Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
122 pages

p. 61 à 78
doi: en cours

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Rapport de recherche

no 55 2001/2

2001 STAPS Rapport de recherche

Les logiques socio-économiques des clubs sportifs amateurs : une analyse des budgets.

Pascal Chantelat1 Malek Bouhaouala1,2 Stéphane Champely1 1 Univ. Claude Bernard-Lyon I, Centre de Recherche et d’Innovation sur le Sport (C.R.I.S.) [*]2 Univ. Joseph Fourier-Grenoble 1, Laboratoire « Etudes et Recherches sur l’Offre Sportive »
Cet article vise à construire une typologie des formes de dépenses des clubs sportifs amateurs et, secondairement, à mettre en relation un ensemble de variables sportives et organisationnelles avec ces formes. Dans une perspective inspirée de la sociologie économique compréhensive, l’interprétation des combinaisons de trois types de dépenses (sportif, social, économique) permet de décrire le champ des possibles logiques socio-économiques des clubs. A partir d’une base de données portant sur 238 associations sportives, six types de clubs se dégagent : le club prétexte à sociabilité, le club traditionnel, le club sportivo-centré, le club professionnalisé, le club professionnel-communautaire, le club prestataire de services, chacun renvoyant à une logique socio-économique de fonctionnement. Pour leur part, les analyses statistiques montrent que cette diversité se structure de façon complexe en fonction de la taille des clubs, de leur discipline et de leur niveau de compétition. Malgré la tendance à la rationalisation structurelle des organisations sportives, elles confirment la marge de liberté dont disposent les clubs dans leurs manières de combiner différentes « productions ».Mots-clés : associations sportives, typologie, budget, sociologie économique.. This paper presents a typology of the forms of expenditure existing in amateur sports clubs. It explores the relationships between sport variables, organisational variables and these forms. In a comprehensive economic sociology perspective, the combination of three kinds of expenditure (sport, social, economic) allows us to determine the variety of clubs socio-economic patterns. From a sample of 238 sports associations, six types of club are identified : the social club, the traditional club, the sport results oriented club, the community professional club, the professional oriented club, and the services provider club. Statistical analyses show that this diversity is structured, in a complex way, by club size, sports type and level of competition. Despite the structural rationalisation trend of sports organisations, we point out that clubs may combine their « productions » in different ways.Keywords : sport associations, typology, budget, economic sociology.. Dieser Artikel will eine Typologie der Ausgaben bei Amateursportklubs konstruieren und, zweitens, eine Anzahl von sportlichen und organisatorischen Variablen mit dieser Typologie korrelieren. Ausgehend von einer Perspektive der verstehenden ökonomischen Soziologie, erlaubt es die Interpretation der Kombination von drei Ausgabentypen (sportlich, sozial, ökonomisch), ein Feld möglicher sozioökonomischer Logiken des Klubs zu beschreiben. Aufgrund von Daten über 238 Sportvereine lassen sich 6 verschiedene Vereinstypen unterscheiden : der Verein als Vorwand für Soziabilität, der traditionelle Verein, der sportzentrierte Verein, der professionalisierte Verein, der professionell-gemeinschaftliche Verein und der Dienstleistungsverein, von denen jeder eine sozioökonomische Funktionslogik widerspiegelt. Die statistischen Analysen zeigen, dass diese Vielfalt komplex strukturiert ist, in Abhängigkeit von der Größe der Klubs, ihrer Sportarten und ihres Wettkampfniveaus. Trotz der Tendenz zu einer strukturellen Rationalisierung der Sportorganisationen bestätigen sie, dass die Vereine den verfügbaren Freiraum nutzen, jeweils auf ihre Art und Weise verschiedene « Produktionen » zu kombinieren.Schlagwörter : Sportverein, Typologie, Budget, ökonomische Soziologie.. Questo articolo mira a costruire una tipologia delle forme di spesa dei club sportivi amatoriali e, secondariamente, a mettere in relazione un insieme di variabili sportive ed organizzative con queste forme. In una prospettiva ispirata alla sociologia economica comprensiva, l’interpretazione delle combinazioni di tre tipi di spesa (sportivo, economico, sociale) permette di descrivere il campo delle possibili logiche socio-economiche dei club. A partire da un database di 238 associazioni sportive si individuano sei tipi di club : il club con il pretesto di socialità, il club tradizionale, il club centrato sullo sport, il club professionistico, il club professionale-comunità, il club prestatario di servizi, ciascuno rinvia ad una logica socio-economica di funzionamento. Da parte loro, le analisi statistiche mostrano che questa diversità si struttura in maniera complessa in funzione della dimensione dei club, della loro disciplina e del loro livello di competizione. Malgrado la tendenza alla razionalizzazione strutturale delle organizzazioni sportive, esse confermano il margine di libertà di cui dispongono i club nelle loro maniere di combinare differenti « produzioni ».Parole chiave : associazioni sportive, budget, sociologia economica, tipologia.. Este artículo visa construir una tipología de formas de gastos de los clubes deportivos aficionados y secundariamente, poner en relación un conjunto de variables deportivas y organisacionales con esas formas. Dentro de una perspectiva inspirada de la sociología económica comprehensiva, la interpretación de combinaciones de tres tipos de gastos (deportivo, social, económico) permite describir el campo de lógicas socio-económicas posibles de los clubs. A partir de una base de datos que portan sobre 238 asociaciones deportivas, seis tipos de clubs se observan : el club pretexto de sociabilidad, el club tradicional, el club deportivo-centralizado, el club profesionalizado, el club profesional comunitario, el club prestador de servicios, cada uno remitiendose a una lógica socio-económica de funcionamiento. Por su parte, los análisis estadísticos muestran que esta diversidad se estructura de manera compleja en función del tamaño del club, de su disciplina y de su nivel de competición. A pesar de la tendencia a la racionalización estructural de las organizaciones deportivas, ellas confirman el margen de libertad del que disponen los clubs en sus maneras de combinar diferentes producciones.Palabras claves : asociaciones deportivas, tipología, presupuesto, sociología económica..
 
