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2001/3 (no 56)



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Le 150e anniversaire de la naissance de Joseph Sansbœuf, au mois de novembre 1998, a été l’occasion de retracer quelques-uns des engagements de cet homme qui ne fut pas seulement l’un des pionniers de la gymnastique associative française. Cet Alsacien de Guebwiller, dont la personnalité publique est apparue au début des années 1880, à une époque où le paysage politique français est dominé par le gouvernement de gauche républicaine, n’est pas un inconnu pour ceux qui s’intéressent à l’histoire des activités physiques en France. Son nom, souvent associé à Paul Déroulède, est généralement évoqué dans le cadre de la propagande et du développement de l’éducation patriotique et militaire au cours des deux dernières décennies du XIXe siècle.

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Malgré tout, les études consacrées aux hommes et aux mouvements qui ont servi la cause des gymnastiques et des sports au cours du dernier quart du XIXe siècle n’accordent à Joseph Sansbœuf qu’une place discrète. Jusqu’à ce jour, aucune étude biographique ne lui a été vouée. Pourtant, la liste de ses titres est éloquente. Commandeur de la Légion d’Honneur, Officier de l’Instruction Publique, médaille d’or de l’Education Physique, Fondateur et président de plusieurs institutions au service des activités physiques, militaires et patriotiques, il fut également un des pionniers en matière de concours interscolaires de gymnastique. De plus, son œuvre ne se limite pas au développement de la gymnastique hexagonale. Il contribua, en tant que délégué de l’Union des Sociétés de Gymnastique de France (USGF), à la fondation de la Fédération Européenne de Gymnastique (FEG).

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En retraçant quelques-uns des épisodes d’une existence qui a duré près de 90 ans, notamment son parcours depuis ses années de jeunesse et de formation en Alsace au sein de la Société de Gymnastique de Guebwiller jusqu’à son action en faveur de la Ligue Nationale d’Education Physique (LNEP) en passant par son militantisme patriotique et républicain au sein de la Ligue des Patriotes (LDP), nous voulons souligner les contributions de Joseph Sansbœuf dans le vaste mouvement de mobilisation autour des exercices physiques qui se propage en France à une époque cruciale de l’histoire politique française : la période fondatrice de la Troisième République (Grévy, 1998). Plus globalement, les engagements de Sansbœuf nous plongent au cœur des réseaux de sociabilités (Société de gymnastique, Loge Maçonnique, Association Générale des Alsaciens-Lorrains…) mis en place à Paris par les Alsaciens protestataires après la guerre de 1870.

1 - Les années de jeunesse et de formation à Guebwiller

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Joseph Sansbœuf, né à Guebwiller le 6 novembre 1848, est le sixième enfant d’une famille catholique relativement modeste. Sa mère, Marie-Ursule Sansbœuf (1818-1894) est ouvrière de fabrique en 1841 au moment de son mariage avec Joseph Sansbœuf (1819-1878), tourneur, né à Munster en Moselle [2]  De l’Association des Gymnastes Alsaciens (AGA) créée... [2] . De cette union naîtront treize enfants dont six décèdent dans les premières années de leur vie. Au début des années 1860, il participe en tant qu’élève aux séances d’exercices que la Société de Gymnastique (SG) organise pour les enfants de Guebwiller. Au sujet de son itinéraire scolaire et de sa formation professionnelle, nous savons seulement que son apprentissage s’effectue, comme petit commis, dans l’entreprise de l’ingénieur-architecte Jean-Jacques Ziegler-Schlumberger. Avant 1870, il est associé à la direction de travaux importants, notamment la construction du système d’écluses du Lac du Ballon, situé sur les hauteurs de Guebwiller.

1.1 - Un engagement associatif déterminant

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Après avoir été initié à la gymnastique dans le groupe des élèves, Joseph Sansbœuf est proposé comme membre actif, le 6 janvier 1866 par Fritz Greiner, secrétaire de la SG. Formé selon la méthode suisse, par le professeur d’origine helvétique de la SG de Guebwiller, François Basler, Sansbœuf figure rapidement en bonne place sur les palmarès des différents concours organisés localement et régionalement. Le 23 septembre 1866, il participe à son premier concours. L’année suivante. le 26 mai 1867, il obtient le premier prix au concours de la SG Guebwiller auquel prennent part 25 gymnastes. A Epinal en 1868 et à Strasbourg en 1869, il figure parmi les lauréats (Sansbœuf, 1899).

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L’engagement associatif de Sansbœuf ne se limite pas à sa participation comme gymnaste actif talentueux. Très tôt, avant même d’avoir 18 ans, il participe à la vie de la Société comme membre adjoint du Comité. Il est également nommé délégué des gymnastes de Guebwiller au sein de l’Association des Gymnastes Alsaciens (AGA). Cette union fraternelle, constituée au milieu des années 1860 à l’initiative des dirigeants de la SG de Guebwiller, notamment Edouard Winckler (1829-1905) président de la SG de Guebwiller et Jean-Jacques Ziegler (1825-1888), regroupe à ses débuts six sociétés alsaciennes (Charpier, 1996).

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A cette époque les activités des gymnastes dépassent le simple cadre des gymnastiques. Ils organisent également des excursions auxquelles participent quelques-uns des plus grands notables de la ville appartenant aux familles Bourcart, Frey, Schlumberger… En plus de la marche au son des clairons et trompettes et des séquences réservées aux exercices de gymnastique, l’excursion donne lieu à des moments de restauration qui prennent dans certains cas la forme de réels banquets. C’est à une véritable expérience physique et collective, dont la portée est à la fois hygiénique, roborative mais aussi sociale, conviviale et politique à laquelle prennent part ces gymnastes-excursionnistes. Finalement, en regroupant dans la montagne une partie des élites municipales autour d’une table, le repas en commun de l’excursion des gymnastes s’apparente à une réunion politique dont la scénographie rappelle le dispositif de la sociabilité républicaine clandestine (Ihl, 1996). Il faut souligner que Edouard Winckler et Jean-Jacques Ziegler ne cachent pas leur sensibilité patriotique et leur attachement aux symboles républicains (Charpier, 1996). Francs-maçons, ils appartiennent à la loge de La Parfaite Harmonie de Mulhouse (Klenck, 1867, 48) qui est à cette époque un foyer de républicains (Leuilliot, 1954, 364). Cette loge mulhousienne compte parmi ses membres le Frère Jean Macé (initié à l’occasion de la fête solsticiale de l’été 1866) ardent républicain, propagateur des bibliothèques communales et fondateur de la Ligue de l’Enseignement au cours de l’automne 1866 (Macé, 1880-1881, 13).

