait à prouver le bien fondé d’une telle entreprise.
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