Introduction
 
 
Les connaissances sur l’économie des clubs sportifs amateurs français (sous statut associatif, loi 1901) sont apparues dans un contexte (les années 1990) marqué par la rationalisation des politiques publiques sportives (Ripert, 1993 ; Hérand & Chaze, 1995) et l’économisation des organisations sportives (Andreff & Nys, 1994 ; Horch, 1994a). Ce n’est donc pas un hasard si elles ont été essentiellement produites par ou pour les financeurs publics. Abordant la question des recettes et des dépenses des clubs (Archambault & Tchernonog, 1995 ; Bourg & Nys, 1997 ; Maudet et al., 1998), leur intérêt principal réside dans l’apport d’informations sur les origines (économies publique, marchande et associative) et les destinations (la pratique sportive, la gestion, les rémunérations, les manifestations sportives ou extra-sportives) du financement des clubs. Elles permettent de mettre en évidence les flux financiers au niveau macro (ensemble des clubs) et méso-économique (les disciplines sportives) et de construire un outil d’aide à la définition des politiques de subvention des clubs. Essentiellement descriptives et empiriques [1], elles reposent sur le calcul de moyennes globales (toutes disciplines sportives confondues) ou sectorielles (en fonction de chaque discipline sportive) [2].
Plus généralement, ces connaissances rendent compte de la diversité des logiques économiques des clubs à partir de la discipline sportive et énoncent implicitement l’idée que chaque pratique sportive possèderait sa propre spécificité économique. Or, cette démarche ne présente pas un degré de pertinence très élevé. En effet, d’une part, les résultats se basent sur des moyennes par discipline sans jamais évoquer le degré de dispersion statistique à l’intérieur de la discipline qui permettrait de vérifier la pertinence d’une présentation en termes de moyennes par discipline. D’autre part, une approche par discipline rend insuffisamment intelligible la diversité de l’économie des clubs puisque l’on est amené à décrire près d’une centaine de logiques différentes (si l’on ne considère que les disciplines affiliées aux fédérations olympiques et non olympiques).
La question de la diversité doit donc, selon nous, être reformulée afin de produire une vision plus claire des différentes logiques économiques des clubs. Autrement dit, il convient de s’interroger sur les manières dont les clubs combinent leurs différentes « productions » (sportive, économique et sociale) afin de faire émerger un champ des possibles logiques socio-économiques. D’autre part, la compréhension de l’économie des clubs sportifs amateurs ne saurait se limiter à une approche strictement économique dans la mesure où les finalités de ces associations sont, par définition et avant tout, « extra-économiques » et que l’activité économique n’est qu’un moyen au service d’un projet collectif (Demoustier & Ramisse, 1999). En effet, l’activité des clubs « produit » d’abord de la pratique sportive et du lien social et, indirectement, des emplois ou des investissements. En ce sens, les formes productives des clubs sont des logiques socio-économiques.
Cette recherche vise donc, dans une perspective « compréhensive », à construire une typologie des logiques socio-économiques des clubs sportifs amateurs et, secondairement, à les relier à un ensemble de variables susceptibles de jouer un rôle dans la structuration de ces logiques.
Dans un premier temps, est présenté un état des recherches portant sur l’économie des clubs afin de mettre en évidence les intérêts et les limites des approches idéaltypiques classiques. Dans une tentative d’approfondir ces dernières, un deuxième temps est consacré à la problématisation sociologique de la production des clubs sportifs. Dans un troisième temps, une typologie des logiques socio-économiques est esquissée à partir des formes de dépenses, c’est-à-dire des « combinaisons productives » des clubs sportifs amateurs du département de l’Isère. Enfin, un ensemble de traitements statistiques permet de modéliser la relation des variables sportives (discipline et niveau de compétition) et organisationnelles (effectifs, montant du budget et ancienneté) avec la structuration des dépenses des clubs.
 
1. L’analyse des budgets des clubs : état de la question
 
 
1.1. Les champs disciplinaires traitant de l’économie des clubs
Les recherches portant sur l’économie des clubs (sportifs) relèvent de trois champs disciplinaires principaux : les sciences économiques (Buchanan, 1965 ; Sandler & Tschirhardt, 1980 ; Gachet, 1997 ; Halba, 1997), les théories nord-américaines du management (Kikulis et al., 1989 ; Thibault et al., 1991 ; Amis & Slack, 1996 ; Slack, 1997 ; Thibault, 1998) et la sociologie économique (Heinemann, 1984, 1992, 1998 ; Horch, 1994a, 1994b, 1996, 2001).
Les approches strictement économiques postulent pour leur part que l’organisation possède une rationalité à partir de laquelle on peut calculer la fonction de production qui assure une maximisation de l’efficacité. Même en prenant en compte les tentatives d’extension ou de renouvellement de la micro-économie (Coriat & Weinstein, 1995) applicable à des phénomènes non marchands, la science économique n’arrive pas à se débarrasser de son postulat de base reposant sur la logique individuelle du calcul coûts/avantages (Mossé, 1998). Ceci est particulièrement visible lorsqu’elle cherche à analyser les services relevant de la passion (Moati, 1993) ou du don [3].
Les approches managériales quant à elles se fondent très largement sur la théorie de la contingence (Mintzberg, 1982) qui cherche à faire correspondre l’efficacité d’une structure organisationnelle à un type d’environnement. Ainsi, l’efficacité organisationnelle se trouve dépendante de la congruence entre la structure et son environnement spécifique. Dans cette perspective, Theodoraki et Henry (1994) produisent une typologie de la structure des fédérations sportives britanniques en fonction du degré de complexité de leur environnement.
Cette recherche ne se positionne ni dans le domaine de la science économique ni dans celui du management. Ces deux champs disciplinaires ont en commun leur dimension normative et leur problématique axée sur la recherche des conditions d’efficacité des organisations (Chantelat et al., 1998). Dans l’optique sociologique qui est la nôtre, il s’agit « simplement » de rendre compte des formes de l’économie des clubs sans chercher ni à tester leur degré d’efficience, ni à construire un cadre normatif ou prescriptif.
1.2. De l’idéal-type de l’association aux typologies des clubs sportifs
A l’opposé des approches empiriques évoquées dans l’introduction, il existe des tentatives de modéliser le fonctionnement et le financement des clubs par le biais de la méthode idéal-typique (Weber, 1965 ; Schnapper, 1999). Dans ce modèle, sont décrites les caractéristiques socio-économiques structurelles fondamentales de l’association et de l’entreprise (Horch, 1994a, 1994b, 1996, 2001 ; Heinemann, 1984, 1992, 1998). Les deux idéaux-types se trouvent en opposition sur chacune des dimensions pertinentes caractérisant les deux types d’organisation : les buts (non lucratif/lucratif ; intérêts communs/hétérogènes…), le financement (membres/non-membres ; asymétrie/symétrie de l’échange, autonomie/dépendance…), l’organisation (spécialisation des tâches, centralisation des décisions, formalisation des règles faible/ forte), l’efficacité (mobilisation des énergies individuelles/rationalisation formelle).
Cette typologie (statique) sert de base pour une explication dynamique du changement organisationnel dans les associations. Horch montre dans une perspective non normative que, sous l’influence des forces économiques exogènes et contextuelles, l’association tend inéluctablement vers un fonctionnement de type entrepreneurial en perdant du même coup la spécificité de ses caractéristiques et de son identité (processus d’auto-destruction, Horch, 2001).
Concernant plus précisément le financement des associations, on passerait d’un financement par les membres à un financement extérieur, d’une relation de service asymétrique (don) à une relation de service selon une logique d’équivalence entre contribution et rétribution matérielle.
Bien que fournissant un modèle compréhensif et explicatif intéressant, cette approche idéaltypique a pu être critiquée sur son aspect trop universel (Anheier, 1996 ; Ion, 2001). En effet, d’une part, l’association est décrite sans tenir compte des dimensions socio-historiques dans lesquelles elle s’inscrit. D’autre part, l’analyse néglige les spécificités des différents secteurs d’activité (sportive, culturelle, caritative…). Enfin, les oppositions membres / non-membres et don / échange ne semblent pas suffisamment fines pour rendre compte de la spécificité des logiques économiques des clubs sportifs. Dans le contexte français, en tout cas, le financement des clubs sportifs par les membres (cotisations) ne représente en moyenne qu’entre 19 et 36 % du financement total selon les enquêtes (voir annexe 1). Mais on ne peut pas en déduire ipso facto que les clubs sont « sortis » de la logique associative. D’autre part, la présence historique des collectivités locales surtout après la seconde guerre mondiale et, dans une moindre mesure, de l’Etat, souligne la spécificité du financement des clubs français. Enfin, l’opposition don / échange marchand ne rend pas compte de la diversité des formes intermédiaires de l’échange (voir ci-dessous 2.1.).
Au-delà de l’idéaltype de l’économie de l’association présentant un niveau de généralisation élevé (presque universel), nous avons donc besoin d’identifier les formes de fonctionnement des organisations sportives à partir d’études sectorielles appliquées et de reconstruire les types à partir de dimensions directement observables (Kikulis et al., 1989 ; Slack, 1997) [4]. La typologie des clubs proposée par Augustin et Garrigou (1985) à partir des origines socioprofessionnelles des dirigeants et des relations que les clubs entretiennent avec leurs environnements politique, économique et social (les publics) va dans ce sens. Elle permet d’identifier quatre grands types de clubs (notabiliaire, municipal, communautaire, entrepreneurial) et de comprendre la diversité de leurs logiques de fonctionnement.
Rendre intelligible la diversité de l’économie des clubs nécessite d’éviter deux types d’écueils : l’approche casuistique qui suppose qu’il existe autant de logiques économiques que de clubs et l’approche universaliste qui prétend définir une forme économique unique de l’association sportive. Entre ces deux extrêmes, il y a la place pour une approche typologique dont la fonction est de réduire la complexité de la réalité à quelques figures centrales (Schnapper, 1999). C’est cette dernière approche que nous utiliserons pour identifier les différentes formes de dépenses des clubs.
 
