2001
STAPS
Rapport de recherche
Les conceptions des enseignants d’éducation physique et sportive sur l’enseignement et l’évaluation des jeux sportifs collectifs : résultats d’une enquête
Stéphane BRAU-ANTONY
IUFM Reims, AEP (Analyse et évaluation des professionnalisations)
Cet article a pour but d’identifier les conceptions que véhiculent les enseignants d’EPS à propos de l’enseignement et de l’évaluation en jeux sportifs collectifs (JSC). L’étude a porté sur l’examen de 164 questionnaires. Le recours à 3 théories d’experts en JSC et aux différents modèles théoriques de l’évaluation nous a permis de repérer, dans les discours des enseignants, 4 conceptions dominantes de l’enseignement et de l’évaluation en JSC. Les résultats montrent également que les conceptions des enseignants ne constituent pas une réplique des conceptions exprimées par les experts, c’est pourquoi le terme de tendance a été choisi pour qualifier les conceptions des praticiens. Celles-ci sont composites voire floues et n’obéissent pas aux mêmes logiques de construction que celles des experts, qui eux, manifestent une certaine « cohérence » discursive.
This article aims at identifying the conceptions conveyed by Physical Education teachers about the teaching and assessment of team sport games. The survey focused on the study of 164 questionnaires. The resort to three experts’ theories in team sport games and to different theoretical models of assessment, enabled us to find that there were four prevailing conceptions in the teaching and assessment of team sport games. The result of the survey also show that the conceptions expressed by the teachers differ from those expressed by the experts ; therefore the word “tendency” has been chosen to qualify the teachers’ conceptions, conceptions that are mixed, even vague and that do not follow the same logic of construction as the one followed by experts, who, for their part, show a certain “coherence” in their discursive reasoning.Keywords :
conceptions des enseignants, évaluation, jeux sportifs collectifs, théories d’experts.teachers’conceptions, assessment, team sport games, experts’theories..
Dieser Artikel hat zum Ziel, die Konzeptionen der Sportlehrer bezüglich des Unterrichtens und Bewertens von Mannschaftssportarten (MS) zu identifizieren. Bei der Studie wurden 164 Fragebögen ausgewertet. Der Rückgriff auf drei Expertentheorien im Bereich der MS und verschiedene Modelle der Evaluation ermöglichte es uns, in dem Diskurs der Lehrer vier dominante Unterrichts- und Evaluationskonzeptionen in den MS zu erkennen. Die Resultate zeigen auch, dass die Konzeptionen der Lehrer keine Abbildung der Expertenkonzeptionen sind. Es wurde deshalb der Begriff Tendenz gewählt, um die Konzeptionen der Praktiker zu benennen. Diese sind zusammengestückelt, ja sogar verschwommen, und folgen nicht den selben Konstruktionslogiken wie die der Experten, welche eine gewisse diskursive “Kohärenz” aufzeigen.Schlagwörter :
Konzeptionen der Lehrer, Evaluation, Mannschaftssportarten, Expertentheorien..
Questo articolo ha lo scopo d’identificare le concezioni che veicolano gli insegnanti di EFS a proposito dell’insegnamento e della valutazione nei giochi sportivi collettivi (GSC). Lo studio si basa sull’esame di 164 questionari. Il ricorso alle 3 teorie di esperti in GSC e ai differenti modelli teorici della valutazione ci hanno permesso di reperire, nei discorsi degli insegnanti, 4 concezioni dominanti dell’insegnamento e della valutazione nei GSC. I risultati mostrano ugualmente che le concezioni degli insegnanti non costituiscono una replica delle concezioni espresse dagli esperti, ed è per questo che è stato scelto il termine di tendenza per qualificare le concezioni de pratici. Queste ultime sono composite, perfino sfumate, e non obbediscono alle stesse logiche di costruzione di quelle degli esperti, i quali manifestano una certa “coerenza” discorsiva.Parole chiave :
concezioni degli insegnanti, giochi sportivi collettivi, teorie di esperti, valutazione..
Un certain nombre d’enquêtes sur la programmation des Activités Physiques et Sportives (APS) en milieu solaire (Derlon, 1989, Bessy, 1991) ont montré que les jeux sportifs collectifs (JSC) sont largement utilisés par les enseignants d’EPS. Derlon signale par exemple que les JSC figurent parmi les 7 APS les plus programmées en EPS. L’enseignement des JSC et leur évaluation occupent donc une place importante dans les pratiques professionnelles des enseignants d’EPS. Ce constat nous a conduit à nous intéresser à ces pratiques professionnelles et à mener une recherche visant à élucider les conceptions des enseignants concernant l’enseignement et l’évaluation des JSC (Brau-Antony, 1998). Cette étude s’inscrit dans le champ des recherches en didactique de l’EPS sur les conceptions, les démarches et les savoirs des enseignants (Amade-Escot et Marsenach, 1993) qui fournissent un éclairage sur le rôle des conceptions dans les prises de décisions didactiques et pédagogiques. Les conceptions des JSC et les conceptions de l’évaluation feront ainsi l’objet d’une analyse approfondie car elles constituent, selon nous, une variable ayant un impact sur les pratiques pédagogiques des enseignants d’EPS mais également sur les décisions relatives à l’évaluation des élèves.
Dans un premier temps nous aborderons les éléments théoriques permettant de clarifier ce que nous entendons par conceptions des enseignants et conceptions des JSC en mettant en relation les conceptions des JSC avec la notion de théorie d’expert. Seront également évoquées les différentes conceptions de l’évaluation telles qu’elles apparaissent dans la littérature sur le vocabulaire de l’évaluation. Dans un second temps nous préciserons la méthodologie utilisée qui a permis d’identifier les types de discours produits par les enseignants à propos de l’enseignement et de l’évaluation des JSC (enquête par questionnaires). L’analyse des résultats montre les variations de conceptions selon les enseignants et pose la question du recours aux théories d’expert pour caractériser les conceptions enseignantes.