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En adhérant à la société de gymnastique, Joseph Sansbœuf est plongé au cœur d’une éducation et d’une formation qui vont bien au-delà des gymnastiques. A la pratique des exercices corporels se superpose une éducation patriotique et politique qui marquera sa vie.

2 - Un des leaders de la gymnastique française à Paris

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A partir de 1871, l’Alsace annexée subit la première vague de la doctrine pangermaniste de l’Empire prussien. Les Alsaciens refusent massivement l’annexion et la germanisation qui l’accompagne.

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Comme de nombreux Alsaciens de son âge, en particulier ceux engagés dans une association patriotique (Sieffermann, 1910), Sansbœuf répond à l’appel de Gambetta appelant sous les armes tous les hommes non mariés jusqu’à l’âge de 35 ans. Combattant de l’armée du Rhin au cours de la guerre de 1870, le sergent-major Joseph Sansbœuf de la 8e compagnie de la Garde Mobile est fait prisonnier de guerre à l’issue de la capitulation de la place de Neuf-Brisach le 10 novembre 1870. Envoyé à Rastadt en Allemagne, il est libéré au mois de mars de l’année suivante. En 1871, il s’installe à Paris où il exerce sa profession avec Jean-Jacques Ziegler qui avait ouvert un bureau d’architecture au cours de l’année 1869. Ayant opté pour la France le 27 août 1872, il contribue, avec d’autres Alsaciens, à dynamiser la vie associative parisienne et à poser les bases structurelles et institutionnelles de la gymnastique française.

2.1 - Sa mission : dynamiser la vie associative des gymnastes en France

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Dès son arrivée à Paris, Joseph Sansbœuf participe à la reprise des activités des gymnastes locaux. Il adhère à la SG La Nationale et accède en quelques mois à la présidence de cette société considérée comme le lieu où se fédèrent toutes les initiatives en matière de gymnastique française. Avec Jean-Jacques Ziegler, Joseph Sansbœuf est l’un des 19 délégués issus de 9 sociétés qui décident au mois de septembre 1873 de créer l’Union des Sociétés de Gymnastique de France (USGF). Après Eugène Paz, Doyen et De Jarry, Jean-Jacques Ziegler est nommé président de l’USGF en 1877 pour une durée d’un an. Joseph Sansbœuf, qui vient en 1876 de fonder l’Association des Sociétés de Gymnastique de la Seine (ASGS), première association départementale de gymnastes, occupe aux côtés de Ziegler les fonctions de secrétaire général de l’USGF. Les deux hommes contribuent également à la création de la SG Alsacienne-Lorraine fondée au cours du second semestre de l’année 1876 (Flach, 1877). D’autres Alsaciens comme Maurice Larger, les frères Philippe et Jean-Baptiste Muller, Henri Wuest ou encore Jean-Baptiste Schlundt fondent en 1875 la SG de Puteaux.

2.2 - Alsaciens protestataires et réseaux de sociabilités

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Ziegler et Sansbœuf sont aussi membres d’un vaste groupement d’Alsaciens protestataires, l’Association Générale des Alsaciens-Lorrains (AGAL) de Paris. Cette association, constituée lors de l’été 1871, ne cache pas sa préférence pour les républicains, en particulier ceux de l’Union républicaine regroupés derrière Léon Gambetta. A chacune de ses manifestations, l’AGAL et ses sociétés associées font retentir le même leitmotiv : Unissons-nous pour relever la Patrie !

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Avec l’AGAL, d’autres organisations souvent animées par les mêmes Alsaciens-Lorrains comme l’Union Française de la Jeunesse (UFJ), l’Union des Femmes de France (UFF) ou encore la Loge d’Alsace-Lorraine manifesteront leur ferveur patriotique, républicaine, et leur soutien à Gambetta. Au lendemain de la mort de Gambetta en janvier 1883, qui est ressentie par les protestataires des provinces perdues, comme une terrible catastrophe et une inconsolable douleur, débute une vaste mobilisation orchestrée par les principaux leaders des organisations d’Alsaciens-Lorrains, afin de lui rendre hommage et de perpétuer son souvenir. En tant que Président-Fondateur de la Fédération des Sociétés Alsaciennes-Lorraines de France et des Colonies (FSALFC), Joseph Sansbœuf organise, à partir des années 1890, les manifestations patriotiques annuelles à la maison mortuaire de Gambetta à la ville d’Avray.

2.3 - L’instauration des Fêtes de la « Régénération nationale »

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Les gymnastes alsaciens installés à Paris jouent un rôle prépondérant sur le développement et la structuration de la gymnastique en France et en particulier sur la construction et l’essor de l’USGF et des fêtes fédérales.

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Afin de propager les exercices gymnastiques et de démontrer publiquement tous les services que leur vulgarisation pourrait rendre à notre pays [3]  Registre d’état-civil, M 1841, acte n°27. Tables décennales... [3] l’USGF organise à Paris, les 16 et 17 mai 1875, la première grande Fête de la « Régénération nationale ». Présidée par Jules Simon, elle se termine par un banquet dans le salon du Grand Orient de France. La direction de cette manifestation est confiée à Jean-Jacques Ziegler. A ses côtés, Sansbœuf assure la fonction de secrétaire général du Comité d’organisation. Invités par ces deux hommes, plusieurs gymnastes alsaciens issus des sociétés de Mulhouse, Strasbourg, Colmar et Guebwiller se présentent au Pré Catelan et défilent en tête du cortège derrière le drapeau tricolore de la société de Guebwiller emporté pour l’occasion et cela malgré les menaces de dissolution annoncées par l’administration allemande.