2. Reconstruire les logiques socio-économiques des clubs sportifs
 
 
2.1. Logiques productives et économie interne des clubs
La notion de logiques productives appliquée aux associations sportives renvoie aux différentes manières d’organiser et d’articuler les activités, les ressources humaines (professionnels et bénévoles), matérielles, financières et les relations avec les partenaires extérieurs (économiques, politiques et sociaux) afin d’assurer la production des organisations (Demoustier, 1997). Cette dernière est particulièrement complexe puisqu’elle renvoie à la fois à la production de services sportifs pour les adhérents, à la production de lien social pour les membres et les populations locales (Laville, 1997 ; Laville & Sainseaulieu, 1997, 1998) et à la production d’emplois (Halba & Le Net, 1997 ; Laville, 1997).
L’analyse du budget des clubs permet, à un premier niveau (apparent), de rendre compte des logiques productives dans la mesure où les dépenses et les recettes peuvent être rattachées à l’ensemble des dimensions constitutives de ces logiques.
L’analyse des dépenses restitue la manière dont les clubs articulent leurs ressources internes (humaines, matérielles…) pour produire des services, du lien social et de l’emploi dont le découpage des dépenses en trois grandes catégories (pratique sportive, manifestations extra sportives et gestion-rémunération) rend compte.
L’analyse des recettes, quant à elle, permet de saisir le type de relations que les clubs entretiennent avec leurs environnements économique, politique et social à partir d’une distinction entre ressources marchandes (sponsors, manifestations sportives payantes, publicité…), publiques (subventions) et « sociétaires » (manifestations extra sportives). Ces formes de financement rendent donc compte de la manière dont les associations sportives s’organisent pour recueillir les ressources nécessaires à leur production.
Les deux analyses sont donc complémentaires puisque l’une, en termes de dépenses, renvoie à la « logique interne » de production et l’autre, en termes de recettes, renvoie à la « logique externe » (les relations avec l’environnement). Chacune de ces logiques présente une certaine cohérence et peut faire, dans un premier temps, l’objet d’une analyse séparée. L’analyse des dépenses répond à la question : que produisent les clubs et comment organisent-ils leur production ? L’analyse des recettes, quant à elle, répond à la question : quels types de relations les clubs développent-ils avec leur environnement pour financer leur production ?
Nous avons choisi de traiter prioritairement la logique interne dans la mesure où elle permet de mettre en évidence à la fois les différents types de production et les modes d’organisation interne de la production. Cependant, rendre compte de façon « complète » des formes productives des clubs passe nécessairement par une analyse des combinaisons entre logique interne et externe de production. Notre analyse traite donc, à proprement parler, moins des logiques productives des clubs que de leurs économies internes qui sont autant de logiques socio-économiques puisqu’elles renvoient aux différentes manières de définir l’objet du club, ses finalités (Demoustier & Ramisse, 1999).
2.2. Reconstruire les significations sociologiques des dépenses : vers les logiques socio-économiques
Reconstruire et interpréter le sens sociologique des dépenses des clubs à partir des seuls critères « objectifs » constitue une opération intellectuelle qui présente un certain nombre de limites. Il est clair qu’une telle démarche ne peut reconstituer tout le sens sociologique de l’économie des clubs. Pour cela, il faudrait recourir à des approches qualitatives visant à rendre compte de la vision du monde économique des acteurs engagés dans le projet de club. Pour autant, l’approche à partir des données « objectives » n’est pas contradictoire avec la recherche du sens. L’opposition entre réalité subjective et réalité objective n’est en fait guère pertinente en raison du fait que toute « réalité objective », tout objet est toujours déjà imprégné de subjectivité (Lahire, 1998). Les données « objectives » de l’économie traduisent des choix orientés par une vision du monde (Bourdieu, 2000).
Une lecture sociologique des dépenses conduit à traduire les lignes budgétaires en termes de logiques socio-économiques. Ces dépenses permettent de lire ce que les clubs « produisent » en termes de pratique sportive, d’emploi-professionnalisation et de sociabilité.
Les dépenses liées directement ou indirectement à la pratique sportive apparaissent comme une dimension obligée de la logique économique des clubs dans la mesure où la pratique du sport représente l’objet légal et officiel de ces organisations [5].