2.1. Les conceptions des enseignants
Le terme de conception en éducation physique est abondamment utilisé dans la littérature professionnelle. Teintées d’idéologies, ces conceptions se nourrissent d’éléments aussi divers que la formation initiale, l’expérience pédagogique de l’enseignant, les modèles d’apprentissage qu’il véhicule mais aussi les choix axiologiques auxquels il se réfère. Elles peuvent s’exprimer sous la forme d’un discours dont la fonction vise à orienter les choix pédagogiques des enseignants. Ces conceptions « ne sauraient ainsi être confondues avec les représentations, les idéologies ou les théories, (…), les conceptions bien qu’étant des idées peuvent être situées au plus près des pratiques » (Gougeon, 1993, 153).
En outre les conceptions peuvent être alimentées par une réflexion sur les contenus à enseigner. Un certain nombre de recherches sur les savoirs techniques et scientifiques (Amade-Escot, 1991) ou bases de connaissances (Gal, 1995, Soler, 1994) utilisés par les enseignants d’EPS ont ainsi montré que les conceptions ont une influence à la fois sur le choix des contenus enseignés mais aussi sur les procédures de régulation des apprentissages des élèves même si des décalages peuvent exister entre les conceptions énoncées par les enseignants et ce qu’ils mettent en œuvre au cours des séances d’EPS.
Les conceptions impliquent donc de la part de l’enseignant une prise de position plus ou moins explicite sur :
- les finalités qu’il assigne à son enseignement (réflexion de type axiologique),
- la définition des APS qu’il programme et utilise,
- le type de contenus à enseigner (à l’interface du couple élèves-APS),
- les situations d’apprentissage qu’il propose,
- la façon dont l’élève apprend.
2.2. Les conceptions des jeux sportifs collectifs développées par les experts
Les différentes conceptions des JSC ont été formalisées par un ensemble de spécialistes de l’enseignement des sports collectifs dont l’objectif est de faire un certain nombre de propositions pédagogiques. Ces experts peuvent être considérés comme des leaders d’opinion (Robin, 1998) car leurs travaux ont pour but de produire des connaissances didactiques précisant notamment quels sont les savoirs à enseigner. Largement diffusés dans les revues professionnelles, leurs écrits constituent des outils d’aide à la décision pour les enseignants (Martinand, 1987) car ils transmettent une conception de l’APS permettant au lecteur d’avoir une meilleure compréhension de l’activité enseignée. Les conceptions des JSC développées dans les théories d’experts rassemblent ainsi un ensemble d’expériences pédagogiques théorisées à l’aide de modèles scientifiques divers (psychologie de l’apprentissage, biomécanique…) dont l’objectif est d’appréhender la logique du jeu et celle de l’équipe, de modéliser les conduites du joueur et de problématiser les relations situations pédagogiques-match. Les théories d’experts sont donc au cœur des processus enseignement-apprentissage car elles n’éludent ni la question des contenus, ni les questions liées à l’appropriation des savoirs par les élèves.
Une revue de questions sur l’enseignement des JSC a donc été nécessaire pour repérer quelles sont les grandes théories d’experts et les conceptions qui les sous-tendent. Chaque théorie d’expert a été examinée à l’aide des catégories d’analyse suivante :
- la manière dont le jeu est conçu et au sein du jeu, l’équipe,
- la façon dont sont analysées les conduites des joueurs,
- la nature des savoirs que les élèves doivent s’approprier ; le terme savoir est ici utilisé par commodité au sens banal c’est-à-dire ce que les élèves doivent acquérir,
- les situations d’apprentissage et leur articulation avec le match (problématique du transfert),
- les hypothèses d’apprentissage auxquelles les auteurs font appel de manière plus ou moins explicite.
Ce travail d’investigation théorique nous a permis de dégager trois grandes conceptions des JSC qui figurent dans le tableau 1.
Tableau 1
Typologie des conceptions des jeux sportifs collectifs
2.2.1. La conception techniciste
Nous avons qualifié la première conception de techniciste car ce terme est souvent utilisé par ses détracteurs qui constatent que cette approche centrée sur les apprentissages techniques se fonde sur une acception relativement réductrice du concept de technique. La technique renvoie ici à des savoir-faire gestuels isolés de leur contexte et de leur condition d’exécution. On trouve également les termes analytique et/ou associationniste chez Parlebas (1976) et Gréhaigne (1994) pour caractériser la conception techniciste. Cette conception s’inspire par ailleurs d’une pédagogie du modèle où la technique du champion constitue la référence de l’enseignant (Genety, 1949, Gratereau, 1957). Le jeu est découpé en « tranches gestuelles » qui, assemblées les unes aux autres, permettent de reconstituer le jeu dans son entier. L’équipe est assimilée à la somme des compétences techniques individuelles des différents joueurs qui la composent (Bouthier, 1988).
Les savoirs sont listés à partir d’un répertoire gestuel allant du simple au complexe qui sont caractéristiques des éléments du jeu et où l’on ne retient que la forme extérieure des actions. Les élèves sont confrontés, soit à des progressions techniques se déroulant le plus souvent « à vide », soit à des situations de jeu « sur-réglées » pour lesquelles on modifie le règlement (suppression du dribble en basket-ball par exemple pour obliger le porteur de balle à lever la tête et à transmettre la balle). Le match est ensuite l’occasion de réinvestir les qualités techniques individuelles des joueurs. Enfin la conception techniciste ne fait pas fondamentalement la distinction entre l’enseignement des JSC en milieu scolaire et la formation du joueur en secteur fédéral. La technique issue de la haute performance est l’objet d’enseignement prioritaire et revêt le statut de modèle à copier.
2.2.2. La conception structurale
La seconde conception de type structural renvoie aux ouvrages de Parlebas (1976) et Bayer (1979). Les deux auteurs occupent une position originale au sein de l’Education Physique. Parlebas milite pour une éducation physique structurale. Sa réflexion dépasse largement le cadre de l’enseignement des JSC pour lequel il n’a jamais fait de propositions didactiques. Bayer quant à lui, est proche du milieu fédéral. Il s’est concentré sur la formation du joueur de handball.