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Les Alsaciens ne sont pas des novices dans ce genre d’organisation. En effet, Jean-Jacques Ziegler a eu l’occasion en Alsace de mettre sur pied plusieurs fêtes de gymnastique. C’est lui qui est chargé d’organiser, le 12 mai 1861 à Guebwiller, la première fête de gymnastique en France (Charpier, 1997, 78). En tant que président de l’Association des Gymnastes Alsaciens, Ziegler assure également le bon déroulement des fêtes de Colmar en 1867 ou encore celle de Strasbourg au mois de juin 1869. L’Alsace est en quelque sorte au Second Empire un laboratoire pour les gymnastiques dont les expériences vont être largement exploitées au cours de la phase d’institutionnalisation de la gymnastique en France lors de la Troisième République.

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Chaque année, la fête de l’USGF va inciter les gymnastes alsaciens à manifester leur sentiment français et à exprimer leur lutte contre la germanisation de leur région. De Roubaix, de Reims, de Clermont-Ferrand, ou encore de la Rochelle, les appels en direction des sociétés alsaciennes se font avec ferveur. Venez, vous qui avez été des Français comme nous ; vous, fils d’Alsace et de Lorraine, qui pleurez votre pays perdu ! Au milieu de nos populations qui vous acclameront, vous reconnaîtrez aisément la voix de la patrie vous glorifiant dans vos misères !… Venez [4]  Lettre de Jean-Jacques Ziegler, adressée à la SG de... [4] . La présence des gymnastes alsaciens à ces manifestations, orchestrées par la diaspora des gymnastes ayant quitté l’Alsace, dynamise et exacerbe, dans une certaine mesure, le sentiment patriotique et parfois nationaliste des Français.

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A la fin des années 1870, les bases institutionnelles de la gymnastique associative française sont posées. Par son organisation de type associatif, son empreinte militaire ou encore cette capacité mobilisatrice qu’elle manifeste lors des fêtes fédérales, l’USGF participe à la modernisation politique en inventant les organisations de masse à vocation politique. Autrement dit, en participant à la nationalisation des masses le mouvement gymnastique devient un partenaire et une force politique de la République. En Alsace, l’administration allemande n’apprécie pas le comportement ostentatoire manifesté par quelques gymnastes qui multiplient les provocations. A partir de 1878, le cadre relationnel qui prévaut est celui de la dialectique provocation/répression.

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Dans ce cadre, l’engagement de Joseph Sansbœuf en faveur de la gymnastique prend une dimension plus politique et militante. Son action, soutenue par les organisations d’Alsaciens-Lorrains protestataires créées au cours de la décennie 1870 à Paris, entraîne dans son sillage l’ASGS et l’USGF.

3 - Un acteur de la mobilisation nationale et de ses institutions

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Avec la Présidence de Jules Grévy en 1879, on assiste à une véritable mobilisation afin que s’opère le redressement national. En peu de temps, les initiatives en faveur de la promotion des exercices physiques et militaires de la jeunesse se multiplient. Obligation scolaire renforcée de l’éducation physique, création de commissions et d’institutions diverses donnent une nouvelle impulsion au mouvement en faveur des activités physiques (Arnaud, 1991).

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Avec quelques-uns des acteurs de cette dynamique, comme Pierre de Coubertin, Georges Demenÿ, Paul Déroulède, Paschal Grousset ou encore Jean Macé, l’ambition de Joseph Sansbœuf est de mettre en place de nouvelles structures visant à créer une jeunesse forte dans lesquelles la gymnastique et plus globalement les activités physiques et militaires apparaissent prioritaires. Son combat pour réveiller les esprits et libérer l’Alsace-Lorraine trouve de nouveaux alliés.

3.1 - Sansbœuf et Demenÿ

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Avant de constituer en 1880 avec le franc-maçon Emile Corra, l’Ecole mutuelle de gymnastique rationnelle, plus connue sous le nom de Cercle de gymnastique rationnelle (1880-1886), dont les travaux s’adressent en premier lieu aux instituteurs, Georges Demenÿ (1850-1917) a été un pratiquant et un moniteur de gymnastique (Collot-Laribe, 1985, 154). Elève de Triat, puis responsable des séances d’exercices à la SG La Nationale, Demenÿ est en relation étroite avec Sansbœuf qui préside cette société parisienne. En tant qu’architecte, Joseph Sansbœuf assure en 1881 en collaboration avec Demenÿ la réalisation des plans et la construction de la Station physiologique de Etienne-Jules Marey, installée au parc des Princes dans le bois de Boulogne (Mannomi, 1997). C’est également par l’intermédiaire de Joseph Sansbœuf que les cours de moniteurs organisés par l’ASGS en 1880 sont confiés à Georges Demenÿ (Thibault, 1972, 92). Les relations permanentes entretenues entre l’USGF et Demenÿ vont conduire ce dernier, sur la proposition de Charles Cazalet, président de l’USGF à partir du tournant du siècle à la direction du Cours Supérieur d’Education Physique créé en 1903 (Barrull, 1984, 215).

3.2 - Fondateur de La Ligue des Patriotes

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L’attitude déployée à Paris par quelques personnalités, afin de créer un centre d’action pour réveiller les esprits et concentrer les efforts vers un même but : la révision du traité de Francfort, la libération de L’Alsace-Lorraine et la reconstitution de la France Intégrale (Hamel, 1931, 734), se concrétise au cours d’une cérémonie organisée par Joseph Sansbœuf et ses gymnastes de la Seine, le 18 mai 1882.

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Ce jour-là, la fête donnée dans le gymnase de l’Alsacien Heiser à l’occasion de la remise du drapeau offert par Mme Thiers à l’ASGS réunit tout un aréopage de protestataires. Après les exhibitions des gymnastes et la cérémonie de remise du drapeau, quelques discours sont prononcés. Joseph Sansbœuf insiste sur l’importance de l’éducation physique pour le relèvement de la Patrie. Après lui, Paul Déroulède expose les espoirs et le but de son projet ambitieux : voir naître un lien fraternel entre tous les patriotes du pays au sein d’une ligue de défense nationale, afin de développer partout et en tous, l’esprit patriotique qui fait passionnément aimer la Patrie, l’esprit militaire qui la fait servir patiemment et vaillamment, l’esprit national qui est la connaissance exacte et raisonnée des intérêts et des besoins de la nation entière (Déroulède, 1887, 5). Selon Joseph Sansbœuf, l’intervention de Déroulède mobilisa une assemblée déjà conquise pour se traduire par un acte concret : la fondation d’un groupement qui rallierait autour des sociétés existantes tous les Français de bonne volonté ayant au cœur l’amour de la Patrie (Hamel, 1931, 734). La LDP était née.