Les logiques socio-économiques des clubs sportifs (dimensions et indicateurs)
BUDGET (dépenses)DIMENSIONS (types de production)INDICATEURS (lignes budgétaires)
Logiques socio-économiquesPratique sportive– déplacements, hébergements, restauration– achats de matériels et entretien– organisations de compétitions, frais d’arbitrage– stages sportifs– assurances sportives, licences
EmploiProfessionnalisation– salaires et indemnités– frais généraux (secrétariat, communication, assurances extra-sportives, location d’installations, impôts…)– formation
Sociabilité– événements extra-sportifs des membres (sorties…)– organisations de manifestations extra-sportives (bals, kermesses…)

Un deuxième type de dépenses renvoie à la professionnalisation apparente des clubs sportifs, c’est-à-dire à la dimension monétisée du professionnalisme [6]. Il permet de mesurer le « degré apparent de professionnalisation » du club. Ainsi, plus la part du budget consacrée à la rémunération des personnels (salaires et indemnités), aux frais de formation et de fonctionnement est élevée et plus le club développe une logique de contribution-rétribution monétisée, plus il se spécialise par l’acquisition de compétences spécifiques, plus il est professionnalisé (au sens restreint du terme).
Un troisième groupe de dépenses traduisant la logique sociabilitaire du club peut être identifié à partir des frais engagés pour l’organisation d’événements extra-sportifs de type communautaire (sorties, repas… des membres) et sociétaire (manifestations locales : bals, kermesses…).
Ces trois grands types de production articulés entre eux permettent de reconstruire une typologie des formes d’économie interne, c’est-à-dire des logiques socio-économiques des clubs.
2.3. Opérationnalisation de l’approche typologique
La construction des formes de dépenses par l’intermédiaire de la grille présentée ci-dessus nécessite que l’on passe des dimensions caractérisant les logiques socio-économiques aux indicateurs permettant d’interpréter la réalité du fonctionnement des clubs (voir tableau 1). Les dépenses ont été regroupées selon trois grandes logiques :
  • les dépenses liées directement et indirectement à la pratique sportive : elles incluent les frais de déplacement, d’hébergement et de restauration ; les frais d’arbitrage ; les frais d’affiliation et les redevances aux fédérations, ligues ou comités ; les frais de manifestations sportives (organisation de compétitions, tournois…) et les dépenses indirectement liées à la pratique sportive (achats de matériels, de vêtements et d’équipements).
  • les dépenses relatives au fonctionnement administratif et à la gestion du personnel : elles incluent les frais de secrétariat (téléphone, fax, timbres, assurances non sportives…), les achats de matériels (fax, ordinateur…) ; les salaires et indemnités des personnels ou des membres ; les frais de formation des dirigeants ou des éducateurs sportifs, les frais de publicité ; la location d’installations sportives, voire d’équipements et les assurances sportives.
  • les dépenses liées à la sociabilité du club : elles prennent en compte les frais d’organisation des différents types d’événements extra sportifs centrés sur les membres (sorties, repas de fin d’année, arbre de noël…) ou sur la sociabilité locale (bals, kermesses, concours de pétanque ou de belote, buvettes, tombolas…) [7].


Nombre de clubs et effectifs moyens de clubs par discipline (Isère et France)
Disciplines sportivesNb de clubs% Isère% France**Effectif moy. / club IsèreEffectif moy. / club France**
Football5723,228,319383
Rugby239,52,2197134
Tennis187,513,1274133
Ski145,82,9698244
Basket-ball135,4610974
Volley-ball135,42,311255
Athlétisme1252,317572
Tennis de table104,265026
Gymnastique83,31,7124105
Judo83,36,422790
Cyclisme83,33,48234
Cyclotourisme62,53,76236
Sous total19079,5 %78,3 %191,6***90,5***
Autres* < à 2,5 %4920,521,7
Nb de clubs23923977 995
* boxe française et anglaise, équitation, escrime, karaté, lutte, parachutisme, spéléologie, sports de glace, tir à l’arc, vol libre, vol à voile. ** Ministère Jeunesse et Sport Données 1990. *** Effectif moyen toutes disciplines confondues.

 
3. Esquisse d'une typologie des logiques socio-économiques des clubs
 
 
3.1. Démarche et méthodologie
L’approche typologique relative à la logique socio-économique des associations sportives s’appuie à la fois sur la littérature consacrée à l’analyse du budget des clubs et sur une base de données : les budgets des clubs de l’Isère subventionnés par le Fonds National pour le Développement du Sport (F.N.D.S.) via la Direction Départementale de Jeunesse et Sport (D.D.J.S.) en 1993. L’échantillon est constitué de 238 clubs unisport (ou une section d’un club omnisport) dont 95 % sont affiliés à une fédération sportive.
L’échantillon représente un quart des clubs isérois agréés par Jeunesse et Sports, l’agrément constituant la condition préalable à toute demande de subventions F.N.D.S.. Au niveau départemental, il représente environ 7,5 % de la population mère constituée de 3200 clubs en 1993 [8]. Cependant, l’absence de données plus fines (en termes de budget, d’effectif, de niveau de compétition…) sur cette population mère rend impossible la comparaison avec notre échantillon.
En revanche, au niveau national, deux types d’indicateurs permettent d’évaluer la représentativité (raisonnée) de l’échantillon : le poids (en termes de nombre de clubs) de chaque discipline dans l’ensemble des clubs sportifs affiliés et les effectifs moyens par discipline (voir tableau 2).
Si l’on compare la structure des clubs sportifs en Isère et en France, on constate que certaines disciplines sont assez bien représentées (football, basket-ball, tennis de table, cyclotourisme et tourisme), que d’autres sont sous-représentées (tennis et judo) et d’autres encore sur-représentées (rugby, ski, volley-ball, gymnastique et athlétisme).
Le second indicateur permet de mettre en évidence que les clubs demandeurs de subventions F.N.D.S. sont en moyenne d’une taille plus importante que la population des clubs français. En utilisant une régression par l’origine, on observe un rapport de 2,3, mais ce qu’il faut souligner, c’est que les 12 disciplines sportives sont proches de ce rapport. Cependant, cet écart de taille est à nuancer très fortement car les clubs déclarent les licenciés et non licenciés lors de demandes de subvention et ne déclarent que les seuls engagements dans les compétitions officielles (inférieurs au total des licenciés du club) lorsqu’il s’agit de reverser la part fédérale des cotisations (Kaminski, 1995). Ainsi, l’effectif moyen des clubs de l’échantillon (issu des demandes de subvention) est surestimé et l’effectif moyen des clubs au niveau national (issu des fédérations) est, à l’inverse sous-estimé. Et il semblerait bien que l’écart constaté résulte de ces sur et sous-estimations dans la mesure où, au niveau national (Irlinger et al., 1987), la proportion des non compétiteurs à l’intérieur de la catégorie des licenciés sportifs est de 41 %. Si l’on déduit cette proportion dans les données de l’échantillon, le rapport passe de 2,3 à 1,35 = (1 - 0,41) x 2,3. Par conséquent, l’échantillon, sur le plan des effectifs moyens, serait grossièrement représentatif des clubs français.
Le recours à d’autres indicateurs (non comparables à l’ensemble des clubs français) liés à la taille des clubs (montant du budget), à leur niveau de compétition, et à leur ancienneté permet de constater que l’échantillon représente une large gamme de situations. Autrement dit, malgré l’impossibilité de vérifier la stricte représentativité de cet échantillon au plan départemental ou national, on peut estimer qu’il rend compte de la diversité des profils de clubs (voir tableau 3).
3.2. Le champ des possibles : six logiques socio-économiques
L’ensemble des budgets a été reconstruit à partir de la grille présentée plus haut (voir tableau 1). Ainsi, on a pu reconstituer la structure des dépenses de chaque budget en réalisant un aller-retour entre les réflexions théoriques et les données empiriques afin d’ajuster la typologie à la réalité du fonctionnement des clubs.