Parlebas et Bayer se positionnent d’emblée par rapport aux démarches technicistes pour mieux les réfuter. Le jeu doit être conçu comme une structure c’est-à-dire une totalité non réductible à la simple addition d’éléments isolables. Pour Parlebas, ce n’est plus la technique individuelle qui fonde la logique du jeu mais les rapports de communication et d’opposition entre les joueurs des deux équipes. Le jeu prend également sa signification à travers la mise en jeu, par les pratiquants, de rôles et de sous-rôles sociomoteurs. A ce titre Parlebas (1981, 224) situe les JSC dans le champ de la « sociomotricité ».
Analysant l’approche structurale et ses effets sur l’enseignement des JSC en milieu scolaire, Legras (1990, 124) signale que l’on est en présence d’une approche de type « inter-disciplinaire » pour laquelle on postule l’existence de principes fondamentaux communs à tous les sports collectifs, les interactions motrices entre les joueurs constituant l’angle d’attaque privilégié pour modéliser le jeu et l’activité des pratiquants. De fait les savoirs à enseigner sont caractérisés par un ensemble de principes d’action en attaque et en défense (Bayer, 1976). Reprenant cette idée des auteurs plus récents soulignent l’intérêt de mettre au jour les similitudes de structures entre les JSC afin de viser des apprentissages transversaux (Beunard et Dersoir, 1992). De même Erbani et Fourquet (1985, 31) délimitent les contours d’une « motricité de relation » spécifique à la famille sports collectifs. Une approche transversale de la construction des savoirs et de leur enseignement organise ainsi la mise en œuvre d’un projet pédagogique en JSC.
Dans cette conception, l’apprentissage consiste à solliciter chez le sujet une activité de décodage des actions des partenaires et adversaires, ce qui nécessite une lecture d’un environnement empreint d’incertitudes. A cette fin, l’enseignant élabore des situations pédagogiques dites « situations totalisantes » (Conquet, 1989, 202) dans lesquelles on place l’individu en présence systématique de partenaires et d’adversaires sous forme de mini-jeux ou de jeux à thème où la densité des joueurs sur le terrain est moins importante que dans la situation totale de match. Le milieu est aménagé de telle sorte que l’élève mobilise son activité perceptive et découvre les solutions aux problèmes posés par tâtonnements ou auto-adaptation.
2.2.3. La conception dialectique
La dernière conception appelée dialectique en référence à Bernard (1962) et Mérand (1976) n’est en aucun cas une synthèse des conceptions techniciste et structurale. Mérand analyse les JSC comme un système de rapports dialectiques entre l’attaque et la défense à travers la notion de rapport de forces. De son côté Bernard interprète dialectiquement la dynamique de l’équipe sportive en montrant que l’équipe s’organise autour d’un intérêt commun permettant de réaliser une communauté d’actions entre les joueurs. Cette idée est reprise par Deleplace (1979) et Bouthier (1988) qui soulignent que les joueurs au sein de l’équipe élaborent, au fil de leurs expériences, un référentiel commun d’orientation de l’action facilitant la coordination des actions individuelles. L’activité collective n’est dès lors plus uniquement appréhendée comme un réseau de communications motrices et de contre – communications motrices (conception structurale) ni comme une somme d’actions individuelles (technicisme) mais comme un système de prises de décisions propre à chaque joueur qui est conditionné par un but commun : battre l’équipe adverse.
Cette approche se focalise sur une problématique de l’enseignement des JSC en milieu scolaire axée sur la mise en œuvre de contenus d’enseignement renouvelés. Ces contenus ne portent ni sur les formes gestuelles ni sur des principes d’action communs à la famille des sports collectifs. Ils s’expriment par un registre de signes permettant aux joueurs de communiquer (code commun de circulation des joueurs et de la balle chez Mérand, 1990) et impliquent également la mise en jeu d’alternatives décisionnelles. Les situations d’apprentissage supposent donc que le sujet s’adapte à un contexte où le rapport de forces est équilibré que ce soit en plan collectif total (situation de match), partiel (effectif réduit) ou homme à homme (Deleplace, 1979). Résoudre ainsi les problèmes posés par les différentes situations nécessite que l’élève fasse des choix tactiques pertinents.
Il est important de préciser que ces trois grandes conceptions issues de la revue de questions sur les productions discursives des experts sont à considérer comme des idéaux-types au sens de Weber (1965). En effet, selon l’auteur, un type-idéal est un schéma opératoire permettant de comprendre et de donner un sens à la réalité. Il s’agit d’un modèle abstrait construit à partir de traits caractéristiques et singuliers c’est pourquoi les idéaux-types sont purement heuristiques. La typologie présentée dans le tableau 1 correspond donc à des conceptions que nous pourrions désigner comme idéales-typiques de l’enseignement des JSC. Elle est destinée à mettre en évidence, sous la forme d’un tableau homogène, des grands courants de pensée telles qu’ils se présentent dans la littérature experte.
La construction d’une typologie en trois conceptions des JSC poursuit donc deux objectifs :
- elle nous a permis de construire un outil de description des conceptions des enseignants en matière d’enseignement des JSC,
- elle doit nous servir de référent théorique pour élaborer le questionnaire et traiter les réponses des personnes interrogées.
2.3. Les conceptions de l’évaluation
Rappelons que l’enquête cherche à identifier quelles sont les conceptions de l’évaluation que les enseignants d’EPS privilégient. Les éléments théoriques s’appuient d’une part sur les différents modèles ou courants de l’évaluation mis en évidence par Bonniol et Vial (1997) et, d’autre part, sur l’évaluation analysée comme un fait didactique à part entière (Chevallard, 1986).
2.3.1. L’évaluation formative et formatrice
Les travaux sur le vocabulaire de l’évaluation (Cardinet, 1984, Perrenoud, 1998) s’accordent pour dégager deux conceptions dominantes de l’évaluation : une évaluation dite formative et/ou formatrice dont le but est d’améliorer les conditions de l’apprentissage et une évaluation sommative qui cherche à certifier les résultats de cet apprentissage.