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Un registre sur lequel Félix Faure avait déposé cette formule concise et énergique : Qui vive ? France ! permis d’enregistrer les adhésions des sympathisants. Le soir même, un Comité provisoire présidé par l’historien national Henri Martin était formé.

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En rassemblant toutes les sociétés ayant un but national, cette nouvelle organisation patriotique forgée par Déroulède se donne pour but le développement des forces morales et physiques, la restauration de la grandeur de la France et l’exaltation du patriotisme. Les sociétés de gymnastes de la Seine sont les premières à répondre à l’appel de Déroulède. Consacré véritable Alsacien quelques mois auparavant à l’occasion de la Fête de Noël de l’AGAL en 1881, Déroulède sait qu’il peut compter aussi sur le soutien des nombreux Alsaciens regroupés dans les diverses associations qu’ils ont fondées. Avec les membres de l’AGAL, nombreux sont ceux qui expriment leur satisfaction de voir naître cette ligue qui annonce non seulement l’heure de la Revanche mais aussi et surtout le grand réveil de la France (Journal L’Alsacien-Lorrain, du 28/5/1882).

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D’une certaine manière, la Ligue des Patriotes fait cause commune avec la Ligue Française de l’Enseignement créée par Jean Macé. Toutes les deux émanent du giron républicain (Chambat, 1980, 151) et bénéficient de l’appui des francs-maçons, en particulier ceux de la Loge d’Alsace-Lorraine. Elles poursuivent les préoccupations de la Commission d’Education militaire instituée par Paul Bert en janvier 1882 avant qu’elles ne soient prises en main par Jules Ferry quelques semaines plus tard.

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Contrairement à la version donnée par Déroulède, indiquant que c’est par « hasard » qu’il assistait à la fête organisée par Sansbœuf (Déroulède, 1887, 166), tout laisse à penser, que la création de la LDP ne doit rien à l’improvisation (Joly, 1996, 282). En effet, Sansbœuf précise que c’est au cours d’un entretien avec Déroulède, se déroulant dans les locaux du Journal Le Drapeau en présence de Louis d’Hurcourt, que la décision fut prise de créer un centre d’action patriotique portant le nom de Ligue des Patriotes (Hamel, 1931, 734). De plus, quelques jours avant la fête, Paul Déroulède dévoile son projet dans un article adressé aux « Mauvais Français » paru le 7 mai 1882 dans le Journal l’Alsacien-Lorrain, en informant qu’il est temps que nous formions contre vous la Ligue des Patriotes, la coalition des honnêtes gens.

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Autrement dit, le rassemblement par Sansbœuf, de Déroulède et de quelques-uns des membres ayant appartenus à la Commission d’éducation militaire présidée par Paul Bert, notamment les deux vice-présidents Félix Faure et Henri Martin, correspond en quelque sorte à une opération montée. La création de la LDP s’est forgée en réaction face à l’attitude de Jules Ferry, Ministre de l’Instruction publique, et la cérémonie organisée par Sansbœuf tombe à pic, d’autant plus qu’elle permet à Déroulède de disposer immédiatement d’une base d’adhérents.

3.3 - Sansbœuf exacerbe la protestation en Alsace

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En plus de ses responsabilités fédérales et associatives, Joseph Sansbœuf mène dès 1882, une intense campagne en faveur de la LDP. Ses engagements parisiens ne l’empêchent pas de revenir régulièrement en Alsace. Lors de ses fréquentes visites, il participe aux réunions du Comité de l’AGA, dont il est le correspondant à Paris, ainsi qu’à celles de la SG de Guebwiller. A cette occasion, il exacerbe le mouvement de protestation des gymnastes restés en Alsace et les encourage à manifester leur attachement aux symboles patriotiques français et républicains.

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Le 18 août 1883, lors de la réunion du Comité de l’AGA à Guebwiller Joseph Sansbœuf fit à l’assemblée l’agréable surprise de lui offrir, au nom des gymnastes Parisiens, une certaine quantité de médailles commémoratives frappées à l’occasion des fêtes de gymnastique d’Angoulême, avec le modèle en plâtre de Mercié et divers autres objets touchant à la gymnastique [5]  Lettre du Comité d’organisation de la VIème Fête Fédérale... [5] . Le lendemain, il participe à la VIIIe fête de l’AGA. Il faut rappeler que les autorités allemandes n’avaient accordé l’autorisation de cette fête de l’AGA qu’à condition qu’elle ne soit pas l’occasion d’une manifestation politique. Le président de l’AGA, Victor Zuber, avait, quelques temps auparavant formulé ses conseils de prudence à Charles Witz, président du comité d’organisation de ce Concours de l’AGA : Les réserves d’ordre politique faites par l’administration étaient à prévoir, il est évident qu’il n’y aura qu’à s’y conformer en se maintenant exclusivement sur le terrain de la gymnastique et des relations d’amitié entre gymnastes [6]  Compte rendu de l’Assemblée des Délégués et du Comité... [6] . On devine derrière la solidarité gymnique, le sens de la visite en Alsace de Joseph Sansbœuf qui, assistant à cette fête où douze sociétés alsaciennes de gymnastique, répondant aux commandements donnés en français, se sont présentées avec leur ancien uniforme, remet quelques médailles de la LDP.