Caractéristiques de l’échantillon
Niveau de compétitionNb%AnciennetéNb%
International104
National8837Avant 19605827
Régional66281960-706027
Départemental60251980-9010146
Sans niveau136
TOTAL237*100TOTAL 219*100
Montant du budgetNb%EffectifsNb%
< à 50 000 frcs3615- de 503314
de 50 à 99 000 frcs5624de 50 à 995524
de 100 à 199 000 frcs5322de 100 à 24910946
de 200 à 500 000 frcs6427+ de 2504017
+ de 500 000 frcs2912
TOTAL238100TOTAL237*100
Valeur minimale8 100 frcsValeur minimale5***
Valeur maximale3,3 mf**Valeur maximale750
* Total moins les non réponses ** mf = millions de francs *** = nombre d’adhérents

La construction des logiques économiques tient compte de la présence au sein des budgets des clubs de dépenses dominantes. Nous avons retenu les seuils suivants pour définir les caractéristiques de ces dépenses : une dominante unique si une forme de dépenses est supérieure ou égale au 2/3 du total ; à défaut, une double dominante si deux formes de dépenses sont supérieures ou égales au 3/4 du total ; le cas échéant, une triple dominante [9]. Comme toute définition de seuils, ce découpage génère un certain arbitraire et n’échappe pas aux problèmes des individus (les clubs) situés à la frontière des seuils. Cependant, les cas problématiques sont limités (moins de 10 % du total) et ce découpage semble plus pertinent qu’un découpage qui retiendrait une logique dominante à partir du seuil de 50 % du total. En effet, ce dernier risquait de classer des formes de mono-dépense dominante entre 50 et 66 % alors qu’un deuxième type de financement pouvait représenter de 49 à 33 % et constituer une double dominante [10]. Cette démarche a permis d’identifier six grands types de club du point de vue de leurs logiques socio-économiques :
  • le club prétexte à sociabilité (2 %) : les dépenses sont organisées autour de la « production » de liens sociaux de type communautaire [11]. Elles dépassent en valeur relative et en volume les dépenses liées à la pratique sportive. Il s’agit donc d’un club sportif qui détourne l’objectif apparent de l’association et la pratique sportive ne constitue alors qu’un prétexte à l’expression d’une sociabilité communautaire qui passe par l’organisation de repas en commun, de déplacements à caractère non sportifs, de fêtes locales…
  • le club traditionnel (12 %) : ici les dépenses sont équilibrées entre la pratique sportive et la sociabilité. Le qualificatif traditionnel renvoie à l’image des clubs du début du XXe siècle pour lesquels la fonction socialisatrice est constitutive du projet sportif (Callède, 1989).
  • le club sportivo-centré (38 %) : les dépenses principales sont orientées sur la pratique sportive (déplacements, matériels…). Ici, tous les moyens financiers sont au service de la production de la pratique sportive ou des résultats sportifs (la finalité compétitive du club sportif).
  • le club professionnel-communautaire (10 %) : les dépenses sont équilibrées entre la pratique sportive, la masse salariale et la sociabilité. On est en quelque sorte dans une logique de professionnalisation indissociable d’une fonction sociabilitaire et identitaire du club (Ion, 2001).
  • le club professionnalisé (34 %) : les dépenses sont équilibrées entre la pratique sportive et la masse salariale. Il s’agit d’un club dont l’objectif central réside dans la production de résultats sportifs reposant sur une certaine efficacité organisationnelle. On assiste à une professionnalisation des clubs se traduisant par la rémunération du personnel d’encadrement (Horch, 1994a).
  • – le club prestataire de service (4 %) : les dépenses principales s’organisent autour de la masse salariale et des frais de fonctionnement. Il s’agit de rémunérer des moniteurs sportifs assurant des cours individuels ou collectifs auprès d’enfants ou d’adultes. Ici, le fonctionnement du club sportif se rapproche du modèle de l’entreprise de service.
Trois lignes de rupture entre ces différents types peuvent être identifiées. D’une part, celle qui oppose les clubs « mono-producteurs » (de sociabilité, de compétitions, de services marchands ou d’emplois) aux clubs « pluri-producteurs » (traditionnel, professionnalisé et professionnel-communautaire). D’autre part, celle qui oppose les clubs engagés dans une logique de professionnalisation (prestataire, professionnalisé et professionnel-communautaire) aux clubs non professionnalisés (prétexte à sociabilité, traditionnel et sportivo-centré). Enfin, celle qui oppose les clubs producteurs de liens sociaux (prétexte à sociabilité, traditionnel et professionnel-communautaire) aux clubs centrés sur la compétition, le service ou la professionnalisation. Ces lignes de partage permettent de mettre en évidence la complexité de la structure des relations entre les types de clubs et de montrer qu’on ne peut pas réduire ces relations à une opposition centrale.
D’autre part, la répartition des clubs par logique socio-économique (voir tableau 4) montre que les clubs « sportivo-centrés » (37 %) et professionnalisés (33 %) constituent les logiques socio-économiques dominantes des clubs sportifs de l’échantillon. On observe une sorte d’équilibre entre le nombre de clubs fonctionnant selon une logique « professionnelle » (apparente) et les clubs non engagés dans une logique de professionnalisation. Il suffit de regrouper d’un côté les clubs dont les dépenses de professionnalisation sont marginales (prétexte à sociabilité, traditionnels et sportivo-centrés » : 50 %) et, de l’autre, les clubs dont ces mêmes dépenses constituent un élément structurant (professionnalisés, professionnels communautaires et prestataires de services : 50 %). Ainsi, selon nos critères, un club sur deux de l’échantillon présenterait un degré de professionnalisation apparente élevé.
 