L’évaluation formative se situe au cœur de l’action de formation, elle s’intègre à la démarche d’enseignement et se rapporte aux procédures de guidage du travail des élèves (centration sur le processus d’apprentissage). On distingue dans l’évaluation formative trois étapes (Allal, 1979) qui vont du recueil d’informations sur l’activité des élèves (phase d’observation) à l’interprétation des facteurs qui sont à l’origine de leurs difficultés (diagnostic) pour, in fine, adapter les activités d’enseignement et d’apprentissage à partir des informations prélevées sur les élèves. Dans cette dernière étape, les prises de décisions pédagogiques et didactiques vont dans le sens d’une adaptation des tâches aux structures d’accueil des élèves. La fonction première de cette évaluation est donc de réguler les apprentissages des élèves, il s’agit d’un véritable apprentissage assisté par l’évaluation (Hadji, 1992). Cette évaluation peut être pilotée par l’enseignant sous la forme de régulations intégrée ou différée (Allal, 1979) en jouant sur le système d’interactions maître-élèves ou en proposant des situations pédagogiques de remédiation ajustées aux possibilités des élèves. Par contre, dans le cas de l’évaluation formatrice l’instance de pilotage de l’évaluation est l’élève lui-même. Le sujet participe activement à la régulation de ses propres activités d’apprentissage, l’analyse des erreurs, l’auto-évaluation et l’appropriation des critères d’évaluation constituant la clé de voûte du dispositif pédagogique (Nunziati, 1990).
2.3.2. L’évaluation sommative
L’évaluation sommative est placée en fin d’action de formation et revêt le caractère d’un bilan (évaluation des acquisitions). Elle a pour but de vérifier si les objectifs terminaux ou intermédiaires ont été assimilés par les élèves. Elle est le lieu d’enregistrement des performances scolaires des élèves à qui on communique la plupart du temps leurs résultats par l’intermédiaire d’une note. Les dispositifs d’évaluation à visée certificative incitent l’évaluateur à réfléchir à la fois à l’épreuve d’évaluation terminale, aux instruments ou outils d’évaluation ainsi qu’aux objets et critères d’évaluation sur lesquels il va s’appuyer pour juger les productions des élèves et les hiérarchiser. Les objets d’évaluation concernent le référé de l’évaluation c’est-à-dire l’ensemble des observables retenus par l’évaluateur servant à produire de l’information pour l’évaluation (Hadji, 1989) alors que le référent regroupe les critères d’évaluation c’est-à-dire ce par rapport à quoi on juge que les performances sont acceptables ou pas. La note ne fait finalement qu’exprimer l’écart entre le produit attendu et le produit réalisé, le produit attendu étant dépendant du produit-norme à savoir la réalisation optimale de la tâche (Noizet et Caverni, 1979).
2.3.3. L’évaluation comme fait didactique
La plupart des ouvrages sur l’évaluation évacuent les questions didactiques pour analyser les faits d’évaluation. Cependant certains auteurs partent du postulat qu’on ne peut dissocier l’évaluation des démarches d’enseignement qui lui sont associées, c’est ainsi que l’évaluation, quelles que soient ses fonctions, peut être conçue comme un fait didactique à part entière. En effet, selon Chevallard et Feldmann (1986), l’évaluation sommative et son corollaire l’attribution d’une note s’inscrivent dans un processus de négociation didactique enseignant-élèves. Faisant l’analyse des interrogations écrites en mathématiques, ils montrent notamment qu’elles ont pour fonction de contrôler les connaissances des élèves à un moment donné en délimitant l’ensemble des exigences qu’il apparaît légitime d’imposer aux élèves. L’évaluation s’appuie sur des épreuves dont le niveau de difficulté est souvent l’occasion d’une négociation avec les élèves : la difficulté d’une épreuve varie selon les résultats des contrôles précédents.
D’après Bain (1988), l’évaluation formative est directement connectée aux phénomènes transpositifs propres à chaque discipline scolaire. Réguler les apprentissages des élèves, c’est appréhender de manière simultanée le fonctionnement des objets d’enseignement et le fonctionnement de l’apprenant confronté à ces objets. A ce titre, les procédures de régulation et de remédiation du français diffèrent totalement de celles des mathématiques du fait des caractéristiques des objets d’enseignement. Par conséquent l’évaluation formative se fond dans l’activité didactique. Cette perspective se retrouve en EPS où dans le cadre d’une recherche sur l’évaluation formative, Marsenach et Mérand (1987) indiquent que la lecture des réalisations des élèves ainsi que les communications didactiques qui leur sont renvoyées sont révélatrices des conceptions que se font les enseignants des contenus que les élèves doivent s’approprier.
Comme pour les conceptions des JSC, la référence aux théories de l’évaluation nous est apparue nécessaire pour repérer les opinions qu’expriment les enseignants d’EPS à propos de l’évaluation des JSC. Ces éléments théoriques nous permettent, comme pour les conceptions des JSC :
- d’interroger les enseignants et de traiter leurs réponses à partir des modèles d’évaluation qu’ils retiennent,
- d’identifier les critères et objets d’évaluation qu’ils choisissent en priorité.
3.1. Une enquête par questionnaires
Pour identifier les conceptions des enseignants nous avons opté pour la technique du questionnaire. Le but est de délimiter la nature des discours produits par les professeurs d’EPS sur l’enseignement et l’évaluation des JSC. Les démarches habituelles propres à l’enquête par questionnaire (entretiens exploratoires, sollicitation d’experts, pré-tests) ont débouché sur la construction d’un questionnaire sous forme de questions fermées pour lesquelles il s’agit d’ordonner les items selon un ordre de préférence (annexe 1).