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A un moment où la fièvre patriotique nationaliste et revancharde suscitée par la Ligue des Patriotes prend de l’ampleur en France, on peut comprendre l’inquiétude des autorités allemandes en Alsace et la vigilance qu’elles exercent auprès des sociétés de gymnastique, étant donné que ce sont les gymnastes qui doivent, selon les dirigeants de la Ligue des Patriotes, former les principaux artisans de cette régénération…

3.4 - Le temps de la répression

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A la montée du patriotisme exacerbé des mouvements populistes de type boulangiste répondent en Alsace les mesures répressives de l’administration allemande. Ayant obtenu par un adhérant parisien une liste de membres de la LDP domiciliés en Alsace, l’autorité allemande procède, au cours du mois de février 1887, à des perquisitions dans plusieurs villes d’Alsace-Lorraine. C’est ainsi que le 14 février, le juge d’instruction de Colmar accompagné de deux agents de police fait irruption au domicile de Richard Bollecker qui est le neveu de Joseph Sansbœuf. Après plus de quatre heures de perquisition, tous les documents patriotiques, la correspondance, les livres, les tableaux, furent saisis. Arrêté et emprisonné pendant trois mois, Bollecker s’évade lors d’une mise en liberté provisoire échappant ainsi au procès de Leipzig du mois de juin, qui est chargé de condamner plusieurs Alsaciens soupçonnés d’entretenir des relations secrètes avec la LDP mettant en jeu la sécurité de l’Etat Allemand (Wetterwald, 1948).

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Quelques jours plus tard, les élections du 21 février qui ont pour enjeu l’augmentation des effectifs de l’armée allemande, selon la volonté du chancelier Bismarck, sont marquées par la victoire des protestataires. L’une des plus belles victoires est remportée par le Docteur Sieffermann de Benfeld. Cet ancien médecin-major des Légions alsaciennes de Lyon en 1870 est également président de la SG de Benfeld et vice-président de l’AGA. Le résultat des élections est l’occasion d’installer en Alsace un régime de rigueur dictatoriale. Il se manifeste par des mesures de répression qui tentent de combattre l’esprit et les activités de certaines associations jugées trop francophiles. Aussi, de nombreuses sociétés disparaissent et parmi elles l’Association des Gymnastes Alsaciens créée au milieu des années 1860 par les pionniers de la gymnastique française. Peu de temps après, le 20 avril, un commissaire de police de Pagny-sur-Moselle, Guillaume Schnaebelé, est arrêté par deux policiers allemands. Emprisonné et accusé d’espionnage pour le compte de la France, il est libéré quelques jours plus tard. Bref cet événement, appelé l’affaire Schnaebelé, ainsi que le procès de Leipzig au mois de juin viennent durcir les relations, déjà au plus bas entre les deux pays. Pour certains, la guerre semble inévitable (Mayeur, 1973, 169).

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C’est dans ce contexte de tensions franco-allemandes, alimentées par la montée du patriotisme exacerbé conduisant à des mesures répressives et des arrestations en Alsace, que Joseph Sansbœuf accède à la présidence de la LDP.

3.5 - Une Présidence sur fond de crises

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Après avoir rempli différentes missions et responsabilités au sein du Comité de la LDP, Joseph Sansbœuf répondant aux instances de Paul Déroulède est élu à l’unanimité le 18 avril 1887, président de La Ligue des Patriotes (Chambat, 1980, 156). Déroulède lui dédicace à cette occasion un vibrant hommage : Au plus ancien, au premier de mes collaborateurs, à la Ligue des Patriotes, au vaillant Protestataire, au fidèle Français, à mon ami J. Sansbœuf Président de la Ligue des Patriotes, à l’homme sur qui je compte pour maintenir l’œuvre et l’idée. Souvenir de haute estime et de cordial attachement (Déroulède, 1887).

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Au cours des huit mois où Sansbœuf occupe la présidence de la LDP, de nombreux événements souvent orchestrés par Déroulède viennent complexifier sa tâche. Depuis les derniers mois de 1884, « l’aventure » tonkinoise avait fait réagir Déroulède. Engagé dans une attitude critique face à la politique coloniale, teintée quelques fois d’hostilité envers les pouvoirs publics, Déroulède entraîne avec lui la Ligue des Patriotes sur le terrain politique. Après des échecs répétés aux élections législatives, il multiplie ses attaques contre le gouvernement avant de faire ouvertement en juin 1887 une profession de foi boulangiste (Girardet, 1958, 4).

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La formation d’un nouveau gouvernement et la mise à l’écart du général Boulanger à la fin du mois de mai par le républicain opportuniste Maurice Rouvier qui rompt ses alliances avec les radicaux précipitent la rentrée politique de Déroulède. Le général regroupe autour de lui les mécontents et les patriotes revanchards avec pour objectif de déstabiliser le gouvernement. La campagne boulangiste est lancée. Paul Déroulède en est l’un des principaux leaders. A partir du mois de juillet, Déroulède multiplie les provocations à l’encontre de Jules Ferry, du Ministre des Affaires étrangères Freycinet, et le Président de la République Jules Grévy n’est pas épargné. Au mois de décembre, l’agitation populaire qu’il orchestre avec Louise Michel devant l’Assemblée Nationale, à la veille de l’élection de Sadi Carnot à la Présidence de la République, le conduit au poste de police.

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Cet engagement boulangiste de Déroulède, qui s’exprime ouvertement à l’occasion des manifestations publiques du second semestre de 1887, place Joseph Sansbœuf et le Comité directeur de la Ligue en mauvaise posture vis-à-vis de l’opinion et du gouvernement (Hamel, 1931, 735). Au milieu du mois de décembre, la Ligue des Patriotes se restructure. Sansbœuf quitte la présidence le 17 décembre, et Fery d’Escland lui succède.

4 - 1888 : Ruptures et nouveaux engagements

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L’année 1888 est une période au cours de laquelle Joseph Sansbœuf donne une nouvelle impulsion à ses engagements. Après six années de militantisme au sein de la Ligue des Patriotes, il se désolidarise des orientations élaborées par Déroulède et quitte définitivement la Ligue. Par cette rupture, Sansbœuf signe ouvertement sa sensibilité antiboulangiste qui se concrétisera par son adhésion à la LNEP. Dans le même temps, il accède à la présidence de l’USGF et s’engage dans la vie municipale en tant que maire-adjoint du VIIIe arrondissement de Paris.