4. Relations entre variables sportives et organisationnelles et logiques socio-économiques
 
 
Cette partie vise à relier un ensemble de variables sportives (discipline et niveau de compétition) et organisationnelles (taille, ancienneté du club) avec les logiques socio-économiques des clubs. Elle constitue un complément à l’approche typologique et compréhensive en ce sens qu’au-delà de l’identification d’un champ des possibles et des marges de liberté des clubs, elle s’interroge sur les possibles déterminations structurelles des logiques socio-économiques. Il est en effet clair que ces dernières sont déterminées par un ensemble de facteurs à la fois sociologiques (Augustin & Garrigou, 1985 ; Faure & Suaud, 1994, 1999 ; Gasparini, 1993, 1997), économiques (Heinemann, 1984, 1992 ; Horch, 1994a, 2001), politiques (Ripert, 1993 ; Hérand & Chaze, 1995), institutionnels et organisationnels (Horch, 1994b, Amis & Slack, 1996 ; Slack, 1997).
Nous nous limiterons ici aux seules variables sportives et organisationnelles. Les premières (discipline sportive et niveau de compétition) ont été retenues afin de tester l’hypothèse implicite des études empiriques sur les budgets des clubs, à savoir l’existence d’un type de dépenses par discipline sportive. Les secondes ont été sélectionnées en fonction de la littérature consacrée au management des organisations sportives. Dans ce champ, il est montré que l’ancienneté et la taille (en termes d’effectifs et de budget) influencent le degré de spécialisation des tâches, de standardisation des règles et procédures et de centralisation des décisions (Amis & Slack, 1996 ; Slack, 1997).
4.1. La relation entre la discipline sportive et les logiques socio-économiques
La table de contingence (voir tableau 5) croise les neuf disciplines sportives et les quatre logiques socio-économiques les plus présentes dans l’échantillon (plus de dix clubs pour chacune).
Afin de tester l’indépendance entre disciplines sportives et logiques socio-économiques, et compte tenu de la nullité de certaines cellules de la table, nous avons opté pour un test de permutation (Good, 1993). En fait, le résultat, avec une liaison significative au niveau 1‰, s’avère conforme à celui obtenu par le classique test du chi-carré d’indépendance de Pearson.


Répartition des six logiques socio-économiques sur l’échantillon
Logiques socio-économiquesNombre de clubsStructure en %
Prétexte à sociabilité52
Traditionnel2612
Sportivo-centré8938
Professionnel communautaire2210
Professionnalisé7834
Prestataire de service104
TOTAL230*100
* Total moins les non réponses



Disciplines sportives et logiques socio-économiques (en effectifs)
Discipline sportiveTraditionnelSportivo-centréProfessionnaliséProf. communautaireTotal
Football1213171355
Rugby295420
Ski0125017
Cyclisme2102014
Volley-ball148013
Tennis0210012
Athlétisme353112
Tennis de T.432110
Basket-ball40329

Une Analyse Factorielle des Correspondances (AFC) va permettre de décrire précisément cette liaison car les deux premiers axes représentent 90 % de l’information. Afin de présenter les résultats le plus complètement possible, nous avons développé une technique graphique originale. On sait que l’AFC, en positionnant les disciplines sur le plan de ses deux premières coordonnées factorielles, reflète au mieux les distances existant entre les pourcentages en ligne du tableau croisé. Ensuite, pour chacune des quatre logiques socio-économiques, nous avons implanté à l’emplacement des disciplines fourni par l’AFC un rectangle dont la fraction de remplissage est égale au pourcentage que cette logique représente pour la discipline en question. Ce procédé graphique de remplissage est appelé le framed-rectangle chart (Cleveland, McGill, 1984). La collection de graphiques (Graphique 1) permet de visualiser toute l’information du tableau croisé par le biais des pourcentages en ligne :
Graphique 1
IMGIMGIMGIMFAFC discipline sportive et logiques socio-économiques
Analyse des colonnes par comparaison des rectangles à l’intérieur d’un même graphique. Par exemple, dans le graphique correspondant au type traditionnel, on voit que Basket, Football, Athlétisme et Tennis de table (tous situés en haut à gauche) sont des disciplines où cette logique socio-économique est bien ancrée.
Analyse des lignes par comparaison du même rectangle de graphique à graphique. Par exemple, le tennis est une discipline dominée par une seule logique (Professionnalisé) alors que dans le football coexistent toutes les logiques.
On retirera de ces graphiques que certains clubs présentent une logique socio-économique dominante (volley-ball et tennis sont professionnalisés ; cyclisme et ski sont sportivo-centrés) et que d’autres ont des logiques socio-économiques plus diversifiées (athlétisme, basket-ball, football, rugby, tennis de table). En ce sens, la discipline sportive joue un rôle dans la détermination de l’étendue et de la combinaison des logiques socio-économiques.
En revanche et contrairement à ce que laissent supposer les enquêtes empiriques présentant la structure des dépenses moyennes par sport, la variable discipline sportive ne détermine pas de façon univoque les formes de dépenses des clubs. Autrement dit, l’existence d’une diversité de logiques socio-économiques à l’intérieur de chaque discipline sportive tendrait à montrer que les clubs peuvent composer avec les contraintes fonctionnelles de leur sport.
4.2. La relation entre les logiques socio-économiques et les variables sportives et organisationnelles
Il s’agit d’étudier la relation entre les logiques socio-économiques, une variable sportive (niveau de compétition) et les variables organisationnelles (budget, effectif et ancienneté). Des études bivariées préliminaires par des tests d’indépendance du chi-carré de Pearson ont permis de faire un tri par rapport à la variable d’intérêt : les logiques socio-économiques. D’une part, nous n’utiliserons pas la variable ancienneté car elle n’est pas reliée à la variable d’intérêt (p = 50 %). D’autre part, nous avons retenu la variable budget au détriment de la variable effectif, deux variables fortement reliées entre elles (p = 0 %) ce qui introduisait une redondance ; ce en raison de sa plus grande liaison avec la variable d’intérêt (p = 2‰ contre p = 2 %).
De plus, afin de disposer d’effectifs suffisants dans chaque catégorie, nous avons dû regrouper pour la variable niveau de compétition [12] les modalités niveau international et niveau national ainsi que les modalités sans niveau et niveau départemental. Nous avons écarté de la suite de l’analyse, pour les mêmes raisons de rareté, les logiques socio-économiques prétexte à sociabilité et prestataire de services.
La liaison entre les trois variables finalement retenues (logiques socio-économiques, niveau de compétition et budget), a été analysée à l’aide du modèle log-linéaire (voir détails techniques en annexe 2). Le modèle sélectionné, dit modèle d’association homogène souligne la complexité des relations unissant ces trois variables. Pour ajuster correctement les données, il faut en effet rendre compte simultanément de trois interactions doubles : budget͇logiques, budget͇niveau et niveau͇logiques (dont l’apport au modèle est pour toutes significatif au niveau 1‰). Chaque couple de variable est relié, mais il est nécessaire de contrôler l’effet de la troisième variable pour en décrire l’interaction pure. Ceci est réalisé par une méthode dérivée de la technique des odds-ratio (Agresti 1996) décrite en annexe 2. En un mot, il s’agit de reconstruire les tables de contingence bi-variées mais, d’une part, en respectant le nombre exact de clubs dans chaque catégorie et surtout, d’autre part, en reflétant l’interaction pure entre les deux variables comme elle apparaît corrigée grâce au modèle log-linéaire.
Le graphique 2 présente les pourcentages lignes pour les trois tableaux de contingence corrigés de l’influence de la troisième variable. On constate (graphique de droite) que le budget est très fortement lié au niveau de compétition : plus le niveau de compétition est élevé et plus le budget l’est également. D’autre part (graphique de gauche), les clubs professionnels communautaires, traditionnels et professionnalisés forment un continuum du niveau de compétition départemental jusqu’au niveau national (et international). Les clubs sportivo-centrés, quant à eux, échappent à cette logique car ils évoluent essentiellement à la fois au niveau départemental et, surtout, au niveau national (ou international). Sur le graphique central, les types de clubs sont classés du haut vers le bas en fonction des montants de budgets croissants. Les tailles de budget plus modestes des clubs sportivo-centrés et traditionnels sont clairement mises en exergue. A l’inverse, les clubs professionnels communautaires et professionnalisés ont des budgets beaucoup plus élevés. Les types de clubs peuvent donc être classés en fonction du montant de leur budget de façon croissante : sportivo-centré, traditionnel, professionnel-communautaire et professionnalisé.
Graphique 2
IMGIMGIMGIMFTables de contingence bi-variées corrigées de l’influence de la troisième variable. Pour chaque table, la somme des hauteurs des barres dans une ligne fait 100 % (% en ligne)
Au total et en simplifiant, les clubs sportivo-centrés sont plutôt de petite taille (en termes de budget et d’effectif) et présentent un niveau de compétition contrasté ; les traditionnels sont plutôt de taille moyenne et évoluent à un niveau de compétition intermédiaire ; les professionnels communautaires sont plutôt de grande taille et évoluent à un faible niveau de compétition ; les professionnalisés sont plutôt de grande taille et présentent un niveau de compétition élevé.
On aurait pu s’attendre à une relation simple du type : étant donné que le niveau de compétition est très relié au montant du budget et que les logiques socio-économiques peuvent être en grande partie ordonnées en fonction de ces montants (sportivo-centré et traditionnel versus professionnel-communautaire et professionnalisé), on peut prédire le niveau de compétition des différentes logiques socio-économiques. Or, le modèle montre que les relations entre les variables sont plus complexes que cela. En particulier, le nombre important de clubs sportivo-centrés (petits budgets) évoluant à un niveau de compétition élevé ou de professionnels-communautaires (grands budgets) ayant un niveau de compétition départemental montre que les logiques socio-économiques ne sont pas entièrement dépendantes de la taille et du niveau de compétition. Autrement dit, à partir de ces premiers résultats, on peu souligner que les clubs possèdent bien une marge de liberté dans la détermination de leur rapport à l’économie.
 