9 questions ont été présentées aux enseignants, elles s’articulent avec le cadre théorique de la manière suivante :
- les 3 premières questions ont trait aux 3 grandes conceptions des JSC (techniciste, structurale et dialectique). Par exemple la question 1 porte sur la définition des JSC et sur ce que les élèves doivent apprendre pour bien jouer (cf. annexe 1). Elle regroupe les catégories d’analyse figurant dans le tableau 1 concernant la conception du jeu, celle du joueur ainsi que la nature des savoirs à enseigner. Répondre ainsi que l’élève doit « apprendre à mieux communiquer avec les joueurs de son équipe » renvoie à une conception structurale alors que l’assertion : « posséder un bagage technique spécifique à chaque sport collectif » correspond à la conception techniciste. La conception dialectique, elle, se rapporte à l’item suivant : « qu’il s’adapte à l’évolution du rapport de forces entre deux équipes »,
- 3 questions traitent des deux conceptions de l’évaluation mises en avant dans le cadre théorique : la question 4 sur les fonctions de l’évaluation et les questions 8 et 9 sur les acteurs et les critères d’évaluation. Par exemple pour la question 4, les items suivants : « apprécier les difficultés des élèves », « ajuster les situations d’apprentissage au niveau des élèves » et « améliorer les interactions maîtres-élèves » sont en rapport avec les différentes fonctions que l’on attribue classiquement à l’évaluation formative (diagnostic, régulation, remédiation). Les 3 autres items : « préparer les élèves aux examens », « faire un bilan des acquisitions » et « hiérarchiser et noter les élèves » caractérisent les démarches d’évaluation certificative centrées sur le résultat des apprentissages,
- enfin l’évaluation comme fait didactique à part entière porte sur les objets, outils et situations d’évaluation dans les questions 5, 6 et 7. Par exemple, dans la question 5 l’assertion « évaluer des stratégies individuelles au service d’un projet collectif » renvoie à une conception dialectique alors « la maîtrise des gestes techniques de base » concerne la conception techniciste.
3.2. Population interrogée
L’enquête par correspondance a sollicité 275 enseignants d’EPS du département de la Marne. 176 questionnaires nous sont parvenus soit un taux de 64 % de réponses. On peut estimer ce taux de réponses satisfaisant au regard des taux de réponses habituels pour ce type d’enquête (Grawitz, 1990). Signalons que le volume de réponses est d’autant plus important (100 % de réponses en lycée et lycée professionnel contre 75 % en collège) que s’exerce une pression institutionnelle à propos de l’évaluation (texte sur la certification dans les classes à examens). 164 réponses ont fait l’objet d’un traitement.
3.3. Traitement des données
Le recours à une analyse hiérarchique descendante nous a semblé pertinent car elle permet d’opérer des tris parmi les items sélectionnés par les personnes interrogées. Ce type d’analyse a pour avantage de faire émerger des groupes ou des classes exprimant chacun une logique de réponse à l’ensemble des questions. En effet pour chaque classe (cf. annexe 2) sont indiqués :
- le rang de classement de chaque item (ordre de priorité des choix),
- le poids en pourcentage de certains items par rapport :
- aux choix effectués au sein de la classe,
- aux choix effectués par la population totale.
L’analyse hiérarchique descendante, grâce aux items retenus et rejetés par les enseignants pour chacune des classes, met ainsi en évidence des modalités de réponses différentes à l’ensemble des questions posées. L’articulation structurée entre les différentes réponses des enseignants d’une même classe nous renseigne sur leurs conceptions des JSC et de leur évaluation. Le travail d’interprétation consiste à inférer des conceptions à partir des données fournies par l’outil statistique. L’annexe 2 montre par exemple que les enseignants de la classe 2 optent pour une définition des JSC proche d’une conception dialectique, l’item portant sur la construction d’un référentiel commun entre les joueurs (Q 1 E) étant classé au premier rang. Cette opinion est accentuée par le fait qu’ils placent au rang 7, l’assertion : « qu’il possède un bagage technique spécifique à chaque sport collectif ». Cet item révélateur d’une conception techniciste est rejeté par 71, 43 % des enseignants de la classe 2 contre 53, 66 % des réponses totales.
4. Résultats et interprétation
Le traitement informatisé des questionnaires conduit à la constitution de quatre classes caractérisant quatre conceptions de l’enseignement et de l’évaluation des JSC.
Le tableau suivant présente les quatre classes et leur poids respectif en pourcentage.
| Classes | Classe 1 | Classe 2 | Classe 3 | Classe 4 |
| Conceptions | Structurale | Dialectique | Techniciste | « Structurale molle » |
| Pourcentage | 29, 88 % | 38, 41 % | 16, 46 % | 15, 24 % |
Chacune des classes sera analysée à l’aide des questions suivantes :
- quelle est la conception des JSC et de leurs apprentissages ?
- quels sont les objets et moyens d’évaluation ?
- quelle est la conception de l’évaluation et quelles sont les démarches qui sont retenues ?
La classe 1 représente 29, 88 % du corpus. Elle se rattache à une conception structurale. En effet l’item « s’adapter à l’évolution du rapport de forces entre deux équipes » est choisi par 24, 49 % des enseignants contre 12, 20 % de la population totale. La conception du jeu met ainsi en avant les interactions motrices entre les joueurs : le projet collectif commun rassemble 36, 73 % des réponses. En outre l’importance de l’assertion « acquisition de fondamentaux utilisables dans tous les sports collectifs » (71, 40 %) souligne le poids d’une conception des JSC pour laquelle les aspects transversaux constituent une priorité. Il s’agit de maîtriser au sein de l’équipe un certain nombre de principes d’action transférables d’un sport collectif à l’autre. Les situations totalisantes voire globales du type « jeu à thème » (rang 3 dans l’ordre des réponses) renforcent l’argument selon lequel confronter les élèves à des situations proches du match (par exemple, en 7 contre 7 en handball, 3 passes sont autorisées en contre-attaque) permet d’améliorer les relations entre les joueurs. Trouver la solution au problème posé c’est mettre en œuvre une stratégie collective passant par l’amélioration du réseau de communications motrices et une meilleure cohésion entre les joueurs de l’équipe.