4.1 - La rupture avec Déroulède et la LDP

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Au mois d’avril 1888, l’engagement boulangiste de Déroulède suscite une nouvelle fois de vives réactions au sein du comité de direction de la LDP. Le 23 avril, à l’issue d’un vote réunissant les quarante délégués de la Ligue, Déroulède et ses partisans sont une nouvelle fois mis en minorité. Malgré ce revers, Déroulède n’est pas décidé à abdiquer. Il riposte et annonce à ceux qui l’ont soutenu que désormais il n’y a que nous qui représentons la Ligue (Journal La Frontière du Territoire de Belfort du 26/4/1888). Retrouvant, par la force, ses fonctions dirigeantes au sein de la Ligue des Patriotes, Déroulède exécute la sanction qu’il avait prise le soir même du scrutin, à savoir que : ceux qui ont combattu mon élection n’en font plus partie (Journal La Frontière du Territoire de Belfort du 26/4/1888). La majorité légaliste et antiboulangiste du comité directeur, avec Sansbœuf et Deloncle, est démissionnée (Sternhell, 1997, 106).

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Quelques jours après le schisme, Déroulède expose les nouvelles orientations, rejet de l’apolitisme de l’ancienne ligue, condamnation du parlementarisme ministériel, réforme de la République (Girardet, 1958, 5). Avec un nouveau comité de direction dont les vice-présidents sont les boulangistes Naquet, Laisant, Turquet, la LDP devient le creuset des forces vives du boulangisme.

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Unis auparavant par des relations d’estime et d’amitié autour du grand projet de régénération civique et morale et animés par un ardent patriotisme revanchard, Déroulède et Sansbœuf se trouvent en quelques semaines dans deux camps opposés. Malgré tout, les deux hommes se retrouvent périodiquement, notamment à l’occasion des cérémonies du souvenir devant la statue de Strasbourg à Paris. Au début des années 1910, ils seront réconciliés. Lors de la cérémonie parisienne du 3 février 1914 à l’église St-Augustin, Sansbœuf rendra un vibrant et émouvant hommage posthume à Déroulède, déclarant même que ce jour est le plus triste de sa vie depuis la mort de Gambetta (Joly, 1996, 1052).

4.2 - Sansbœuf accède à la présidence de l’USGF

44

Après avoir rempli de nombreuses fonctions au sein de l’USGF, notamment celle de vice-président en 1887, la Commission permanente de la XIVe Fête Fédérale réunie à Saintes le 21 mai 1888, nomme Joseph Sansbœuf président de l’Union des Sociétés de Gymnastique de France.

45

A la fin de la décennie 1880, la multiplication des initiatives en faveur des pratiques corporelles entraîne la disparition du monopole de l’USGF. Malgré tout, l’Union fédérale des gymnastes français n’est nullement inquiétée par les nouvelles organisations. Elle conserve par le nombre de ses sociétés associées, par celui de ses membres et par le retentissement de ses manifestations de masse, une place prépondérante parmi les divers mouvements qui se constituent à cette époque en faveur des activités physiques. Un bel exemple de la position de l’USGF est fourni par la consécration officielle qu’elle obtient en 1889 lors de la XVe Fête fédérale de Paris au Polygone de Vincennes. En réunissant plus de 10 000 gymnastes issus de 830 sociétés étrangères et françaises, à laquelle assiste pour la première fois le Président de la République Sadi Carnot, cette troisième fête de l’USGF à Paris, après celles de 1875 et de 1878, consacre officiellement l’alliance entre les gymnastes de l’USGF et l’Etat français après l’affaire Boulanger. L’artisan de cette manifestation qui illustre la position dominante de l’USGF est Joseph Sansbœuf.

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Dans ces circonstances, on peut comprendre l’intérêt pour des organisations naissantes d’attirer auprès d’elles les faveurs et la légitimité d’un homme comme Joseph Sansbœuf et d’une institution comme l’USGF.

4.3 - L’antiboulangisme de Sansbœuf et la LNEP

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Quelques semaines après son accession à la tête de l’USGF et son éviction de la LDP, Joseph Sansbœuf est nommé Maire-Adjoint du VIIIe arrondissement de Paris par le décret du 24 juillet 1888 signé par le franc-maçon Charles Floquet. Cette nomination par le Président du Conseil et Ministre de l’Intérieur témoigne de l’antiboulangisme de Sansbœuf. En effet, Charles Floquet est choisi par Sadi Carnot pour briser l’action boulangiste. Au mois de juillet, alors qu’il vient de sortir vainqueur du duel à l’épée contre le Général Boulanger, Floquet destitue son cousin, le Maire du VIIIe arrondissement l’Alsacien Alfred Koechlin et son Adjoint Kastler. L’adhésion au boulangisme, de celui qui fut l’âme de la résistance patriotique de Mulhouse lors de la Guerre de 1870 lui a été fatale (Favre-Kœchlin, 1992, 4). C’est dans ce contexte que Sansbœuf arrive à la Mairie du VIIIème, où il restera en fonction près de cinquante ans, jusqu’à sa mort.

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Au mois d’octobre, Joseph Sansbœuf répond favorablement à la proposition de Paschal Grousset (1844-1909) qui tente de constituer une institution visant à promouvoir une éducation physique basée sur le rétablissement des jeux traditionnels français (Lebecq, 1997). Officiellement fondée le 31 octobre 1888, c’est-à-dire cinq mois après la création par Pierre de Coubertin du Comité pour la propagation des exercices physiques présidée par Jules Simon, la Ligue Nationale de l’Education Physique (LNEP) regroupe quelques-uns des plus anciens collaborateurs de Déroulède ayant appartenu à la LDP de la première génération.