Conclusion et perspectives
 
 
La typologie que nous avons construite ne vise pas à ranger définitivement des organisations à l’intérieur de catégories, c’est-à-dire à « classer pour classer ». Elle sous-tend au contraire que les clubs peuvent passer d’une logique socio-économique à une autre. D’inspiration compréhensive et cherchant à restituer la signification sociologique de la production des clubs sportifs, elle tente de montrer qu’il existe une pluralité de rapports à l’économie au sein de ces associations. Cette diversité est d’autant plus remarquable qu’elle se développe dans un contexte de rationalisation des associations sportives [13] qui tendrait à homogénéiser leurs logiques de fonctionnement. In fine, elle mettrait en évidence les marges de liberté dont disposent les acteurs sociaux face à ce processus, leur capacité à réinterpréter et à construire le sens de leurs actions économiques, à composer avec les contraintes de la rationalisation. Cependant, dans une optique sociologique (Schnapper, 1999), on ne peut pas céder à l’idée d’une pure indétermination des logiques socio-économiques des clubs. C’est en ce sens que l’on peut parler de champ des possibles logiques socio-économiques.
L’analyse statistique des relations entre les variables sportives et organisationnelles et les différents rapports à l’économie tendrait à confirmer l’existence de ces marges de liberté dans la mesure où la taille, la discipline sportive et le niveau de compétition ne déterminent pas de façon univoque les logiques socio-économiques des clubs. Cela confirme d’ailleurs les résultats obtenus par Demoustier et Ramisse (1999) sur l’ensemble des secteurs associatifs (sport, loisir, culture, santé…).
En termes de perspectives, la plus évidente et la plus immédiate consisterait à travailler sur un échantillon plus important de clubs sportifs afin, notamment, de traiter statistiquement la relation entre discipline sportive et logique socio-économique. Dans ce sens, il s’agirait de réduire le nombre de disciplines (les 10 sports les plus importants par exemple), mais d’augmenter le nombre de clubs par discipline.
Au-delà de cette perspective à court terme, il convient de poser les bases d’un programme de recherche plus vaste fondé sur la sociologie économique des clubs sportifs. Deux grands axes de recherche peuvent être identifiés.
Le premier, sur le plan typologique, consisterait à identifier les formes de financement des clubs sportifs dans la même perspective théorique et à rechercher les éventuelles relations entre formes de financement et formes de dépenses. Autrement dit, y a-t-il congruence entre le type de ressources et le type de dépenses ? Quelles sont les différentes logiques productives des clubs, c’est-à-dire les combinaisons entre logique économique interne et externe ?
D’autre part, il conviendrait de développer une approche dynamique des formes de financement et de dépenses des clubs sportifs. Il s’agirait alors de constituer un panel de clubs sportifs susceptible d’être suivi sur une période de 10 ou 15 ans. Autrement dit, quelles sont les tendances d’évolution des clubs sportifs en matière de financement et de dépenses ?
Le deuxième axe du programme, au-delà de ces approches typologiques et quantitatives, viendrait compléter et enrichir les analyses reposant principalement sur des critères dits objectifs (effectifs, montants…). En effet, les types de logiques socio-économiques décrites dans cet article ne révèlent que des formes de fonctionnement apparentes. En ce sens, la professionnalisation apparente (mesurée à partir de la rémunération de l’encadrement sportif) ne révèle qu’une des dimensions de ce phénomène. La professionnalisation des organisations sportives passe en effet par des processus (amélioration, sélection des compétences bénévoles…) qui échappent à l’inscription budgétaire.
Comprendre les logiques socio-économiques des clubs nécessite en effet de développer des analyses plus qualitatives (monographies), micro-sociologiques ou ethnographiques qui permettent de réintroduire de façon plus fine et approfondie le rôle des acteurs et de leurs subjectivités en termes d’action collective, de pouvoir, d’identité et de culture (Faure & Suaud, 1994, 1999 ; Gasparini, 1993, 1997 ; Ion, 2001 ; Nier, 2001).