Du point de vue des objets d’évaluation « la qualité des relations au sein de l’équipe » se situe au rang de classement n° 2. On souhaite évaluer un ensemble de comportements révélateurs d’intentions tactiques à dominante collective, les niveaux d’habileté individuels étant délaissés (rang n ° 4). Ce choix nous semble significatif d’une conception du jeu dans laquelle l’évaluateur porte son regard de manière prioritaire sur les aspects relationnels. A cet effet les enseignants de ce groupe rejettent massivement le parcours technique individuel (93, 88 %) car ce dernier ne prend pas suffisamment en compte l’aspect sociomoteur du jeu en n’insérant pas le joueur dans une logique de coopération et d’opposition.
Sur le plan de la conception de l’évaluation le partage des responsabilités entre maître et élèves est retenu par 97, 96 % des enseignants. Ils optent pour une évaluation en continu, 51, 02 % sont en faveur « d’une situation-test utilisée à différents moments du cycle : situation de référence » contre 34, 15 % des personnes interrogées. On peut estimer qu’il s’agit d’une évaluation de type formatif dans laquelle les élèves participent aux procédures d’évaluation, l’enseignant les informant régulièrement sur leurs acquisitions. Ces évaluations bilans (évaluation formative d’étape chez Cardinet, 1984) renseignent régulièrement l’élève sur ce qu’il a acquis et sur ce qu’il lui reste à acquérir.
La classe 2 est majoritaire avec 38, 41 % des réponses. Les items choisis par ces enseignants indiquent que nous sommes en présence d’une conception dialectique des JSC. L’équipe est ainsi perçue comme un système d’initiatives individuelles coordonnées dans l’action collective, l’item « qu’il soit capable de construire une stratégie individuelle en adéquation avec le projet collectif d’équipe » étant classé au rang 1 par 22, 22 % des enseignants contre 12, 80 % pour la population totale. « L’acquisition d’un bagage technique spécifique à chaque sport collectif » et « le perfectionnement technique dans la manipulation du ballon », qui sont des items caractéristiques d’une conception techniciste sont écartés, (rang 7 pour ces deux propositions). Par ailleurs l’appropriation par les élèves de principes de jeu transférables d’un sport collectif à l’autre si présent dans la classe 1 (conception structurale) rencontre peu d’écho (ordre de priorité n° 6). La gestion individuelle et collective du rapport de forces transparaît dans le choix des situations d’apprentissage. « Les situations d’opposition aménagées » recueillent 73, 02 % des suffrages. Elles ont pour fonction de développer chez l’élève une activité adaptative dans un contexte de jeu où le joueur est amené à faire des choix tactiques.
Le choix d’un objet d’évaluation particulier n’apparaît pas clairement même si « l’organisation spatiale de l’équipe » occupe le 4e rang. On constate également une défiance vis-à-vis des démonstrations techniques » (93, 65 % de rejet). Les évaluateurs semblent ici s’éloigner du technicisme où l’on valorise les formes gestuelles ainsi que la disposition des joueurs dans l’espace de jeu. Par contre, les opinions sont plus tranchées en ce qui concerne les outils d’évaluation. La classe 2 se caractérise par le choix de procédures d’évaluation instrumentées, les « nomogrammes » et les « grilles de niveaux de jeu » sont placés aux rangs 1 et 2 ce qui explique le refus d’une évaluation non armée telle que « l’appréciation globale du niveau des élèves ».
Pour les enseignants de la classe 2, évaluer ce n’est pas exclusivement « hiérarchiser et noter les élèves » (5ème rang) mais plutôt améliorer les conditions de l’apprentissage (évaluation formative) en informant les élèves sur leurs acquisitions : 57, 14 % mettent en premier choix les situations de référence. Les élèves sont placés au centre de la démarche d’évaluation, d’une part l’évaluation mutuelle rassemble 69, 84 % des réponses contre 48, 78 % pour l’ensemble de la population interrogée et, d’autre part, ils prennent part à l’élaboration des critères (tendance très légère mais plus nette que dans les autres classes).
La classe 3 épuise 16, 46 % du corpus. Elle privilégie l’acquisition de compétences individuelles propres à chaque sport collectif. L’intégration d’un « bagage technique » apparaît en premier et en deuxième choix pour 25, 63 % et 26, 63 % des enseignants contre 5, 49 % et 6, 10 % des enseignants des autres classes. Ces compétences portent sur l’aspect psychomoteur de l’habileté. La technique n’est pas conçue comme une réponse adaptative à un problème particulier mais comme la reproduction d’une forme gestuelle extraite du modèle de la haute performance. Ces différents choix montrent que ces enseignants adoptent un point de vue techniciste qui accorde peu de priorités à la dimension relationnelle du jeu : les assertions « apprendre à communiquer avec les joueurs de son équipe » (rang 6) et « l’adéquation stratégie individuelle-projet collectif d’équipe » sont écartées pour caractériser les JSC. Les situations d’apprentissage restent en cohérence avec cette conception. Celles-ci ne se déroulent jamais dans un contexte d’opposition, elles ont pour objectif de développer la maîtrise d’un répertoire gestuel de base qu’il convient de transférer en match (rang n ° 2 pour l’item « proposer des situations simplifiées centrées sur la manipulation du ballon »).
Sur le plan des objets d’évaluation, « la maîtrise des gestes techniques de base » est plébiscitée (2 ème choix). Les aspects stratégiques ne sont pas évoqués. Le comparateur qui permet de juger les réalisations des élèves repose sur des formes gestuelles telles qu’on peut les visualiser chez le joueur expert. L’évaluation est par ailleurs peu instrumentée, « l’appréciation globale du niveau des élèves » (pour 40, 74 % des enseignants de la classe 3) est citée en premier.
Si les élèves sont informés sur les critères d’évaluation utilisés par l’enseignant (92, 59 % des enseignants de cette classe pensent que les élèves « doivent connaître les critères d’évaluation ») le rôle qu’ils doivent jouer dans le dispositif d’évaluation n’est cependant pas précisé. Comparativement aux enseignants des deux classes précédentes, l’évaluation semble être conçue comme un contrôle sommatif plutôt piloté par l’enseignant.