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La présence de Georges Clemenceau, Anatole de la Forge, Jean Macé, Alfred Mézières ou encore Joseph Sansbœuf, qui acceptent les postes de vice-présidents de cette nouvelle organisation présidée par Marcelin Berthelot, indique clairement et sans équivoque que la LNEP se pose en rivale de la ligue de Déroulède reconstruite au mois de mai 1888 (Lebecq, 1997, 85). En affichant sa sensibilité antiboulangisme, la Ligue de Grousset prend position derrière le gouvernement Floquet. A ce titre, elle renforce la mobilisation engagée par le Grand Orient de France dont elle bénéficie du soutien. N’oublions pas que la LNEP rassemble de nombreuses personnalités liées à la franc-maçonnerie, notamment Berthelot, Clémenceau, Grousset, Macé, De la Forge, ou encore d’autres comme Bartholdi, Ranc, Spüller…

4.4 - Les premiers concours interscolaires de gymnastique

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Le premier Lendit parisien, c’est-à-dire, ce grand concours de force et d’adresse ouvert à tous les élèves de France, est organisé par la LNEP du 16 au 23 juin 1889 (Lebecq, 1997, 130). Composé de douze épreuves réparties sur différents sites, cette compétition qui se veut être pour ses promoteurs la vitrine de la Renaissance physique de la France (Lebecq, 1997, 178), se termine au Bois de Boulogne par une fête des jeux scolaires à laquelle assiste le président de la République Sadi Carnot. Joseph Sansbœuf est chargé de l’organisation des concours de saut qui se déroulent au gymnase Heiser, rue des Martyrs. Il en sera de même du 29 mai au 8 juin 1890, pour la seconde édition du Lendit.

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Quelques jours auparavant, le 18 mai 1890, Sansbœuf dirige sous l’égide de Pierre de Coubertin, le premier Concours de gymnastique réservé aux élèves des lycées, collèges et autres établissements de Paris et Versailles (Barrull, 1984, 214). Lorsque l’on sait que Pierre de Coubertin vient de créer, le 31 janvier 1889, l’USFSA afin de s’imposer face à la Ligue de Paschal Grousset (Arnaud, 1998, 293), on peut être surpris de constater le double jeu de Sansbœuf. Malgré tout, il faut rappeler que les relations entre les deux hommes s’établissent au lendemain de la création de la LNEP, c’est-à-dire lorsque Pierre de Coubertin obtient du gouvernement en novembre 1888, l’autorisation d’organiser un congrès des exercices physiques à l’occasion de l’Exposition universelle de 1889. A cet effet, Pierre de Coubertin s’entoure de quelques-uns des membres les plus influents de la Ligue de Grousset, notamment le président Berthelot ou encore Marey et Sansbœuf.

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Dans un espace où se développe la concurrence en matière d’exercices physiques, la position et les compétences de Sansbœuf font de lui un personnage trait d’union entre des hommes et des institutions rivales.

5 - Conclusion

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En apportant l’expérience acquise en matière de gymnastique par les Alsaciens au cours de la décennie 1860, Sansbœuf contribue par ses initiatives et son militantisme à créer une dynamique nouvelle au sein de l’espace des gymnastiques en France.

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Au service des activités gymnastiques, militaires et patriotiques, son œuvre, s’inscrit dans un vaste projet politique élaboré par les Alsaciens-Lorrains au lendemain du traité de Francfort afin que s’opère la régénération de la France et la libération des provinces perdues. Bien d’autres aspects de la vie de Joseph Sansbœuf, notamment son action en tant que promoteur des relations franco-tchèques à partir de 1889 afin d’inciter les Sokols de Prague à se mobiliser pour lutter contre la domination étrangère de leur province, permettrait de confirmer la permanence et la cohérence des engagements de cet Alsacien réfugié à Paris.

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A la suite d’une broncho-pneumonie, Joseph Sansbœuf décède le 17 avril 1938. Après la cérémonie funèbre donnée à Saint-Augustin de Paris, son corps est conduit en Alsace où il repose à Guebwiller.


Bibliographie

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  • Barrull, R. (1984). Les étapes de la gymnastique au sol et aux agrès en France et dans le monde. Montréjeau : F.F.G.
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  • Wetterwald, C. (1948). Richard Bollecker : le sort d’un résistant de Guebwiller après 1871. Journal le Nouveau Rhin Français, (18/11/1948).

Notes

[1]

Nous souhaitons adresser nos plus chaleureux remerciements à Mme Meyer-Sansbœuf de Guebwiller ainsi qu’à Mr Jacques Charrier de la Société Historique et Archéologique du VIIIe arrondissement de Paris, pour les renseignements et les documents qu’ils ont eu la gentillesse de nous fournir.

[2]

De l’Association des Gymnastes Alsaciens (AGA) créée au milieu des années 1860 à la Ligue Nationale d’Education Physique (LNEP) fondée au mois d’octobre 1888 en passant par la Ligue Des Patriotes (LDP) constituée au mois de mai 1882.

[3]

Registre d’état-civil, M 1841, acte n°27. Tables décennales 1840-1865. Archives Municipales de Guebwiller.

[4]

Lettre de Jean-Jacques Ziegler, adressée à la SG de Guebwiller le 9 mai 1875, Archives de la SG Guebwiller.

[5]

Lettre du Comité d’organisation de la VIème Fête Fédérale de La Rochelle, adressée le 27/1/1880 à la SG de Guebwiller, Archives de la SG Guebwiller.

[6]

Compte rendu de l’Assemblée des Délégués et du Comité Central de l’AGA du 18/8/1883 à Guebwiller, p. 11-12, Archives de la SG Guebwiller.

Résumé

Français

Joseph Sansbœuf (1848-1938) joue un rôle prépondérant dans le mouvement de mobilisation en faveur des exercices physiques qui se développe en France dès l’avènement de la IIIe République. Alsacien né à Guebwiller, il est formé à la gymnastique au sein de ce qu’il est convenu d’appeler la première Société de Gymnastique de France. Installé à Paris après la guerre de 1870, il opte pour la France en 1872. Comme de nombreux Alsaciens, il participe à l’effervescence associative parisienne qui a pour enjeu le relèvement de la patrie et la création de réseaux de soutien aux républicains. Aux côtés d’hommes politiques comme Maurice Barrès, Sadi Carnot, Léon Gambetta ou encore Paul Déroulède et de personnalités comme George Demenÿ, Jean Macé, Paschal Grousset et Pierre de Coubertin, Joseph Sansbœuf peut être considéré comme un personnage trait d’union entre des institutions et des hommes en concurrence. A une époque charnière de l’histoire des exercices corporels en France, l’itinéraire de Joseph Sansbœuf et les engagements qu’il a pris mettent en lumière le rôle des Alsaciens protestataires installés à Paris et l’influence des réseaux qu’ils ont constitués afin que s’opère la régénération de la France et la libération des provinces perdues.