Annexes



Résultats des enquêtes sur la structure des recettes des clubs sportifs (en %)
IMGIMG	Limousin 1991
(500 clubs)	 Haut-Rhi...IMGIMF
Limousin 1991 (500 clubs) Haut-Rhin 1993 (443 clubs) Charente Maritime 1995 (298 clubs) Seine-et-Marne 1998 (889 clubs) Limousin 1998 (clubs n.c.) Echantillon France* 1993 (470 clubs) Subventions 18,7 25,1 19,8 27 23,9 22,1 Sponsors et publicité 10,9 3,2 12 4 n.c 13,3 Manifestations sportives et extra-sportives 34,9 29 43,7 29 n.c. 39,6 Cotisations 31,5 24,1 18,8 36 13 (et dons) 24,8 (et dons) Autres 4,3 18,4 4,7 4 2,7 5,2 Total en % 100 100 100 100 100 100 Total en millions de francs 112,200 n.c.** n.c. 117, 843 220 28 000

 
Annexe 2
 
 
Le modèle log-linéaire d’association homogène
Le modèle log-linéaire (Agresti, 1996) permet de décrire les relations existant entre un ensemble de variables qualitatives (ici trois variables seulement : niveau de compétition, montant du budget et logiques socio-économiques). Les tests d’analyse de déviance montrent que toutes les interactions doubles sont nécessaires pour modéliser correctement la table de contingence à trois entrées résultant du croisement entre les variables de l’étude (ils sont tous significatifs au niveau 1‰). Il s’agit du modèle dit d’association homogène (Agresti, 1996, 151) :
La sélection de ce modèle indique que la relation entre les trois variables n’est pas simple : les variables sont toutes conditionnellement dépendantes. L’association partielle où l’effet de la troisième variable est contrôlé, est celle qu’il convient de décrire. Ce que nous indique également ce modèle, c’est que cette association partielle est différente de celle que nous obtenons en traitant directement la table de contingence bi-variée correspondante. Conceptuellement, la situation est la même qu’en régression multiple lorsqu’on calcule des corrélations partielles.
La standardisation de tableau
Nous allons présenter les résultats de l’association entre deux variables corrigées de l’effet de la troisième. Habituellement, cette association est décrite par la technique des odds ratios (Agresti, 1996, 151-152) qui ressemble à la méthode des contrastes utilisée en analyse de variance. Nous proposons d’améliorer cette technique dont les capacités d’interprétation sont faibles par une correction de la table de contingence. Il s’agit d’ajuster la table de contingence originelle entre deux variables en reflétant les odds ratios qui décrivent complètement l’association partielle entre les deux variables, tout en se calant sur les marges de la table originelle, c’est-à-dire en conservant les véritables effectifs des catégories pour chaque variable séparément.
Pratiquement, cela se réalise en modélisant la table de contingence originelle entre deux variables par le modèle d’indépendance mais en ajoutant en offset les odds ratios partiels. Un exemple d’un tel calcul dit de standardisation de tableau est développé dans Agresti (1990, 198, mais pour un tout autre objectif). L’interprétation peut alors se faire comme pour une table de contingence classique en présentant, par exemple, les pourcentages lignes de la table corrigée (Graphique 2).
Le modèle linéaire généralisé
Enfin, il convient de remarquer que l’écart observé entre le modèle d’association homogène et les données (on parle techniquement de résidus) est difficilement explicable par la loi de Poisson comme le réclame le modèle log-linéaire classique. Une loi normale a été testée à sa place ; ce nouveau modèle est un modèle linéaire généralisé (McCullagh & Nelder, 1989) avec lien logarithmique. Les tests et les estimations sont qualitativement très proches de celle obtenues avec le modèle log-linéaire mais il présente un meilleur comportement de ses résidus qui incline à le préférer. Les calculs et le graphique 2 obtenus à l’aide du logiciel S-Plus® sont en fait basés sur ce modèle généralisé.
 
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·  Weber M. (1965) Essais sur la théorie de la science. Paris : Plon.
 
NOTES
 
[*]27-29 Bd du 11 novembre 1918 69622 Villeurbanne Cedex (Tél : 04.72.43.26.91)
[1]Elles portent sur les clubs de la région du Limousin (500 clubs), des départements du Haut-Rhin (400 clubs), de la Seine-et-Marne (830 clubs), de la Charente-Maritime (298 clubs), et des villes de Brive (81 clubs) et de Carpentras (30 clubs). Voir Bourg & Nys (1997), La Lettre de l’Economie du Sport 107 (1991), 255 (1994) et 317 (1995) et l’Observatoire de l’Economie du Sport Limousin (1998).
[2]Elles calculent également un ensemble de ratios portant sur les types de recettes/dépenses par adhérent (montant du budget, subvention…).
[3]Dans ce cas, les comportements bénévoles sont « considérés soit comme un investissement dont l’individu espère des gains futurs, soit comme un moyen d’accroître une satisfaction immédiate (…). L’action bénévole n’existera que si le coût d’opportunité lié au don de temps est au minimum compensé par un ensemble d’avantages matériels ou immatériels » (Mossé, 1998, 41).
[4]Il ne s’agit pas pour autant d’opposer la théorie à l’empirisme ou la démarche déductive à la démarche inductive puisque le résultat de la typologie découle d’une confrontation entre ces deux activités intellectuelles (Schnapper, 1999).
[5]Il ne s’agit pas pour autant d’opposer la théorie à l’empirisme ou la démarche déductive à la démarche inductive puisque le résultat de la typologie découle d’une confrontation entre ces deux activités intellectuelles (Schnapper, 1999).
[6]Cependant, on ne saurait déduire directement de ce type de dépenses la dimension communautaire (adhérent-membre) ou marchande (adhérent-client).
[7]Cependant, on ne saurait définir la professionnalisation par cette seule dimension (Loirand, 1995 ; Chantelat, 2001 ; Ion, 2001).
[8]Le fait que les dépenses de sociabilité soient supérieures ou inférieures aux recettes de sociabilité ne constituent pas un indicateur suffisamment fiable pour repérer les clubs à « vraie » sociabilité (déficit), des clubs instrumentalisant la sociabilité dans une logique marketing (bénéfice).
[9]Estimation à partir des Tableaux de l’Economie Rhône-Alpes 1989 (2 738 clubs en Isère) et des créations annuelles d’associations sportives (La Lettre de l’Economie du Sport, 305, 1995).
[10]A l’exception des dépenses de sociabilité pour lesquelles l’identification du type prétexte à sociabilité s’est faite lorsque les dépenses de sociabilité étaient supérieures aux dépenses liées à la pratique sportive (déplacements… et achats de matériels). On peut en effet supposer qu’il existe une dépense « incompressible » liée à la pratique sportive qui diminue de fait la part relative des dépenses liées à la sociabilité dans le total des dépenses.
[11]Cela ne signifie pas qu’il n’existe aucune forme de sociabilité au sein des autres types de clubs. Il s’agit simplement de sociabilités non communautaires.
[12]Le niveau de compétition est en fait le plus haut niveau de compétition du club, c’est-à-dire au moins une équipe pour les sports collectifs et au moins 2 % de l’effectif total pour les sports individuels.
[13]Processus de rationalisation résultant de mutations socio-économiques globales (Laville & Sainseaulieu, 1998) et de transformations à la fois économiques, sociologiques et politiques du système sportif lui-même (Ripert, 1993 ; Hérand & Chaze, 1995 ; Heinemann, 1988 ; Horch, 1994a, 1998).
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