La classe 4 rassemble 15, 24 % des enseignants. Elle se rapproche de la conception structurale sans toutefois présenter les mêmes traits que la classe1. Nous verrons également qu’elle revêt parfois les signes distinctifs de la conception techniciste, c’est la raison pour laquelle nous l’avons qualifiée de « structurale molle ».
Le match a une fonction structurante sur la cohésion de l’équipe. Apprendre en JSC « c’est jouer dans les conditions réelles de match » (choix 1 pour 44 % des enseignants), « mieux communiquer avec les joueurs de son équipe » et « assumer plusieurs rôles » (rang 2 pour les 2 items). Par contre l’idée d’un transfert de savoirs fondamentaux d’un sport collectif à l’autre, très prégnante dans la classe 1, n’est jamais explicitement mentionnée. L’apprentissage de principes de jeu réinvestissables d’un sport collectif à l’autre ne retient pas l’attention des enseignants alors qu’il s’agit d’une caractéristique forte de l’approche structurale.
Les objets d’évaluation concernent la dimension relationnelle. Apprécier le niveau d’un joueur c’est à la fois mettre en évidence sa participation au projet collectif d’équipe mais aussi appréhender les relations entre les joueurs à partir de leur placement sur le terrain : « la fiche d’organisation spatiale de l’équipe » obtient 40 % des réponses contre 16, 46 % de la totalité des réponses. Le choix de ce dernier item est particulièrement ambigu car il se rattache à une conception techniciste. L’aspect collectif du jeu est traduit en termes d’organisation spatiale : les figures géométriques précisent les dispositifs auxquels doivent se référer les joueurs pour conduire leur activité locomotrice.
Si les élèves connaissent les critères d’évaluation utilisés par l’enseignant, ce dernier ne conçoit pas l’évaluation comme un « moyen d’améliorer les relations maître-élèves » (item placé au dernier rang par 44 % des enseignants contre 22, 56 % pour la population totale). Il n’y a pas de tendance bien marquée en ce qui concerne les acteurs de l’évaluation et notamment sur la place accordée aux élèves dans la démarche d’évaluation. Ces différents constats nous font supposer que l’évaluation reste en partie sous le contrôle du maître.
Cette dernière classe nous oblige à faire un certain nombre de remarques. Nous avons en effet situé cette conception nommée « structurale molle », à l’intersection des conceptions structurale et techniciste. Cette appellation suscite quelques réflexions à propos de l’utilisation des théories d’expert pour identifier les conceptions des enseignants.
Cette étude ouvre une discussion de fond sur le rapport entre les conceptions des praticiens et les conceptions des JSC telles qu’elles ont été identifiées dans les discours d’experts. Cette enquête nous renseigne sur la structure des conceptions des enseignants par rapport à l’objet d’enseignement JSC. Nous avons pu en effet constater une certaine diversité de conceptions des enseignants (4 conceptions ont été mises en évidence), chacune d’elle renvoyant plus ou moins parfaitement aux catégories utilisées pour typologiser les théories d’experts. C’est le cas par exemple de la conception « structurale molle » qui recoupe deux conceptions que nous avions différenciées dans le cadre théorique. C’est le cas aussi pour les autres conceptions qui ne constituent jamais une réplique des théories d’expert, par exemple, l’item recoupant la notion de rapport de forces n’est pas explicitement mentionné par les enseignants de la classe 2 alors que les productions d’experts le mettent systématiquement en avant pour définir l’essence des JSC dans une perspective dialectique.
C’est la raison pour laquelle, le terme de tendance nous semble plus justifié pour caractériser les conceptions des enseignants à propos de l’enseignement des JSC. Les conceptions des enseignants telles qu’elles ont été inférées à l’aide de l’analyse hiérarchique descendante font ainsi apparaître des tendances (techniciste, structurale, dialectique, « structurale molle ») qui ne sont pas réductibles aux théories d’expert. Ces tendances reflètent des conceptions qui ne recoupent que partiellement aux conceptions « idéales typiques » d’experts. Si les théories d’experts manifestent une certaine cohérence discursive, les conceptions des enseignants, elles, sont plus floues, plus composites et n’hésitent pas à mêler parfois des points de vue qui peuvent paraître contradictoires si on les rapporte aux écrits des experts.
Sur le plan des démarches d’évaluation, les enseignants ont tendance à faire cohabiter les fonctions formative et certificative de l’évaluation. Même si pour les enseignants des classes 3 et 4 le pilotage de l’évaluation par le maître reste central, le poids accordé aux élèves dans la gestion du dispositif d’évaluation est très prégnant, et ce, quelles que soient les tendances. Les critères sont ainsi communiqués aux élèves, et, selon les tendances, les élèves sont parfois associés aux procédures d’évaluation (co-évaluation et évaluation mutuelle). Ce constat rejoint les propos de Perrenoud (1998, 14), pour qui « rares sont les enseignants qui s’opposent résolument et ouvertement à une pédagogie différenciée et à une évaluation formative. Ils n’y adhèrent toutefois qu’à condition qu’elle soit donnée « par-dessus le marché » sans compromettre aucune des fonctions traditionnelles de l’évaluation ».
En ce qui concerne les objets d’évaluation, on peut considérer qu’ils ne sont pas toujours significatifs d’une conception bien ciblée des JSC. Les objets d’évaluation sont eux aussi composites, le choix des produits évalués ne dépendant pas directement d’une conception particulière, même s’il est quelquefois possible d’inférer une conception plutôt qu’une autre. Par contre les enseignants sont plus sûrs de leurs choix quand il s’agit de sélectionner les outils d’évaluation. Le nomogramme est par exemple retenu par une majorité d’enseignants qui sont peut-être sensibles au « modernisme » de l’outil. L’image d’une évaluation armée, chiffrée, soucieuse d’objectivité, fidèle et valide dans des APS où les barèmes n’existent pas semblent séduire la plupart des enseignants.