Mots-clés

  • gymnastique
  • IIIe République
  • Alsaciens émigrés
  • réseaux républicains
  • franc-maçonnerie.

English

Joseph Sansbœuf (1848-1938). Itinerary of an involved alsacian gymnast. (From AGA to the LNEP through the LDP)Joseph Sansboeuf (1848-1938) played a leading part in the mobilization movement in favor of physical exercises that spread in France since the advent of the third Republic. Alsatian, born in Guebwiller, he was trained to the gymnastics in the so called First Gymnastic Society of France. He had moved to Paris after the war of 1870 and he decided to stay in France definitly in 1872. Like many Alsatians, he took part in the parisian community excitement which had at stake in the re-establishment of the State and the creation of support movements to the Republicans. On the political side, so as Maurice Barrès, Sadi Carnot, Léon Gambetta, or as Paul Déroulède and personalities like George Demenÿ, Jean Macé, Paschal Grousset and Pierre de Coubertin, Joseph Sansboeuf could be considered as an hyphen character between the institutions and the men in comptetition. On a great turning-point of the physical exercises history in France, the Joseph Sansboeuf itinerary and the commitments that he had taken brought to light the role of the protester Alsatians installed in Paris and the influence of the movements that they constituted so that the regeneration and the liberation of lost provinces of France took place.

Key words

  • gymnastic
  • third Republic
  • migrant Alsatians
  • republican movements
  • freemasonry.

Deutsch

Joseph Sansboeuf (1848-1938): Lebensweg eines engagierten elsässischen TurnersJoseph Sansboeuf (1848-1938) spielt eine herausragende Rolle in der Bewegung, die sich in Frankreich seit Beginn der 3. Republik für eine Verbreitung der Leibesübungen stark machte. Als in Guebwiller geborener Elsässer erhielt er eine turnerische Ausbildung bei dem Verein, der üblicherweise als erster Turnverein Frankreichs bezeichnet wird. Nach dem Krieg 1870 wohnhaft in Paris, entscheidet er sich 1972 für Frankreich. Wie viele Elsässer nimmt er an dem Aufblühen des Pariser Vereinslebens teil, bei dem es um das Wiedererstarken des Vaterlandes und die Schaffung einer Lobby für die Republikaner geht. An der Seite von Politikern wie Maurice Barrès, Sadi Carnot, Léon Gambetta oder auch Paul Déroulède und Persönlichkeiten wie George Demeny, Jean Macé, Paschal Grousset und Pierre de Coubertin..., kann Joseph Sansboeuf als eine Vermittler-Persönlichkeit zwischen konkurrierenden Institutionen und Personen betrachtet werden. In einer entscheidenden Epoche der Geschichte der Leibesübungen in Frankreich offenbart das Leben und Wirken Joseph Sansboeufs die Rolle der protestantischen in Paris wohnhaften Elsässer und den Einfluss der Netzwerke, die sie errichtet haben, um die Regeneration Frankreichs und die Befreiung der verlorenen Provinzen voranzutreiben.

Schlagwörter

  • Turnen
  • 3. Republik
  • emigrierte Elsässer
  • republikanisches Netzwerk
  • Freimaurerei.

Italiano

Joseph Sansbœuf (1848-1938): itinerario di un ginnasta alsaziano impegnatoJoseph Sansbœuf (1848-1938) gioca un ruolo preponderante nel movimento di mobilitazione in favore degli esercizi fisici che si sviluppa in Francia dall’avvento della III Repubblica. Alsaziano nato a Guebwiller, è formato alla ginnastica in seno a ciò che viene chiamata la Prima Società di Ginnastica di Francia. Stabilitosi a Parigi dopo la guerra del 1870, opta per la Francia nel 1982. come numerosi Alsaziani partecipa all’effervescenza associativa parigina che ha per posta in gioco il sollevamento della Patria e la creazione di reti di sostegno ai repubblicani. A fianco di uomini politici come Maurice Barrés, Sadi Carnet, Léon Gambetta o ancora Paul Déroulède e personalità come Gorge Dmeny, Jean Macé, Pascal Grousset e Pierre de Coubertin..., Joseph Sansbœuf può essere considerato come un personaggio trait-d’union tra delle istituzioni e degli uomini in concorrenza. In un’epoca cardine della storia degli esercizi corporei in Francia, l’itinerario di Joseph Sansbœuf e gli impegni che ha preso mettendo in luce il ruolo degli Alsaziani contestatari installati a Parigi e l’influenza delle reti che essi hanno costituito al fine che si operi la rigenerazione della Francia e la liberazione delle province perdute.

Parole chiave

  • Alsaziani emigrati
  • ginnastica
  • massoneria
  • reti repubblicane
  • III Repubblica.

Plan de l'article

  1. Les années de jeunesse et de formation à Guebwiller
    1. Un engagement associatif déterminant
  2. Un des leaders de la gymnastique française à Paris
    1. Sa mission : dynamiser la vie associative des gymnastes en France
    2. Alsaciens protestataires et réseaux de sociabilités
    3. L’instauration des Fêtes de la « Régénération nationale »
  3. Un acteur de la mobilisation nationale et de ses institutions
    1. Sansbœuf et Demenÿ
    2. Fondateur de La Ligue des Patriotes
    3. Sansbœuf exacerbe la protestation en Alsace
    4. Le temps de la répression
    5. Une Présidence sur fond de crises
  4. 1888 : Ruptures et nouveaux engagements
    1. La rupture avec Déroulède et la LDP
    2. Sansbœuf accède à la présidence de l’USGF
    3. L’antiboulangisme de Sansbœuf et la LNEP
    4. Les premiers concours interscolaires de gymnastique
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Charpier William, « Joseph Sansbœuf (1848-1938). Itinéraire d'un gymnaste alsacien engagé. (De l'AGA à la LNEP en passant par la LDP) », Staps 3/ 2001 (no 56), p. 19-31
URL : www.cairn.info/revue-staps-2001-3-page-19.htm.
DOI : 10.3917/sta.056.0019

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