Cette enquête a permis de montrer une diversité de conceptions des enseignants d’EPS sur l’enseignement et l’évaluation des JSC, conceptions pour lesquelles le recours aux théories d’expert a été nécessaire pour les caractériser. Nous avons cependant noté que les discours des enseignants n’obéissent pas aux mêmes logiques de construction que celles des experts.
Du point de vue des conceptions de l’évaluation, sans renier les aspects traditionnels de l’évaluation liés à la certification des résultats des apprentissages, l’enquête a mis en évidence que les enseignants sont attachés à une évaluation plus formative, plus diagnostique, plus transparente dans laquelle les élèves ont un rôle à jouer (évaluation plus participative).
Enfin l’étude présentée s’est centrée sur les conceptions des enseignants en considérant que celles-ci pouvaient avoir un impact sur un certain nombre de prises de décisions pédagogique et didactique. Elle n’a cependant pas abordé ce qui relève des mises en œuvre. Il conviendrait donc d’approfondir ces questions en tentant d’analyser les rapports entre les discours développés par les enseignants sur l’enseignement et l’évaluation des JSC et les mises en œuvre concrètes dans le contexte de la classe.
Annexe 1
Questionnaire sur les conceptions des enseignants d’EPS
Avant de répondre à chaque question, lire l’ensemble des propositions présentées en « vrac » puis les hiérarchiser par ordre de priorité : de celle que vous préférez à celle que vous rejetez. Les classer par rang d’intérêt (1er, 2 ème, 3 ème …). Mettre en face de chaque proposition le rang de classement.
Question 1 : selon vous, pour qu’un élève joue bien en sports collectifs, il faut en priorité :
- A) qu’il joue dans les conditions réelles de match
- B) qu’il connaisse et utilise un certain nombre de systèmes de jeu (défense de zone, attaque placée…)
- C) qu’il s’adapte à l’évolution du rapport de forces entre deux équipes
- D) qu’il possède un bagage technique spécifique à chaque sport collectif
- E) qu’il soit capable de construire une stratégie individuelle en adéquation avec le projet collectif d’équipe
- F) qu’il prenne des informations sur le jeu
- G) qu’il soit capable d’assumer plusieurs rôles au sein de l’équipe (passeur, réceptionneur, pivot …)
- H) qu’il apprenne à mieux communiquer avec les joueurs de son équipe
- I) qu’il connaisse et utilise dans l’action les règles du jeu
Question 2 : selon vous, apprendre en sports collectifs consiste à :
- A) faire des choix en situation d’opposition
- B) observer et imiter
- C) tâtonner (apprentissage par essais-erreurs)
- D) avoir un projet collectif commun
- E) prendre des décisions en cours de jeu et analyser les stratégies utilisées
- F) décoder l’incertitude liée aux actions des autres joueurs
- G) se perfectionner techniquement dans la manipulation du ballon
- H) acquérir des fondamentaux utilisables dans tous les sports collectifs
- I) s’intégrer dans un système de jeu (travail d’un poste spécifique)
Question 3 : à votre avis, pour que les élèves apprennent en sports collectifs, il faut :
- A) les faire toujours jouer dans la situation totale de match
- B) alterner le jeu à effectif réduit et le match
- C) utiliser du « jeu sur réglé » : ajout de règles supplémentaires au code de jeu (exemple : ne pas dribbler en handball)
- D) proposer du « jeu à thème » (exemple : en contre-attaque 3 passes sont autorisées)
- E) proposer des situations simplifiées centrées sur la manipulation du ballon (double appui en basket-ball, tir en suspension en handball …)
- F) utiliser des situations d’opposition aménagées (3 attaquants contre 2 défenseurs par exemple)
Question 4 : Pour vous, évaluer sert à :
- A) améliorer les interactions enseignant-élèves
- B) préparer les élèves aux examens
- C) ajuster les situations d’apprentissage au niveau des élèves
- D) faire un bilan des acquisitions
- E) apprécier les difficultés des élèves
- F) hiérarchiser et noter les élèves
Question 5 : selon vous, il convient d’évaluer :
- A) un niveau d’habileté individuel (le démarquage par exemple)
- B) l’organisation spatiale de l’équipe (la « grappe », l’attaque placée …)
- C) des actions positives et négatives pour chaque joueur et leur fréquence d’apparition dans le jeu (passe décisive, réception exploitable pour le passeur, pertes de balle …)
- D) la maîtrise de gestes techniques de base (la réception, le tir en course …)
- E) la qualité des relations au sein de l’équipe
- F) des stratégies individuelles au service du projet collectif d’équipe
Question 6 : à votre avis, il est préférable pour évaluer d’utiliser :
- A) des démonstrations techniques
- B) des nomogrammes
- C) une fiche d’organisation spatiale de l’équipe (défense de zone par exemple)
- D) des grilles de niveaux de jeu (niveaux d’habileté)
- E) une appréciation globale du niveau des élèves
- F) le classement des équipes au cours d’un tournoi
Question 7 : selon vous, la situation qui doit servir de support à l’évaluation doit être :
- A) les conditions réelles de match (6 contre 6 en volley-ball, 5 contre 5 en basket-ball …)
- B) le parcours technique individuel
- C) une situation réduite de jeu (3 contre 3 en volley-ball par exemple)
- D) une situation test utilisée à différents moments du cycle (situation de référence)
- E) le « jeu à thème »
Question 8 : d’après vous, concernant les critères d’évaluation, vous pensez :
- A) que les élèves doivent eux-mêmes élaborer les critères d’évaluation
- B) que les élèves ne peuvent pas être associés à la mise en œuvre de l’évaluation
- C) que les élèves doivent connaître les critères d’évaluation
- D) que la formulation des critères doit être négociée entre professeur et élèves
Question 9 : selon vous, qui doit évaluer en sports collectifs ?
- A) l’élève seul (auto-évaluation)
- B) les élèves entre eux (évaluation mutuelle)
- C) l’enseignant et les élèves (co-évaluation)
- D) l’enseignant seul
Annexe 2
Items du questionnaire caractéristiques de la classe 2
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